L ETRANGER EN AMERIQUE
Le l^"" septembre 1852, à midi, le Humbold, ce géant des mers, qui deux ans plus tard devait s'abîmer sur les rochers d'Halifax, passait majestueux devant la jetée du Havre, saluant de son artillerie les rives de la France. Sa poupe hardie fendait les ondes rebelles et courait de toute la force de ses huit cents chevaux de vapeur vers les immenses étendues de l'Océan, sa tempétueuse patrie.
Nous étions sur le pont, suivant d'un regard ému les derniers promontoires que, par gradation, l'horizon cachait à nos yeux.
Le lendemain au matin, quand nous nous éveillâmes, la terre avait disparu, la lame était plus forte, et le monstre marin qui nous portait en rugissant, roulait avec eflOTt
sur les montagnes liquides qui le soulevaient avec grâce. Nous étions en pleine mer.
La vie à bord des steamers transatlantiques est assurément fort douce pour ceux des passagers de première classe qui n'ont pas le mal de mer. On sert le thé à six heures du matin pour les personnes matinales ; à huit heures on déjeune à la fourchette ; à midi on prend le lunch ; à quatre heures on dîne, mais sans vin ni café ; à sept heures on prend le thé ; enfin à minuit on peut se faire servir à souper. Ajoutons que la cuisine est généralement bonne et très-variée. Les dandys trouvent à bord des barbiers américains qui les rasent et les frisent dans toutes les règles de l'art. Un bar-room des mieux montés offre aux buveurs des vins et des liqueurs de choix. Enfin, la société est généralement agréable, et l'on passe assez bien ainsi les treize ou quatorze jours qui séparent l'Europe de l'Amérique.
Ce fut le treizième jour de notre départ que nous arrivâmes à New-York. New-York, admirablement situé entre les rivières de l'Est et de l'Hudson, est, on le sait, une des plus grandes, des plus belles et des plus commerçantes villes du monde. Sa population au dernier recensement présentait le chiffre considérable de huit cent mille âmes, sans compter les villes avoisinantes deBrooklin et de Hoboken, à peine séparées de New-York par la largeur des deux rivières, et qui, on peut le dire, ne forment qu'une seule et même ville de près d'un million cinq cent mille habitants.
En débarquant à New- York, le voyageur est vraiment étonné du mouvement considérable que présente le port.
Ce ne sont que bateaux à vapeur d'une forme étrange, à deux ou trois étages, ressemblant plus à de vastes maisons flottantes qu'à des bateaux ordinaires, et qui se croisent en tous sens dans la baie avec des remorqueurs, des yachts, des schooners et des navires de tous tonnages et de toutes nations.
Au premier coup d'œil il est facile de juger du génie actif de ce peuple, laborieux jusqu'à l'excès, qui travaille pour vivre et ne vit que pour travailler, dont le commerce est à la fois le moyen et le but, et ne sait gagner de l'argent que pour en gagner davantage encore.
Au premier coup d'œil aussi, il est aisé de voir dans ce peuple essentiellement démocrate le sentiment inné de la liberté.
L'habit noir est le costume de tous aux Etats-Unis, et les hommes officieux qui se pressent à bord des navires pour vous offrir des adresses d'hôtels, aussi bien que les charretiers et les cochers qui s'offrent à porter vos bagages, ont pour l'étranger l'apparence de parfaits gentlemen, un peu râpés, voilà tout. Quand vous avez opté pour tel ou tel hôtel, un énorme carrosse à douze places, de la forme de nos anciens carrosses français, s'avance lourdement, charge vos malles sur son impériale et vous conduit à destination.
On sait ce que sont les hôtels en Amérique : des maisons immenses, meublées avec le plus grand luxe et desservies par des régiments de nègres et par des bataillons de jeunes Irlandaises, fraîches et accortes, auxquelles échoit le service des chambres. Des milliers de voyageurs qu'emmènent et ramènent de tous les côtés de l'Union les
steamboats et les rail-roads peuplent ces immenses caravensérails. Partout ailleurs qu'aux Etats-Unis, où l'on voyage avec une surprenante facilité, de pareils hôtels seraient inutiles et ruineux pour leurs propriétaires.
Dans les hôtels américains, si différents de nos hôtels français, tout est prévu pour l'agrément et le comfort des voyageurs. Il n'est pas jusqu'aux nouveaux mariés, qui, moyennant la somme de trois cents francs par jour, ne puissent abriter leur amour vaniteux dans une chambre vraiment royale, désignée sous le nom de la chambre de la mariée, et où se confondent avec plus de prodigalité que de bon goût l'or, l'argent, les soies et le velours.
