PHYSIONOMIE GENERALE DES ETATS DU SUD
Les Etats du Sud présentent, en général, sous le rapport des usages et des mœurs, une physionomie très-différente de celle des Etats du Nord.
Il y a plusieurs raisons pour que celle différence existe.
Premièremenl, une grande portion des pays qui forment aujourd'hui les Etats du Sud ont été, dans le principe, comme tout le monde sait, des colonies espagnoles ou françaises. Or, les mœurs des Français el des Espagnols diffèrent essentiellement des mœurs des Anglais, qui ont nécessairement imprimé le cacliel de leur civilisation à toutes les parties nord qu'ils ont colonisées.
Deuxièmement, il résulte du maintien de l'esclavage dans ces contrées certaines habitudes inhérentes à tous les pays à esclaves, et qu'on remarque dans l'île de Cuba aussi bien qu'au Brésil et dans le sud de l'Union.
Troisièmement enfin, il y a entre le sud et le nord la différence si grande du climat, dont on ne saurait méconnaître l'influence morale, el qui commande des coutumes diverses.
On peut diviser en trois races parfaitement caractérisées les hommes qui peuplent aujourd'hui le vaste territoire de la république américaine.
Ces trois races sont: le Westman (l'homme de l'Ouest), le Yankee proprement dit, et le Yirginien, ou l'homme du Sud.
Chacune de ces trois races a son esprit particulier, sa manière d'être que tendent à conserver les lois propres à régir chaque Etal, entièrement indépendant, comme on sait, du gouvernement général de l'Union.
Le Westmari di des façons peu engageantes au premier abord. Il est rude, indépendant quelquefois jusqu'à l'incivilité. Mais aussi il est franc, généreux, désintéressé, éminenin.ent hospitalier.
Sa manière d'être esl la conséquence logique de son éducation première et du milieu dans lequel il se trouve encore aujourd'hui. C'est dansl'Ouest que se sont toujours rassemblés en plus grand nombre les déshérités de toute la terre qui sont venus demandera l'Amérique le pain et la liberté, cette double nourriture du corps et de l'âme. Mais, pour conquérir ces biens précieux, il a fallu lutter et l'emporter sur une nature heureuse et fertile sans doute, mais sauvage d'abord, et rebelle aux travaux de l'agriculture.
Les premiers travaux accomplis sur celle terre nouvelle par les hardis colons qui la peuplèrent sont une des belles pages de l'histoire de la civilisation moderne. Ils sont la preuve de la force et du courage que l'homme puise dans la liberté.
Les colons de l'Ouest avaient tout à faire pour leur installation et leur bien-être dans la patrie de leur adoption. Ils avaient à se frayer des routes à travers des forêts séculaires presque impénétrables, à défricher ces*forêls, à en cultiver les terrains, à bâtir des villes ; ils avaient, ce qui n'était pas le moins pénible, à repousser les Indiens, qui soutenaient vaillamment leur droit de possession et n'abandonnaient que pied à pied le pays aimé de leurs ancêtres.
Toujours en butte aux attaques des Sauvages et les attaquant eux-mêmes pour agrandir leur territoire, les habitants de l'Ouest formèrent comme une société à part de soldats laboureurs. Constamment armés, ils allaient partout, et jusqu'à l'église, le mousquet sur l'épaule, le pistolet au poing, le poignard à la ceinture. Véritables enfants
de la nature, ils n'avaient pour se guider que les lois innées de la conscience et les raisons de l'intérêt.
Là, chacun se faisait justice soi-même, ce qui est assurément toujours un tort; mais aussi chacun se montrait envers les autres tolérant et serviable. L'égoïsme et l'intolérance abandonnent les hommes dans les entreprises périlleuses où le bien de chacun dépend de la réussite de tous. Us deviennent alors compatissants et bons. C'est peut-être encore de l'égoïsme au fond. Mais il ne faut jamais trop sonder le cœur des hommes quand on veut y trouver le bien ; il faut savoir se contenter de la forme et de la superficie des bonnes qualités.
Pou: donner une idée de la rudesse de manières des habitants de l'Ouest, on les a surnommés half horse, half alligator y c'est-à-dire moitié clieval , moitié crocodile.
Le Westman est en général peu soigneux de sa personne. Les habits les .plus commodes et les plus résistants sont ceux qu'il préfère. Contrairement au Yankee, il dédaigne l'habit noir et s'habille, comme les fermiers, de draps épais. Il porte de grosses bottes à solides semelles, et à la manière dont il attache à son cou le ruban qui lui sert de cravate, il est évident qu'il n'a jamais lu VArt de mettre sa cravate^ par l'auteur des Souvenirs intimes du temps de l'Empire y M. Emile Marco de Saint-Hilaire. 11 va partout le chapeau jeté en arrière et le conserve sur sa tête des journées entières chez lui. Jamais il ne l'ôte pour saluer personne.
L'homme de l'Ouest est passionné pour le tabac, mais il ne le prise jamais; il fume toujours, à moins qu'il ne
chique. Quelquefois il chique et il fume en même temps.
Si vous fumez en passant dans la rue et que son cigare soit éteint, l'homme de l'Ouest vous arrêtera sans façon, non pas pour vous demander la permission d'allumer son cigare, mais pour vous prendre le cigare de la houche el se servir de votre feu sans plus de cérémonie. L'affaire terminée, il vous rend votre cigare sans vous regarder et sans vous remercier, et continue son chemin. Mais il ne serait pas du tout hors de ses habitudes que, jugeant son tabac meilleur que le vôtre, il ne jetât votre cigare et vous offrît trois ou quatre des siens, el cela, le plus naturellement du monde et sans exiger de vous aucun remercîment.
Le Yankee forme avec le Westman un contraste frappant. II a conservé de ses ascendants un certain vernis d'aristocratie et la rigidité des mœurs puritaines.
Chassés de la Grande-Bretagne par les persécutions de Jacques P'', les puritains abandonnèrent leur patrie pour venir en Amérique jouir de la liberté de conscience. Pour prouver qu'ils n'étaient pas des brigands, comme on voulait le faire croire, ils soumirent leur vie privée aussi bien que leur vie publique aux règles les plus sévères. Ils exagérèrent même parfois l'austérité de tous les principes au point de tom?jer dans le ridicule. La nouvelle Angleterre ne fut guère dans les premiers temps qu'une sorte de monastère intolérable.
Les membres de cette société prirent, avec la dissimulation et la méfiance de caractère, un esprit guindé, froid, réfléchi, calculateur, sans spontanéité. Tels ils étaient et tels ils sont restés à peu de chose près, malgré le contact
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qu'ils n'ont cessé d'avoir avec un grand nombre d'étrangers. Ce n'est point à dire qu'ils soient absolument sans qualités, loin de là, mais ils font le bien parce qu'il est utile, convenable, adroit même de le faire, et ils cèdent rarement à un entraînement généreux. Ces hommes sont des chiffres; ils en ont la régularité, la logique, mais aussi toute la sécheresse. Leurs actions, leurs sentiments, leur vie tout entière sont soumis au calcul des quatre règles : additionner, multiplier, diviser et soustraire.
Les Yankees ont à juste tilre la réputation d'être les plus habiles négociants de l'Amérique, et peut-être sont-ils les meilleurs négociants du monde entier. Ils passent pour être d'excellents marins, pour être des mécaniciens ingénieux, et, comme spéculateurs, leur hardiesse tient de la témérité. Ce sont eux pour la plupart qui, en Amérique, ont ouvert les communications à travers des fleuves aussi larges que des mers, qui ont établi des comptoirs partout, formé des compagnies pour toutes sortes d'exploitations, fondé des fabriques et posé les rails qui serpentent sur le vaste sol de l'Union.
Mais, malgré tout ce que l'Amérique doit au génie industriel et extraordinairement actif des Yankees, toujours sur la brèche de la spéculation, leur caractère froid, sans enthousiasme aucun, les a jusqu'à présent tenus éloignés de l'arène politique. Aussi est-ce une chose notable que, dans la liste déjà longue des présidents des Etats-Unis, on ne voie figurer que les noms de deux Yankees, MM. John Adams, et son tils, Quincy Adams. Et encore faut-il remarquer que ces messieurs n'ont fait chacun qu'un seul terme de quatre ans, tandis que la grande majorité des
autres présidents ont été réélus, comme l'autorise la constitution. C'est là assurément une preuve incontestable du peu de popularité dont jouissent les Yankees comme hommes politiques. Ils se sont, du reste, montrés jusqu'ici ennemis des tentatives de progrès. Cela peut être de la sagesse chez eux, qui jouissent de la plus libérale des constitutions, mais certains Américains allribuenl cet esp^ril conservateur aux idées monarchiques, qui ne seraient pas encore entièrement éteintes dans leur esprit.
Toujours austère, du moins en apparence, le Yankee s'abstient avec un soin affecté de tout plaisir public. 11 ne va pas au spectacle ou il y va très peu. Pour cacher les apparences et déguiser la chose sous le nom, d'adroits spéculateurs (des Yankees, sans doute) ont ouvert des salles de spectacle sous le nom de musées et à l'usage des puritains. Ces messieurs font semblant d'aller examiner quelques vieux animaux empaillés exposés à côté de la salle de spectacle, et ils profitent avec adresse d'un moment favorable pour se soustraire aux serpents et aux crocodiles, et aller jouir incognito du plaisir de la comédie.
