‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 14 sur 43 · LES JOURNAUX EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

LES JOURNAUX EN AMERIQUE

On disait en France, il y a quelques années, que le journalisme était le quatrième pouvoir de l'Etat. Je ne sais s'il y a lieu de le dire encore, mais ce qui est incontestable, c'est qu'en Amérique, où tout le monde sait lire, dans le fond des campagnes comme au sein des villes, le journalisme doit être placé, non pas seulement au quatrième rang des pouvoirs, mais bien au premier, et l'Amérique ne s'en trouve pas plus mal.

Nulle part, en effet, autant qu'aux Etats-Unis, les journaux n'exercent d'influence sur les décisions du gouvernement et sur l'opinion publique. Bien rédigés pour la plupart, ils sont les échos éclairés des besoins de la population et les appuis les plus solides des grands principes de la constitution. La polémique si vive, si virulente même à l'approche des grandes élections où les partis sont en présence, où les idées s'entre-choquent avec force, redevient calme, courtoise même, après le jugement prononcé par le plus grand nombre. Sans doute les majorités ne sont pas infaillibles, elles peuvent se tromper quelquefois ; mais, dans un pays comme l'Amérique, où chacun a le droit et la liberté de voter, où tout le monde sait lire et peut éclairer sa propre raison par la raison des

autres, la qualité doit se rencontrer, presque toujours du coté de la quantité.

L'amovibilité de toutes les fonctions publiques aux Etats-Unis rend, d'ailleurs, les erreurs facilement réparables, en même temps qu'elle offre au progrés un accès continuel et un vif stimulant. Il est inutile d'ajouter que la presse américaine, entièrement libre, a pour mission première la propagande de toutes les mesures politiques et économiques propres à fortifier la liberté des citoyens et à augmenter le bien-être de tous.

A côté de l'innombrable chiffre des feuilles libérales et progressives à divers points de vue qui se publient aux Etats-Unis, c'est à peine si l'on remarque l'existence dé certains journaux, de coterie religieuse plus encore que sociale, dont la voix, chélive quoique criarde, s'efforce de troubler par de fausses notes l'accord parfait des sentiments. Les feuilles catholiques de ce genre, dont quelques-unes prêchent l'amour de Dieu dans un style de possédé, ont le triste courage, au sein même du pays le plus avancé et le plus florissant, grâce à ses institutions libérales, de combattre ces institutions mêmes, qu'elles voudraient voir remplacées par un gouvernement bien absolu, bien intolérant. Elles assurent contre tout le monde que tout le monde a tort, que la prospérité des Etats-Unis est une prospérité factice, que la liberté dont ils jouissent a toute sorte d'inconvénients, et elles prophétisent les plus grands malheurs pour le nouveau monde s'il continue à adorer Dieu de plusieurs manières et à jouir des avantages perfides de la liberté. Peu d'adeptes lisent ces journaux énerguraènes, et quand on les lit, c'est pour en rire,

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comme on rit d'un enfant faible et rageur qui vous fait des grimaces et vous menace du poing.

Lés journaux, utiles partout, sont indispensables en Amérique, où la raison ne se gouverne que par ellemême.

La discussion libre est la plus sûre garantie de l'ordre social en Amérique, en même temps qu'elle est, par une conséquence naturelle, la source de tous les progrès.

Partout où cinq cents Américains se réunissent en société, on peut être sûr de trouver une église d'une secte quelconque et un journal politique. L'église et le journal sont là des objets de première nécessité. Le reste vient ensuite.

D'ailleurs, les journaux américains, à l'imitation des journaux anglais, sont parfaitement combinés pour servir les intérêts de la classe commerciale, qui est pour ainsi dire, avec les agriculteurs, la seule classe qui existe aux Etats-Unis.