Des télégraphes électriques à l'usage des voyageurs sont établis dans les hôtels et communiquent avec toutes les villes des États, à un prix très-modéré. Il y a aussi, dans les hôtels, des salles de billards, des bar-rooms, sortes de buvettes où l'on boit en été les rafraîchissements les meilleurs et les plus variés; des pharmacies, des chambres de bains, une poste aux lettres, des cadrans qui indiquent d'où vient le vent, des cabinets de lecture remplis de journaux et d'affiches en si grandes quantités qu'on les jette sous les pieds des passants pour attirer leur attention ; enfin, il y a des blanchisseries à la vapeur où le linge est lavé, séché, repassé et plié en deux heures. Ces blanchisseries sont un chef-d'œuvre de mécanique. Mais sous le rapport des machines, le génie des Américains est sans pareil. Quand on pense qu'à Cincinnati ils tuent les porcs à la mécanique ! Le pauvre animal tombe sous une première trappe, où il est égorgé ; de là il passe dans de larges chaudières d'eau bouillante qui lui enlève les poils ;
un autre compartiment de la machine le dépèce, et, d'oubliettes en oubliettes, l'infortuné compagnon de saint Antoine se trouve, au bout de quelques heures de ce rude travail, symétriquement coupé, salé, mis en baril, prêt à se porter sur tous les points où le réclame l'estomac de l'homme. Ces malheureux cochons n'ont pas le temps de s'y reconnaître.
Du reste, les hôtels en Amérique ne sont pas uniquement destinés aux voyageurs. 11 n'est pas rare de voir des négociants depuis longtemps établis dans le pays, demeurer avec leur famille dans les hôtels, où, pour le même prix, ils vivent mieux qu'ils ne pourraient le faire chez eux. New-York hôtel n'est presque entièrement habité que par des familles recommandables de New-York, pour lesquelles la vie en commun ne semble avoir aucune répugnance.
Les déjeuners dans les hôtels américains commencent à sept heures pour les personnes occupées d'affaires, et l'on peut se faire servir jusqu'à onze heures. Il n'est pas rare de voir d'intrépides voyageuses qui viennent, en compagnie de leurs maris, de leurs frères, de leurs fiancés, ou même toutes seules, pour visiter New-York, se lever à six heures du malin et descendre pour déjeuner à sept, en grande toilette et en manches courtes.
Dans le courant de la journée, on rentre à l'hôtel pour faire le lunch, qui permet d'attendre le dîner, d'ordinaire servi à cinq heures.
Le dîner est le repas le plus intéressant, celui qui rassemble le plus grand nombre de convives et qui mérite le plus l'attention du voyageur.
D'immenses tables, parfaitement dressées longtemps à l'avance, attendent les convives. Un effroyable roulement de gong chinois, qui remplit l'hôtel de ses barbares vibrations, avertit les dîneurs de se mettre à table. Quand tout le monde est assis, le commandant des domestiques, un nègre ordinairement vieux et laid comme la laideur, fait du coin de son œil jaunâtre un signe au régiment des autres nègres qui se tiennent immobiles, debout derrière les convives. A ce signal, et comme s'ils étaient mus par un ressort invisible, ils avancent d'un pas et découvrent les plats du premier service.
Le dîner, non-seulement à New-York, mais aussi dans toutes les autres villes de l'Union, ne se compose pas de moins de cinquante plats, tant en légumes qu'en viandes, gibiers, poissons, coquillages, entremets et rôtis. A la vérité, ces plats sont loin d'être accommodés généralement avec cet art recherché qui distingue la cuisine française, et ce fut avec une certaine terreur, je dois l'avouer, que, m'étant servi, le premier jour de mon arrivée à New-York, de quelques plats de légumes, je m'aperçus qu'ils avaient été simplement cuits dans l'eau, sans beurre et même sans sel. Si du moins un vin généreux venait mêler sa bienfaisante saveur au goût insipide des légumes cuits à l'eau claire, et de la volaille conservée dans la glace et rôtie au four ! Mais non : la tempérance américaine, qui, des États du Maine, menace l'Amérique entière et s'étend sur les steamers jusqu'au delà des mers, veut qu'un verre d'eau à la glace tienne lieu de Bourgogne ou de Médoc.
Je voudrais bien savoir si Brillât-Savarin, qui a vécu plusieurs années aux États-Unis, s'est, lui aussi, soumis
au régime de Teau fraîche, et condamné aux légumes cuits sans assaisonnements.
On ne boit donc que de l'eau dans les dîners américains. Le vin rouge y est presque inconnu, et si quelque dîneur fait exception à la règle, c'est pour boire au dessert un verre de Champagne débouché à grand bruit par un des waitersj comme pour appeler l'attention de tous sur ce fait remarquable.
Il est vrai que les sobres gentlemen, une fois retirés dans leurs chambres, se réconcilient volontiers avec le dieu Bacchus, sans que leurs femmes ou leurs sœurs y apportent le moindre obstacle. Personne ne voit aucun mal à boire dans de certaines limites des liqueurs ou du vin ; et d'ailleurs, en Amérique, les péchés cachés sont plus d'à moitié pardonnes, tandis qu'il n'est point d'excuse pour le scandale.