Il y a des spectacles-musées à Boston, à N^ew-York et dans quelques autres villes importantes de l'Amérique du Nord où se trouvent en grand nombre des Yankees puritains.
Le Yankee refuse de se mêler publiquement à tous les jeux. La seule exception qu'il fasse, peut-être, est en faveur du jeu de quilles. Oh ! par exemple, en ce qui touche le jeu de quilles, rien ne saurait l'empêcher d'en goûter les charmes. Ce n'est pas un simple plaisir chez
lui, c'est une passion véritable. Les Yankees jouent avec des boules énormes, grosses comme des bombes, et qu'ils font rouler à une grande dislance. Dans les campagnes, sur les routes, dans les jardins, dans les hôtels^ partout on joue aux quilles.
De nombreux accidents sont arrives par le fait do joueurs maladroits qui abattaient les jambes d'innocents spectateurs, croyant atteindre les quilles. Cette méprise devait doublement vexer les propriétaires des jambes maltraitées. Aussi une ordonnance de police a-t-elle, à certaine époque, défendu ce jeu dangereux qu'on désignait le plus souvent par le jeu des Neuf, à cause des neuf quilles dont il se composait. Les Yankees, inconsolables de cet arrêté sévère, n'ont pas tardé à trouver un excellent moyen d'éluder la loi. Ils ont supprimé unequille du jeu, qui devenait par le fait un nouveau jeu, le jeu des Huit, exempt de toute interdiction. 11 y a du jésuite casuiste parfois chez le Yankee, qui pourtant déteste le jésuite.
Les Yankees, grands buveurs d'eau, sont aussi les plus fidèles observateurs du repos dominical. Ils croiraient manquer aux devoirs les plus sacrés s'ils ne bâillaient sur leur Bible toute la journée du dimanche. Ce sont eux qui ont institué partout, aux Étals-Unis, les biblehousesy où l'on distribue gratis des Bibles à tous ceux qui en font la demande.
Pour donner une idée du caractère très-peu folâtre des Yankees pur sang, nous rappellerons ce fait caractéristique :
M. Quincy Adams, président de la république et Yen-
kee, comme nous l'avons dit plus haut, ébloui sans doute par le faste des grandeurs, eut un moment de vertige qui égara son cœur. Il fit un pas funeste dans la voie périlleuse des plaisirs mondains. En sybarite corrompu et amolli, il fit placer dans une des salles de la maison blanche... le dirai-je? il fit placer un billard. Les puritains, ses compatriotes, vivement alarmés d'un pareil débordement, crurent de leur devoir d'infliger un blâme officiel au président assez voluptueux pour se permettre des carambolages.
Le Virginien, autrement dit l'homme du Sud, est trèscertainement de tous les Américains le plus sympathique.
Il a toutes les qualités extérieures et beaucoup des qualités foncières qui manquent au Yankee. Dans bien des cas il est l'antipode de ce dernier. Ainsi le Yankee est actif jusqu'à l'excès; le Virginien se complaît dans le doux far niente. Le Yankee est sobre de ses paroles et avare de ses écus ; le Virginien est causeur et dépensier jusqu'cà la prodigalité. Le Yankee est toujours propre dans sa mise, quoique très-souvent râpé ; le Virginien n'est pas toujours propre, mais il aime les bijoux et les beaux habits. Le Yankee n'est que rusé, le Virginien est spirituel. Le Yankee se montre l'ennemi de tous les plaisirs, comme nous venons de le dire ; le Virginien ne vit que pour les fêtes, le spectacle, le jeu et la galanterie. Le Yankee habite des maisons rangées comme les chiffres d'un dividende et silencieuses comme des tombeaux ; la maison du Virginien est le plus souvent en désordre, et il s'y fait toujours plus ou moins de bruit.
Si l'homme de l'Ouesl avait plus d'urbanilé, plus de raffinement dans les manières ; s'il était plus soigneux de sa personne, si, en un mot, il ne cachait pas sous une enveloppe grossière les excellentes qualités morales qui le distinguent, il serait, je crois, l'Américain par excellence. Nul plus que lui n'a le sentiment de sa propre dignité et d'estime pour les autres hommes. Il aime l'égalité parce qu'il est juste et bon. Mais ses façons d'ogir sont encore trop peu policées pour laisser apercevoir ses mérites, qu'il faut en quelque sorte deviner.
Le Virginien l'emporte sur les autres Américains par la plus précieuse des qualités: par l'enthousiasme. L'enthousiasme est le foyer sacré qui fait naître et réchauffe tous les beaux sentiments chez l'homme; sans enthousiasme, il n'y a ni grands talents ni grandes vertus. Aussi voyons-nous l'enthousiaste Virginie fournir un grand nombre d'hommes illustres par leur talents et leur vertu politique. Il suffit de citer Washington, Jefferson, Monroe, Madison, Patrick Henry, Lee, Caw, etc.
Malheureusement une plaie toujours vive et saignante dégrade les Etals du Sud, si riches et si fertiles.
On a deviné que nous voulons parler de l'esclavage.
Tout a été dit sur ce droit criminel d'un homme qui dispose à son gré de la vie, des biens, de la liberté de son semblable ; d'un droit qui s'étend jusqu'aux enfants de l'esclave, jusqu'à ses petitc-anfants, jusqu'à ses descendants à perpétuité. Cela est monstrueux ; cela répugne à tous les sentiments avouables ; cela est contraire à la justice, à la raison, à la religion. La cupidité seule voudrait justifier l'esclavage parce que la cupidité est un vice odieux
à qui ne répugne aucun moyen; mais la cupidité ne saurait longtemps triompher des pi us nobles sentiments et particulièrement de l'amour sacréde l'humanité, qui est dans le cœur de tous les homuies. L'esclavage, la plus dégradante expression du pouvoir absolu, disparaîtra bientôt complément delà terre, on n'en saurait douter.
L'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis est l'aspiration généreuse de toutes les personnes équitables qui ne voient pas sans une sorte de stupéfaction des esclaves sur la terre du progrès et de la liberté par excellence. Je sais qu'il y a de grands obstacles à la réalisation de l'affranchissement des noirs. Mais de tous ces obtacles, le plus grand est assurément l'intérêt des possesseurs d'esclaves, qui se trouveraient dépouillés d'une partie de leur fortune par l'affranchissement des nègres.
Déjà, l'on s'en souvient, plusieurs tentatives de révolte ont mis en danger la vie des blancs dans les Etats du Sud. La fameuse conspiration de 1 820, dont le but était le massacre de tous les propriétaires d'esclaves, n'échoua, comme on sait, que par la dénonciation d'un des conspirateurs mêmes, qui, épouvanté des conséf|uences immédiates du soulèvement, avoua tout à son maître.
Depuis cette époque, et tout dernièrement encore, on a découvert de nouveaux complots sur le point de se réaliser.
Malgré ces terribles avertissements, les habitants du Sud continuent à vivre dans une apparente sécurité, et ne songent nullement à prendre des mesures pour l'extinction de l'esclavage.
Quant au gouvernement de la république, il n'a ni le
droit ni la volonté de se mêler de cette question, particulière à certains États. Dans son discours d'inauguration, le président des Etats-Unis, M. Pierce, a proclamé hautement les droits du Sud à ce sujet.
« Je crois, a-t-il dit, que l'institution involontaire àe la » servitude telle qu'elle existe dans dilTérents États de » cette confédération est reconnue par la constitution. Je » crois qu'elle est, au même titre que tout autre droit, » garantie par la constitution, et que les États où elle )) existe ont le droit de prendre les moyens de maintenir » les mesures constitutionnelles. Je soutiens que les lois » de 1850, appelées communément le compromis, sont )) constitutionnelles et doivent être sans hésitation exé- » cutées.
» Je crois que les autorités constituées de cette repu- » blique sont tenues de considérer les droits du Sud à )) cet égard comme elles considéreraient tout autre droit » légal et constitutionnel ; que les lois pour soutenir ces » droits doivent être respectées et obéies, non pas avec » une répugnance encouragée par d'abstraites théories » quant à leur convenance dans un autre état de société, » mais vigoureusement et selon les décisions des trihu- » naux auxquels il appartient d'en connaître, »
Comme chef de l'Etat, comme gardien fidèle de la constitution qu'il a juré de faire respecter, le dernier président de la république des Etats-Unis a pu tenir ce langage; mais si le droit est en faveur de l'esclavage dans le Sud, la raison et le senlimenl universel se prononcent contre lui.
Maintenant il est du devoir de notre imparlialilé de faire connaître la véritable situation des nègres esclaves.
On a beaucoup exagéré la cruauté des maîtres envers les esclaves. De plus, on a prêté complaisamment à ceuxci des sentiments élevés qu'ils n'ont guère pour la plupart. Les écrils des négrophiles sont assurément fort louables dans leur Lut, mais il y a toujours un tort à exagérer les droits d'une bonne cause.
