‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 15 sur 43 · LA MEDECINE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

LA MEDECINE EN AMERIQUE

La médecine en Amérique est la grande ressource des personnes qui n'ont jamais rien étudié, la médecine homœopathique surtout. Il est si facile d'être un mauvais médecin homœopathe ! Quelques petites fioles contenant des boulettes d'amidon qu'on administre à ses malades pour le froid, pour le chaud, pour le tiède, pour le frais, pour le sec et pour l'humide ; ce n'est ni embarrassant, ni coûteux, ni désagréable à avaler.

A. côté de la médecine homœopathique en Amérique, la médecine végétale mérite d'être citée. Voici comment on peut la pratiquer : vous prenez une gibecière, vous chaussez de gros souliers, vous vous armez d'un gros bâton et vous partez pour la campagne, guidé par l'amour de la science et le désir d'être utile à vos semblables. Arrivé à la campagne, vous entrez chez un restaurateur et vous vous faites servir un bon dîner que vous arrosez gaiement de quelques bons verres de vin. Après le dîner, vous allez prendre votre demi-tasse de café en plein air, sous de frais ombrages, tout en fumant philosophiquement un irabuco puro havana. Peu à peu vos paupières s'alourdissent, voire tête s'incline légèrement sur votre épaule, votre cigare s'éteint en s'échappant de vos doigts inertes, et vous vous abandonnez aux douceurs d'un demisommeil entretenu poétiquement par les senteurs embau-

mées de la brise qui murmure dans les arbres les mélodies de la nature.

Le soir, vous revenez chez vous, courbé, harassé de faligue, mais heureux et fier, et la gibecière amplement garnie des plantes rares et précieuses dont vous seul connaissez les vertus suprêmes, et qu'au péril de votre vie vous êtes allé disputer aux ronces épineuses et arracher aux entrailles de la terre, sur des sommets abruptes ou dans le fond de quelque gouffre.

Des malades, impatients de vous revoir, attendent les précieux breuvages que vous leur préparerez, et qui, sous une étiquette mystérieuse, cachent les sucs honnêtes et inoffensifs de la carotte, de la laitue, du navet et du vulnéraire suisse. Si cela ne fait pas de bien, cela du moins ne fait pas de mal, et il me semble que c'est déjà une assez bonne médecine celle qui ne peut pas faire de mal.

Mais si la médecine végétale est pratiquée un peu par tout le monde en Amérique, l'homœopathie est particulièrement exploitée parles Allemands.

Quand vous voyez passer dans une rue en Amérique un Allemand orné de lunettes, passablement vêtu d'un pantalon trop large, d'un habit trop large, d'un gilet de piqué blanc ou de satin noir trop large, la tête couverte d'un chapeau à larges rebords et bas de forme, — ne faites aucune question à cet homme, à moins que cela ne vous plaise, et appelez-le docteur ; c'est un homœopathe. Quand un Allemand aux États-Unis n'est pas médecin, il est pianiste ou clarinettiste, à moins qu'il ne soit tout cela à la fois.

En combien de catégories faudrait-il classer les différentes espèces de médecins qui droguent les Etats-Unis? C'est assurément ce que je ne saurais dire, et les médecins du corps sont aussi divisés d'opinion là-bas que les médecins de l'âme. — Avalez-moi çà, disent les uns : — Ne l'avalez pas, disent les autres : — Faites celle prière, disent ceux-ci : — Ne la faites pas, disent ceux-là. — — Croyez-moi et buvez de l'eau, — disent les apôtres de la tempérance et les médecins hydropathes.

Il y a assurément beaucoup et de fort bons médecins étrangers et indigènes dans toute l'Amérique, et nous sommes heureux, puisque l'occasion se présente, de payer ici notre dette de profonde gratitude à la science et au dévouement dont M. Boiton a fait preuve à notre ég^ard dans une maladie des plus dangereuses que nous avons eue à New-York. C'est bien certainement à cet excellent docteur, aussi instruit qu'il est aimable et généreux, que nous devons la vie. Nous avouons que cela nous eût singulièrement contrarié de mourir à New- York; non pas que les cimetières y soient laids et manquent de comfortable, tout au contraire ; le cimetière de Green-Wood surtout est remarquable à plus d'un titre; d'abord il est placé sur une hauteur d'où les morts jouissent d'une vue admirable; ensuite il y a de très-beaux monuments funèbres; enfin, la ville de New-York n'ayant pas de promenades publiques, c'est dans les allées tortueuses et pleines d'un mystérieux silence que la flirtation américaine donne ses plus tendres rendez-vous. Mais j'étais un peu comme ce personnage célèbre d'Henri Monnier, qui voulait absolument aller mourir chez le richard, malgré les

remontrances de sa femme qui lui disait avec conviction : « Meurs ici, mon ami, on y est très-bien ; je te donnerai un bon oreiller et des draps blancs; rien ne te manquera. » A quoi le malade répondait invariablement : ce Je veux aller mourir chez le richard. » Maintenant que je suis chez mon richard à moi, c'est-à-dire à Paris, je ne pense plus à mourir, et fais tous mes efforts pour vivre le plus possible.

