CAMPEMENT DU CHAH
Tentes de la favorite.
pas été payes ou de l'avoir été incomplètement, tout disposés à l'en accuser. Sa Majesté a toujours soldé les factures intégralement, mais il a pu arriver que, pour aller de ses mains aux mains du marchand, la somme, lorsqu'elle ne disparaissait pas totalement, se trouvât réduite. Que pouvait le roi à cet état de choses? Etait-il possible que ses sujets changeassent d'habitudes en enjambant la fi-ontière de Perse ?
\bilà comment les jugements portés sur Nasr ed-Din sont souvent erronés, faute de le connaître, faute aussi de connaître mieux son entourage.
6 mai 1892. — Content, on peut même dire plein de joie d'en avoir fini avec la concession des tabacs & de voir qu'il pourra entreprendre son voyage d'été dans des conditions normales, le roi s'offre une fête de nuit au Goulistan.
Des lanternes vénitiennes cparses dans les massifs donnent l'illusion de fruits lumineux, alors que d'autres tombent des hauts platanes en cordons multicolores comme autant de guirlandes de fleurs; ici elles forment aux allées des voûtes brillantes; là elles sont suspendues à des fils imperceptibles au-dessus des bassins dans lesquels elles se reflètent mêlées aux étoiles du firmament.
Une foule de dignitaires & de hauts personnages, émerveillés du speélacle, passent & repassent à travers le Goulistan, pendant que les femmes de l'anderoun, aux fenêtres des palais & jusqu'au dernier étage du Chems ol-Amaret, admirent la fête en attendant leur tour de se précipiter dans le jardin, quand le sexe fort en aura disparu.
Les cygnes, dérangés dans leur sommeil, ne doivent rien comprendre à pareille animation à cette heure, ni à cette clarté insolite; mais ils ne perdent pas pour cela de leur gravite & glissent dignement sur l'eau, tête haute, comme des êtres qui n'ont à s'étonner de rien.
10 mai. — Mort à l'anderoun de la mère du valiahd, de Théritier du trône, Mou2affer ed-Din. Lorsque j'ai été appelé, Choukouh Saltaneh entrait en agonie : toute intervention était devenue inutile.
On annonce de Mechhed que le choléra, depuis quelque temps déjà en Afghanistan, suit la route de Hérat à Mechhed, qu'il est même entré en Perse & sévit à Turbat i Cheikh.
11 mai. — Le chah prélude à son grand voyage en allant passer quarante-huit heures à Echretabad. Il le fait généralement avant de se mettre en route définitivement : c'est afin de
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sortir le matériel de campement, de se rendre compte s'il fonctionne bien, s'il est en bon état, &d'y mettre la demière main s'il a besoin de réparations.
Je soigne ici une femme de l'anderoun, qui, malgré une fort gênante affeélion des yeux, veut suivre le roi à tout prix. Cette femme a eu son heure, elle a été aimée du maître & a compté parmi les plus heureuses des grandes favorites. Mais où sont les neiges d'antan? Bien que peu avancée en âge, clic
('m«|ai« il»" l'jol»*tir.
sait de longue date, hélas ! pour l'avoir appris à ses dépens, que la fortune a des revers. Un jour la jeune sœur a plu & les charmes de l'aînée ont chômé.
Aïcha & Lèila, l'une tk l'autre sœurs de l'excellent Mirza AbduUah Khan, sont depuis lors toutes les deux à l'anderoun royal, où, les passions s'étant calmées, elles vivent en bonne intelligence & même font ménage commun, ménage égayé par la présence de la fille de Lèila, une belle enfant brune aux grands veux noirs & aux sourcils rapprochés, tant désirés des Pcr^ncs, le portrait frappant de sa mère.
3i6 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
14 mai. — Cette fois notre départ de Téhéran est sérieux. Sa Majesté a mis à ma disposition, pour la durée de notre absence, une voiture couverte attelée de six chevaux conduits par trois postillons. Le voyage sera moins fetigant qu à cheval & plus supportable que sous les rayons direâs du soleil.
Contrairement aux armées précédentes, nous sortons de la ville par la porte sud-est 5 nous nous engageons ensuite sur la route de Chah2adè-Abdud-A2im que nous traversons, laissant à notre gauche la tour de Rey, &, en deux heures, nous arrivons à Kèbrizek, où la plupart des tentes sont dressées dans un vaste jardin aux frais ombrages.
ij tnat. — Les retardataires nous ayant rejoints, notre camp est de belle étendue. Nous sommes plus de dix mille avec quatre mille chevaux, sans compter les animaux de bât. Environ deux cent cinquante femmes de Tanderoun accompagnent le roi. Aïcha Khanoum, qui, une épaisse couche d'ouate sur les yeux, voyage péniblement, a voulu être du nombre quand même. La crainte de voir leur place prise par une autre lait que nulle circonstance n'arrête ces femmes. N'avons-nous pas vu Emin Agdas, aveugle & paralytique, ne pas vouloir s'avouer vaincue & suivre le chah dans les plus mauvaises conditions? Elle est aussi des nôtres, mais en voiture & non à cheval comme alors. Et puis, se trouver simplement auprès du roi, vivre en sa présence, n'est-ce pas encore une façon de jouir de ses faveurs, tout au moins de ne pas être oubliée?