Les journaux américains sont une collection incessante de renseignements, d'avis de toutes sortes, sur toutes choses et sur tous les pays. La nouvelle commerciale est la grande affaire des journaux américains, qui ont le tort de ne pas s'occuper assez de littérature. Imprimés en petits caractères compactes et dans un format double de celui des grands journaux français, exempts de cautionnement et de timbre, ils se vendent au prix d'environ 10 centimes. Or, 10 centimes sont bien peu de chose en Amérique, où l'argent a relativement moins de valeur qu'en Europe. Tout le monde achète donc et lit les journaux. Quelle que soit la nature des renseignements qu'on désire avoir, il est

rare de ne pas les y trouver. Tout y est : le départ des steariiers et leur arrivée, le départ des trains de tous les chemins de fer; — le prix des places dans tous les s-leamboats, sur tous les railroads, à tous les spectacles et à tous les autres divertissements publics ; — les prix courants des marchandises, — lemouveraent des importations, — des articles de finance, — les nouvelles de la cité, — le mouvement des ports, — le nom de tous les passagers arrivants ou parlants, — les discours officiels in extenso^ — • les nouvelles étrangères annoncées par des correspondances particulières,— des comptes rendus quotidiens sur tout ce qui peut intéresser à un titre quelconque le public, — une quantité prodigieuse d'annonces de tous genres : pour demander ou offrir des logements, — pour demander ou offrir des domestiques, — pour acheter ou vendre n'importe quoi, — pour se marier, — pour divorcer, — pour se donner des rendez-vous d'amour, —pour se proposer des affaires, — pour réclamer des femmes égarées, — pour demander des homn>es qu'on voudrait trouver, — pour s'écrire, — pour se répondre, — pour se menacer et pour se pardonner.

Je ne sais pas de lecture plus originale que la lecture des journaux américains, et l'on pourrait faire un trèscurieux volume en réunissant certaines annonces qui s'y publient chaque jour.

J'en ai recueilli sur place quelques-unes qui m'ont paru piquantes.

Les voici fidèlement transcrites :

« On demande une cuisinière catholique et iorgne, pour le service d'une petite famille. On exige de la cui-

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sinière la perte d'un œil, pour des raisons sérieuses qu'on expliquera à la personne qui se présentera Princestreet, 9. »

« Je suis J. 0. K. d'Edimbourg. 11 y a bientôt quatorze ans que je n'ai pas vu ma femme; c'est depuis le jour fatal (13 janvier!) où l'infâme W. Smith, du Michigan, l'a séduite pour l'abandonner ensuite dans la misère et le désespoir. Aujourd'hui, je désire voir ma femme pour des raisons du plus haut intérêt. Je prie donc instamment les personnes qui ont pu la connaître, de vouloir bien m'adresser les renseignements que je demande au bureau de ce journal. Ma femme a aujourd'hui trente-quatre ans. Elle était blonde, d'une taille moyenne, et je la trouvais jolie. Elle a sans doute beaucoup changé. Les initiales de ses noms sont : M. L. B. »

« Le docteur R... (Office, 164, Broadway) demande des têtes de ver solitaire destinées par lui à être ajustées à des corps sans tête de ce botryocéphale dont il possède une belle collection. Les personnes qui ont des têtes de ver solitaire et qui désireraient s'en défaire avantageusement peuvent s'adresser à l'office du docteur, de trois à cinq heures. Le docteur pourra aussi, si on le désire, échanger quelques corps de ténia, tous en parfait état de conservation, contre des têtes du même intestinal. »

« Une jeune demoiselle de dix-neuf ans, d'origine anglaise et sans aucun parent, désirerait se mettre en pension dar\s une famille américaine ou étrangère. Elle donnerait en échange de la pension des leçons de piano, de chant et de coulure, et aussi de langue anglaise si on le

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désire. Ses manières sont distinguées, son esprit est vif, son caractère enjoué.

» Ecrire M. N. L. Post-Office-Box, 331. »

« PHRÉNOLOGIE. Clinlon-Hall, 131, Nassau street — Ce cabinet, visible tous les jours, renferme le modèle moulé des hommes les plus distingués dans tous les genres, tels que littérateurs, savants, hommes politiques, corsaires, empoisonneurs, voleurs, meurtriers, femmes adultères et idiots. »

« CHAMPAGNE. MARC CAUSSIDIÈRE, 15, Beaver Street, est le seul agent aux Etals-Unis de la maison Delbeck et Lebegard, de Reims. Bonne marque ! bon vin! bon accueil ! »

« AVOCAT. L\}u\bV]g[)o]eX, aUorney at lait'y 187', Greenwich Street. Conscience et savoir. »

« BUREAU DE PLACEMENT, 522, Broadway nourrices, professeurs, gouvernantes, couturières, modistes, etc. Commission modérée, discrétion à toute épreuve. »

« A vendre à l'ilippodrome, pour cause de cessation d'affaires, un magnifique tigre du Bengale, une panthère de Java, un ours très-joli, un lion superbe, et plusieurs autres animaux féroces parfaitement élevés, en bon état de santé et à des prix modérés. »