On n'a plus aujourd'hui le droit, comme autrefois, de faire en Amérique de la médecine sans avoir obtenu de diplôme. Mais les médecins qui pratiquent sans diplôme, et sans même avoir passé d'examen, sont malheureusement très-nombreux partout aux Etats-Unis. Le ministère public ne poursuit jamais d'oftlce les médecins non reçus par la Faculté, et il faiit, pour que les tribunaux les condamnent, qu'une personne se porte partie civile contre eux. Les jugements en pareils cas sont quelquefois rigoureux. J'ai connu un homme qui a obtenu cinq mille dollars de dommages-intérêts d'un faux docteur qui, en le soignant pour un bras cassé, le lui .avait replacé de travers. Mais il est toujours permis à un médecin muni de son diplôme de vous estropier suivant les saines doctrines et de vous tuer dans les règles de l'art. « 11 y a parmi les morts, a dit M. La Palisse, une grande honnêteté et une discrétion les plus grandes du monde, et jamais on n'en vit se plaindre du médecin qui les a tués. » Cela est très-heureux pour les médecins de tous les pays, et particulièrement pour cette classe nombreuse de médecins américains qui ont fait du calomélas un spécifique universel. Le remède est presque toujours pire que le

mal, et il est effrayant de voir les ravages du mercure observés en Amérique sur le visage d'un grand nombre de personnes.

La dissection des cadavres n'est pas permise dans certaines parties puritaines des Etats-Unis, où l'on exagère le respect pour les morts. Mais les médecins ne se privent pas pour cela des utiles travaux de la dissection ; ils achètent en cachette des cadavres et les dissèquent chez eux.

Je n'oublierai jamais le fait suivant, dont le souvenir m'impressionne encore vivement aujourd'hui.

J'allai un jour rendre visite à un professeur d'anatotomie de l'école de médecine de New-York; je sonnai chez le professeur, et une jeune Irlandaise, domestique dans la maison, vint m'ouvrir.

— Monsieur est occupé pour l'instant, me dit-elle; mais si vous désirez le voir, donnez-vous la peine de passer dans cette chambre, à droite, au fond du corridor. Je vais dire à monsieur que vous êtes ici.

— Ne le dérangez pas ; j'attendrai tout le temps nécessaire ; je ne suis pas pressé.

Et je me dirigeai au fond du corridor qui m'avait été désigné. Seulement, au lieu de prendre à droite, je me trompai, et je pris à gauche. J'entrai dans une chambre dont la porte se trouvait entr'ouverte.

C'était en hiver. Un grand feu était allumé dans la cheminée et éclairait la chambre de la lueur bleuâtre et faible du charbon de terre incandescent. Autour du feu, trois personnes étaient silencieusement assises. Elles ne se dérangèrent pas quand j'entrai, et ne parurent même

pas remarquer ma présence. Je pris une chaise et m'assis à une certaine distance du groupe. Personne ne parla. Seulement, de temps à autre je distinguai dans l'ombre le mouvement brusque d'une des personnes assises , comme] un mouvement nerveux et involontaire, qu'accompagnait toujours un léger bruit d'articulation des membres rendu sensible par le profond silence qui régnait partout autour de nous. Bientôt parut le médecin en sifflant un air de polka.

— Vous ici ? me dit-il d'un ton surpris. Ma foi ! je ne m'attendais guère à vous rencontrer en pareille société, aussitôt du moins et chez moi.

— A propos de société, veuillez donc me dire, reprisje tout bas, quelles sont les personnes qui se chauffent si opiniâtrement, sans plus se déranger pour vous qu'elles ne l'ont fait pour moi? Ce sans-gêne me surprend, car je sais que vous ne recevez que des gens comme il faut.

— Comment ! vous ne savez donc pas avec qui vous étiez là ?

— Sans doute, puisque je vous le demande.

— Approchez, approchez, me dit-il en me prenant le bras et en me conduisant vers les inconnus, en même temps qu'il demanda de la lumière.

— Je vis alors trois cadavres, dont l'un, au moment où je l'examinai, lit un brusque mouvement de bras.

— Mais comment se fait-il?... dis-je au docteur sans achever ma question et d'une voix presque tremblante de terreur.

— Ce sont, me répondit-il d'un air indifférent, trois

sujets que j'ai achetés hier d'un infirmier d'hôpital, un assez bon garçon avec lequel j'ai déjà fait quelques affaires; il est un peu cher, mais il donne du bon.

— Et pourquoi avez-vous assis ces cadavres autour du feu?

— Pour les dégeler, mon ami ; nous dégelons toujours nos sujets avant de nous en servir. Quant aux mouvements que vous les avez vus faire, ils sont déterminés par la chaleur qui détend les muscles,

— Permettez-moi, dis-je au professeur d'anatomie, de ne pas prolonger plus longtemps ma visite; je reviendrai vous voir dans un moment plus opportun.

— Restez, restez donc ; vous ne me gênez pas le moins du monde.

