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LES AFFAIRES AUX ETATS-UNIS

Nulle part autant qu'en Amérique on n'aime l'argent et on ne fait autant d'efforts pour en gagner. Il n'est point de travail productif si long, si pénible, si repoussant ou si dangereux qu'il puisse être, qui rebute la constante et fébrile activité des Américains. Un homme d'ailleurs n'est rien et ne vaut rien, de l'autre côté de l'Océan, tant qu'il ne représente pas un capital.

— Connaissez-vous monsieur un tel? disent les Américains.

— Oui, il vaut vingt mille piastres.

— Et cet autre, le connaissez-vous?

— Il ne vaut rien.

On ne parle jamais de leur mérite personnel, de leurs vertus, de leurs talents.

Déranger, qui vit à Passy d'une modeste pension, ne vaudrait rien en Amérique.

L'argent, qui fait seul les hommes, est naturellement ce que les hommes aiment le plus dans ce pays où le désir de s'enrichir est la seule passion vivace.

Mais cette fièvre du gain, qui commence à l'enfance et ne tinit qu'à la mort, n'a pas, comme en Europe, le repos du travail et le bien-être pour but. On ignore en Amérique l'état négatif de rentier, et personne ne songe à le devenir, ni ne voudrait l'être. On commence d'abord par gagner de l'argent pour vivre, on en gagne ensuite pour

entreprendre les affaires, on en gagne après pour les continuer plus grandement ; on ne les cesse jamais.

Les fameux dix mille livres de rente que M. Scribe a si souvent placés dans la bouche de ses honnêtes marchands, comme la limite de leur ambition et le prix de leurs travaux, ne seraient nullement compris en Amérique, où l'ambition est sans limite.

Les négociants américains sont des joueurs qui ont pour roulette les marchés du monde, et pour enjeu des stocks. Un joueur ne se corrige pas de jouer ; quand il a gagné, il veut gagner encore; quand il perd, il veut se rattraper; quand il n'a pas d'argent pour jouer lui-même, il regarde les autres joueurs et fait sur les coups du jeu des paris imaginaires.

Telle est l'irrésistible passion de ce peuple, qui fait les affaires en joueur autant pour se donner les âpres émotions du commerce que pour en récolter les fruits.

Cette passion du trafic, ce bonheur de l'échange, cet amour du tripotage mercantile, exalte les âmes d'une manière si étrange, qu'on verra peut-être naître en Amérique une classe de nouveaux poètes, entièrement inconnus jusqu'ici : les poètes marchands.

Qu'on en juge plutôt par ce fait.

Je me trouvais un jour en compagnie d'une jeune lady, belle de cette correcte et angélique beauté des vignettes anglaises. La conversation roulait sur les privilèges dont les femmes jouissent en Amérique, privilèges qui tiennent autant à la protection des lois qu'à une certaine galanterie et à l'extrême tolérance des Américains pour les femmes.

— C'est vrai, me dit-elle, nous sommes généralement

bien heureuses en Amérique; malgré cela, j'aurais voulu naître homme?

— C'eût été bien dommage, lui dis-je; mais pourfjuoi auriez-vous voulu faire parlie de la plus vilaine moitié du genre humain ?

— Pourquoi ? me dit-elle vivement; et vous me le demandez !

A cet instant, ses traits s'animèrent, ses yeux d'azur prirent sous ses longs cils noirs un air inspiré, sa personne entière parut sous le charme d'une grande et poétique pensée. Je m'attendais à l'entendre dire qu'elle voudrait être homme pour commander une armée, diriger une escadre, brillera la tribune ou à la chaire par l'éloquence de sa parole, ou peut-être même encore pour essayer de faire, à l'instar de queques fameux flibustiers, la conquête du Mexique ou de Cuba. i\-'ais à peine avais-je achevé ces rapides réflexions que, s'approchant de moi, elle me dit d'une voix émue :

— Eh bien! je voudrais être homme pour devenir un homme d'affaires {business man] 1

Je n'invente rien. D'ailleurs de pareils traits ne s'inventent pas.