Disons-le en l'honneur du progrès de la civilisation, le temps n'est plus où les blancs avaient droit de vie et de mort sur les nègres, et les frappaient pour le plaisird e les voir souffrir. Ces époques barbares sont passées, et nous pouvons assurer que, sauf de très- rares exceptions, les noirs sont traités avec douceur. Dans tous les cas les maîtres sont responsables devant les tribunaux des châtiments excessifs qu'ils pourraient infliger à leurs esclaves. Les noirs, dans tout le sud des Etats-Unis, jouissent d'un certain comfortable relatif. Ils sont bien nourris, suffisamment vêtus, suivant la saison, et ils travaillent certainement moins que la grande majorité des ouvriers, des commis, des employés de toutes sortes, des artistes et des écrivains qui demandent l'existence à leur labeur.
Examinons d'abord la vie des nègres sur le sort desquels on s'apitoie le plus généralement. Ces nègres sont les planteurs, qui, dans les habitations, cultivent le café, le coton, le riz et la canne à sucre.
Dans presque tout le sud des Etats-Unis, les nègres travaillent à la tâche, ce qui permet aux hommes actifs d'avoir du temps à eux.
Cette tâche est calculée suivant la force, l'âge, le sexe
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de chacun, et basée sur une moyenne de huit heures de travail par jour.
Avant l'âge de dix ans , les nègres esclaves , plus heureux que les enfants du même âge dans nos manufactures et que presque tous les apprentis, ne sont soumis à aucun travail rigoureux et constant. On leur fait faire des commissions parfois, mais on ne les charge jamais de fardeaux trop lourds pour leurs forces. Ils passent tout le temps à courir dans les champs, à chasser ou à pêcher; ou bien ils restent à la maison pour surveiller, en l'absence de leur mère, les enfants plus jeunes qu'eux.
Les nègres, dans les plantations, jouissent de ce qu'on appelle le samedi du nègre, c'est-à-dire qu'ils ne font ce jour-là qu'une demi-journée de travail. Quant au dimanche, il leur appartient tout entier sans aucune restriction. On ne les force point à assister aux offices religieux, et beaucoup même partent le samedi soir pour aller en steamboat à quinze et vingt lieues à la ronde passer la journée chez des amis, esclaves comme eux, et qui les reçoivent et les traitent chez leur maître.
Les nègres sont, du reste, rarement sans argent. Pour peu qu'ils ne se m.ontrent pas trop paresseux, ils ont dans leur esclavage le temps d'en gagner. Il est très-positif qu'un noir qui aurait l'ardent désir de se libérer trouverait en peu d'années, à l'aide de son travail et avec les protections des sociétés d'abolilionistes, les moyens de se racheter. Disons, pour être juste, qu'un nègre qui se rachète est ordinairement vendu par son maître un tiers en moins que sa valeur d'estimation.
Les propriélaires d'esclaves dans les plantations ne
refusent jamais d'accorder à ceux ci un certain espace de terrain que l'esclave a le droit de cultiver pour son compte, la tache imposée par le maître une fois remplie. Dans ce terrain, le nègre cultive des légumes, il élève de la volaille, engraisse des porcs, et souvent même il nouvrit une vache. Ces légumes, cette volaille, ces porcs et le lait de la vache sont presque toujours vendus au propriétaire même de l'habitation, qui paye généreusement ces produits.
La nourriture des noirs, dans toutes les plantations, n'est certainement pas inférieure à celle du plus grand nombre de nos ouvriers et petits fonctionnaires d'Europe. Je la trouve préférable à celle des marins subalternes à bord de presque tous les navires. La nourriture de l'esclave consiste, pour chaque individu, en une mesure quotidienne de maïs ou de riz, en une ration copieuse de mélasse, en légume frais auxquels on ajoute, soit un morceau de jambon, soit un morceau de corn-beef, soit une portion de poisson salé; enfin, pour dessert, ils cueillent eux-mêmes les fruits délicieux que le Sud donne en si grande abondance, sans compter le café, qu'ils aiment beaucoup, et dont ils boivent à discrétion.
Si le noir tombe malade, il est traité avec un soin qu'on serait injuste de n'attribuer qu'à l'intérêt du maître. Chaque habitation a son infirmerie munie d'une pharmacie suffisante. Rien n'est refusé pour le rétablissement de la santé des esclaves, ni les soins particuliers, ni les médicaments, ni la bonne nourriture dans le moment de leur convalescence.
Le séjour de l'infirmerie est pour le nègre, si essentiel-
lemenl paresseux en général, un véritable lieu de délices. Être couché et ne rien faire sont pour lui le suprême bonheur, avec le plaisir de danser et de faire de la musique. On cite des noirs qui ont simulé des maux de dents et se sont bravement fait arracher les molaires les plus saines pour jouir à l'infirmerie du repos accordé en pareil cas (un jour de congé ! ). D'autres mangent de la terre ou des herbes malfaisantes, et se donnent ainsi la fièvre pour avoir le droit de ne rien faire tant que dure l'indisposi-. tion.
Les nègres des habitations, si peu vêtus dans l'exercice de leur travail, font le dimanche une toilette complète. Rien de plus drolatique que les nègres et les négresses dans ce qu'ils appellent leurs beaux atours. On se croirait en les voyant, à la descente de la Courtille un jour de mardi gras à Paris. N'importe, ils se trouvent beaux comme cela. Avec des chapeaux de Robert-Macaire, des habits d'éloffe de coton taillés en queue de morue, des pantalons et des gilets indescriptibles, les hommes esclaves portent souvent des montres auxquelles sont attachées d'énormes breloques qui leur pendent jusqu'à micuisse. Quant aux négresses, leur toilette est des plus disparates, et elles se couvrent tellement de faux bijoux et de toutes sortes de verroteries qu'on les prendrait pour des fouils de boutiques ambulantes. Ainsi rayonnantes, elles subjuguent le cœur de leurs beaux. Demandez au crapaud, a dit Voltaire, ce que c'est que la beauté, il vous répondra que c'est sa crapaiide.
Au reste, le cœur des noirs est très-prompt à s'enflammer, mais il se désenflamme avec la même facilité. Les
noirs, dans les habitations, se marient, se démarient et se remarient le plus aisément du monde. On leur laisse à cet égard la plus grande liberté. C'est assurément un tort, et un tort des plus graves. Dans quelques habitations, le mariage des noirs n'existe pour ainsi dire pas, et fait place à la promiscuité la plus dégradante. Quelques propriétaires d'esclaves se montrent plus moraux et font bénir l'union des noirs; mais il est toujours facile à ceux-ci d'obtenir leur séparation pour contracter de nouvelles unions. Avant tout, d'après les propriétaires d'esclaves, il est urgent que les noirs vivent entre eux en bonne intelligence, et que les arbres ne soient pas stériles, ainsi que le recommandent les saintes Ecritures.
Comme on le voit, le noir est quelquefois abaissé au niveau de la brute par la coupable sordidilé du maître.
Après le travail de la journée , mais surtout le samedi soir et le dimanche, les noirs se livrent, à la campagne, aux plaisirs de la musique et de la danse.
La sensibilité des nègres pour la musique est extrême. Sous le charme du son des instruments, ils oublient toutes leurs misères et semblent s'oublier eux-mêmes. Dans les villes, quand une bande de musique défile dans les rues, on ne voit que nègres escortant les musiciens avec les démonstrations de la joie la plus vive. 11 arrive quelquefois qu'ils font des commissions pressées ou se rendent au travail quand ils rencontrent les bandes de musique ; ils les suivent néanmoins. La peur même des coups de fouet ne les arrête pas dans ce cas. La musique est pour eux un aimant irrésistible. On a vu des noirs, certains d'être battus en rentrant chez leur maître, perdre des
journées entières à écouter de la musique. Les noirs sont du reste très-aptes à devenir d'excellents musiciens. A la Havane, à Rio-de-Janeiro, l'on remarque d'excellents orchestres entièrement formés de musiciens noirs et mulâtres. Les Havanais chantent une romance composée, paroles et musique, par un esclave noir qui s'est suicidé par amour pour sa jeune maîtresse. H y a dans cette œuvre naïve une élévation de sentiment, une douleur si profonde, un amour si tendre et si respectueux, qu'en l'écoutant il est impossible de retenir ses larmes. L'homme se fait chien pour se prosterner plus humblement, et mourir aux pieds de sa maîtresse après lui avoir dit : « Je t'aime ! »
La musique des nègres, si dédaignée, si ridiculisée par les blancs en Amérique, n'est pourtant pas sans poésie et sans charme. Basées sur des rhythmes d'une originalité entraînante, les mélodies qui la composent sont l'heureuse expression d'une inspiration sauvage mais sympathique et pleine d'une douce mélancolie. L'instrument favori des esclaves du sud des Etats-Unis est une sorte de guitare qu'on appelle banjo. Le son du banjo est grave, doux et triste, et on ne peut mieux approprié à la musique des noirs. Notre ami Gottschalk vient de publier sous le litre de Banjo un morceau de piano que nous avons eu le plaisir de l'entendre exécuter plusieurs fois en Amérique, et qui fera mieux comprendre ce genre de musique que tout ce que nous pourrions en dire ici. Il est impossible de pousser plus loin l'imitation. On se croirait, en écoutant le ^a?yo, 'transporté sur les bords du Mississipi, à l'ombre des bananiers, dans la riante et plantureuse Louisiane. C'est une bien charmante page de musique que le BanjOy
et une bonne fortune pour les pianistes qui commencent à trouver borné le cercle des fantaisies brillantes sur des thèmes d'opéras.
