I.Mi. \\.l.rv
KMIN !.S-î>i;i.T\N.
fable, se crovant un Louis XIN', sVst mis en tête d'avoir son palais de Versailles, ce qui lui a coûté cS. le peu de cervelle qu'il avait <S. l'argent qu'il n'avait pas. Toutefois, on doit reconnaître
que, s'il a mal mesuré ses forces, il a, du moins, bien choisi l'endroit. Le pastiche fait sourire, mais le site est charmant. Ce n'est pas sans raison que le chah & sa suite s'extasient devant la beauté du paysage.
Quelle n'est pas ma surprise, en arrivant à Salzbourg, de reconnaître, parmi les personnes chargées, au nom de l'empereur François-Joseph, de saluer le chah des qu'il posera le pied sur la terre autrichienne, le général de Thœmmel, que j'ai connu colonel au Monténégro, d'abord en qualité d'envoyé militaire pendant la guerre turco- monténégrine, alors que souvent nos tentes étaient voisines, ensuite comme ministre résident : «C'est vous, doéleur!» s'écrie-t-il , tout surpris luimême, en me sautant au cou, au moment où je descends de wagon. Il m'apprend que, ministre plénipotentiaire à Teliéran, aéluellement en congé, il vient se mettre à la disposition du chah pour la durée de son séjour en Autriche.
22 août — Nous voici à Salzbourg, la patrie de Mozart. Le chah va seul à Hellbrunn^ je puis donc disposer de quelques heures que j'emploie à parcourir la ville.
A tout seigneur, tout honneur : je vais droit à la maison où est né le divin compositeur. Cette humble demeure, où, enfant de génie, il a joué ses premiers morceaux, ne serait-elle pas le plus précieux monument de Salzbourg? Il est certain qu'après avoir vu le vieux château du xvr siècle, la cathédrale du xvir — un Saint-Pierre de Rome en miniature — des églises & des couvents, on reste hanté par le souvenir de la maison de Mozart.
Au bout du pont de la Sabach, sur la rive droite, on aperçoit une autre maison célèbre, celle que le savant médecin Paracelse a habitée.
Le tombeau de Paracelse, né en Suisse, est à Salzbourg dans l'église Saint-Sébastien. Mais où repose Mozart } A Vienne, on ne sait au juste en quel endroit !
DE FRANCE EN PERSE. 9
2) août. — De Salzbourg, sans dcvicr cette fois, d'une traite nous gagnons Vienne.
l'hol. N«d«r.
MIRZ\ RIZ\ KHAN.
Notre entrée dans la capitale de T Autriche, le 23 août à trois heures, s'efFcéèue avec le cérémonial traditionnel & toute la pompe de l'antique maison de Habsbourg. Des voitures de la cour, avant cochers ik valets de pied en culotte courte, tricorne & perruque blanche, nous transportent au palais
lO TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
impérial, la Hofburg, entre deux haies de soldats, au milieu d'une population aussi calme que dense.
Après les présentations d'usage, l'empereur promène son regard sur les personnes de la suite & aperçoit mon uniforme : «Ah! dit-il, voilà le médecin français!» Il vient à moi & me demande, entre autres choses, si je suis toujours en aélivité de service. Cette attention flatteuse ne pouvait manquer de toucher mon cœur de Français.
Nous sommes, pour la plupart, logés à la Hofburg, & grandement : j'ai à ma seule disposition un appartement de trois pièces, à l'entresol.
Le lendemain soir, à six heures, grand dîner de cent couverts à la cour.
LL. MM. Nasr ed-Din, à droite, & François-Joseph, à gauche, président une immense table en forme de fer à cheval, ayant à leurs côtés des membres de la famille impériale, représentée par quatre archiducs & six archiduchesses. Les autres convives sont : des hauts dignitaires, des ministres, des officiers généraux, cinq dames seulement, une douzaine de Persans & à peu près autant de Siamois faisant partie d'une mission depuis peu à Vienne. Parmi les personnages les plus connus se trouvent : l'archiduc Charles -Louis, frère de l'empereur; l'archiduc Rénier, son oncle; le prince de Hohenlohe, grandmaître de la cour; le comte Kalnoky, ministre des affaires étrangères; le comte Taaffe, ministre de l'intérieur. Le prince de Hohenlohe, au centre de la table, fait tacc à Leurs Majestés; à sa droite est le ministre de Perse à Vienne, Nériman Khan, & à sa gauclie le ministre de Siam, Phya Damrong. Je suis placé entre le ministre du commerce, marquis de Bacquehem, & le général de Ledercr.
Vers la fin du repas, on peut remarquer qu'une galène qui domine la table s'emplit peu à peu de monde. Ce sont des invités, d'une espèce particulière sans doute, auxquels nous sommes donnés en spe(itacle.
DE FRANCE EN PERSE. ii
Il n'y a pas de réception après le dîner. L'empereur doit quitter Vienne demain matin, de bonne heure 5 il prend congé définitivement de son royal hôte ik nous nous retirons. Ce voyage ne serait qu'un prétexte. En réalité, soit à cause de son deuil récent - - occasionné par la mort tragique du prince héritier Rodolphe, le 30 janvier dernier — soit pour d'autres motifs, François-Joseph n'aurait rien moins que désiré le passage du chah par Vienne, & il marquerait ainsi son mécontentement d'avoir eu la main un peu forcée.
La journée du 25 se passe au Kahicnbcrg, d'où Ton jouit d'un si joli panorama de Vienne & du Danube. (Test là que j'ai vu un archiduc asse;^ embarrassé cS. tort contrarié de ne pouvoir se faire comprendre du chah, ni en allemand, ni en français. 11 s'ingéniait à lui décrire en notre langue, après avoir essavé en vain de l'allemand, la perspective qu'il avait sous les yeux, revenait souvent à la charge cS. s'apercevait chaque fois qu'il n'était pas compris. Il en paraissait désespéré. C>'est qu'en effet le chah comprend peu le français c\ le parle encore moins 5 il saisit <Ss: dit quelques mots, lance une courte phrase, mais U n'est pas plus capable de suivre que de soutenir une conversation, sans le secours d'un interprète.