Les Américains, qui aiment l'argent jusqu'à l'adoration, ne sont pourtant pas avares à la manière d'Harpagon. Harpagon aime l'argent pour l'argent : il le garde avec crainte, le cache à tous les yeux, le refuse à tous et à lui-même, et n'a pas, dans son inexplicable folie, de plus grande volupté que de plonger ses mains insensées et ignobles dans des sacs d'or qu'il ne videra jamais. Ces sortes d'avares, dont la race semble dégénérée, ne sont pas non plus com-

muns en Europe. Pourtant il arrive encore de temps à autres que la police trouve dans de misérables taudis, scellées dans des murs ou cachées dans des paillasses, des sommes d'argent plus ou moins fortes, que l'avarice, sous la forme hideuse de riches mendiants, y a péniblement entassées. Mais si les Américains ne sont pas généreux, s'ils tiennent à l'argent, quand il s'agit d'en disposer en faveur d'un autre ou même pour leur propre plaisir, ils le risquent volontiers dans les affaires et avec une hardiesse sans pareille. Le Yankee s'enrichit ou se ruine en fort peu de temps et sans grande émotion. Dans l'un ou dans l'autre cas il continue les affaires, et sa manière de vivre reste à peu près la même.

Voici de quelle manière vivent à New-York les hommes employés dans les affaires, c'est-à-dire la presque totalité des hommes.

L'homme d'affaires, depuis le plus grand armateur jusqu'au plus modeste commis, se lève tous les jours à sept heures du malin, que le thermomètre descende comme en Russie ou qu'il monte comme au Sénégal, qu'il neige comme au mont Saint-Bernard ou qu'il vente comme à l'île Bourbon ; car on a tous ces climats à New-York, et même on les a quelquefois réunis en un jour, ou à pou près.

Le déjeuner attend l'homme d'affaires à sept heures et demie, à huit heures au plus tard. Il se compose invariablement pour tous, millionnaire ou indigent, d'une tasse de café au lait ou de thé • , et d'une tranche de jambon,

1 On consomme annuellemenl en Amérique l'immense quantité de 35,200,000 livres de llié.

qu'on remplace quelquefois par des tranches de roast-beef froid. Ce modeste repas lestement avalé, l'homme d'afîaires s'achemine vers le bas de la ville, qui est le côté marchand. A huit heures ou huit heures et demie, chacun est à son poste, c'est-à-dire à son office. Il se fait alors dans Wall-Street et dans les rues avoisinantes un travail de fourmi ; on se croise, on se presse, on se fait des signes de la main pour ne pas perdre de temps à se parler. Quant au moral, une seule pensée domine tout le monde : se garer de la ruse des uns et ruser avec les autres.

Pour l'homme d'affaires, quand il est à son office, il n'y a plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni ami, ni maîtresse, ni Dieu, ni diable ; il n'y a que des clients et des affaires. L'homme le plus délicat, le plus sensible, le meilleur fils, le père le plus vertueux, l'amant le plus chaste, le mari le plus fidèle, devient l'être le plus endurci de la création quand il discute, à son office, sur une partie de morue salée dont il veut se défaire, ou sur un stock de suif Rio-Grande qu'il veut acquérir. Son cœur se transforme, ou plutôt il n'a plus qu'un dollar à la place du cœur. Annoncez-lui la perte de tous ses parents, il vous répondra : « Veuillez m'attendre un instant ; je termine une affaire, je suis à vous tout de suite ; vous savez ? les affaires avant tout ! »

Nous pourrions citer les noms de personnes fort estimables d'ailleurs, bonnes et sociables hors de leur office, qui, dans une récente et terrible catastrophe, ayant perdu une partie de leurs plus proches parents, crurent de leur devoir d'hommes d'affaires de ne pas interrompre le cours de leurs opérations commerciales. La mort dans l'âme, ils

allèrent le même jour discuter marchandises avec beaucoup de sang-froid, et profitèrent avec désespoir des bonnes occasions qui se présentèrent d'exploiter leurs clients au profit de leur bourse. Le soir, ils auront certainement pleuré, et pleuré du fond du cœur, ces chers parents, sauf à sécher leurs larmes le lendemain à l'heure des affaires. C'est le stoïcisme mercantile poussé jusqu'à l'héroïsme.