Laissons la musique des noirs, qui nous aura servi à constater ce que trop souvent on a voulu dénier absolument à ces pauvres réprouvés, la sensibilité poétique, et continuons à les suivre dans leur manière de vivte en esclavage.
« Comme l'expérience nous rend enfants, a dit mistress » Trollope, et comme nous sommes ignorants sur la plu- » part des sujets sur lesquels nous ne pouvons nous ins- » truireque par ouï-dire ! Je quittai l'Angleterre avec des » sentiments si opposés à l'esclavage, que ce ne fut pas y) sans une émotion pénible que je me trouvai entourée )) d'esclaves. A l'aspect de tous les noirs, hommes, femmes » ou enfants qui passaient près de moi, mon imagination » créait un petit roman bien triste dont ils étaient les héros. » Depuis que je suis plus instruite sur ce sujet et que je y> connais mieux la situation réelle des esclaves en Amé- » rique, j'ai souvent ri de ma sensibilité. »
C'est qu'en réalité, si l'institution de l'esclavage est doublement odieuse dans le pays de toutes les libertés, il faut bien reconnaître que la position matérielle des esclaves est meilleure qu'on ne pourrait le supposer. Si les maîtres ont le droit criminel de frapper des hommes que le destin a fait leurs esclaves, iî est loyal de dire qu'ils usent généralement de ce droit avec modération. Mais quand le nègre est châtié, il lui est toujours facile ou de changer de maître ou d'aller porter plainte devant des comités spéciaux qui le protègent. Si le maître d'un esclave se montre cruel en-
vers lui, il est puni de l'amende et de la prison. La vie de l'esclave est aussi protégée que la vie de l'homme libre. Voici un fait à l'appui qui le prouve, entre dix faits que nous pourrions citer.
Un nègre, il y a de cela deux ans, s'était échappé d'une habitation située aux environs de Charleston. On avait fait pour le retrouver les plus actives démarches, mais sans résultat satisfaisant. Il était devenu évident que le fuyard avait pénétré jusque dans la forêt, où il vivait en marrorî, c'est-à-dire de fruits sauvages, de chasse et d'eau. Une récompense fut promise à celui qui ramènerait le fugitif à son maître. Deux hommes eurent l'idée infernale de c/iasser le nègre comme on chasse un loup ou un ours, avec l'aide d'une meute de chiens.
La chasse fut longue et la battue de la forêt avait été presque complète, quand les hurlements des chiens averlirent.les chasseurs d'homme de la présence de leur victime. Les animaux venaient de découvrir le gîte où le malheureux esclave se tenait blotti, et ils aboyaient avec fureur autour de lui. Loin de les calmer, les chasseurs qui les dirigeaient les excitèrent au contraire, et il s'établit bientôt un combat horrible et désespéré entre le noir sans armes et les chiens qui le dévoraient. Celte scène abominable, sur laquelle nous ne voulons pas nous arrêter plus longtemps, se termina par la mort de l'esclave, qui expira au milieu des plus cruelles souffrances. On le trouva mordu par tout le corps, et sa figure en lambeaux, horrible à voir, était méconnaissable. La population, indignée, n'attendit pas l'action des tribunaux. Elle jugea elle-même les coupables, en vertu de la loi de Lynch, et, à l'unani-
mité, après avoir entendu leur défense, ils furent déclarés coupables de meurtre et condamnés comme tels à être pendus à l'endroit même où le nègre avait péri.
L'un des condamnés était le fils d'un riche agriculteur. Le coupable comptait sur les influences pour le sauver; mais ni les influences ni l'argent ne purent le soustraire au juste châtiment qui lui était réservé. Tous deux furent pendus et conduits à la potence par la populalion indignée.
On peut lire les péripéties de ce double drame dans les journaux de l'époque, imprimés à Charleston.
Une autre fois, dans cette même ville de Charleston, une femme fut condamnée à dix mille dollars d'amende (plus de 50,000 francs) et à une année de prison pour avoir, dans un moment de colère, appliqué un coup de bâton sur la tête d'une négresse, son esclave. Ce coup, donné sans préméditation, avait eu des conséquences funestes, et l'esclave en était morte. Le jury, en écartant les circonstances aggravantes de la préméditation , voulut néanmoins punir rigoureusement un acte de brutalité et faire nn exemple.
Mais si les lois, ou plutôt le sentiment public protègent les noirs contre les cruautés et les injustices des blancs, ceiix-ci se montrent impitoyables envers tout noir qui ose lever la main sur son maîlre. Des esclaves ont été brûlés vifs comme au beau temps de l'inquisition pour avoir assassiné ou seulement tenté d'assassiner leur maître. Le supplice de la pendaison ne suffit pas en pareil cas, et il faut, pour punir un attentat semblable, avec la mort, infliger la torture et brûler à petit feu. On comprend la se-
vérité des juges à punir tout attentat contre la vie; on comprend que la punition soit plus rigoureuse quand le coupable est noir dans un pays souille par l'esclavage, mais rien ne saurait justifier les horreurs de l'auto-da-fé. Il ne reste de ces exécutions révoltantes qu'un sentiment de profonde pitié pour le coupable, au lieu du salutaire exemple qu'on en attendait. L'expiation l'emporte en ce cas sur le crime commis. La crainte des supplices peut tout au plus arrêter un moment l'essor des mauvaises passions, mais elle ne change pas la nature de l'homme. Une éducation bien dirigée, une justice modérée et l'exemple de l'amour de l'humanité sont plus efficaces à inspirer les bons sentiments en développant la raison. Les maîtres qui passent daos le sud des Etats-Unis pour être les plus doux pour leurs esclaves sont les créoles. Les plus sévères sont les Anglais et les Yankees. Les Français, les Italiens et les Espagnols ne sont généralement pas méchants, mais ils donnent trop souvent l'exemple du relâchement des mœurs en entretenant avec leurs esclaves des liaisons coupables.
Les nègres pour le service de la campagne valent, suivant leur âge et leur force, de huit cents dollars jusqu'à douze cents. Les femmes se payent moins cher.
Passons maintenant, des nègres employés dans les plantations, aux esclaves qui habitent les villes.
Les nègres esclaves dans les villes du sud des Etats- Unis se divisent en deux grandes catégories : les domestiques et les ouvriers. On pourrait y ajouter une troisième catégorie, moins nombreuse, formée des esclaves marchands.
Les domestiques noirs sont très-certainement les plus paresseux, les plus sales, les plus détestables de tous les domestiques des deux mondes et de toutes les couleurs. Il n'est pas un seul serviteur en France, en Angleterre ou en Allemagne, qui ne fasse à lui seul la besogne ordinaire de quatre noirs. Leurs mouvements sont comptés, et si vous leur dites de se dépêcher, ils s'arrêtent au contraire, retournent la tête lentement, vous regardent, sourient d'un air bête, et reprennent leur pas ordinaire. Vous pouvez vous irriter, jurer, les battre même : vous n'obtiendrez jamais des nègres qu'ils se dépêchent de faire leur besogne.
Dans les maisons bien tenues, les domestiques, en grand nombre, ont chacun son travail spécial. Ils se renferment strictement dans leurs attributions, et pour rien au monde vous ne les en feriez sortir, même accidentellement. Je suppose que le nègre préposé à ouvrir la porte d'entrée pour recevoir les visiteurs s'absente un moment : personne ne se dérangera pour le remplacer en cas de besoin. Vous auriez beau frapper à enfoncer la porte, par un nègre dans la maison ne bougera s'il n'en reçoit l'ordre formel de son maître. Et cela, non pas certes pas scrupule, et pour ne pas empiéter sur les fonctions de leur camarade, mais par paresse uniquement.
Non-seulement les nègres sont généralement paresseux, mais de plus ils sont gourmands et passablement voleurs. Ils se montrent peu reconnaissants et à défaut de courage, ils sont cruels.
Malgré leurs défauts, les domestiques noirs sont généralement bien traités, et ce qu'on supporte d'eux, on ne
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le supporterait certainement pas de domestiques à gages. Chose étrange, il existe souvent entre les esclaves et leur maître une intimité qu'on ne trouverait nulle part en Europe entre maîtres et domestiques. On serait dans Terreur la plus grande et la plus risible si, n'ayant jamais lu que les ouvrages de certains poêles et romanciers, on se représentait les nègres tremblants à la voix de leur maître et soumise leur moindre caprice. Quand on appelle les nègres, ils ne répondent jamais tout de suite, et si les ordres qu'on leur donne ne sont pas de leur goût, ils font la grimace, murmurent et discutent. A bout de patience, on leur donne quelquefois un horion, mais le plus souvent on se borne à les en menacer.
Pourtant, si un esclave se montre par trop impertinent, s'il commet une faute grave quelconque, on. l'envoie fustiger dans une maison spéciale de correction. Un bon pour un certain nombre de coups de fouet est remis au coupable, et il est obligé d'en aller recevoir le prix, comme une lettre de change de l'enfer payable au porteur. Le bourreau examine le bon^ comme ferait un caissier avant de payer une traite, en prend copie sur le registre de la maison, et procède ensuite à l'exécution de la sentence. Après trois coups de fouet, les chairs sont entamées, et les victimes poussent des cris à fendre l'âme. Les créoles, sans être méchants, restent insensibles à ces cris; il leur semble tout naturel qu'on balte ainsi les noirs.