Après le dîner, l'étranger, à New- York, choisit entre une promenade dans Broadway, l'Opéra, quand il y a une troupe d'opéra, ou bien encore le théâtre américain, ou le musée Barnum, ou le spectacle des nègres minstrels; à moins qu'il ne préfère passer la soirée dans le salon de l'hôtel ouvert à tout le monde, et qui se trouve ordinairement peuplé de femmes élégantes, dont les unes, avec cette indépendance toute américaine, chantent, jouent du piano, lisent ou font l'amour, sans s'inquiéter le moindrement des étrangers qui peuvent les entendre ou les voir. Ces différentes personnes forment d'ailleurs des groupes à part dans ces salons immenses, et nul ne songe à surprendre la conversation d'aulrui, encore moins à critiquer les actions. Le ridicule, on peut le dire, n'existe pas en
Amérique, et la discrétion est la vertu de tous. Faire et laisser faire, sans entrave et sans contrôle, est la grande loi que chacun observe.
C'est dans les pratiques de la vie, plus encore que dans les lois, qu'on reconnaît si un peuple est réellement libre ou s'il est digne de l'être.
A côté des grands hôtels, on trouve à New-Yok, comme dans toutes les villes des Etals-Unis, des boarding-houses qui tiennent le milieu entre les hôtels et les maisons meublées de Paris. Ces boarding-houses reçoivent des pensionnaires depuis 5 dollars (25 fr.) jusqu'à 10, 12 et 15 dollars par semaine. On y jouit, à peu de chose près, des mêmes avantages que dans les grands hôtels ; les pensionnaires se réunissent tous les soirs dans les salons communs {parlors), et souvent ces dames et ces messieurs improvisent de charmants petits bals où la liberté des femmes n'est pas le moindre attrait pour les Européens.
On ne saurait croire le nombre prodigieux d'étrangers, principalement d'Allemands et d'Irlandais, qui émigrenl en Amérique, la terre hospitalière par excellence. Dans la ville de New- York seulement, les paquebots ont apporté dans l'espace d'un seul mois jusqu'à 40,000 Allemands et Irlandais, qui, d'abord installés au Caslle-garden, se dirigent ensuite vers les différents points de l'Union qui demandent encore des bras ^
Mais, si hospitalière que soit l'Amérique, elle a pourtant interdit l'entrée de son territoire aux émigrants qui ne
• Quant au nombre des voyageurs qui prennent passage sur les steamers, pour venir en Europe, il est considérable aussi. Par cette voie, la plus coûteuse, il a été transporté du nouveau
peuvent justifier de la possession d'une certaine somme d'argent propre à subvenir aux premiers frais de déplacement et d'installation dans les terres. Des émigrants convaincus d'indigence ont été renvoyés dans leur pays par l'intermédiaire de leurs consuls respectifs.
Les émigrants cultivateurs sont asssurément, de tous les étrangers en Amérique, les plus heureux. Ils achètent dans l'ouest des terres excellentes, qui dès les premiers mois font vivre leur famille et rapportent bientôt annuellement au delà du prix d'acquisition.
Les fils des émigrants actuels seront évidemment un jour les propriétaires de l'Amérique entière, dont le vaste territoire pourrait nourrir le monde.
Les ouvriers étrangers qui restent dans les villes sont beaucoup moins heureux que les agriculteurs, et se trouvent exposés à manquer d'ouvrage. Les bureaux du consulat de France, à New- York, sont tous les jours encombrés d'ouvriers français qui, ne trouvant pas à s'employer et ignorant jusqu'où peut s'étendre la protection des con-
monde dans l'ancien, depuis le 1 avril jusqu'au l*"" août de l'année 1856 :
A Liverpool 3,598
A Brème 821
A Southampton 136
A Glasgow 424
Au Havre. . . 1,294
Total 6,273
Six mille deux cents soixante-treize passagers pour l'Europe en quatre mois! Plus de quinze cents par mois, près de quatre cents par semaine I
suis français à l'étranger, viennent demander leur passage pour retourner en France.
L'étranger qui veut voyager en Amérique trouve cette immense contrée sillonnée de chemins de fer en toussons et de bateaux à vapeur qui le transportent vite et à bon marché. Dans l'été, de magnifiques steamboats prennent les voyageurs de New-York à Albany (1 5 heures) pour 2 fr. 60 c , et même parfois pour 1 fr. 25 c.
Il n'y a dans les bateaux à vapeur, aussi bien que dans les chemins de fer américains, qu'une seule catégorie de places; chacun choisit celle qui lui convient le mieux.
Il est sérieusement question, en ce moment, de prolonger les chemins de fer américains jusqu'en Californie^ par le Texas et le Mexique. On pense qu'il ne faudrait pas moins de treize ou quatorze jours et autant de nuits pour se rendre, par convoi direct, de New-York à San-Francisco. Les auteurs de ce projet ont-ils bien calculé les forces humaines? Mais rien n'effraye le génie actif, rien n'arrête le courage des Américains. Cet immense parcours à travers des déserts où des peuplades sauvages sont toujours en guerre avec les visages pâles, comme ils nomment les blancs, se fera certainement un jour.
Soyez sûr qu'en fait d'entreprises industrielles, ce qui est faisable est déjà fait en Amérique, et que l'infaisable se fera. Le go ahead des Yankees ne connaît pas d'obstacles, et leur esprit d'envahissement ne trouve de limites que dans les limites du monde. Qu'on découvre le moyen de se diriger dans les airs, et les Américains auront bientôt établi des comptoirs de commerce dans la lune et annexé celte planète à leurs autres Etats,