J'aime les anecdotes quand elles sont caractéristiques. En voici une que j'ai entendu raconter :

Un jeune homme quitte New- York pour les Indes, où il va tenter la fortune. Il reste dix ans absent. Après ce long laps de temps, et sans prévenir personne, il revient à New-York. Le hasard le fait rencontrer avec son frère comme il venait de débarquer.

— Eh mais ! c'est bien vous ! vous voilà donc des nôtres ! Comment vous portez-vous?

— Très-bien, et vous? lui dit en étendant la main l'inattendu voyageur.

— Parfaitement. Je suis très-content de vous voir ; très-content, vraiment.

— Je suis aussi très-content de vous voir.

— Avez-vous fait un bon voyage ?

— Assez bon. Et ici tout va-t-il bien ?

— Assez bien .

— Il n'y a rien de nouveau?

— Non. C'est-à-dire si : une grande nouvelle...

— Quoi donc?

•— Vous ne savez pas ? Notre père est mort. Le nouvel arrivant prenant alors un visage sérieux, se mil à siffler lugubrement en filant le son du forte jus-

qu'au smorzandOf ce qui peut se traduire par cette exclamation : Ah! diable! Puis, reprenant aussitôt et sur un ion dégagé :

— Et les cotons, dites-moi, sont-ils fermes en ce moment?

Un coup de sifflet (tendre et expressif, il est vrai) avait été la seule oraison funèbre articulée par le fils en l'honneur du père défunt, la fleur jetée pieusement sur sa tombe à peine fermée, comme disent les croque-morts littéraires à l'enterrement de leurs amis.

Ce Irart est caractéristique ; mais il est loin d'être généralement vrai.

Les affaires ont un moment d'intermittence vers deux heures, qui est l'heure du dîner pour toute la gente commerciale. Les restaurants, très-abondants dans le bas de la ville, sont, dans ce moment de la journée, remplis de dîneurs silencieux et sobres, qui semblent regretter le temps qu'ils passent à se nourrir. Leur dîner n'est pas long; pas de soupe ; un plat de viande garni de légumes ; un peu de poisson; pour dessert un énorme morceau de tarte aux fruits à demi-cuite, et de l'eau fraîche pour boisson. Après ce repas, chacun rentre à son office, et les affaires reprennent de plus belle jusqu'à six heures. Dans certains cas, et quand la besogne commande, le chef de la maison, seul, dans son noir et triste bureau, travaille jusqu'à neuf ou dix heures.

La seule difiérence qui existe entre la manière de vivre du riche négociant et celle d'un petit commis à dix dollars par semaine est celle-ci : le riche négociant possède une magnifique et très-comfortable maison dans le haut de la

ville dont il ne jouit jamais, ou presque jamais, tandis que le commis à dix dollars ne possède aucune maison dans aucune partie de la ville, mais jouit infiniment du parlor de son hoarding-house^ où tous les soirs il p.irte avec les jeunes et libres pensionnaires de la maison. Ce qui n'empêche pas que tous les commis voudraient bien changer leur position contre celle de leurs patrons, lesquels ne voudraient pas de cet échange.

Maintenant, il faut reconnaître que l'Amérique est le premier pays du monde pour les affaires. L'intelligence commerciale, jointe à l'activité, trouve toujours sa récompense aux Etats-Unis, où le crédit est facile et les transactions sont considérables. En outre les lois sont faites pour donner au commerce toutes les facilités possibles; aucune n'entrave son essor.

Point de règlements qui limitent le nombre des professions; point de privilèges accordés à une industrie au détriment des autres; point de taxes infligées aux denrées des marchands, dont l'éperon est l'intérêt, et dont la concurrence est le frein; aucun contrôle tyrannique, nulle sujétion, liberté pleine et entière de vendre et d'acheter toutes choses, sans tarifs, partout et toujours. Aussi voiton des personnes changer de commerce, souvent tous les trois mois, être d'abord boulangers, devenir ensuite épiciers, pour passer bouchers, marchands de nouveautés, fabricants de cercueils, fleuristes, fondateurs d'une nouvelle religion, perruquiers ou professeurs de piano. Aucune déconsidération ne s'attache non plus au négociant malheureux ou trop hardi que de faux calculs entraînent à la faillite. C'est un petit malheur dont les créanciers se