Le noirs, d'ailleurs, ne sont pas considérés comme des hommes dans les pays à esclaves. Leurs souffrances n'inspirent d'autre pitié que les souffrances d'un animal. On parle devant eux d'eux-mêmes comme s'ils n'y étaient
pas. En un mot, l'esclave est une chose et non pas une personne.
Par une dérision cruelle, on appelle vulgairement la maison de correction où l'on fouette les noirs the sugar house (la maison de sucre). Comme un nègre perd de sa valeur en raison directe du nombre des châtiments qu'il reçoit dans the sugar house, les propriétaires d'esclaves ne les y envoient qu'à la dernière extrémité. Quoi qu'il en soit, il est indigne que des hommes, de leur propre autorité, puissent faire frapper d'autres hommes. Nous reconnaissons, parce que cela est vrai, que de fait les abus sont rares, mais le droit subsiste, et c'est ce droit monstrueux que nous flétrissons au nom de l'humanité.
Les esclaves ouvriers sont de tous les noirs les plus considérés. Ils s'estiment eux-mêmes au-dessus des autres, parce qu'ils gagnent plus d'argent et jouissent dans leur esclavage d'une sorte de liberté. Ils se louent de leur maître pour une somme déterminée, par semaine, et travaillent pour leur propre compte. Par ce moyen ils sont libres d'aller où ils veulent, et de travailler à leurs heures et comme bon leur semble. La classe ouvrière est l'aristocratie de ce pauvre monde perdu. Ce sont les ouvriers qui sont les richards parmi ces misérables créatures, et le beau sexe noir les tient en grand honneur partout'. On trouve d'excellents ouvriers noirs dans tous les corps d'état, et il en est qui rapportent à leur maître jusqu'à cinq et six francs par jour de bénéfice net. Aussi un bon ouvrier se vend-il jusqu'à sept et huit mille francs.
Les nègres marchands agissent d'ordinaire comme les ouvriers. Ils se louent de leur maître pour telle ou telle
somme par semaine, et spéculent librement ensuite. Ils ont toujours de l'argent à eux, mais ils ne savent pas l'économiser. Ils ne sont pas prodigues, mais ils dépensent leur argent sottement et n'ont pas d'ordre de conduite. Dans dix ans, il n'y aurait plus un seul esclave nulle part au monde si les esclaves eux-mêmes le voulaient. Sans révolte, sans secousse aucune et sous la protection des blancs, ils pourraient tous se racheter avec le fruit de leurs économies.
D'un autre côté, rien n'empêcherait la formation de caisses spéciales obligatoires de retenue pour la libération des esclaves. Un tant pour cent sur le produit du travail des noirs serait versé tous les mois à celle caisse par les soins même de chaque propriétaire d'esclaves, comme le gouvernement le fait en France pour assurer la pension des militaires et de certains employés. Par ce moyen bien simple, trop simple peut être pour qu'on y ait songé, les noirs se trouveraient libérés et pourraient aussi libérer leurs enfants sans léser d'aucune manière les intérêts de leurs maîtres.
Dans tous les cas, il y aurait beaucoup de bien à attendre de pareilles caisses d'épargne, et il est étrange qu'il n'en existe nulle part de semblables pour les noirs. Il est vrai que les créoles ont tout intérêt à ne pas rompre la chaîne qui rive le fils au père et le petit-fils au fils; mais c'est aux abolitionistes à prendre les mesures efficaces, et celle que nous proposons nous paraît la plus simple et la plus convenable.
Les plus injustes préjugés pèsent sur la race noire dans tous les Etats-Unis, et plus particulièrement dans les
Etals à esclaves, cela se comprend de reste. Dans le Sud, un blanc ne peut, dans aucun cas, se marier à une femme de couleur, fût-elle blanche comme une Géorgienne. Avoir eu un nègre parmi ses aïeux est un péché originel que ne peut effacer ni la vertu ni le talent. Dédaignées de toutes les blanches, beaucoup moins blanches souvent que les femmes de couleur, ces dernières ne sont reçues nulle part dans la société, eussent-elles en partage une fortune rothschildienne. Mais aussi, comme ejles savent se venger du dédain de ces dames! Généralement belles, et les plus séduisantes de toutes les femmes du monde peut-être, les filles de couleur deviennent, par l'orgueil des blanches , leurs rivales naturelles. Non-seulement elles s'emparent trop souvent du cœur de leur mari, mais avec leur cœur elles prennent aussi leur fortune. Rien n'est trop beau pour ces filks de marbre jaune, qui cachent la couleur de leur peau sous les diamants, l'or et la soie, dont elles savent si bien dépouiller leur noble rivale. Et de quoi se plaindrait-on? Serait-on en droit de les accuser du désordre de leur vie, quand cette vie leur est imposée par des lois tyranniques et d'injustes préjugés?
Le préjugé de la couleur est si vivace qu'il s'étend jusque chez les noirs, dont quelques-uns s'efforcent de se blanchir la peau en se droguant et même en se brûlant l'épiderme. La brûlure change la couleur de la peau, qui, en se boursouffiant, prend la teinte morte de la craie. On a vu des négresses trop coquettes se brûler le visage et les mains pour devenir à moitié blanches.
Un jour je fus témoin d'une scène fort comique. Deux
noirs se querellaient pour je ne sais quel motif. — Les noirs d'ailleurs se querellent toujours. — Après s'être prodigué, dans un crescendo des plus animés, toutes sortes d'épilhétes injurieuses; après s'être traités de singe, de voleur, de paresseux, de chien mort, de banane pourrie, l'un d'eux dit à l'autre avec l'expression du plus profond dédain :
— Va-t'en, nègre !
Une loi des États du Sud punit quiconque apprend à lire à un esclave. C'est assurément fort adroit, et depuis longtemps nous savons qu'un des meilleurs moyens d'exploiter les hommes en les dominant est de les tenir dans l'ignorance. Mais cette loi impie, mal en harmonie avec la na'ure du gouvernement de l'Union et avec l'état des esprits en Amérique, est, pour ainsi dire, tombée en désuétude. Il y a aujourd'hui à la Nouvelle-Orléans, à Charleston et dans beaucoup d'autres villes des Étals du Sud, des écoles spéciales pour les noirs esclaves, auxquels leurs maîtres font donner les éléments de l'instruction.
On a beaucoup exagéré le sort qu'on réserve dans le Sud aux abolitionisles quand on a dit qu'on les pendait. On ne les pend pas, mais on les chasse "après les avoir emplumés.
Voici comment onemplume les abolitionisles trop zélés.
Après s'être assuré de leur personne, on les déshabille et on enduit leur corps d'une couche assez épaisse de mélasse. Cette opération préalable terminée, on les roule dans une couette percée, et en un instant le patient est changé en oiseau. On le porte alors en grande pompe et on le promène dans les rues au son des instruments
charivariques. Quelquefois on l'enferme -dans une baraque, où on le fait voir pour deux sous.
Les nègres ne sont pas les derniers à rire de la pileuse mine de leurs malheureux libérateurs, qu'ils traitent de vilains oiseaux.
Quand on a sufiisamment joui du spectacle, on déplume noire homme ; on relire la mélasse qui recouvre son corps, on le baigne, on lui rend ses habits et on l'envoie prêcher ailleurs ses doctrines philanthropiques.
Les créoles détestent naturellement par intérêt les abolitionistes; aussi sont-ils heureux quand ils peuvent en prendre un en défaut. Dernièrement, un homme, possesseur d'une cinquantaine d'esclaves, mourut dans la Floride en donnant la liberté à tous ses noirs. Cet homme n'avait d'autre héritier qu'un neveu, ardent abolitionisle, et dont ses conférences sur l'esclavage avait rendu le nom fameux. Jugeant, d'après les actes de son neveu, que son legs d'esclaves ne pourrait lui convenir, il préféra, plutôt que de les vendre, leur donner à tous leur liberté. Il était d'ailleurs persuadé que cette résolution généreuse, bien que tardive, rendrait sa mémoire chère à son digne neveu. Il mourut dans cette contiance et entouré de la bénédiction de tous ses noirs.
Mais, ô fatal effet de la fortune ! les cinquante nègres, qui formaient ensemble un capital d'environ trois cent mille francs, troublèrent l'esprit de l'abolitioniste et tentèrent sa cupidité. Le négrophile de la veille devint le négrophohe du lendemain. Nous avons eu parfois de ces métamorphoses en politique. La mort de son oncle avait dessillé ses yeux, et il reconnut subitement tous les avan-
tages de l'esclavage au point de vue multiple de la morale, du droit, de la religion, de l'ordre social, de la famille, et surtout de la propriété. Bien résolu à faire valoir des droits qu'il croyait légitimes, il attaqua devant les tribunaux la validité du testament de son oncle, et réclama comme sa propriété les cinquante esclaves. Le tribunal, très-heureusement, rejeta celte prétention, déclara les noirs libres, et condamna l'ex-abolitioniste aux dépens du procès.
Mais il ne faut pas donner à ce fait isolé plus de valeur qu'il ne mérite. C'est une justice à rendre aux aboliiionistes en Amérique, qu'ils travaillent avec la plus louable ardeur à l'émancipation de la race noire.