Heureusement que j'ai visité Vienne à loisir en iS74,<S^ que j'ai même pu rafraîchir mes souvenirs en iSKS; cette fois-ci, le temps me manque, ('cependant Vienne n'a cessé de s'embellir, mais tout en restant la ville bourgeoise d'autrefois. Cx)mbien le Parisien doit v être dépavsé! Il n'v trouve ni le «boulevard», ni la vie intense des nuits de Paris. A dix heures du soir, plus de théâtre ouvert, les rues sont désertes : le Viennois est rentré chez lui où son souper l'attend.
26 itoùt. — Nous allons de la capitale de l'empire à la capi taie du rovaume de cette monarchie faite d'autant de morceaux que l'habit d'Arlequin. Lmbarqués sur Xlris, asse;? grand bateau mis à notre disposition, nous partons de X'ienne à huit
heures du matin &, durant douze heures, nous descendons le Danube jusqu'à Budapest, voyage long &: monotone.
Toutes ces îles boisées, Lobau entre autres, sont belles en cette saison, sauf qu'elles limitent trop la vue.
Hainbourg ne manque pas de pittoresque, avec ses vieux murs & ses tours, ni encore, un peu plus bas, cette ruine sur un rocher à pic.
Presbourg! Nous sommes en Hongrie. La couronne royale dorée brille toujours au-dessus de la coupole de l'ancienne cathédrale du sacre des rois magyars. Seulement, il y a des siècles que les Hongrois n'y ont vu couronner des rois de leur race, non sans regretter, il est vrai, leur indépendance.
A partir d'ici, les bords du fleuve deviennent plats, & le même paysage, ou à peu près, se déroule devant nous jusqu'à Budapest, à l'exception toutefois de quelques passages plus étroits, de Gran à Waitzen, où le Danube est resserré entre des montagnes calcaires.
En somme, l'intérêt qu'offrent ces rives n'est pas assez soutenu pour captiver l'attention au point d'arracher à l'ennui d'une si lente navigation.
27 aofit, - - La capitale de la Hongrie est une grande & belle ville. Bude, sur la rive droite du Danube qu'il domine, a son immense château, plus d'une fois détruit par les Turcs, & ses vieux quartiers 5 mais à Pest se trouvent tous les monuments modernes, & c'est là qu'à vrai dire se concentre toute la vie aélucllc. Un immense pont suspendu relie les deux villes qui constituent le bel ensemble de Budapest.
Comme nous entrons au palais de l'académie, un monsieur en habit se détache d'un groupe, &, boitant légèrement, s'avance au-devant du chah & lui souhaite la bienvenue en persan. C'est le professeur Vambérv, le célèbre orientaliste, ami de Renan.
Vambéry, poussé par la passion de l'Orient, s'est soumis à
DE FRANCE EN PERSE
une existence incroyable durant plusieurs années pour le bien connaître : il a parcouru le Turkestan & la Perse en derviche, à pied, la gourde à la main, couchant à la belle étoile 6c vivant souvent d'aumône le long des routes. Il s'était mis à tel point dans la peau d'un derviche, en avait si bien pris les manières 6c imité le langage, qu'on ne pouvait guère soupçonner un Européen sous ce déguisement.
Iinl l'in>a.
hTKMAD hS-SM.I \NI.II.
La visite, trop rapide, du musée ik de l'académie se continue par une descente à l'île Sainte-Marguerite, propriété de Tarchiduc Joseph, intéressante par ses abondantes sources chaudes, puis une courte promenade à travers Pest termine la journée.
Invite personnellement à me rendre aux sources de la fameuse eau de Hunyadi Janos, j'y vais le 28, accompagné du propriétaire lui-même, M. Saxlehner. Nous arrivons sur un terrain pierreux, qui semblerait impropre à toute culture si quelques vignes ne s'apercevaient aux alentours. Eh bien! c'est de ce sol inculte, dont la surface ressemble asse^ à un crible, tant elle est creusée de puits, que sortent les milliers de bouteilles d'eau purgative qui sont chaque jour expédiées dans le monde entier. Voilà quelques centaines de mètres carrés de terre dont le produit incalculable est aussi intarissable que les sources qui alimentent ces nombreux puits. Quelle mine d'or! Et aussi quel bon vin donne ce sol ! M. Saxlehner m'en fait goûter qui n'a rien de commun avec l'eau de Hunyadi Janos.
A neuf heures du soir, le 28 août, nous prenons le train qui doit nous transporter sur la frontière russe, à travers les Carpathes & la Galicie, asse2 pauvre pays, si j'en juge par ses rares villages à maisons basses, couvertes de chaume.
29 août. - A Volotchiska, le lendemain soir, à peu près à la même heure, nous montons dans les wagons russes, après avoir fait nos adieux à nos compagnons autrichiens, parmi lesquels il y aurait ingratitude à ne pas signaler un jeune officier d*état-major, le capitaine Giesl de Gieslingen. D'abord attaché à la personne de l'archiduc Rodolphe, il est, depuis la mort de l'héritier du trône, officier d'ordonnance de l'empereur. Il a été chargé de me guider en diverses circonstances, durant notre séjour à Vienne, & s'en est acquitté avec la plus aimable complaisance. Je garderai de lui un excellent souvenir.
Les principaux envovés du tsar, qui ont mission de recevoir le chah à la frontière <Sc de l'accompagner à travers la Russie, sont : l'amiral Popof, le colonel Pachkof & le colonel Kavlin, ce dernier à titre de chef du train impérial, sous vapeur en attendant notre arrivée.
DE FRANCE EN PERSE. 15
Nous nous apercevons bientôt que la police de notre train est autrement faite qu'elle ne Ta cte jusqu'ici. Le colonel Kavlin a la liste exaéte de nos noms, il a marque d'avance nos places, qu'il nous indique; de telle sorte que les intrigants, les parasites, dont le nombre augmentait à chaque départ, restent sur le quai ou sont invites à descendre de wagon, si, trompant sa vigilance, ils ont ose v monter.
