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LES VOLEURS ET LES CRIMINELS EN AMERIQUE

L'élude que nous avons entreprise sur les usages et les mœurs des habitants de l'Amérique serait incomplète si nous ne consacrions un chapitre spécial au monde des voleurs et des criminels. Ces messieurs, il faut le reconnaître, ont leur utilité en Amérique comme partout ailleurs, et nous leur devons même quelque reconnaissance.

Et d'abord, les honnêtes gens leur doivent ce qu'ils ont de plus cher, leur réputation. Sans les fripons, en effet, à quoi se réduirait l'honorabilité des gens probes.^ Cette honorabilité aurait-elle seulement jamais pu être constatée, si on n'avait aussi constaté les défauts contraires à l'honneur? La verlUy c'est évident, n'existe et n'est vertu que parce que le vice contraste avec elle.

Supprimez les coquins, et vous porterez un coup mortel au plus grand nombre des institutions sociales dans tous les pays civilisés. ^

Sans le précieux concours des vauriens de toutes sortes, que deviendraient les légistes, les moralistes, les philosophes, les ministres de toutes les religions, les huissiers, les avocats, les commissaires, les gendarmes, la police en* tière, les geôliers, les douaniers, les gardes champêtres, etc., etc. ? Ce serait, en vérité, le bouleversement de la société entière, tel que ne l'ont jamais rêvé les progressistes les plus avancés.

Que deviendraient pareillement, sans- eux, la littérature, le théâtre, la peinture, la sculpture, le drame musical, qui ne vivent que de contrastes? Que deviendrait J'histoire, surtout, si on n'y racontait tous les crimes imaginables pour la rendre intéressante ?

Mais c'en est assez pour prouver l'heureuse influence des voleurs et des brigands au point de vue de la société, de la morale et des beaux-arts.

L'Amérique semble avoir compris, comme tout le reste du monde, l'utilité des robbers et autres pick-pockets. On serait même tenté de croire qu'elle les encourage parfois, tant la justice est douce à leur égard et tant la police se montre discrète à leur endroit.

Pour sauvegarder autant que possible la liberté des citoyens, si respectée aux Etats-Unis, et prévenir les abus de la prison préventive, les lois admettent des cautions en argent fournies par les accusés comme garantie de leur comparution devant les tribunaux. L'esprit de cette mesure est assurément très-libéral, mais, dans certains cas, il n'est pas sans inconvénients.

En effet, il devient souvent facile à un voleur ou à un malfaiteur quelconque dont on-'a accepté le cautionnement de se soustraire par la fuite au châtiment de la justice. Dans ce cas, le cautionnement perdant son véritable caractère, devient par le fait l'impunité du délit estimée par la justice et achetée par le coupable.

Il est vrai que le cautionnement n'est jamais accepté pour le crime d'assassinat ; mais ce cas excepté, le cautionnement est toujours recevable.

D'un autre côté, le barreau américain manque parfois

de IS dignité qu'on sérail en droit d'attendre toujours des représentants de la justice.

Nous n'en voulons citer qu'un exemple.

Dernièrement une question délicate se trouve soulevée dans un tribunal à New-York, à propos d'un procès difficile. Après les plaidoiries de l'avocat d'une des parties adverses, et les répliques du juge, l'avocat à bout d'arguments, ne trouve rien de mieux pour en finir que d'offrir îiu juge de parier avec lui qu'il se trompe sur la question en litige. La somme du pari était assez ronde et pouvait tenter l'interprète de la loi. Il réfléchit un instant et accepte le pari séance tenante. L'avocat se nomme M. Betts, et le juge était M. O'Conner.

Il y aurait une série de physiologies fort intéressantes à faire de toutes les espècesde fripons américains. Ces fripons ont leur physionomie particulière, leurs trucs, leur faire, qui évidemment appartiennent à une école différente de l'école européenne. On'ne vole pas partout delà même façon. Nous avons nos voleurs, les Américains ont les leurs.

Les Américains ont les rowdies, — les shoi^t, — les boySy — les gamblers, — les buglers, — Ins swindlers, — les loaferSy — les bldcklegs, — les runners, — les peter-funksy etc.