11 y a dans tous les Etats-unis des sociétés d'abolitionistes qui favorisent la fuite des noirs jusqu'au Canada, où ils sont libres de droit en y arrivant. Il n'est sorte de sacrifices que ne s'imposent ces hommes honorables pour délivrer les malheureux esclaves. Mais, comme tous les philanthropes, ils sont spécialistes. Les abolitionistes ne sympathisent qu'aux seules souffrances des nègres ; le malheur des blancs les touche fort peu; leur cœur est teint en noir.
La sensibilité spéciale de certains négrophiles pour des souffrances spéciales nous remet en mémoire la conversation d'un philanthrope spécial avec un pauvre ouvrier sans travail qui venait réclamer du secours.
— iMille pardons de vous déranger si matin. Etes-vous monsieur X... le philanthrope? demanda le pauvre diable en ouvrant discrètement la porte du cabinet de l'homme bienfaisant.
— Moi-même, mon ami, répondit M. X... d'une voix arlificiellemenl douce et qui ne partait pas d'un cœur véritablement sensible. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Vous pouvez me sauver la vie, Monsieur; et, ce qui est plus précieux encore pour moi, vous pouvez sauver la vie de ma femme et de mes enfants qui manquent de pain.
—^Très-bien, mon ami, très-bien. Asseyez-vous donc. Nous allons envisager celte affaire dans un inslant. Je mets la dernière main à ma toilette, et je suis après cela entièrement à vous.
— J'attendrai, Monsieur.
— Quel temps fait-il donc aujourd'hui dehors? Beau temps, j'espère. Je dois me rendre avant midi assez loin d'ici pour présider un comité particulier pour les paralytiques sans fortune. Nous avons des sociétés de bienfaisance pour tous les genres de souffrance, excepté pour les paralytiques, qui nous avaient échappé jusqu'à présent.... Je voudrais qu'il fît beau temps pour faire le chemin à pied. La promenade a ce double avantage de donner de l'appétit et de faciliter la digestion.
— Pauvre femme ! pauvres enfants I se dit le malheuheureux ouvrier ; comme c'est long !
— Mais, à propos, mon ami, reprit le philanthrope, d'oij sortez-vous maintenant? De Toulon, je présume?
— Non, Monsieur ; je ne suis même jamais allé à Toulon.
— Vous sortez de Brest, alors?
— Pas davantage. J'ai été à Brest il y a quelques années, mais je n'y suis resté que peu de temps.
— Ah! VOUS êtes déjà allé à Brest ? c'est parfait. Ainsi, puisque celte fois vous ne venez ni de Toulon ni de Brest, c'est donc du bagne de Rocbefort que vous sortez?
— Du bagne, Monsieur! s'écria d'une voie émue et indignée le pauvre mais honnête ouvrier ; le malheur a pu m'atteindre, mais, Dieu merci, je n'ai jamais manqué à mes devoirs, et dans la misère qui m'accable, j'ai su conserver un nom respectable et respecté.
— Comment! vous n'êtes pas allé au bagne, répondit le philanthrope d'un air étonné, et paraissant contrarié.
— Non, sans doute, Monsieur, mille fois non.
— En ce cas, cher monsieur, vous me voyez au désespoir de vous avoir fait attendre inutilement, mais je me suis fait une règle de ne secourir que les forçats libérés. Si seulement vous aviez fait quelques années de prison... mais rien, dites-vous. Voyez ailleurs. Plus lard, si, entraîné fatalement, vous succombez et que les galères soient le châtiment infligé à'vos méfaits, venez me trouver alors, et je me ferai un véritable plaisir de vous aider à rentrer dans la société. Comme les médecins je guéris quelquefois le mal, mais je ne le préviens jamais ; ce n'est pas ma spécialité.
Les habitants du Sud n'ont pas manqué de tourner en ridicule la compassion exclusive des abolilionisles pour les souffrances des noirs. A^oici à ce sujet une fable assez piquante écrite par M. Camille, de la Nouvelle-Orléans:
l'enfant et son poulet.
Un enfant s'était pris d'amour pour un poulet ; C'était cependant le plus laid
Qu'on pût voir fort loin à la ronde; i
Mais il était tout noir, le seul de sa couleur.
Et nous savons de par le monde Dix mille affections sans un motif meilleur. JDn jour que notre enfant jouait à la fenêtre,
Il vit paraître Un serviteur, armé du mortel instrument
Fatal au peuple voletant.
(Chacun de vous ici devine Que je prétends parler du couteau de cuisine). « — Oh ! s'écria l'tnfant du ton du désespoir, Le méchant va tuer mon pauvre poulet noir I Comme il lui fera mal!... le méchant!... Pauvre bote...»
La mère, à ses pleurs inquiète, Lui dit : « — Non, mon doux ange, il n'y touchera pas ; Calme toi, mon amour; » puis, me parlant tout bas: « Sa sensibilité m'a souvent alarmée!.,.
Cependant, rassuré sur son oiseau chéri. Tranquille et souriant, il écouta le cri
De la volatile égorgée.
« — Ne peosez-vous donc pas , lui dis-je, mon enfant.
Que ce poulet-ci souffre autant?
— Oh ! ça m'est bien égal, répondit le doux ange. 11 faut bien qu'on en tue, il faut bien qu'on en mange ; Leurs vilains poulets blancs peuvent souffrir, vraiment. Mon poulet noir, c'est différent. »
Hélas ! combien l'on peut en voir Qui, tout en déplorant des maux imaginaires,
Peuvent ouïr sans s'émouvoir «
Les cris des réelles misères...
Eh ! ce n'est pas leur poulet noir !
Mais on n'excuse pas un mal en en dévoilant un autre.
Si lesètocs sont à plaindre, les noirs n'en sont pas plus heureux pour cela.
Un mot maintenant sur la traite des noirs.
Il résulte d'une déclaration du vice-marshal des Étals- Unis, chargé de la haute police maritime dans l'Etat de New- York, que, pendant les douze derniers mois, il a dû sortir du port de New-York au moins quinze navires destinés à la traite des nègres.
Les entrepreneurs de ces opérations y ont mis une telle sagacité, que la police américaine n'a pu obtenir que deux condamnations, celle du Falmouth et celle du Julia- Morgan, tous deux évidemment armés pour la traite.
Du reste, on se rend aisément compte des facilités que les armements destinés à la traite ont pour échapper à la vigilance des autorilés quand on sait l'énormité des profits que donnent ces opérations. Voici sur ce sujet quelques chiffres qui ne manquent pas d'intérêt :
Les navires le plus généralement employés pour la traite sont des goélettes d'un tonnage moyen ne coûtant pas au delà de 5 à 7,000 dollars (de 25 à 30,000 fr.), destinés à ne faire qu'un voyage et à être coulés ou jetés à la côte aussitôt après avoir déchargé leur cargaison de chair humaine.
Les spéculateurs dans cet article ont établi leur calcul de telle sorte qu'il suffit que, sur quatre navires employés à ce trafic, il y en ait un qui arrive à bon port pour réaliser un beau profil.
En effet, pris sur la côte d'Afrique, le nègre coûte de 10 à 40 dollars (de 50 à 200 fr.); rendu sur le marché américain, il se revend facilement de 300 à 800 dollars (de 1,500 à 4,000 fr.)
Ainsi, une cargaison de 500 nègres, coûtant, à raison de 30 dollars par lête, 15,000 dollars, donne au spéculateur un produit de 170 à 180,000 dollars, tous frais payés.
En voilà suffisamment sur les malheureux noirs. Passons à d'autres sujets.
Ce qui tout d'abord frappe les étrangers qui visitent la Nouvelle-Orléans, c'est, avec les habitudes toutes particulières des esclaves, la grande beauté des femmes créoles et l'esprit querelleur des hommes.
Les femmes créoles ont une beauté et une grâce toutes particulières. Avec une peau de lis, des yeux noirs hardiment dessinés ei voluptueusement ombragés de cils longs et épais, une chevelure abondante, des pieds à tenir dans la main, une taille élégante et souple, des dents de kingcharles, une bouche un peu grande, mais intelligente et sensuelle, la créole est surtout charmante par ses gestes gracieux et nonchalants, par son organe doux et lent. Un fluide sympathique se dégage de la créole comme le parfum des fleurs. Elles est plus femme que les autres femmes, dans son corps, dans tous ses gestes et dans son esprit. Naturellement bonne pour tous, elle a pour ses enfants, entre toutes les mères, l'intelligence de l'amour maternel. Il y a de l'art dans sa nature si amplement douée. Mais si elle peut tout deviner, elle ne veut rien apprendre. Sa paresse est au niveau de son intelligence. La créole mourrait de faim si d'autres ne prenaient soin de son existence. Elle ne connaît aucun des soucis de la vie matérielle, et croit que pour vivre il suffit de naître. La Providence, qui donne la pâture aux petits des oiseaux, ne saurait, dans son opinion, se montrer moins généreuse
envers une belle el bonne fille comme elle, qui vaut tous les oiseaux du monde.
L'unique souci de la créole est, avec le soin de ses enfants, la conservation de sa peau. Rigoureusement enfermée dans ses appartements, elle ne sort que le soir, quand la brise de mer viei.t rafraîchir la terre brûlée par le soleil. Dans la journée, quand elle ne donne pas ses soins à ses enfants, elle se soigne elle-même. Vous la trouvez le plus souvent le visage, les mains et les bras enduits de cold-cream. Sous cette couche grasse, la peau se tient flexible et Tair ne la pénètre pas.