^0 iwiit. Le train impérial démarre à quatre heures du matin, le 30, sans crier gare, lentement, ((ahn de ne pas éveiller le chah qui dort», me dit un de mes compagnons de route, satisfait de placer ce jeu de mots. Va nous voilà lances à travers les steppes immenses de l'immense Russie, dans ces plaines sans fin, poussiéreuses, aclucllcment sans la moindre végétation, aux horizons à perte de vue, de la pleine mer.
Les jours & les nuits passent. Nous dormons dans le train, brûlons les étapes cS. ne nous arrêtons qu'aux heures des repas à quelque station où la table a cte préparée, sans oublier la ^kpusJ^it. La zakouska se compose de hors-d'ceuvrc ( -^^/^/vz/jv^/) servis à part, que l'on mange debout, causant c\ butinant d'un plat à l'autre, autour d'une table des mieux garnies où le caviar fk le poisson fume ne manquent jamais, pas plus que les eaux-devic fortes <S. varices, la vodka en première ligne; si bien que la Mkouska permet de se rassasier, voire de s'enivrer, avant de se mettre à table.
Pendant ces arrêts, nous vovons circuler la grosse tête ronde de l'amiral Popof, tondue en brosse, toujours découverte, à ce p^int que je ne connais pas encore la coiffure d'un amiral russe. Très aétif, sans cesse en mouvement, prenant à peine le temps de manger, il a l'œil à tout, fait hâter le service ik mène les choses militairement.
L'amiral Popof est l'inventeur d'un vaisseau de forme ovoïde, dit «Popovska», relègue dans les eaux de Sebastopol.
Nous avons déjà laissé dernière nous Imérinka, Birsoula,
i6 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
Balta ik Novo-Ukraïnka, grande étendue de maisons grises, basses, sur un sol nu, sans le plus petit arbre.
Nous sommes au 31 août. Voici Elisabethgrad, ville assez importante, au centre de laquelle, dans une large maison à deux étages dominant toutes les autres, est installée une école de cadets. A peine avons -nous déjeuné qu'un régiment de dragons vient manœuvrer 6c défiler devant Sa Majesté. J'admire ces hardis cavaliers 6c leurs superbes chevaux noirs.
Au delà de Snarrienka, nous apercevons quelques tumulus; ensuite les localités se succèdent, toutes semblables entre elles, jusqu'à Dolinskaïa, & la nuit descend peu à peu.
r' septembre. — Nous retrouvons, en nous éveillant, les mêmes steppes moroses, désolées 6c désertes, le même vent, la même poussière.
De onze heures à midi, nous déjeunons à lassénovataïa pendant un orage 6c une bonne pluie qui, nous l'espérons, abattra un peu les épais nuages de poussière au milieu desquels nous voyageons.
Vers quatre heures, après quelques verstes d'un terrain légèrement accidenté, le train franchit une assez belle rivière 6c nous entrons sur le territoire des Cosaques du Don, pour arriver à l'heure du dîner à Taganrog, cet important marché de blé de la mer d'Azot.
Rostof est déjà loin de nous lorsque je m'éveille, le 2, au moment où le train passe le Kouban, aux rives nues que rien ne révèle à distance. Nous déjeunons à Nicolaïevskaïa par un vent de sud-ouest des plus violents. Dans l'après-midi, on aperçoit, vers l'est, comme une chaîne de montagnes sans sommets, tant elle est éloignée, une ligne horizontale de terre faiblement cHevéc, qui rapproche néanmoins l'horizon d'habitude sans limite, & la plaine commence, enfin! à changer d'aspe6l. La voie serpente à travers de hautes herbes d'où s'envolent quantité d'oiseaux, surtout des guêpiers au joli plumage bleu.
DE FRANCE EN PERSE
Ces herbes cachent, me dit-on, beaucoup de gibier 5 le faisan y abonde à Tctat sauvage & l'outarde s'y rencontre dans la saison chaude.
Les villages deviennent moins rares; on les reconnaît à leurs moulins à vent, qui attirent de loin le regard, tandis que les habitations, grisâtres, trapues, d'cgalc hauteur &: plus ou moins cachées par les meules de blc de la récente moisson, ne se voient que de près.
l'Iml. I'in>u.
MIRZA NIZXM.
Ici les gares sont de grands dépôts de blc, dont se déchargent une centaine de voitures à Négoutcskaïa, où notre train stationne jusqu'à quatre heures du matin.
) septembre. — Des montagnes boisées commencent à surgir; plus nous avançons, plus le sol se garnit d'arbrcs;dc vastes
i8 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
prairies s'étalent à notre droite, arrosées par une quantité de cours d'eau qui viennent grossir le Térek, alors que les collines à notre gauche sont sillonnées par la charrue 5 enfin devant nous, à l'horizon, paraît la chaîne du Caucase, tachetée de plaques de neige qui indiquent les plus hauts sommets : le Kazbek, 5,043 mètresj le Dykhtaou, 5,1595 l'Elbrous, 5,647, &c tant d'autres.
Le 3 septembre, à dix heures du matin, nous arrivons à Vladikavkaz, notre dernière étape en Europe. C'est une ville étendue, sur les premiers contreforts du Caucase, aux rues larges & droites, mais mal pavées; les maisons, construites en briques ou en bois, sont couvertes de tuiles ou de zinc peint en vert clair 5 le Térek, qui n'est ici qu'un torrent d'eau sale, la traverse. La population mérite une mention spéciale : elle est des plus mêlées. Chacun sait combien est grande la variété des races dans les montagnes du Caucase; on dirait que chacune d'elles a quelque spécimen à Vladikavkaz, tant on y remarque de types différents.
Un complot se trame contre moi. Il est arrêté que, demain matin, une partie des personnes de la suite & la plupart des colis seront dirigés sur Tiflis pour de là gagner Teliéran par Bakou, la mer Caspienne & Enzcli, tandis que le chah, avec un personnel réduit & le moins êi impedimenta possible, continuera de suivre la route de terre, par Tiflis, Erivan & Tauris. Cette mesure est prise sur la remarque faite par les délégués russes, qu'il sera très difficile de se procurer le nombre de voitures suffisant.