« Un médecin spécial pour les maladies nerveuses demande un ou plusieurs paralytiques d'un naturel doux et tranquille. Ce médecin se propose de les guérir par un procédé entièrement nouveau, de son invention, qui e-xige de la part du malade autant de patience et d'abnégation qu'il réclame d'intelligence et de dévouement de la part du médecin. Cure infaillible. »

« Une jeune femme anglaise et protestante, parlant un peu le français et l'italien, désire se placer comme gouvernante chez un monsieur âgé avec ou sans enfants, et qui aurait le goût des voyages, aimant elle-même beaucoup à voyager.

» S'adresser, poste restante, aux initiales L... W... »

t( M. Beebe a l'honneur d'informer sa clientèle (remarquez le mot clientèle) qu'il vient de joindre à sa belle fabrication de cercueils, avantageusement connue, un magnifique assortiment de faux-cols, cravates et soieries. Il espère, comme par le passé, mériter la confiance du public pour la bonne qualité de ses marchandises. Grand choix de cercueils de luxe à ventilateur. »

« CHIRURGIEN-DENTISTE, — M. Gaweau, 412, Broadway, mérite" sa réputation. Son talent est d'arracher le plus tard possible ; mais quand il se résout à cette dure nécessité, c'est avec calme, douceur et sang-froid. »

(( FEBRIFUGE PÉRUVIEN, chez Sands, 100, Fullon street. Pour les affections du foie, les dyspepsies, les maladies bilieuses, la décomposition du sang, les humeurs froides, l'élargissement de la rate et le ramollissement des os. »

(( LITS ÉLASTIQUES. — Cette admirable invention, ennemie des punaises, assure la circulation de l'air et ne réclame que le plus mince matelas pour devenir la couche la plus délicate et la plus saine.

» Chez Demeure et Maurilz, 43, Centre street. »

« On demande, pour compléter une troupe d'artistes ambulants, un pianiste accompagnateur, un clarinettiste et un phénomène humain, une géante, une naine, une femme colosse ou une femme barbue. On donnerait la

préférence à une femme qui aurait une tête de mort. »

(( M. A. Derne, opticien de Paris, 510, Broadway, a l'iionneur de prévenir le public et ses nombreux amis qu'il vient de recevoir par le dernier steamer une collection complète de pince-nez dans le goût le plus nouveau. »

Ces quelques annonces suffisent à donner une idée exacte de la publicité en x\mérique. Les journaux américains, si différents par tant de côtés des nôtres, ne sont pas destinés à être lus en entier; le temps manque pour cela. Chaque lecteur aux Etals-Unis cherche dans les journaux la partie qui l'intéresse : politique sociale, industrielle, commerciale, ou bien simplement les annonces, qui intéressent tout le monde. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, on est presque sûr de trouver dans les bons journaux américains tous les renseignements désirables, et, sous ce rapport aussi bien que sous le rapport des correspondances à l'étranger, le Times de Londres lui-même n'est pas au-dessus du Heraldj de New-York.

Les trois principaux organes de la presse à New-York sont le Daily-TimeSy la Tribune et le Herald.

Le Daily-Times est abolitionniste, légèrement cagot dans son puritanisme, et tempérant à tout briser quand on lui parle de vin et que l'eau lui monte à la tête. Du reste, il est rédigé avec talent.

La Tribune est l'expression outrée du parti avancé. La Tribune e^i tout ce que les autres ne sont pas : elle est fouriériste, elle est bloomériste, elle est partisan des libres amours, elle donne dans les esprits frappeurs, et espère que la mer, qui reste salée depuis si longtemps, se chan-

géra enfin en limonade gazeuse quand le temps aura rendu les hommes assez parfaits pour ([u'ils aient une queue postérieure ornée d'un œil vigilant.

Enfin, pour comble d'étrangeté, la 2Vi6ime est l'organe du parti russe. Pendant toute la durée de la guerre de Crimée, la Tribune n'a cessé d'exalter les Russes à nos dépens, les proclamant les plus habiles diplomates, les meilleurs soldats, les plus savants capitaines, et proclamant leur gouvernement le plus humain et le plus parfait des gouvernements de l'ancien monde.

La Tribune^ c'est évident, n'a pas toujours assez de ses deux yeux pour voir clair dans certaines questions, et ce ne sera pas trop de la queue phalanstérieune pour augmenter sa lucidité.