Les moins coquettes se saupoudrent le visage, la poitrine el les bras avec de la poudre de riz. Elles répètent celte opération plusieurs fois par jour. On les prendrait pour des Pierrots dans l'exercice de leurs fondions. Une créole privée de poudre de riz serait la plus malheureuse des femmes. Rien n'est plus nécessaire aux femmes en général que le superflu ;pour les Américaines du Sud, la poudre de riz est un superflu de première nécessité.
Quand la créole doit sortir de chez elle, elle passe légèrement sur les parties de son corps saupoudrées une fine étoffe de batiste. Cette batiste enlève le plus gros de la poudre, mais il en reste assez dans les interstices de la peau pour prévenir la transpiration et donner au teint celte couleur mate particulière aux violonistes sans talent, aux- poêles inconnus et aux femmes passionnées.
Dans des corps de sultane, les créoles ont des cœurs de sœurs de charité. Tout le Sud, on le sait, est une contrée malsaine. On appelle la Nouvelle-Orléans le tombeau de l'Amérique. Au moment des grandes chaleurs, ce pays
è50 TROIS ANS AUX ETATS-tJNlâ.
est désolé par la fièvre jaune. Le dévouement des créoles à soulager les souffrances des malheureux malades est au niveau de tout éloge. Les femmes dites de couleur surtout méritent à cet égard la reconnaissance des amis de l'humanité. Tout est désintéressé chez ces natures dévouées, qui font le bien pour le seul bonheur de le faire. Les étrangers trouvent en elles les soins d'une mère et les consolations d'un ange. On ne veut pas mourir alors pour les pouvoir aimer.
Si les femmes savaient toute l'influence qu'elles ont sur les hommes, elles seraient trop orgueilleuses et ne prendraient pas tant de peine à déguiser leurs qualités. Trèsheureusement pour eux, elles s'amoindrissent souvent en voulant se rehausser. Elles ont horreur du vrai^ et mettent de la crinoline à leur esprit et à leur cœur aussi bien qu'à leurs ajustements ; ce qui nous sauve quelquefois.
Du reste, personne mieux qu'une créole ne s'entend à soigner un malade. Si les médecins, d'après un célèbre praticien, ne sont que d'intelligents garde-malades, les femmes du Sud sont toutes docteurs.
Il est vrai que le spectacle de ces malheureuses villes du Sud au moment de la tîèvre jaune attendrirait le cœur d'un usurier. 11 n'est pas rare de voir des familles entières de six à huit personnes s'éteindre en quelques jours. Il y a trois ans, on manquait d'hommes, à la Nouvelle Orléans et à Olfork, pour enterrer les morts. Les parents des "décèdes les faisaient inscrire, et on les venait chercher à tour de rôle. Les épisodes les plus épouvantables ont slg.nalé celte année malheureuse entre toutes. Les journaux ont été un moment suspendus faute du personnel néces-
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saire. On fuyait la ville comme on fuirait la mort même. Il ne restait que les pauvres et les cœurs courageux et dévoués. Des acles de lâcheté ont été commis. On a vu des prêtres de différentes religions, plus soucieux du salut de leur corps que du salut de leur âme, fermer leurs temples pour fuir la peste. Des fonctionnaires publics ont également abandonné leur poste. On cite des scènes déchirantes. Un homme est resté seul pour enterrer sa femme et ses deux enfanls que les fossoyeurs n'avaient pas le temps d'enterrer. Le fléau n'a disparu qu'avec les premières gelées. Il en est ainsi tous les ans : l'hiver seul chasse la fièvre jaune.
Il faut certainement beaucoup de courage de la part des étrangers pour aller se fixer dans certaines parties du sud des Etats-Unis. Ils y trouvent du reste une vie facile et agréable. Tous les genres d'industrie y fleurissent et les salaires sont très-satisfaisants. Les pièces d'argent circulent dans le Sud comme les pièces de cuivre dans le Nord.
Nous avons signalé comme un des traits caractéristiques des habitants du Sud leur esprit querelleur. Cet esprit est plus particulièrement l'esprit des Louisianais.
Les duels de la Louisiane sont célèbres. Ces messieurs se battent à la carabine dans des forêts où ils se chassent, comme faisaient les anciens Corses, ou bien munis de poignards et avec des pistolets à dix coups. Quand chaque adversaire a tiré ses dix coups, si aucun des combattants n'a été blessé, ils courent l'un sur l'autre et se poignardent. On ne se bat plus guère à coups de revolver dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Cela arrive pourtant plusieurs fois chaque année. En revanche on se brûle sans façon la
cervelle dans les bar-rooms^ remplis de vauriens toujours disposés à vous chercher dispute. Abusant de la loi sauvage qui, sous prétexte de défense personnelle, autorise tout individu à tuer l'homme qui le frappe ou essaye de le frapper, des coquins de la pire espèce provoquent les étrangers, qui souvent ignorent cette loi ; ils les excitent et les tuent à la première menace de leur part. Ils appellent cela écumer l'étranger.
Quelquefois pourtant ce sont les étrangers qui les écument.
Un Français nouvellement débarqué à la Nouvelle-Orléans entre dans un bar-room pour s'y rafraîchir :
— Garçon ! un verre de bière.
Le garçon sert le verre de bière demandé. Mais au moment où le Français va prendre le verre sur le comptoir, un inconnu, par un mouvement leste, s'en empare, et, sans dire un seul mot, boit la bière qui ne lui est pas destinée.
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, lui dit le Français très-surpris de cette liberté grande.
— Je ne vous connais pas non plus, lui dit l'inconnu.
— Mais alors, vous me cherchez dispute.
— Je serais désolé de laisser dans votre esprit le moindre doute à ce sujet, et puisqu'il faut tout vous dire, vous me déplaisez. Est-ce clair et limpide?
— Prenez garde. Monsieur, lui dit notre compatriote d'un ton calme et presque protecteur; je suis un homme qui vit de son" travail ; je n'aime à insulter personne, mais je ne supporte pas qu'on m'insulte. Pour cette fois, je vous pardonne... Garçon! un second verre de bière!
Le querelleur, qui n'avait répondu à ces paroles que par un ricanement plus insultant encore, attendit que le second verre de bière fût versé. Comme la première fois, il s'en empara, en but une gorgée et jeta le reste.
Notre compatriote, irrité au dernier point, fît mine de se précipiter sur lui.
— Arrêtez, lui dit en le retenant par son habit un individu témoin de la scène; arrêtez ou vous êtes perdu ; s'il ne vous assassine à l'instant même, il vous tuera en duel : c'est le plus grand duelliste de la Louisiane. A la carabine comme au pistolet, au poignard comme au sabre, à l'épée comme à la lance et à l'espadon, il a tué trente-quatre personnes, et il en a blessé plus de soixante.
— Ce que vous me dites apaise ma colère.
— C'est effrayant, n'est-ce pas?
— Au contraire, cela me rassure complètement.
Après ces paroles promplement échangées, notre compatriote s'approcha de son ennemi effronté, qui l'examinait d'un air narquois :
— Ecoutez, Monsieur, je suis dans un jour de bonne humeur que je ne voudrais pas troubler. Vous avez bu deux verres de bière, c'est assez ; à mon tour maintenant. J'espère que ma condescendance vous inspirera des regrets et une conduite plus digne.
— Garçon I un troisième verre de bière!
Le commis de taverne versa en tremblant le troisième verre de bière, qui devait infailliblement amener une catastrophe.
En effet, à peine la boisson fut-elle sur le comptoir,
que l'irascible spadassin, qui voulait un duel, prit le verre et en jeta le contenu.
Plus prompt que le tigre qui s'élance sur sa proie, le Français se jeta d'un bond sur son adversaire, et lui porta avec le poing et les pieds des coups épouvantables dans la poitrine et sur le visage. Le querelleur n'eut même pas le temps de se défendre; il chancela quelques instants et tomba évanoui, le visage horriblement maltraité. Quand il fut à terre , le Français cessa de le frapper, et tirant tranquillement de sa poche un carnet, l'ouvrit, prit une carte d'adresse à son nom et la colla sur la poitrine du vaincu, puis, s'adressant aux personnes présentes :
— S'il est quelqu'un qui se dise l'ami de cet homme, je le préviens que je suis tous les jours chez moi depuis huit heures jusqu'à onze heures du matin.
— Garçon ! un quatrième verre de bière !
Cette fois, personne ne vint lui disputer le rafraîchissement dont il avait doublement besoin après cet exploit. Il but, paya toute la consommation, et se retira laissant l'assemblée stupéfaite.
En relevant le blessé qui avait deux côtes brisées et un œil hors de son orbite, on lut sur la carte laissée par le Français : Lucien Petit {de Paris] y professeur de boxe, de chaussoriy d'escrime^ de canne et de bâton. Leçons en ville à des prix modérés.
Un mois et demi après cette scène, notpe compatriote entend frapper à sa porte. Sans attendre la permission d'entrer, un homme se précipite au dedans. Son visage porte l'empreinte de blessures récentes.
— Me reconnaissez-vous ? dil-il au maître d'armes d'une voix suffoquée par la colère.
— Parfailemenl, lui répondit notre compatriote. Qu'y a-t-il pour votre service?