consolent bien vite et qui se perd dans le tourLillon des affaires nouvelles. L'homme d'affaires a, d'ailleurs, pour base de sa conduite ce précepte dont il ne se départit pas : « Le temps est de l'argent. » Il aime mieux croire un mauvais débiteur qui lui dit avoir tout perdu que passer son temps à en acquérir la preuve. Il y a quelques années, le négociant qui se déclarait en faillite ne montrait même pas ses livres à ses créanciers, et se contentait de leur dire : Je ne puis vous donner que tant pour cent ; ou même quelquefois : Je ne puis rien vous donner du tout.

D'ailleurs, en Amérique, où les lois protègent généralement les pauvres et garantissent la liberté des individus, il suffit, dans presque tous les Etats de l'Union, qu'un homme déclare n'avoir pas les moyens de payer ce qu'il doit, et qu'il le jure sur la Bible, pour que, sans toutefois perdre ses droits ultérieurs, le créancier n'ait plus aucun recours contre lui. Il semble barbare à certains légistes américains qu'on emprisonne celui qui ne peut pas payer ses dettes, et ils trouvent cruellement ridicule qu'on empêche de travailler, en le séquestrant, un homme qui n'a d'espoir qu'en son travail, et ne peut s'acquitter qu'avec le fruit de ce travail. Ils comprendraient mieux, tout en le condamnant comme un moyen despotique, qu'on forçât les débiteurs à travailler à outrance, et jusqu'à ce qu'ils se pussent acquitter envers leurs créanciers; mais il n'entre pas dans leur entendement que, quand le travail d'un homme n'est pas suffisant pour satisfaire à ses propres besoins et aux exigences de ses créanciers, on condamne cet homme à l'inaction jusqu'à parfait payement de la somme

due, et cela, après avoir augmenté sa dette de frais de justice considérables qui souvent dépassent le chiffre même du capital.

Ajoutons, que cette opinion a trouvé des contradicteurs, puisque dans certaines parties de l'Amérique il existe des prisons pour dettes.

L'esprit des affaires est si vraiment inné chez l'Américain, que dans les moindres de ses actions on aperçoit le bout de l'oreille de la spéculation. Un Américain vous voitil un paletot, un pantalon, une montre, un chapeau, des bottes, une canne, quoi que ce soit qui lui plaise, il commence, en examinant l'objet qui frappe son attention, par vous en demander le prix; puis au petit temps d'arrêt qui succède à cette demande et à l'expression de son visage, il est facile de deviner que l'Américain se dit : « Il y aurait peut-être une affaire avec cela. »

Je me suis trouvé au bal à côté d'un jeune couple de danseurs ; le cavalier, pour entamer la conversation avec sa danseuse, après lui avoir fait observer qu'il faisait beau temps ce jour-là [very fine weather)^ lui fit compliment sur sa coiffure et lui en demanda le prix. Des soirées entières se passent quelquefois entre jeunes gens et jeunes filles à parler de la crise financière, de la récolte du coton, de la hausse du blé, des marchandises sèches et des marchandises mouillées. Cette conversation, il faut le reconnaître, est fort peu du goût des femmes am.éricaines, complètement étrangères au commerce, et qui même ne se mêlent jamais des affaires de leurs m.aris, ignorant souvent s'ils sont riches ou pauvres; mais tel est l'irrésistible attrait d'une conversation commerciale chez certains

jeunes gens, qu'il leur fait même oublier que c'est à une jeune fille qu'ils parlent.

Du reste, les Américains sont généralement d'une complaisance extrême pour les femmes. Une dame, par exemple, se présente dans un magasin de nouveautés. Elle annonce en entrant qu'elle a l'intention de ne rien acheter et qu'elle veut néanmoins tout voir, tout examiner, uniquement pour passer le temps. On s'empresse aussitôt de déplier sous ses yeux d'innombrables pièces d'étoffes; on la laisse essayer des châles, des mantelets, des coiffures, etc., durant des journées entières. Elles appellent cela ma^asm^r. Quand elles sont lasses de ce plaisir, elles ne remercient même pas, font un petit signe de tête en guise de salut et s'en vont magasiner peut-être ailleurs. Les commis en ont pour plusieurs heures ensuite à tout remettre en place.