J'en passe et des plus coquins.

Nous n'entreprendrons pas de décrire les prouesses de tous ces messieurs, mais il nous serait impossible de ne pas rendre ici un juste hommage au talent des runners et des peter-funks. Ces deux catégories peuvent à juste droit passer pour classiques. Nous leur devons le vol dit à l'aiicricaine, un peu passé de mode aujourd'hui, mais

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qui a eu un moment, ne l'oublions pas, les honneurs de la vogue.

Il y a deux espèces de runners. Les premiers ont pour spécialité l'exploitation des émigranls, qui la plupart débarquent ne connaissant personne et ne parlant pas la langue du pays. Avant même son débarquement, l'éraigrant est souvent assiégé par des bandes de riinnerSy dont le quartier général s'étend à New-York, depuis Greenwich Street, jusqu'à l'entrée de la rivière de l'Est. Les runners, avec une habileté digne d'un meilleur emploi, se divisent les voles auprès des émigrants. Quand ceux-ci mettent pied à terre, ils risquent de tomber dans des pièges de tous genres, et sont poursuivis d'obsessions, de mensonges, d'escroqueries de toute nature, de faux billets de banque, de faux tickets (cartes d'administration) pour les chemins de fers et les sleamboats.

Les runners de la seconde catégorie exploitent particulièrement les maisons incendiées, lis suivent les pompes, et, quand ils le peuvent, les traînent avec les pompiers jusque sur le lieu du désastre. On appelle communément cette espèce de voleurs runners ofthe fire eîigines (coureurs de pompes à incendie.)

Dans chaque ivard de la cité, c'est-à-dire dans chaque arrondissement, les runners ofthe ^re englues se tiennent pour ainsi dire embrigadés, l'oreille tendue, le jarret ferme, épiant les incendies comme une proie. Sous prétexte d'éteindre les maisons incendiées, il s'y introduisent et y pillent ce qu'ils peuvent y trouver de précieux.

Quand les incendies ne donnent pas naturellement assez, ces excellents runners y suppléent en meltant

eiiy-mêmes le feu aux maisons. La loi punit de mort les incendiaires en Amérique, mais il est presque impossible de les atteindre, il faut, suivant le texte de la loi, pour qu'un incendiaire soit convaincu de son crime, qu'il ait été vu par un certain nombre de témoins, mettant le feu une torche à la main.

Les peter-funkSy qu'on désigne aussi sous le nom de mockanctionneers (faux encanteursj, exploitent la crédulité des passants par l'appât de marchandises au rabais. Ils vendent des monlresde cuivre pour des montres d'or, et affichent toutes sortes de marchandises mensongères. Les Américains, qui sont à la fois très-rusés et très-naïfs, se laissent séduire comme les étrangers et entrent chez les faux encanteurs. Là ils sont doublement volés et par le marchand et par d'adroits filous qui dévalisent leurs poches. Si les victimes veulent réclamer, les peter-fanks font semblant d'être insultés parles plaignants, et ils les assomment sous prétexte à'assaiiU and ballery du fait des volés.

Le bon ordre qui règne en Amérique n'est certes pas le résultat de l'observance rigoureuse des lois. Il serait plus exact de l'allrihuer au contraire à la tolérance qui se manifeste partout. Ainsi, par exemple, la législation défend les maisons de jeu, et les gambling houses sont ouvertes à tout venant. Tant que cela ne fait pas scandale, la police ferme les yeux.

Les loteries non plus ne sont [)as autorisées, mais on en fait sous le nom assez ail roi l de gift entreprise.

Enfin la législature d'Albany, posionnée pourl'eaucKairo, a dernièrement, à l'exemple de plusieurs autres Etats de l'Union, défendu la vente en détail des vins et des liqueurs;

mais cette loi, contraire au vœu de ]a population, n'a pas été mise cinq minutes en vigueur.