— Je viens vous chercher pour vous tuer. Je reconnais que je vous ai insulté, et à ce titre je vous donne le choix des armes. Mais dépêchez- vous, j'ai le plus grand besoin devons voir mort. Je sais qui vous êtes, et ce sera pour moi un double plaisir de vous casser la tête ou de vous percer la poitrine. Mais dépêchons-nous, le temps s'écoule, et je trouve que vous vivez trop longtemps.
— Ecoutez, parlons peu et parlons bien; surtout, ne nous mettons pas en colère. Si vous m'en croyez, nous en resterons là de notre sotte discussion. Vous m'avez bu ma bière; je vous ai rossé, rien de mieux. Je ne tiens pas plus à vousôter la vie aujourd'hui que je ne tenais il y a un mois et demi à vous casser les côtes. Rien ne vous dégoûte d'une chose comme d'en faire son métier. Mais, sur mon honneur, si vous me faites me déranger pour aller sur le terrain, je vous jure que vous y resterez.
— Ah ! tu crois cela, vilain donneur de coups de poing î Eh bien ! c'est ce que nous allons voir. En attendant, lis celte liste de trente-quatre morts et de soixanle-dix-huil blessés. Tous gens estimables et que j'aime parce qu'ils m'ont compris, et dis-moi si un homme tel que moi, qui a su se tailler une pareille besogne, peut avoir peur d'un Petit !
— Ainsi, vous voulez absolument vous battre?
— Mauvais plaisant ! dit le spadassin.
Puis, reprenant, après un moment de silence :
— Vous savez, il n'est pas nécessaire de faire une grande toilette... Mettez vos habits les plus fanés... Je suis économe, moi.
— Trêve de railleries, et partons, dit le maître d'armes. Je choisis l'épée.
— Vos témoins? dit le créole.
— Mes témoins seront les vôtres. Partons.
— Partons.
Le créole tirait parfaitement l'épée, mais il n'avait pas en ce moment le sang-froid que réclament les armes. Après quelques passes, notre compatriote blessa légèrement son adversaire au bras A la vue de son sang, le créole devint furieux.
— Croyez-moi, dit le professeur d'escrime, vous êtes blessé, l'honneur est satisfait, restons-en là.
— A mort! dit le créole, à mort!
— Qu'il en soit donc ainsi, reprit le Français en lui traversant la poitrine d'un furieux coup d'épée.
— Canaille! lui dit le créole d'un œil hagard et en tombant mortellement blessé ; tu me le payeras !
Lucien Petit venait de mettre le comble à sa réputation en tuant , après l'avoir rossé , le bourreau des crânes.
Tous les duels sont loin d'être aussi dramatiques, et il en est même de fort comiques.
Un estimable négociant de la Nouvelle-Orléans eut un jour maille à partir avec un autre négociant non moins estimable. C'était après dîner; les esprits étaient échauffés par des libations abondantes; on résolut de se battre. Le duel fut fixé pour le lendemain.
Le lendemain, le provocateur avait réfléchi et regrettait de se battre pour une semblable niaiserie. Après avoir passé en revue différents moyens de concilier son honneur, qui lui disait de tirer l'épée, avec le sentiment de sa conservation, qui lui disait de n'en rien faire, il s'arrêta à un expédient qui donnait raison à tous deux.
Il alla trouver son adversaire et lui dit :
— Monsieur, un duel entre nous est devenu nécessaire...
— Il est indispensable.
— Je tiendrais essentiellement à ce qu'il eût lieu tout de suite...
— Et moi aussi,
— Mais un devoir impérieux que vous comprendrez m'oblige à ajourner notre rencontre. Je suis marié, Monsieur...
— Que voulez-vous, Monsieur, je le suis aussi.
— Je ne m'en plains pas, c'est inutile; mais ma femme, d'une santé délicate et dans une position dont l'intérêt évident va tous les jours croissant, me commande des ménagements. Je ne puis, dans une -position semblable, l'exposer à des émotions dont les suites pourraient être funestes. Verriez-vous un empêchement, Monsieur, à remettre notre rendez-vous à un moment assez rapproché du reste, où je pourrais me battre sans l'inconvénient que je vous signale?
— Certainement non. Monsieur. Comme père de famille, je ne puis qu'applaudir à la délicatesse de vos sentiments et à la prudence de votre esprit.
Le négociant s'inclina et se retira.
Quatre mois plus tard, ce mari prévoyant avait un fils qu'il embrassa pour ne le revoir plus peut-être. En envoyant une lettre de faire part de naissance, le négociant se mit à la disposition de son adversaire.
— Il n'y a qu'un inconvénient, lui dit celui-ci, il y a quatre mois j'étais libre, je ne le suis plus aujourd'hui Nos positions sont interverties, Monsieur, et, à mon tour, je ne puis me battre en ce moment, sans risquer auprès de ma femme ce que vous avez craint de risquer auprès de la vôtre.
— Comment! votre dame aussi serait...
— Oui, Monsieur, et c'est à mon tour à vous demander la faveur que je n'ai pas cru devoir vous refuser il y a quelque temps.
— El que par toutes sortes de motifs je suis heureux de vous accorder aujourd'hui, monsieur et cher ennemi.
Mais ce duel singulier, si bizarrement retardé, vint à la connaissance des femmes des deux adversaires. Ces dames, mues par un sentiment commun, et sachant le motif qui jusque-là avait empêché leurs maris de se battre, résolurent de prolonger indéfiniment la situation. Ces messieurs, menacés d'un accroissement de famille qui n'avait de bornes que leur réconciliation mutuelle, s'empressèrent de faire la paix.
On joue considérablement dans tous les Etats du Sud de l'Amérique. Partout, à terre, comme dans les steamboats qui courent le Mississipi, le jeu est la passion dominante des créoles et des étrangers, que le mauvais exemple entraîne.
TROIS ANS AUX ÉTATS-UNIS. o59
Pour donner une idée de celte malheureuse passion, nous citerons les deux faits suivants :
Un jour, un riche planteur, parti de la Nouvelle-Orléans sur un bateau à vapeur, perdit en route trente mille piastres qu'il avait avec lui. Excité au dernier point par la perte de cet argent, il voulut jouer encore pour se rattraper, et perdit successivement sa montre et tous ses bijoux. Ce planteur avait son domestique, un excellent noir qu'il aimait beaucoup et qui avait toute sa confiance.
— John, lui dit-il, va dans ma cabine, fouille mes malles, cherche partout, et trouve-moi de quoi jouer encore.
John obéit, fit l'inventaire de tout ce que possédait son maître, mais ne trouva rien qdi pût servir d'enjeu.
— J'ai cherché; monsieur n'a plus aucune valeur avec lui.
Le planteur le regarda d'un air étrange.
— Tu te trompes... approche... monte sur la table de jeu... Monsieur, dit-il à son partner, je vous joue mon domestique.
— Tout entier, lui répondit l'heureux joueur, ou en deux fois?
— Tout entier, en une seule partie, contre mille piastres; il en vaut deux mille comme un schelling ; c'est le plus excellent homme que je connaisse.
— Comment! monsieur veut me risquer comme cela? dit le nègre d'un air moitié suppliant et moitié effrayé.
— Tais toi, tais-toi. Est-ce convenu, dit-il en s'adressanl à son partner?
— C'est convenu.
— Jouez.
Après quelques coups heureux, la veine tourna de nouveau contre le planteur, et le nègre posé une dernière fois comme enjeu, finit par être gagné par son nouveau maître, qui l'emmena chez lui.
Un négociant de la Caroline du Sud fit plus encore: il joua sa femme et la perdit. Après ce coup malheureux, il remit à son très-fortuné partner le billet suivant :
« A Madame***.
y> Chère amie,
» Egaré par la passion du jeu, j'ai tout risqué et j'ai tout » perdu, tout, jusqu'à vous-même. *
» Par celte présente obligation, je m'engage à divorcer, » et à quitter les Etats-Unis en renonçant à mes droits » matrimoniaux en faveur du porteur de ce présent mandat, » qui est un jeune et galant gentleman. De plus, il » vous connaît et vous aime.
» Vous ferez, j'espère, honneur à ma signature, jus- » qu'ici respectée, et n'ajouterez pas à mes malheurs le » désespoir de voir mes engagements protestés. Je pars » dans celte confiance. Adieu, vous ne me verrez plus. » Vivez heureuse. »
La femme du trop intègre négociant s'indigna d'abord , comme c'était son devoir, puis, après quelques jours de réflexion, elle crut devoir se conformer aux dernières volontés de son ex-mari. Quel héroïsme d'abnégation! il est vrai que le délenteur du billet à ordre était un jeune et
galant gentleman. N'importe! il est beau de se dévouer ainsi pour son mari.
Celte histoire est parfaitement authentique et très-connue en Amérique. Nous pourrions, si nous ne nous étions imposé la discrétion, citer ici le nom des deux joueurs. Ajoutons que le charmant enjeu de cette excentrique partie n'avait pas vingt ans et qu'elle était remplie d'agréments.
Mais c'en est assez, comme disait M. Birmann après avoir prêché pendant quatre heures de suite.
Il est temps que nous terminions cette série d'observations.
Nous aurions pourtant encore bien des sujets à traiter que nous n'avons fait qu'effleurer en passant. Mais il faut savoir ne pas tout dire. La coquetterie de l'écrivain, comme celle de la femme, est de laisser deviner.
Reste à savoir, en ce qui nous concerne, si nous n'aurions pas dû nous taire plus tôt.