Mais la patience est la qualité commune à tous les hommes d'affaires aux Etats-Unis. Allez proposer au Yankee telle affaire qa'il vous plaira, praticable ou non, lucrative ou ruineuse, folle ou sensée : il vous écoutera jusqu'au bout, sans jamais vous interrompre, et ne vous dira tout de suite ni oui ni non ; il demande à réfléchir, tâche de surprendre votre secret, si vous en avez un, bien persuadé d'avance que s'il réussit le monde l'applaudira en l'appelant Smart man. L'abus de confiance n'est que peu ou point puni par les lois qui régissent le plus grand nombre des Etats de l'Union. Nulle partie district attorney ou ministère public ne poursuit d'office les abus de confiance.

Dans les rues, les mois pertes^ gains, affaires, dollars,

VOUS arrivent de tous côtés et remplissent vos oreilles. Au théâtre, dans les tavernes, au club, dans tous les lieux publics, la conversation roule éternellement sur les affaires; chacun s'efforce de faire parler les autres pour profiler de ses idées. Joignez à cela que les Américains sont généralement très-intelligents et doués d'une ruse à défier les plus rusés normands. 11 n'y a pas d'enfants aux Etats- Unis : il n'y a que de petits hommes d'affaires et de jeunes employés. J'ai connu un excellent caissier qui avait douze ans, et l'on envoie journellement en recouvrement pour des sommes considérables de graves gamins à qui l'on n'oserait certainement pas confier deux sous en France. Tâchez de les tromper! Ils savaient déjà compter dans le sein de leur mère.

L'intérêt domine si bien tous les esprits en Amérique que, quand notre célèbre François Arago vint à mourir, un Américain me dit : « Il devait gagner beaucoup d'argent, n'est-ce pas? Cela doit beaucoup rapporter, l'astronomie. »

J'ai souvent ri en Amérique en pensant à la piteuse mine que ferait à New-York la bohème artistique, littéraire et scientifique de Paris! Tous ces habitants d'un monde trois fois imaginaire, au milieu d'un peuple trois fois positif qui ramène toutes choses au profit pécuniaire qu'elles procurent, n'auraient plus qu'à faire comme la troupe des acteurs chinois, laquelle, se trouvant à New-York sans argent, résolut un jour de se pendre en masse. Ils plantèrent des crochets aux quatre murs de leur chambre commune, assujettirent à ces crochets des bouts de corde terminée par un nœud coulant, et ils al-

laient, sur le commandement de leur directeur, y passer leur tête, quand on ouvrit la porte. Cinq minutes plus lard les trente-trois Chinois étaient pendus.

Il manquait à la littérature industrielle des Étals-Unis un livre qui vient d'être fait dans ces derniers temps. C'est la biographie des riches négociants établis en Amérique, avec des détails circonstanciés sur l'histoire de leur fortune respective. Ni Alexandre Dumas, ni Eugène Sue, ni Victor Hugo, ni Lamartine, ni Shakespeare, ni Voltaire, ni Rousseau, ni Goethe, ni Schiller, ni Byron, ni Cervantes, ni Dante, ni le Tasse, ni Virgile, ni même Paul de Kock, que Dieu me pardonne! n'ont jamais rien écrit d'aussi attachant pour le peuple américain que cette histoire des fortunes acquises par le travail, l'intelligence ou le hasard des affaires. Apprendre que le célèbre capitaliste John, par exemple, a commencé d'abord par être charretier sur le port, qu'ensuite il a vendu des pommes, puis des choux, puis du poisson salé, puis des bois de construction, puis du coton, puis des farines; qu'il a armé des navires chargés de poudre pour la côte d'Afrique ; qu'il a expédié des fusils et des sabres dans le but de défendre les institutions de n'importe quel pays, et au besoin pour les combattre, comme dit Henri Monnier; qu'ensuite il a fait construire des steamers, qu'il s'est rendu concessionnaire de lignes importantes de chemins de fer, qu'il a ouvert des églises pour toutes les religions classiques ou de fantaisie, ce qui est toujours une bonne affaire de l'autre côlé de l'Océan, la religion payant bien, comme disent les Américains; enfin qu'il a vendu des nègres dans le Sud et prêché l'émancipation dans le Nord, pour avoir des amis