Nous avons dépassé le caravansérail de Hassanabad, nous sommes, de chaque côté de la route, campés sur un terrain humide. J'ai beau avoir dressé mes tentes sur un point clevc qui m'a paru plus sec, je ne trouve pas inutile de prendre quelques décigrammcs de sulfate de quinine & d'en donner à mes domestiques. «Si tu veux aller loin, ménage ta monture», dît le proverbe. C'est dès le début des voyages qu'il convient d'observer ce précepte & de prendre des précautions. Quand la fièvre
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vous a saisi, elle vous tient bien, & il n'est pas toujours facile de s'en débarrasser. J'ai d'autant moins hésite à administrer du sulfate de quinine à mes hommes, voire aux muletiers, que, surpris par un orage, ils sont arrives absolument trempés.
16 mat. — Etape d'une bonne heure plus longue. Galèvé- Mohammed- Ali-Khan est un caravansérail bien situé, sur un terrain sablonneux, à gauche du chemin.
KOrM. IF. Tr)MllKAl* DK FAFHMK.
La route est faite de tronçons non reliés entre eux. Commencés récemment, les travaux ont été abandonnés aux derniers troubles. Les parties inachevées se trouvent aux endroits présentant quelque difficulté, montueux ou pierreux. Un pont de peut-être 50 mètres de long est jeté sur une rivière qui n'en a pas 5 de large, ce qui prouve qu'il arrive à cette rivière de del>order sensiblement.
Le ministre de Perse à Vienne, amené jusqu'ici par Icspyoir
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d*cn finir avec le règlement de la succession de son frère, Djchanghir Khan, éprouve un léger accident. Voulant sauter un fosse pour se rendre à l'appel du chah — que je soupçonne de ne pas ignorer la présence de cet obstacle, — le diplomate, qui est de corpulence respeéîable, mesure mal son élan & tombe dans le fossé, mais le pied en si fôcheuse position qu'il en r&ulte une entorse.
j/ mai. — Aliabad est un village appartenant à Emin es- Sultan. Il s'étend au pied d'une colline, est entouré de murailles en terre séchée & est gardé par de hautes tours. Avant d'y arriver, d'un col nu peu élevé nous apercevons le lac de Saveh, daryatchèye Saveh (petite mer de Saveh), long & peu large. On me raconte que cette «petite mer» s'est formée à la suite de la mpture d'une digue, que l'on ne manque pas d'attribuer à un haut personnage qui a voulu, par cet afte, donner plus de valeur à ses propriétés privées, au détriment de l'intérêt général. Qu'il y ait eu ou non mpture de digue, cette étendue d'eau se trouve tout naturellement à l'endroit où convergent des cours d'eau venus de points différents, pour se perdre dans le grand désert salé. Et ce grand désert central n'est-il pas lui-même le fond de quelque immense lac salé d'autrefois, plus grand que le lac d'Ourmiah, dont il est très naturel aussi qu'il reste des traces autres que le sel mêlé au sable?
Nous séjournons à Aliabad le i8, bien fâcheusement, car la chaleur est intolérable & la nourriture manque à nos chevaux. Lx)in du village, qui d'ailleurs a déjà été mis à contribution, nous sommes dans la plaine, une plaine de sable où ne se trouvent que quelques tentes de nomades. J'envoie à ces tentes deux hommes à cheval, qui ont de la peine à se faire vendre un peu de paille & d'orge, tant ces pauvres gens, habitués à vivre au jour le jour, sont dénués de tout & n'ont que bien juste de quoi suffire aux besoins des quelques bêtes de somme qui leur sont indispensables.
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19 mai. — Nous marchons vers l'ouest jusqu'à une faible distance au delà du caravansérail de Kouchk i Nosret, où nous reprenons la diredlion du sud en contournant le lac de Savch, à notre gauche. Nous voici descendus sur le plateau de Koum. Plaine sans fin du côte de l'orient, il offre à la vue tantôt des tertres bas, sortes de loess produits par l'eau & le vent, tantôt de longue* plaques de sel, qui, reflétant la lumière, brillent