Quant au Neic-York-Herald, il est voltairien et sagement progressiste. C'est le plus influent de tous les journaux américains.

Comme on le voit, cet abominable esprit de Voltaire s'est propagé en Amérique tout aussi bien qu'en Europe.

C'est ainsi que le Herald et d'autres écrits périodiques de la même école comptent leurs lecteurs par centaines de mille aux Etals-Unis, tandis qu'on y néglige certains journaux bien pensants, bien modérés, bien tempérants, bien dévols, très-peu républicains, et qui afîectent de n'être pas du tout spirituels, pour s'éloigner, sans doute, autant que possible de Voltaire.

» La presse française est représentée dans plusieurs des grandes villes de l'Union par des journaux et des revues écrits en français. Le Courrier des Etals-Unis, publié à, New-York, passe à juste titre pour le meilleur journal

français de l'Amériijue. Il doit sa prospérité première aux efforts intelligents et au talent d'écrivain de M. Gaillardet, qui en a été le propriétaire, le rédacteur en chef, et un peu d'abord l'imprimeur et même le colporteur. L'Amérique n'est pas un pays comme les autres, et le talent, aussi bien que la noblesse, s'y démocratise souvent dans l'exercice de travaux qui peut-être en Europe paraîtraient humiliants à beaucoup de gens, mais que tout le monde accepte là-bas de très-bon cœur quand ils rapportent do l'argent sans ôler de la considération personnelle.

M. Gaillardet, après une lutte difficile, longue et méritante, est enfin parvenu à faire du Courrier des Etats- Unis un organe important, même à côté des journaux américains les plus influents. Après avoir cédé la propriété de son entreprise, M. Gaillardet est revenu à Paris, où il vit paisiblement du fruit de ses labeurs ; ce qui ne l'empêche pas d'enrichir son ancien journal d'une correspondance hebdomadaire, faite avec beaucoup de tact et beaucoup d'esprit, et que tous nos compatriotes, en Amérique, attendent par chaque steamer comme une voix consolante et amie qui leur parle de la patrie absente.

Le rédacteur en chef du Courrier des Etats-Unis est actuellement M. Emile Masseras, qui continue l'œuvre de M. Gaillardet avec le concours actif de M. de Trobriand, et sous la direction générale du propriétaire-gérant, M. Charles Lassalle.

Si la couleur politique du Courrier des Etats-Unis est parfois singulièrement changeante, et si, souvent même, ce journal se montre à la fois et dans un même numéro de tel ou tel parti, il est du moins toujours franchement

français, ce qui rachète un peu ses contradictions sur d'autres points.

La presse américaine, qui me paraît oublier beaucoup trop souvent les services rendus par la France à l'Amérique, n'est pas toujours bienveillante et juste pour nous. Ses éloges cachent parfois des épigrammes, et les critiques ne sont presque toujours qu'une appréciation cruelle quand elle est juste, envieuse quand elle est fausse.

Le Courrier des Etats-Unis, s'inspirant alors de la devise si éminemment patriotique des Américains : « Mon pays, qu'il ait tort ou raison, » se fait le défenseur chaleureux et souvent éloquent de la France, abstraction faite de tout sentiment politique, de tout intérêt de parti. Aussi estimé, pour son caractère obligeant et affable que pour les qualités de son talent facile, élégant et incisif, M. Masseras remplit ses difficiles fonctions à la satisfaction de tout le monde.

M. de Trobriand, à qui nous aurons bien de la peine, en notre qualité d'artiste musicien, à pardonner d'avoir méconnu entièrement la belle voix et le beau talent de Mirate, l'un des meilleurs ténors, sinon le meilleur, qui ait jamais visité New- York, est un écrivain fort agréable et dont la collaboraîion au Courrier des Etats-Unis esi une excellente acquisition pour ce journal. Que M. de Trobriand nous permette seulement de lui conseiller la modération dans ses critiques, moins d'enthousiasme pour la tragédie et plus d'indulgence pour cette pauvre musique de Mozart, qui a pourtant bien son mérite.

Ajoutons que sous l'habile direction de son propriétaire, Charles Lassalle, notre feuille française à New-York est

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en pleine voie de prospérité, et qu'elle est devenne une excellente affaire, ce qui, en Amérique surtout, pourrait dispenser de tout autre compliment.