Le premier ministre, Emin cs-Sultan, inféodé à la politique anglaise, ne me voit pas sans déplaisir à la place que j'occupe auprès de son souverain; c'est pourquoi, heureux sans doute de me jouer un bon tour, il décide à la sourdine que je serai du premier convoi.
Mais le hasard, «l'homme d'affaires du bon Dieu», comme dit Henry Murgcr, le hasard, qui joue un si grand rôle dans la
DE FRANCE EN PERSE
vie de Thommc & souvent est plus puissant que le plus puissant ministre, en décide autrement : le chah se laisse prendre un doigt dans la portière de sa voiture, à cinq heures du soir, & ce simple accident change ma destinée.
Déjà, dans la journée, un ami russe — je m'étais bien vite créé des sympathies parmi nos compagnons de voyage russes.
en ma qualité de Français ik d'ancien médecin du prince Nicolas de Monténégro, bien connu pour son dévouement à la Russie — donc, un ami russe, devinant juste, m'avait prévenu que mon nom n'était pas sur la liste des personnes devant voyager dorénavant avec le chah, liste dressée par Emin es- Sultan ik remise à l'autorité russe chargée de trouver les voitures nécessaires au passage du Ka^bck.
Armé de ce précieux renseignement, j'étais tout préparé quand le premier ministre me fit chercher pour me conduire
chez Sa Majesté. Aussi, sans perdre un instant, tout en l'abordant, je vais droit au fait & je lui déclare «qu'attaché à la personne du chah, ma place est auprès de lui, & que rien au monde ne m'empêchera de m'y tenir en voyage comme en toute circonstance où mon devoir l'exigera». L'accident qui l'oblige à faire appel à mes services me dispense de m'étendre longuement sur l'utilité de ma présence.
Emin es-Sultan me répond, avec plus d'à-propos que de sincérité, que, s'il a voulu me faire passer par la mer Caspienne, c'est afin de m'évitcr les fatigues d'un plus long voyage par terre. Tout en le remerciant de cette bonne intention, je lui fais simplement remarquer que je ne suis pas d'une constitution à craindre la fatigue. Pour toute réponse, il sourit, se lève & me conduit dans les appartements du roi, qu'il me demande de rassurer sur le peu de gravité de l'accident dont il vient d'être viétime. Son aide de camp, le général Mirza Nizam, avait traduit nos paroles.
Le chah manifeste une vive douleur en me tendant le pouce, dont l'extrémité n^a été pourtant que légèrement serrée. Je plonge ce doigt dans de la glace pilée, ik la douleur ne tarde pas à disparaître. Sa Majesté, jusque-là silencieuse, exprime son étonnement & sa satisfaétion, conte à son entourage comment la chose lui est arrivée &, finalement, me congédie en me disant de me trouver demain matin à onze heures, à son repas ordinaire.
Ma présence auprès du chah demain à l'heure dite ne peut s'accorder avec mon maintien au nombre des premiers partants, qui seront en route à cette heure-là. Ainsi se trouve réduit à néant ce qui s'est machiné contre moi. Le coup est paré. Emin es-Sultan le comprend, &, si je ne gagne pas cette fois ses bonnes grâces, je vois du moins que j'ai des chances de ne plus être inquiété par lui. Je sais de longue date, par expérience personnelle, que la faveur du souverain, dans le milieu où je me trouve, me déridera tous les visages; or, pour arriver à cette
DE FRANCE EN PERSE
faveur, le premier pas est fait. J'en ai bientôt la preuve. Le soir même de ce jour où le hasard m'a si bien servi, le général Mir2a Ni^am m'annonce que je ne serai pas séparé du chah pendant le voyage; bientôt après, le ministre de la presse, Etemad cs-Saltaneh, m'apprend que, par ordre de Sa Majesté, nous partagerons la même voiture. L'un et l'autre parlent français à la perfedlion ik sont à ce titre les interprètes admirablement choisis, ce dernier, du chah, le premier, d'Emin cs-Sultan.
Ll. KAZhKK.
Mirza Ni^am a fait ses études en France, où il a été un brillant clève de nos écoles f>olytcchnique ik des mines. Etemad cs-Saltaneh, ancien secrétaire de la légation de Perse à Paris, est un érudit, très versé dans la littérature <S^ l'histoire de son pays. Sous son nom, Mohammed Hassan Khan, il a publié plusieurs ouvrages appréciés. Je suis heureux de continuer ce voyage en compagnie d'un savant dont la conversation ne peut manquer d'ctre instruétive <S: par conséquent intéressante.
/ septembre, — Nous quittons Vladikavkaz à neuf heures du matin sur une série de voitures à trois & quatre places, attelées de quatre chevaux. Sa Majesté en tête, seule dans sa voiture, est immédiatement suivie par son lavori, Kz\z es-Sultan, & par les chambellans de service; vient ensuite Emin es-Sultan, son aide de camp & ses secrétaires; puis notre propre voiture, qui en a derrière elle une dizaine d'autres.
Au grand trot de nos chevaux, nous mettons près d'une demi-heure à traverser la plaine qui nous sépare de la montagne. Non loin d'un fortin qui en défend l'entrée, nous pénétrons dans une gorge aux abords de laquelle coulent quantité de petits ruisseaux d'une belle eau claire, qui descendent de la montagne à travers la plus luxuriante végétation.
Nous commençons à monter, en suivant la rive gauche du Térek, sans que nos chevaux ralentissent leur allure, & nous arrivons à notre premier relais, au milieu d'un joli plateau entouré d'une verte couronne de collines boisées.
Le Térek est ici d'une largeur démesurée; bientôt il se rétrécit avec la vallée & devient un torrent bruyant, impétueux, que nous franchissons plusieurs fois sur de solides ponts en fer. La fissure qui lui sert de lit est profonde; ses parois se dressent à perte de vue, droites comme des murailles, & sont à ce point rapprochées l'une de l'autre que, souvent, il a fallu creuser la route dans le rocher qui la surplombe. Malgré cela, torrent ik route sont à l'étroit.