partout ; qu'il a des navires sur toutes les mers, des comptoirs dans tous les ports ; c'est pour tous les lecteurs du nouveau monde la plus séduisante, la plus instructive, la plus émouvante des lectures. Aujourd'hui que les peuples ne se battent plus qu'à regret et qu'il n'y a plus d'Homère, c'est l'épopée par excellence que cette histoire de la misère ambitieuse contre la fortune rebelle. Je ne connais qu'un seul livre qui, par sa nature, pourrait lutter avec avantage contre VOrigine des fortunes aux États-Unis^ c'est Tbistoire universelle des faillites, avec une instruction scientifique sur la manière de s'en servir. Les uns liraient cet ouvrage pour se mettre en garde contre les faiseurs de faillites, les autres pour en faire, mais, à coup sûr, tout le monde le lirait.

La tolérance qui règne partout dans le but de donner aux affaires toutes les facilités désirables, produit quelques fois d'étranges rapprochements. Chacun est libre d'ouvrir où il voudra une boutique pour exploiter tout ce qui lui plaît. Ainsi, l'on voit à New-York, dans les rues les mieux fréquentées, à côté d'une marchande de modes, par exemple, un abattoir de boucher, où l'on tue sans façon, aux yeux même des passants, les bœufs et les moutons ; puis un pâtissier près d'un fabricant de cercueils, dont les produits terrifiants s'étalent dans de larges vitrines à côté de l'appétissante exposition de son voisin.

Un Français voulut un jour faire quelques emplettes de toilette, se trompa de porte et entra chez un marchand de cercueils. D'abord surpris, presque effrayé de voir se dresser de toutes parts à ses yeux les caisses fatales, il prit le parti de rire un moment de sa méprise.

— What do you want, Sir? Qu'est-ce qu'il vous faut , Monsieur? lui demanda d'un ion gracieux l'honnête industriel.

— Je voudrais un cercueil, répondit le Français d'un air grave et solennel.

— Monsieur n'en désire qu'un seul ?

— C'est assez pour le moment.

— De quelle grandeur monsieur le désire-t-il?

— De la mienne.

— Ah! c'est pour un homme de la taille de monsieur?

— C'est pour moi-même, Monsieur.

— Comment! monsieur voudrait avoir un cercueil pour lui-même, et il n'attend pas...

— Non , Monsieur, et je vous prie de vouloir bien me prendre mesure.

— Mais est-ce tout de suite que monsieur désire prendre livraison de la marchandise?

— Demain, au plus tard, je suis un peu pressé,.

— Ah! je crois comprendre... Monsieur désire se suicider aujourd'hui, et naturellement, en homme de précaution... Eh bien! Monsieur, je suis heureux de vous dire que vous ne pouviez pas mieux vous adresser. Nous avons en ce moment une partie de cercueils en acajou du meilleur genre.

— Soit, j'ai toujours aimé ce qui est bien porté. Mais il faut en toutes choses réunir l'utile à l'agréable. Sont-ils bien solides vos cercueils?

— Je puis vous les garantir pour trois ans.

— C'est bien , je m'en rapporte à vous ; prenez-moi

mesure, mais, je vous en préviens, je suis très-difficile à habiller.

— Monsieur peut prendre ce que je lui offre en toute confiance. Ce serait la première fois que j'aurais jamais reçu des réclamations d'aucun de mes clients. J'ai le meilleur coupeur de tout New-York.

Le lugubre plaisant essaya plusieurs cercueils, fit ses observations, prodigua ses compliments sur la qualité des bois et l'excellence du vernis, mais il trouva que tous le gênaient aux épaules. Enfin la question de prix vint à son tour.

— Le voulez-vous simple ou doublé? demanda le marchand.