Nous avons dit, dans l'un des chapitres précédents, que l'allorney ou ministère public ne poursuivait jamais d'office les abus de confiance. Profitant de cette disposition de la loi, certaines banques aux Etats-Unis ont usé, pour augmenter leur bénéfice, d'un moyen très-adroit, mais fort coupable, qui n'a été dévoilé que tout dernièrement.

Les banques, dont les chartes sont délivrées pour un capital déterminé qui repose quelquefois sur la valeur très-exagérée, quand elle n'est pas complètement illusoire, de certains immeubles, après avoir escompté pour des sommes équivalentes à deux et trois fois le capital qu'elles représentent, se montrent tout à coup gênées dans leurs opérations et se laissent décréditer. Puis un beau jour elles refusent leur propre papier sans motiver ce refus.

L'alarme est aussitôt donnée par les télégraphes électriques sur toutes les places importantes de commerce, où les banques en question passent pour brokees (cassées). Des agents secrets achètent à trente, quarante, cinquante pour cent, quelquefois moins, les billets de ces banques de leurs détenteurs, heureux en pareil cas de ne pas tout perdre. Quand l'opération des agents est terminée, les banques qui passaient pour brokees se montrent très-étonnées, et font savoir par la voie des journaux que l'état de leurs finances n'a jamais été plus prospère, qu'il n'y a eu de leur part qu'une simple suspension d'afîaires motivée par une raison quelconque. Elles réalisent ainsi, en quelques

heures, des bénéfices considérables, sans que personne ait le droit de se plaindre. En effet, elles ne s'étaient point déclarées officiellement en faillite, et c'est tant pis pour les peureux trop pressés de convertir avec perte des valeurs excellentes.

Voici un autre cas d'abus de confiance non réprimé par les lois américaines, et qui eût certainement été puni de plusieurs années de prison en Europe.

Un négociant de New-York, jouissant d'une réputation parfaitement honorable, se présente un jour chez le propriétaire d'un grand nombre d'actions de chemins de fer dont il voulait se défaire. Le négociant offre de les acheter, et le marché se conclut. Aussitôt l'acheteur des actions signe un check sur une banque où il avait de l'argent déposé, et le remet en payement contre livraison des coupons d'actions. Sans méfiance aucune, connaissant l'honorabilité intacte jusqu'alors du négociant, le propriétaire livre les coupons, accepte le check, et donne un reçu pour la valeur totale.

Muni de ce reçu, le négociant se dirige sans perdre un instant jusqu'à la banque où il avait réellement de l'argent déposé, et le retire aussitôt.

Une heure plus tard arrive le délenteur du check pour se faire payer; mais on lui dit que le signataire du billet venait de retirer l'argent qu'il avait à la banque, et qu'en conséquence on ne pouvait accepter ni payer ce check, La friponnerie est aussitôt découverte, et plainte est portée en escroquerie. Saisi de l'affaire le tribunal rejette le cas d'escroquerie, attendu que l'inculpé, quand il oftVitle check accepté, avait véritablement en banque l'argent né-

cessaire au payement inlégral de ce check, et le déclare innocent.

Veut-on un dernier exemple de la ruse des Américains, et de l'habileté avec laquelle lie savent mettre le bon droit de leur côté?

Un marchand, sur le point de faire faillite, va trouver son principal créancier et lui fait part de sa position désespérée.

Le créancier, un des plus riches négocianis de New- York, était nonchalamment assis à son bureau, un canif à la main, avec lequel il se grattait les ongles, tout en pensant à ses affaires de la journée. H laissa parler son débiteur sans changer de position et sans l'interrompre un instant.

— Avez-vous déjà parlé du mauvais état de vos affaires à quelqu'un ? lui dit-il d'un ton tranquille, et sans paraître nullement contrarié de la fâcheuse nouvelle que venait de lui apprendre son débiteur,

— Non ; il m'a semblé plus convenable de vous en faire pari, à vous d'abord, qui êtes mon plus fort créancier.

— Très-bien, répliqua le créancier du môme ton do voix indifférent. Et que comptez-vous faire maintenant?

— Ma position est désespérée; je ne puis lenir plus longtemps, et si mes créanciers ne m'accordent du temps, je me verrai forcé de déposer mon bilan.