A i,ooo mètres, on trouve un fort aux tours crénelées imposantes, trop imposantes même pour son peu d'importance. Ce gardien silencieux des gorges est au pied du château de la reine Tamara, dont on aperçoit les ruines fièrement posées sur un ressaut de la montagne. Du haut de ce rocher escarpé la reine Tamara, dit la légende, taisait précipiter ses amants dans le Térek.
Après une forte montée, on arrive au village de Kazbek, dans une vallée plus large, mais toujours encaissée, que do-
DE FRANCE EN PERSE
mine le superbe cône du Ka^bek, couvert de sa resplendissante calotte de neige.
Il est midi et demi 5 le déjeuner nous attend dans une grande ^alle décorée pour la circonstance. Le repas fini, pendant qu'on attelle, des indigènes viennent nous offrir des blocs de cristal de roche trouvés dans des cavernes du voisinage. A deux heures nous sommes en voiture.*
Au delà de Ka;5bek,Ma vallée s'élargit de plus en plusj des habitations d'Ossètes apparaissent sur les hauteurs. Le paysage n'est plus le même : il est moins pittoresque, mais plus vivant. Bientôt les villages succèdent aux villages; tous sont dominés par quelque haute tour, généralement carrée, qui leur sert de forteresse; les maisons, d'un gris noirâtre, sont à terrasses <S: donnent l'impression de construdlions inachevées ou ruinées. Les champs, où l'on tait seulement la récolte, se détachent en jaune sur la verdure crue des pâturages qui grimpent le long
des pentes. Les vallées se suivent sans se ressembler, tantôt resserrées & inhabitées, tantôt larges & peuplées. La route remonte toujours le Térek, que nous voyons à un moment sortir, comme d'un pont, d'un énorme massif de neige.
Nous sommes à plus de 1,800 mètres. De nombreux ruisseaux d'une eau limpide, bordés de tapis de gazon vert tendre, descendent des hauteurs & nous réjouissent de leur doux murmure. Nous voici à Kobi. Passant ensuite sous des galeries couvertes, destinées à se garantir des avalanches de pierres aussi bien que des avalanches de neige, nous parvenons, à quatre heures, au point culminant de la route, à Krestovaïa-Gora, 2,200 mètres d'altitude', la limite de l'Europe.
De la vallée du Térek, on a pénétré dans la vallée de l'Aragva, affluent de la Koura, l'ancien Cyrus, appelé Kour par les Persans. On est en Asie.
Si le chemin n'était bien tracé & carrossable, si les rochers étaient un peu plus nus, je croirais descendre un de ces sentiers du Monténégro ou de l'Herzégovine, si péniblement parcourus pendant la dernière guerre turco-monténégrine, sentiers longeant de profonds précipices qui font croire, à chaque tournant, qu'on a le vide devant soi.
A six heures précises, nous arrivons à Mléti, 950 mètres plus bas, après avoir parcouru plus de 90 verstes au grand trot & au galop de nos chevaux, relayés cinq fois. Mléti, où nous trouvons bonne table ik bon gîte, est au milieu de montagnes presque toutes boisées. Nous y couchons.
6 septembre. — Comme hier, aujourd'hui 6, nous sommes en voiture à neuf heures du matin ik partons à la même allure 5 ni montées ni descentes ne la modifient.
On est bientôt dans une belle vallée, ayant à gauche la rivière l'Aragva. Plus de crêtes arides : sommets <S: ravins sont garnis de forêts & de broussailles, les pentes sont cultivées. Toujours mêmes villages à toits plats, mais en plus grand
dp: FRANCE KN PRRSK.
nombre. Encore une verste <Sc nous sommes à Pasanaour, notre premier relais de la journée.
La grande nature avec le pittoresque font place de plus en plus à des sites moins grandioses <S: moins durs, daspedl plus doux & de formes plus arrondies. Le sol de ces ondulations du terrain est à peu près partout touille par la charrue : j'en aperçois une attelée de sept paires de bœufs! Les villages
l.A Ki>LR\ LT Lh, CHllMIN DK H.R Dl' CAUCVSl..
se multiplient 5 c|uelc|ues toitures en chaume rcssortent parmi les terrasses; voici une église fortifiée, avant murs crenele's <S. tourelles, vieux témoins des luttes d'autretois.
A peine a-t-on quitte Ananour <S: tait 5 à 6 verstes, que, de 800 mètres d'ahitude, on monte en quelques minutes à 1,000 mètres, à un point d'oii Ton jouit d'une superbe vue. Descendant de 1,000 mètres à 750, on se trouve sur
un joli plateau, bien habité & planté de vignes au voisinage des maisons.
Nous relayons près de Douchet, localité assez considérable pour- avoir une garnison, après quoi la descente reprend de plus belle. Nous tombons ainsi dans une vallée presque inhabitée, n'ayant que peu de champs défrichés au milieu de mauvaises broussailles. Vers cinq heures, nous passons sous les ruines d'un château fort, puis nous entrons dans une tranchée bordée de tombes formées de grosses pierres en partie disjointes, vieille nécropole de l'ancienne capitale de la Géorgie. Nous suivons les ruines de l'antique cité jusqu'au confluent de l'Aragva & de la Koura, où ne se voit plus qu'un misérable village, Mtskhet, qui, parmi des décombres, n'a guère conservé -des splendeurs du passé qu'une église, elle aussi fortifiée, sous le clocher conique de laquelle dorment leur dernier sommeil les rois qu'elle a vu sacrer au temps de sa magnificence de cathédrale.
Arrivé à la rive gauche de la Koura, on traverse ce fleuve sur un pont voisin de la gare du chemin de fer de Batoum à Bakou, pour descendre ensuite la rive droite entre le fleuve 6c la voie ferrée.
