CHAPITRE VI
VOYAGE AV FERAGHAN. — l/KFFDKMFE DE CHOLERA.
En Perse ou hors de Perse, le chah se plaît à entreprendre de temps en temps quelque long vovage. Les excursions à travers le pays n'ont rien qui surprenne, ses ancêtres en faisaient de semblables 5 mais sortir de Perse, voilà qui n'a pas laisse d'étonner quiconque a été témoin du premier vovage en Europe de Sa Majesté le chah in chah.
Certes, il a fallu à Nasr ed-Din une force de volonté peu commune lorsque, pour la première fois, il a pris la résolution d'abandonner (temporairement, s'entend) le trône sur lequel ses ancêtres étaient restés rivés jusqu'à la mort par tant de préjugés, & qu'il a franchi les frontières de Tempire. Ce jour-là, il s'est montré ce qu'il est réellement : un homme de caraftcrc, d'une intelligence supérieure & à idées élevées, un souverain avide de s'instruire, ami du progrès & désireux d'en faire profiter son pavs.
Surmontant des difficultés de tout ordre, même le mécon-
tcntemcnt du cierge, dont nous connaissons la force, Nasr cd- Din — pour ne pas parler d*autres innovations — n a-t-il pas créé des écoles où des professeurs étrangers donnent à ses jeunes sujets une instruftion qui, du moins, n'est pas empreinte des idées superstitieuses & étroites professées par les mollahs? Une telle institution, tout à son éloge, ne peut manquer de donner de bons résultats. Ses effets se font déjà sentir, & il n'est pas nécessîdre d*ctre très clairvoyant pour s'apercevoir qu'un esprit nouveau, plus porté à la tolérance, règne parmi les jeunes gens de ces écoles & parmi ceux qui en sont déjà sortis.
Pour bien apprécier l'homme, il faut le voir dans son milieu, qu'il importe de connaître, \feuloir juger le chah de Perse d'après notre conception des choses, à nous Européens, ce serait s'exposer à être injuste, pour le moins à se tromper.
Combien d'erreurs ont été commises ainsi sur Nasr ed-Din. Je n'en citerai que deux exemples, qui me viennent à la mémoire comme s'étant passés en Europe^ ils ont, de ce fiiit, l'avantage d'être connus.
Premier exemple. Pendant le voyage de 1889, j'ai souvent entendu formuler des plaintes sur l'état dans lequel était laisse le lit préparé pour Sa Majesté. Or, jamais le chah n'a couche dans un lit dressé à son intention. En aucun cas, il ne se couche ailleurs que dans son propre lit, uniquement composé de matelas, oreillers & couvertures piquées {lahaf)y qui, roulés dans de grands sacs en cuir {majnch)y le suivent partout. Il n'use ni de châlit ni de sommier, pas plus dans ses palais que sous la tente, son lit étant toujours & invariablement étalé chaque soir à même sur un tapis, doublé quelquefois d'un de ces feutres {ntmèd) épais dont Téhéran a la spécialité. Quelque serviteur malpropre couchait tout habillé, selon son habitude, dans le lit qu'il savait ne devoir pas être occupé par son maître, & l'ignorance de cette particularité faisait mettre sur le compte du maître l'inconvenance du serviteur.
Autre exemple. Durant le même vovagc, nous ne quittions
VOYAGE AU FERAGHAN.
pas de ville importante, après un certain temps de séjour, sans entendre les jérémiades de marchands qui avaient vendu quelque bibelot au chah — ou non vendu, car plus d'un envoyait sans qu'on lui eût rien acheté, mais enfin disons vendu. Ces bons mercantis, qui auraient donné toute leur boutique au roi pour l'honneur de le voir v pénétrer, se plaignaient de n'avoir
Tentes de raodcroun.
Tente rov^lc.