— A la bonne heure ; mais vous, vous me gêneriez infiniment avec votre société de dégelés.

Et je me retirai profondément ému de cette scène étrange.

On trouve aux Etats-Unis, compris dans une immense longueur de terrain, tous les climats et la plus belle collection des maux dont M. Purgon menaçait les gens. Dans le Sud, la fièvre jaune fait tous les ans, au moment des grandes chaleurs, des ravages effroyables, surtout parmi les nouveaux débarqués. Dans l'Est et dans l'Ouest, ce sont particulièrement les fièvres tremblantes qui font le plus de victimes. Dans le Nord, la partie la plus saine, toutes les maladies, en bonnes sœurs, se partagent la besogne.

New- York, réputé comme une des villes les plus saines de l'Union, est néanmoins, par ses changements subits de

température, fatale aux personnes qui ont les entrailles délicates et les poumons faibles. D'un autre côté, il meurt considérablement d'enfants en bas âge d'une maladie qui se produit en été, et qu'on appelle choiera infantum. Les médecins sont impuissants à guérir le choiera infantuniy et le changement d'air, l'air vif de la mer surtout, est le seul remède en pareil cas. Il est vrai qu'il est presque infaillible.

Nous avons sous les yeux le tableau de la mortalité de New-York de l'année 1852.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt d'en faire ici l'analyse sommaire, ne fût-ce qu'à titre de renseignements à donner aux personnes qui désirent aller s'établir en Amérique.

Le nombre des décès s'est élevé cette année-là, sur la population de la seule ville de New-York, qui était alors de 500,000 personnes, à 22,024. C'est un peu moins que le nombre correspondant de 1851, sans doute parce qu'eu 1852 les variations de température ont été moins brusques et moins sensibles. Ce nombre se partage entre des individus de huit ou dix nations différentes aujourd'hui réunis sur le même sol. La part des Américains y est de 13,296 ; celle des Irlandais de 4,362 ; celle des Allemands de 1,044; celle des Français de 90 seulement.

Si nous examinons quelles sont les maladies les plus obstinées et celles qui ont le plus contribué à faire faucher par la Mort, comme disaient les poêles du temps de Delille, cette trop riche moisson de victimes, nous verrons que les affections pulmonaires tiennent de beaucoup le premier rang. Ainsi nous comptons 2,462 morts de con-

somption, 2,462 morts d'inflammation des poumons, 256 bronchites et 252 congestions. Total, 4,000 maladies des poumons.

Les maladies qui atteignent d'ordinaire les jeunes enfants viennent ensuite. Choléra infantum, 907 ; convulsions, 1,676; croup, 590; rougeole, 320; petite vérole, 562; morts-nés, 1,506.

Les maladies d'entrailles ont la troisième place : 1,372. Puis viennent les fièvres, le choléra, les maladies du cœur, les maladies du cerveau, les maladies nerveuses, les maladies bilieuses, les scrofules, l'hydropisie, la paralysie, l'apoplexie, la rage, l'étisie. Enfin, nous voyons dans ce tableau que 19 personnes sont mortes assassinées, 35 suicidées, 86 brûlées, et 169 écrasées, coupées, noyées, etc.

Un excellent métier en Amérique, comme ailleurs du reste, c'est de vendre des remèdes quand on est en position de faire beaucoup de publicité pour les annoncer. On cite à New-York des fortunes considérables faites par la vente de certaines drogues dont on voit les annonces partout, dans les journaux, dans les omnibus, dans les stemboats, sur les murs des maisons récemment incendiées, sur les arbres dans la campagne, gravées par terre, estampées sur les éventails, collées jusque dans des carrières de pierre. Par ces moyens de publicité extraordinaires, M. Benjamin Brandreth a gagné deux millions cinq cent mille francs en vendant des pilules purgatives. M. Townsend, l'homme à la salsepareille dont nous avons dévoilé la recette dans un chapitre précédent, a fait une fortune plus considérable encore. Les life pills (pilules de vie) et les phœnix bitters ont aussi rapporté des millions à

M. Moffat; enfin M. Pease n'a pas été moins heureux en vendant du horehound candy pour les rhumes de poitrine.

Nous avons dit qu'il n'était pas permis aux Etats-Unis de faire de la médecine sans être reçu médecin, bien qu'un grand nombre de personnes enfreignent les lois à cet égard. Nous serions tenté, d'après le fait suivant, de croire que le titre seul d'officier de santé ne suffit même pas.

Un de nos compatriotes, M. Onésime Pernicieux, vint il y a quelques mois s'établir à Saint-Louis pour y exercer la médecine. N'étant qu'officier de santé, soit qu'il craignît de n'être pas suffisamment en règle avec les lois du pays, soit qu'il eût voulu se donner plus de poids aux yeux de ses clients, il chercha le moyen de rendre son titre d'officier de santé plus respectable encore. Pour cela, il trouva l'expédient suivant, qui escomptait sa science future en faveur de son insuffisance présente. M. Pernicieux (singulier nom pour un médecin) fit imprimer des caries sur lesquelles il y avait :

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