Nous voici enfin à notre sixième & dernier relais. 20 verstes nous séparent de Tiflis. A la cinquième verste, le chemin de fer croise la route & le fleuve 5 de la septième à la douzième verste, vaste plaine couverte de grandes herbes brûlées par le chaud soleil de l'été, du plus beau jaune d'or; mais, à partir de la douzième verste jusqu'à Tiflis, nous sommes au milieu d'un nuage de poussière opaque comme nous n'en avons pas rencontré de plus épais dans les steppes de la Russie d'Europe : aussi, c'est tout gris & aveuglés que nous arrivons à Tiflis, au palais du gouverneur, à six heures & demie. Par un hasard heureux, le gouverneur, prince Dondoukof-Korsakof, est absent; il n'y a pas de réception ofliciellc; nous gagnons bien vite nos chambres rcspcétives.
DE FRANCE EN PERSE
y septembre. — Tiflis s'clèvc de chaque côté du lit profondément epcaissé de la Koura, au fond d'une vallée pittoresque mais brûlée du soleil. Aux alentours du palais du gouverneur, on se croirait en Europe : larges rues bordées de grands magasins & de confortables hôtels, théâtre, belle place, squares & promenades aux précieux ombrages en donnent l'illusion complète. Ce n'est que dans les quartiers géorgiens & persans que l'on se sent en Asie.
TIFLIS. LA VIEILLL FORTKRLSSL LT LA VILLh.
Le quartier persan est au pied de sa vieille forteresse, sur la rive droite de la Koura, avec ses ruelles tortueuses, resserrées, étranglées, son bazar voûté, sa mosquée, ses bains d'eau chaude sulfureuse naturelle. Un pont relie le quartier persan au quartier géorgien, bâti de l'autre côté du fleuve autour de sa vieille église qui date de la fondation de Tiflis. Il faut aux disciples du Christ une église; aux disciples de Mahomet, il faut avant tout de l'eau pour les ablutions <Sw des bains.
Si j'ai trouvé fort mêlée la population de Vladikavkaz, que dire de celle de Tiflis? Russes, Grecs, Turcs, Géorgiens, Persans, Arméniens, Tatares, Turcomans s'y coudoient journellement. On y voit même une colonie d'Allemands wurtembergeois, sans parler des Français qui tiennent des hôtels meublés, des restaurants ik différentes maisons de commerce dans la ville moderne ou russe.
Le palais du gouverneur, bien que de date récente, ayant été construit pour le grand-duc Michel, frère du tsar Alexandre II, a ses salons décorés à la manière persane d'un nombre infini de miroirs de toutes dimensions, fixés, incrustés partout, qui pourraient faire croire à une origine plus ancienne.
Le 8, nous prenons à cinq heures du soir un train qui nous transporte en trois heures à la station d'Akstafa, où nous passons la nuit dans nos wagons. Le général Béklémichef, ancien aide de camp de Schamyl, nous accompagne.
p septembre. — En m'éveillant, le 9, je constate une assc;;: grande animation dans la gare d'Akstafa 5 je vois circuler des officiers en grande tenue : le prince Dondoukof-Korsakof vient d'arriver & attend au buffet le réveil de Sa Majesté.
Pendant que nous disposions de son palais à Tiflis, le princegouverneur était occupé à inspedler les pêcheries de l'embouchure de la Koura, assez importantes pour être louées annuellement 400,000 roubles. 11 est en tenue de général, qu'il porte crânement, ce dont on ne peut s'étonner quand on sait qu'il a bravement conduit une charge de cavalerie à Plewna. * Un petit déjeuner nous est servi au buffet de la gare; le prince fait ses adieux au chah, nous montons en voiture, tournons le dos à notre dernière station de chemin de fer ik prenons à toute vitesse la dircftion du sud. Chevaux & véhicules sont ceux-là mêmes à l'aide desquels nous avons franchi la chaîne du Caucase. Un Persan intelligent <S: aftif est à la tête de cette grande entreprise de poste.
DE FRANCE EN PERSE
Laissant derrière nous la plaine arrosée par la Koura, & tout autant brûlée du soleil qu'avant Tiflis, nous entrons dans une étroite vallée dont l'Akstafa occupe à peu près toute la largeur, en charriant quantité d'arbres déracinés.
l.RIVVN. ].\ MOy^lJ
La route traverse un pavs d*abord légèrement accidenté <S: nu, n'offrant en tait d'arbres que de hauts platanes dans le voisinage des lieux habités; mais peu à peu les sommets s'élèvent & le sol se couvre de forets.
Nous avons dépassé Ouzountalaj les villages se succèdent assez rapprochés 5 un agréable paysage nous entoure, ayant comme fond des montagnes boisées d'où se précipitent dans TAkstafa de bruyants torrents d'eau limpide 5 la route, tracée à flanc de coteau, domine en cet endroit une belle vallée, que nous avons à peine le temps d'admirer, car presque aussitôt nous entrons à Délidjan.
De dix heures du matin à cinq heures du soir, nous avons parcouru environ 75 verstes, après avoir relayé trois fois & ne nous être arrêtés que de midi à une heure, pour déjeuner, sous des tentes dressées à cet effet au bord de la rivière.
10 septembre. ^— Délidjan (du persan deli tchaï, rivière folle), admirablement situé sur l'Akstafa, est une petite ville, possédant une garnison, dont la maison du gouverneur, d'un confort suffisant, a été mise à la disposition de Sa Majesté.
Aujourd'hui la route sera longue : 102 verstes 5 aussi dès huit heures du matin sommes-nous en voiture. Durant 11 verstes , nous montons à travers des coteaux couverts de forêts. Rien de plus pittoresque. A la douzième verste finissent les bois, &, continuant notre ascension, nous entrons dans une région de verts pâturages. Des nomades y sont campés sous des tentes en laine foncée, couleur de fumée 5 leurs nombreux troupeaux, surtout composés de moutons à large queue, paissent un peu partout sans gardien. En général, on a coutume de conserver dans un troupeau les agneaux à laine blanche 5 ici, au contraire, ce sont ceux que l'on sacrifie, ne gardant que les agneaux à laine de couleur, de couleur noire surtout, qui donnent la fourrure recherchée pour la confe6lion des coiffures des hommes de ces contrées, ainsi que de tapis de tentes & d'étoffes à tout usage, qu'il n'est pas nécessaire de teindre.