— Ce serait fâcheux pour vous.

— Ce serait le désespoir, et je ne m'en consolerais jamais !

— Oh! l'on se console de tout, et surtout d'avoir fait faillite... Mais, dites-moi, combien pensez-^vous pouvoir

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offrir à vos créanciers si vos affaires ne s'arrangent pas ?

— Dix pour cent, tout au plus.

— Combien me devez-vous?

— Dix mille dollars.

— Ce serait donc mille dollars seulement que j'aurais à toucher pour ma part?

— Mille dollars, pas davantage.

— Et encore, cela ne serait peul-èlre pas bien sur. Si vous voulez, nous nous associerons.

— Comment diles-vous? reprit le pauvre petit marchand, craignant de n'avoir pas bien entendu , tellement l'offre du grand capitaliste lui paraissait heureuse. >

— Je dis, répéta le riche négociant qui continuait de se

gratter les ongles machinalement, je dis que, si vous le voulez, nous nous associerons.

Ivre de joie, le petit marchïind accepta d'enthousiasme la proposition d'un homme dont le nom seul équivalait à de l'argent comptant, et dès le lendemain l'acte d'association était passé entre eux.

Lesurlendemain, quand le petit marchand entra comme d'habitude dans sa boutique, il y trouva, à sa grande surprise, son très-honorable associé installé dans un fauteuil, les jambes allongées et croisées l'une sur l'autre, et en train, comme l'avant-veille, de se gratter les ongles avec son canif.

Le petit marchand se montra on ne peut plus flatté de la visite de son impatient associé, lui donna une poignée de main à lui briser les articulations, lui sourit agréablement

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et parut attendre debout les ordres qu'il voudrait bien lui donner.

Il attendit ainsi quelques instants, penda.it lesquels le capitaliste, continuant de se gratter les ongles avec son canif, sembla même avoir oublié la présence de son associé.

Un peu contrarié, celui-ci s'apprêtait à renouveler sa question, quand celui-là, devinant ses intentions, se leva brusquemeni, posa son canif sur le comptoir, et lui demanda d'un ton poli, mais bref, ce qu'il y avait pour son service.

— Mais, répondit le petit marchand extrêmement intrigué du ton singulier de son associé, je me ren !s comme d'habitude à mon magasin, qui est maintenant le nôtre, et comme je vous y vois, je suppose que vous avez à me consulter sur quelque affaire ; n'êtes-vous pas mon associé?

— Je l'étais hier, mon cher monsieur, mais je ne le suis plus aujourd'hui. J'ai vendu notre magasin.

— Comment! El sans me consulter?

— Sans doute. En vertu de l'acte d'association par nous signé, j'avais, vous le savez, le droit de vendre et d'acheter sans votre participation, et j'ai vendu le magasin tout entier pour la somme juste de dix mille dollars que vous me deviez, et dont voici quittance. Vous ne me devez plus rien à cette heure, et quant à vos créanciers, ils s'arrangeionl avec vous comme ils pourront.

— Mais c'est une indignité, cela !

— C'est de l'adresse, mon cher monsieur, de l'adresse, et voilà tout.

— Nous plaiderons, Monsieur.

— Vous perdrez votre procès, et, de plus, vous passerez pour un maladroit en affaires, ce qui assurément dans le commerce est la pire de toutes les réputations.

L'Amérique est le pays des anomalies par excellence.

Ainsi les Américains ne sont assurément pas méchants PU général, et pourlant il se commet en Amérique les crimes les plus inconcevables et les plus atroces, de sang-froid, sans haine, sans intérêt, uniquement pour l'horrible besoin de commettre des crimes et de faire du mal.

il y a aux Etats-Unis des hommes sans nom, qui se feraient un véritable scrupule de voler un centime à qui que ce fût, et qui, pour ri?'e, attaquent la nuit des hommes qu'ils ne connaissent pas, leur coupent les oreilles, leur crèvent les yeux et leur percent le cœur. Ce sont des assassins am a leurs.