Les nouvelles d'Europe sont les plus intéressantes pour l'Amérique, si intimement liée à l'Europe par son immense commerce. Aussi les journaux américains s'efforcent-ils de multiplier le nombre des correspondances européennes et ne négligent-ils rien pour les faire connaître le plus promptement possible à leurs lecteurs.

Chaque arrivée de steamer transatlantique est annoncée par la vente dans toutes les rues de suppléments qui donnent un abrégé des principales nouvelles. Il n'y a point d'exagération à dire que la vente de pareils suppléments cause là-bas la plus vive émotion.

A peine si le steamer venant d'Europe est entré dans le port, qu'on voit surgir do toutes parts des jeunes garçons de dix à quinze ans, pieds nus pour la plupart, mal vêtus d'un pantalon soutenu par une ficelle en guise de bretelles, et d'un paletot de pilole trop long pour leur taille, courir en tous sens, la tête haute et l'œil intelligent, un énorme paquet de journaux sous le bras, qu'ils distribuent lestement aux passants, moyennant six sous par numéro. Ces journaux se font au moment où le steamer arrive, avec une promptitude qui tient du merveilleux. Les machines à imprimer ont jusqu'à neuf cylindres, et sont desservies par trente-quatre hommes. Ces machines formidables vomissent des milliers d'exemplaires que les vendeurs de journaux s'arrachent à la porte des imprimeries. Ce n'est partout que la voix aiguë et prolongée des boys, qui crient à perdre haleine l'arrivée du

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Steamer apportant d'importantes nouvelles sur toutes sortes de choses.

Quand un steamer est en retard, les vendeurs de journaux, qui, pas plus que les hommes graves, n'aiment à perdre le temps, remédient à ce désavantage par un petit moyen qui réussit toujours. Ils ajoutent sur des vieux suppléments rendant compte de l'arrivée de steamers correspondant au steamer qu'on attend une date nouvelle adroitement collée, et vendent ces suppléments comme nouveaux. Beaucoup de personnes se laissent prendre au piège, jettent un coup d'œil rapide sur le précieux extra^ et lisent avec émotion de vieilles nouvelles qu'ils ne tardent pas à reconnaître antidatées. On jette alors son journal au vent, et l'on continue son chemin en pressant le pas pour rattraper le temps perdu.

Certains journaux de l'Union cependant sont loin de déployer l'activité fiévreuse des principaux organes de la publicité. Pour donner une idée du sans-gêne de quelques-unes de ces feuilles, nous citerons textuellement cet avis du North-Caroline Time, qui s'excuse d'avoir suspendu sa publication.

c( Le North-Caroline Time n'a pas été publié les deux » semaines passées, par deux raisons : la première est » que la semaine avant-dernière, nous étions absent pour » affaires ; la seconde est que la semaine dernière nous » étions souffrant d'un gros rhume. »

Il se publie à New-York et dans toutes les grandes villes des Etats-Unis un nombre prodigieux de journaux dans tous les genres. Il y a des journaux industriels, des journaux d'agriculture, des journaux de médecine, des

journaux de peinture, des journaux de marine, des journaux de toutes les sciences, des journaux de modes, des journaux de musique, des journaux de religion, des journaux littéraires, des journaux pittoresques, des journaux socialistes, etc. Chacun de ces journaux contient considérablement de matière, prise dans tous les livres d'Europe ou d'Amérique.

On peut juger de la consommation de livres et de journaux qu'on fait aux Etats-Unis par cette seule observation que sept cent cinquante fabriques de papier entretiennent plus de deux mille machines continuellement en activité ; l'an dernier ces machines ont produit l'énorme quantité de deux cent cinquante-deux millions de livres anglaises de papier. Or, comme il faut une livre et quart de chiffons pour produire une livre de papier, c'est donc une consommation de quatre cents millions de livres de chiffons que l'industrie de la papeterie a faite en Amérique en une seule année.

Ajoutons que c'est l'Italie qui expédie aux Etats-Unis la plus grande partie de ces chiffons. Cela ne fait pas honneur à son industrie papetière, mais le despotisme qui pèse sur ce malheureux pays, ne permet pas, on le sait, le libre développement delà pensée qu'elle comprime, au contraire, et réglemente avant toute autre chose. Les journaux et les livres sont des objets de luxe, presque des objets de curiosité dans certaines parties de ce pays, si beau par la nature, si dégradé par l'ignorance, les préjugés religieux et toutes les tyrannies.

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