A 2,000 mètres de hauteur, nous passons un col, ayant, de chaque côté, des montagnes garnies du plus beau gazon, sur lequel font taches quelques traînées de champs cultivés. Une
DE FRANCE EN PERSE
courte descente, & nous sommes à Siménovka, surpris de voir les habitants encore occupés à la moisson.
A peine est-on sorti de ce relais, que l'on aperçoit le lac immense de Goktcha, ceint de hautes montagnes échelonnées de ses bords jusqu'au lointain horizon. Quelques lacets descendus à fond de train, un village, Tchiboukli, traversé à la même allure, 6i nous nous trouvons en rien de temps au bord du lac. Sur ses eaux, d'un pur bleu d'indigo, pleines, dit-on.
L'\R\R\T, Vr r>\ l\ M.AINK AT SlI) DM RIVAS.
d'excellentes truites, se dessinent de nombreuses petites vagues qui viennent déferler sans trop de bruit sur le rivage.
L'île & le monastère de Sévajiga, bien visibles à l'œil nu depuis nos voitures, me rappellent le couvent de la Madona, près de Pérasto, dans les bouches de Cattaro. Pendant plus de 16 verstes, jusqu'à Yclinovka, la route longe le lac, que l'on voit à distance variable sur la gauche, pour ne le perdre de vue que de l'autre coté du village.
Après avoir rapidement changé de chevaux à Yélinovka vers
midi, alors que le déjeuner est préparé à Akta, nous brûlons, en guère plus d'une heure, les i8 verstes qui nous séparent de cette dernière localité. Traversant une plaine où de nombreux moissonneurs font la récolte, nous cherchons en vain du regard les villages habités par tout ce monde : ils se trouvent dans la montagne qui nous les dérobe.
Du versant de la Koura, nous voici dans celui de l'Araxe, à Akta. Le pays n'offre rien d'intéressant. Les paysans y sont de même occupés à la moisson, ik j'observe que les hommes fauchent, râtellent & bottellcnt comme du foin les céréales, qui, transportées ainsi à la maison, y sont battues par les' femmes. On les voit de loin, ces femmes, habillées, sans grands frais de confeélion, d'étoffes où le rouge domine, debout sur une sorte de traîneau plat, fait de lourdes planches, que tire lentement & circulairement quelque vache maigre, au milieu des cris & des gambades d'une marmaille peu gênée par les vêtements. En faut-il de ces tours de traîneau pour détacher tous les grains des épis !
Peu après Fontân apparaît le mont Ararat, dans la dircâion du sud, avec sa coiffure blanche de neiges éternelles. Saluons ce vénérable témoin du déluge! Il se détache, superbe, de la chaîne à laquelle il appartient, & se dessine nettement sur le fond bleu du ciel. C'est un cône légèrement échancré à la partie droite de son sommet, bien isolé & dominant tout ce qui Tcnvironnc. Vers l'ouest, des montagnes le continuent à perte de vue, sensiblement égales entre elles 5 du côté opposé, dans la dirc6tion du sud-est, ik séparé de lui par un col d'une certaine largeur, s'élève, seul, le petit Ararat, qui descend au contraire jusqu'à la plaine en pente douce ik semble marquer le terme de la chaîne de montagnes.
Pendant que nous causons, entre compagnons de voiture, de r Ararat, de Noé ik de son arche, défilent à nos côtés de charmantes oasis de verdure, formées, sur ce plateau généralement aride, de quelques maisons à moitié cachées par de
DE FRANCE EN PERSE
grands arbres, fruitiers & autres, parmi les racines desquels courent follement mille filets d'eau qui miroitent en fuyant. Et voici des vignes : les vignes d'Erivan! G: doit être de celles-là, certes, que l'on peut dire avec Pierre Dupont :
Le plant descend en droite ligne Du fin bourgeon qui fut plante' Par notre bisaïeul Noé.
N'est-ce pas ici-mcme, en effet, que le patriarche fit fruftificr ce «fin bourgeon» dont le jus cgava sa vieillesse? S'il lui
ETCHMIADZIN.
arriva d'en boire «un doigt» de trop, que la reconnaissance que nous lui devons, pour nous avoir conservé le précieux plant, nous rende plus indulgents que son fils Cham.
Tout à ces souvenirs, nous entrons à Erivan presque sans nous en douter. La ville, d'ailleurs, qui est en contre-bas &
comme perdue au milieu de jardins touffus, n apparaît, pour bien dire, qu'au moment d'y arriver. Il est près de sept heures. L'Ararat se dresse majestueusement devant nous, d'autant plus resplendissant sous les derniers rayons du soleil couchant, qu'à ses pieds tout est déjà dans l'ombre. Depuis le lac de Goktcha nous avons continué à descendre; cependant, bien que nous soyons encore à i,ooo mètres d'altitude, l'Ararat nous domine de plus de 4,200 mètres!
II septembre. — Le chah veut faire visite au catholicos, le pape arménien, qui réside à Etchmiadzin, distant d'Erivan d'environ 18 vcrstes.
Nous partirons exaélement à dix heures. Sa Majesté s'étant fait annoncer pour midi au monastère. Une escorte armée, exclusivement fournie par la milice locale, nous est donnée. Le général Béklémichef me fait remarquer l'officier qui la commande, le prince Djendjéri, petit-fils du dernier roi de Géorgie. Cette escorte ne serait pas simplement une garde d'honneur, elle aurait aussi mission de nous défendre en cas d'attaque 5 car le pays n'est pas sûr; de Délidjan à la frontière de Perse, il est infesté de hardis brigands tatares & autres coureurs de" grands chemins des plus dangereux. Un de ces brigands, dont on parle beaucoup en ce moment, Kérim, Persan d'origine, a eu souvent maille à partir avec la troupe russe. Dans une dernière rencontre, il a même été blessé & s'est enfui en Perse chez le khan de Makou, Témour Agha, qui n'ose pas le livrer, malgré les instances & les menaces russes. Kérim en veut tout spécialement au gouvcmeur d'Erivan 5 il lui écrit de temps en temps pour se rappeler à son souvenir, lui donner des nouvelles de sa santé, sans manquer d'ajouter qu'il espère être bientôt en état d'aller lui loger une balle dans le corps, en échange de celle qu'il a reçue de ses soldats. L'officier russe qui me conte ces choses ajoute : «Il se vante. Le Persan n'a pas cette audace, il est plutôt rusé 6i astucieux que brave.»