Une fois , ces messieurs arrêtèrent un mulâtre à Brooklin.

— Où allez-vous ainsi, vilain nègre? lui dirent-ils.

— Je ne suis pas un nègre, mais un respectable ministre de couleur qui se rend paisiblement chez lui, auprès de sa femme et de ses enfants.

— Eh bien ! s'il en est ainsi, ta femme et tes enfants auront de la peine à te reconnaître, car tu y arriveras sans nez.

El ils lui coupèrent le nez.

Une autre fois, presque sous mes fenêtres, dans Prince Street, à New- York, un médecin qui se rendait la nuit auprès d'un malade en danger de mort, fut arrêté par

quelques-uns de ces ïéroces farceurs. Il pleuvait à torrent, et, sans égard pour le dévouement de ce médecin, dont la vie en ce moment était doublement précieuse, ils le terrassèrent à coups de poing, le saignèrent au bras pour se moquer de ses fonctions de médecin, et finirent par lui couper la jugulaire.

La police, qui arrive trop souvent quand on n'a plus besoin d'elle, recueillit ce malbeureux baigné dans son sang, mais muni de sa montre et de tout son argent, que les assassins avaient respecté, ne faisant de l'assassinat qu'un plaisir entièrement désintéressé.

A côté de ces crimes inconcevables, les assassinats qui ont un but de vengeance ou d'intérêt sont comparativement très-rares. Cela tient, on ne saurait en douter, à la grande liberté de mœurs et à la facilité du travail qui, en Amérique, ne permet guère la fermentation des passions violentes. Jl est incomparablement plus facile à l'Américain de vivre avec quelque industrie que ce soit, plus facile de se marier et d'élever ses enfants que cela ne l'est aux populations des anciens pays civilisés. Les distinctions sociales ne viennent pas non plus, comme en Europe, blesser son amour-propre, humilier sa raison, révolter souvent sa justice en égarant son cœur.

En revanche, l'abrutissement né de la dissolution et de l'ivresse compte un grand nombre de victimes. Chez certaines natures, la précocité du crime est invraisemblable, et il n'est pour ainsi dire pas de jour, dans aucune des grandes villes de l'Union, qu'on n'arrête pour vol, batterie ou ivresse, quelques garçons de douze à quinze ans.

DuraiU mon séjour aux Elats-Uiiis, un enfant de six ans nommé John Caffrey a été tué dans une école de garçons de Wards' îsland par deux autres enfants âgés l'unet l'autre d'environ sept ans. Un témoin, un autre jeune enfant, a raconté qu'il avait vu les deux petits meurtriers s'approcher du lit de Caffrey, couché comme eux dans le dortoir de la pension. L'un d'eux, le petit Crumley, prit un bâton et en frappa plusieurs fois Caffrey sur la tête pour l'étourdir, et ensuite sur les jambes ; après quoi ils le tirèrent du lit et le poussèrent hors du dortoir. Le pauvre enfant, horriblement battu, ayant perdu connaissance, resta étendu parterre dans le corridor jusqu'au lendemain matin.

Alors seulement des femmes de la maison le trouvèrent la tête fendue et ayant cessé de vivre.

Le jury d'enquête, après avoir entendu le rapport du médecin de Wards' Island, prononça le verdict suivant : (( Le défunt John Caffrey est mort de convulsions : ces » convulsions ont été amenées par le traitement cruel que » les deux garçons nommés James Crumley et Charles » Collons ont fait souffrir à Caft'rey. »

Je connaissais à Nevv'-York un policeman (sergent de ville) à qui j'avais eu occasion d'être utile. Un jour, ce policeman vint me trouver.

— Ai niez- vous à voir pendre ? me dit-il.

— Comment pendre ! pendre quoi ?

— Pendre des hommes, parbleu 1

— J'avoue, cher monsieur, que je n'ai t)as pour ce genre de spectacle un goût bien vif ; je trouve que, comme la tragédie, la pendaison manque de gaieté.

— C'est fâcheux, me dit le policeman d'un air convaincu ; c'est même Irès-fàcheux.