— Je le veux doublé, c'est plus chaud.

— De zinc ou de plomb?

— De plomb, pardieu ! cela fait plus d'usage.

— En ce cas, ce sera soixante dollars.

— Soixante dollars ? Vous voulez rire.

— Du tout. Je vous en fournirai un de confection à meilleur compte, mais impossible à moins sur mesure. L'article d'ailleurs est en hausse depuis quelque temps : nous avons un peu de choléra, un peu de fièvre typhoïde, et considérablement de dyssenteries. Les ouvriers ne peuvent suffire à la commande.

— Diable 1 mais voilà qui change bien la thèse. J'ai fait mon budget; j'y avais disposé d'une somme pour cet objet, je n'ai pas le moyen de me suicider à ce prix-là ; j'attendrai pour le faire que les cercueils soient à la baisse.

— A votre aise. Monsieur. Voyez ailleurs : je ne crains

pas la comparaison ; quand vous serez décidé, je ne vous demande que la préférence.

L'auteur de cette funèbre plaisanterie est un de nos ingénieurs français établis à New- York. Par un nouveau système de son invention, en supprimant les roues des bateaux à vapeur, qui soulèvent des masses d'eau, comme on sait, et perdent ainsi trente-cinq pour cent de force, il a trouvé le moyen de doubler la vitesse de la marche des navires. On irait du Havre à New-York en six ou sept jours. Vous verrez bientôt que New-York fera du tort à Versailles, et que les flâneurs hésiteront entre une partie de chasse aux environs de Paris et une promenade en Amérique.

Les Etats-Unis, qui doivent leur étonnante prospérité à l'agriculture et au commerce, ne sont pourtant pas destinés à ne former que des agriculteurs et des commerçants. Qu'on lui donne le temps, et ce peuple bouillant d'ambition, rempli d'un juste orgueil, animé d'un vif sentiment patriotique, brillera, nous n'en doutons pas, par la culture de son esprit, au premier rang des nations du monde. Que son bien-être soit assuré par des fortunes solides, et l'on verra, j'en suis convaincu, les intelligences vives et impressionnables des Américains se tourner vers les sciences et les arts. Déjà, au milieu de ces hommesfourmis, on aperçoit çà et là quelques jeunes cigales qui aiment à chanter tout l'été, sachant que la bise d'hiverné les surprendra pas sans le nécessaire. Il n'y a peut-être pas encore en Amérique d'enfants prodigues à opposer à des pères avares, mais il y a des enfants plus généreux que leurs pères, et l'on cite de riches héritiers qui corn-

mencent à comprendre que l'argent pourrait bien servir à autre chose qu'à gagner de l'argent en augmentant les affaires, et que le plaisir a bien aussi son charme.

Un jour, une société de bienfaisance se présenta chez M. Astor père, qui valait, comme disent les Américains, quelque chose comme près de cent millions de francs gagnés dans les affaires. Cette société venait réclamer des secours pour je ne sais quels besoins. M. Astor ouvrit son secrétaire et signa un check, pour deux mille francs. On s'attendait à beaucoup plus. Un des quêteurs, plus hardi que les autres, tout en remerciant le millionnaire, lui lit observer que son fils, qui était encore très-jeune, avait souscrit pour cinq cents francs de plus que lui.

— Il le peut, répondit M. Astor avec beaucoup d'esprit, mais moi je ne le peux pas : mon fils a un père qui lui laissera de la fortune, tandis que le mien est mort ne me laissant que le souvenir de ses vertus.

Pourquoi M. Astor fils n'a-t-il pas persévéré dans ses sentiments du munificence au lieu de continuer les affaires, de telle sorte que la fortune du père s'est encore accrue dans les mains du fils, et que M. Astor est aujourd'hui aussi riche à lui seul que deux Rothschild réunis.

Que Dieu lui donne des fils généreux, un peu viveurs, amis des arts, des sciences, de la littérature, du bon vin, des plaisirs, enfin de tout ce qui en ce monde est beau, aimable et grand ! Avec de pareils enfants et de semblables millions, l'Amérique n'aurait plus bientôt rien à envier à l'Europe.

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