DE FRANCE EN PERSE. 35
Il est dix heures 5 nous montons en voiture & sortons de la ville par le pont de la Zengha, que domine le palais délabré des Serdars, ik à travers un misérable quartier aux longs ik tristes murs de terre grise. Nous dirigeant vers l'ouest, TArarat ànotre gauche, nous parcourons une plaine brûlée du soleil, où, de temps en temps, nous rencontrons des cavaliers en armes.
ERIVAN. INTlRlI.rR 1)1' PAI-MS DKS SKRDARS.
comme nous en avons déjà rencontré quelques groupes avant Erivan, les deux jours précédents, sans y faire grande attention, bien qu'ils aient été postés sur la route également pour notre sécurité.
A notre arrivée à Etchmiadzin, nous trouvons à la porte du monastère le catholicos avec tout son clergé, sorte de moines vêtus de très amples robes noires, dont les figures barbues disparaissent sous de grands capuchons en moire également noire. Le catholicos ne se distingue que par une robe en ve-
lours violet & une croix, ornée de brillants, fixée sur le devant du capuchon.
Le seuil franchi. Sa Majesté est introduite sous un dais 5 tous ces prêtres, catholicos en tête, prennent les devants & entonnent des chants; le dais s'ébranle, nous suivons & l'on pénètre ainsi processionnellement dans le monastère. Nous traversons une première cour fermée par de hautes murailles, passons sous une voûte & arrivons dans une deuxième cour bordée d'habitations, au milieu ^de laquelle est bâtie Téglisc. Des bandes de riches étoffes sont étalées partout sur le passage du chah; dans l'église, nous marchons même sur des étoffes brochées d'or, du superbe brocart.
Vu de l'extérieur, ce vieux monastère du iv*" siècle, avec ses murailles élevées & flanquées de tours, ressemble assez à une forteresse, dont il a d'ailleurs rempli le rôle plus dune fois, quand il fallut résister aux attaques, jadis fréquentes, des pillards musulmans attirés par ses richesses.
Son église, de style byzantin, est en forme de croix à branches égales surmontées d'un campanile, & du centre de laquelle part un clocher conique taillé à pans, caraâéristiquc des églises arméniennes que nous avons vues jusqu'à présent. Tout autour du clocher, des fenêtres sont percées à chaque pan, & au-dessus de chacune d'elles est sculpté un médaillon représentant quelque figure de saint. Le portail est orné de sculptures d'excellente exécution.
L'intérieur de la cathédrale grégorienne ne répond guère à l'extérieur; un goût des moins artistiques a présidé à sa décoration, qui consiste en méchantes fresques & en guirlandes de fleurs aux tons criards, d'un déplorable effet. Cependant, parmi de mauvaises peintures mal conservées, quatre sont dans un état satisfaisant : à gauche, X Adoration des Mages ik la Chjc; à droite, le Lavage des pieds par Jésus ik X Annonciation.
L'autel est plaqué d'argent à la manière orthodoxe, &, pour le bonheur des braves moines d'Etchmiadzin, cet autel
rapidement, n oflErent rien de particulier, si ce n'est la bibliothèque qui est pleine de manuscrits anciens des plus rares.
Sa Majesté se retire avec le catholicos, & nous sommes conduits dans un réfeéloire où le dîner est servi. Des bouteilles de toutes formes, contenant des vins de toutes couleurs & de toutes provenances, chargent les tables. Je ne sais si c'est pour tenter ces braves musulmans 5 mais ce dont je ne doute pas, c'est que, si tel est l'ordinaire des moines, la mélancolie ne doit point régner au monastère. Nous ne nous attardons néanmoins pas à table 5 car deux heures vont sonner & nous regagnerons bientôt Er-ivan.
Nous revenons par le même chemin & sommes à Erivan vers quatre heures, assez à temps pour en voir les curiosités avant la nuit. Nous nous arrêtons d'abord au palais des Scrdars, résidence des anciens gouvemeurs persans. Il subsiste en Transcaucasie des traces nombreuses de la domination persane, & ce palais, malgré ses ruines, en est un des plus beaux restes. La salle principale surtout, avec ses briques émaillécs bleu tendre, ses larges ouvertures à rosaces de verres multicolores, ses peintures, ses arabesques & ses dorures qui encadrent si artistement des milliers de petits miroirs incrustés sur les murs, les colonnes & le plafond, avec toute cette omementation, en un mot, du meilleur goût persan, témoigne suffisamment de ce que fut le palais des Serdars. D'ici, le panorama n'est pas non plus comrfiun : à nos pieds la Zengha & son vieux pont aux arches ogivales, plus loin des jardins, plus loin encore une plaine immense, enfin, comme fond, l'imposant Ararat.
Une mosquée, comprise dans l'ancienne citadelle comme le palais ik comme lui en ruine, a conser\^é un dôme en assez bon état 5 clic est encore, à l'intérieur & à l'extérieur, revêtue de belles faïences aux vives couleurs, bien que bon nombre d'entre elles gisent brisées à terre.
Nous trouvons en ville une mosquée mieux entretenue
DE FRANCE EN PERSE
ik qui sert au culte 5 elle est dans le style de la précédente, semblablement ornée de faïences polychromes — avec prédominance du bleu très marquée — qu'agrémentent différents dessins en jaune ou bien, comme aux frises, des inscriptions tirées du Koran, d'un bel effet décoratif
Le ba^ar ressemble à celui de Tiflis &, sans doute, à tous ceux que nous verrons en Perse : même disposition, mêmes