— Et pourquoi donc est-il si fâcheux que je n'aime pas à voir pendre ?

— Oh ! parce que les exécutions sont rares à New- York, et que demain, par extraordinaire, on pend deux hommes à la fois dans la prison des Tomhes, où j'aurais pu vous introduire par faveur ; mais puisque vous n'aimez pas à voir pendre, c'est différent ; je croyais vous faire plaisir. N'en parlons plus.

— Eh bien ! ne fût-ce que pour répondre à votre gracieuse invitation, je ferai un effort sur moi-même el je vous accompagnerai.

— Très-bien. Vous savez sans doute le nom des condamnés?

— Non ; qui sont-ils?

— Un catholique et un protestant : Saûl et Howlett, convaincus d'avoir assassiné le garde de navire Baxter.

Je pris rendez-vous avec mon complaisant policeman, el nous allâmes le lendemain, à l'heure de l'exécution, à la prison des Tombes.

De forts détachements de police s'efforçaient à grand'peine d'en garder les portes. Toutes les croisées et tous les toits des maisons environnantes étaient envahis par une foule avide de fortes émotions. De là, en effet, on pouvait tant bien que mal apercevoir ce qui se passait dans l'intérieur de la prison. On cite un homme qui, ayant vainement essayé de prendre place à une croisée d'où on pouvait voir l'exécution, commit ostensiblement un vol pour se faire incarcérer, et pouvoir ainsi être témoin de

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l'horrible spectacle qui se préparait. On estimait à douze ou quinze mille personnes la foule des curieux qui encombraient les Tombes.

Dans l'intérieur de la prison, trois cents personnes environ avaient été admises comme moi ^arfaceur.

A midi précis, les deux condamnés sortirent de leur cellule, assistés, l'un de deux prêtres catholiques, l'autre d'un ministre protestant.

Tous deux étaient pâles et abattus, mais assez calmes pourtant. Saûl, ayant aperçu un de ses amis juché sur un toit, s'efforça de lui sourire en lui criant : « Mauvaise affaire! » On leur ajusta la corde autour du cou, et, après que les dernières cérémonies de la religion et que les dernières formalités de la justice eurent été accomplies, on coiffa ces malheureux d'un bonnet noir, dont on leur couvrit le visage. Un instant après, les deux hommes se trouvèrent suspendus en se balançant légèrement. Howlett, dont la colonne vertébrale avait été brisée par la secousse, ne fit aucun mouvement. Il n'en fut pas de même de Saûl, qui s'agita deux ou trois minutes dans d'horribles convulsions.

Une demi-heure après, les cadavres furent descendus, et le jury du shérif s'assembla, comme il est d'usage, pour constater la mort.

— Eh bien ! me dit mon ami le policeman en me donnant une tape sur le dos, cela vous a-t-il fait plaisir?

— Pàs trop.

— Pourquoi donc ? est-ce que vous ne vous êtes pas trouvé bien placé?

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— Trop bien, au coniraire; mais décidémenl je n'aime pas la pendaison.

— Ça secomprend ; vous êtes Français, et, comme tel, habitué à la guillotine, que vous préférez naturellement à la corde : quand on est habitué à une chose, c'est le diable pour s'en déshabituer. Mais il ne faut pas être exclusif, ul quand vous aurez vu pendre plusieurs fois encore, vous rendrez justice, je l'espère, à la pendaison, qui, à côté de la guillotine, a bien aussi son mérite.

J'essayai de sourire aux lugubres encouragements de mon ami le policeman, et je me hâtai d'aller respirer le grand air, dont j'avais le plus grand besoin.

Puisque nous sommes dans les sombres histoires, racontons encore d'après les journaux américains, l'exécution d'un homme jugé, condamné et exécuté, en vertu de la loi de Lynch, c'est-à-dire par le peuple tout entier. Pour peu que cela continue, ils n'y aura plus be-oin de cours de justice en Am.érique : l'ubiquisle juge L} nch se chargera de leur besogne.

L'exemple donné par San-Francisco a trouvé des imitateurs dans plusieurs Etats de l'Union, notamment dans le Missouri, où le peuple se fait juge et bourreau.

Un jour une vingtaine d'enfants qui fréquentaient une école de village, dans le Missouri, se trouvèrent empoisonnés ainsi que leur maître.

On fit des recherches, et l'on découvrit que l'on avait introduit du poison dans une fontaine qui fournissait de l'eau à l'école.

Un nommé James Ray, dont la réputation était des

plus mauvaises, fut accusé de ce crime par la voix publique.

Il avait eu pour mo])iîe, disait-on, de se venger de plusieurs des parents de ces pauvres enfants, qui, dans un procès civil, avaient déclaré qu'ils n'ajouteraient foi à aucune déposition que pourrait faire ce Ray, fût-ce même sous le sceau du serment. On ajoutait que, quelques jours avant l'empoisonnement des eaux de la fontaine, il avait retiré ses enfants de l'école, prétendant avoir hesoin de leurs services.

Ray fut arrêté, et l'on procéda sur-le-champ à son jugement d'après le code de Lynch.

Un messager à cheval parcourut à grande vitesse les villages environnant, annonçant que James Ray serait pendu le même jour devant l'école.

Vers onze heures, il se forma un rassemblement de fermiers accompagnés de leurs fils, en tout une centaine environ. On apercevait, à travers une fenêtre de l'école, deux prédicateurs baptistes, priant et chantant, en compagnie d'un homme de haute taille, aux formes athlétiques, dont les bras étaient liés : c'était l'accusé.

Au bout de quelques minutes, la foule s'éloigna et se réunit autour d'un homme placé sur une hauteur, et qui évidemment se préparait à parler à l'assemblée.

.On reconnut en lui un certain Thomas Gréer, qui avait prêché plus d'une fois dans une église de baptistes.

On pouvait supposer qu'il allait se servir de l'in-

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fluence que lui donnait le caractère sacré dont il était revêtu pour apaiser les passions de la foule et pour l'exhorter au respect des lois. Il n'y songeait guère le digne homme.

— MessienraelcovictioneSy s'écria-t-il, que tous ceux qu'a atteints dans leurs familles le crime commis se détachent de l'assemblée et se groupent autour de moi. Je marquerai d'une croix noire le nom de ceux qui n'obéiront pas. Quant aux autres spectateurs, qu'ils s'éloignent, je neveux pas de leur concours.

Quinze individus obéirent à cette sommation. Il continua ainsi :

— Hommes, convient-il de rendre la liberté à ce misérable? Que ceux qui son| de cet avis lèvent la main.

Pas une main ne se leva.

— Alors, Messieurs, repril-il, que ceux qui sont d'avis de le pendre disent oui.

— Oui, oui, oui ! crièrent successivement chacun de ces quinze nouveaux francs-juges, juges et partie à la fois.

Gréer annonça à la foule, qui se composait alors de 250 personnes, que le condamné serait pendu dans une heure.

Tous les regards se tournèrent vers ce malheureux, afin de voir quel effet produisait sur lui cet arrêt de mort. Mais il s'y attendait sans doute, car son calme ne se démentit pas. *

Il employa celte heure à conférer avec un ministre de l'Evangile et à se préparer à la mort. Pendant ce temps, il ne regarda pas plus de deux fois à l'horloge.

Lorsqu'on lui eut annoncé que le moment était venu, il s'approcha de son cheval d'un pas ferme, le monta, et se dirigea, escorté de ses quinze juges, vers la potence, ou plutôt vers un vieux chêne, à une branche duquel on avait fixé une corde. La distance était d'environ 700 mètres, il descendit de cheval et monta sur un banc élevé, placé sous la corde fatale ; puis il demanda qu'on fît la lecture de sa confession.

Gréer obtempéra à ce désir ; mais cette confession n'était qu'une déclaration difîuse de son innocence, accompagnée d'une espèce d'autobiographie.

Quand la lecture fut terminée, il demanda combien de temps on lui donnait pour prononcer un discours.

— Trente minutes, lui répondil-on.

C'était un homm.e tout à fait illettré; mais il s'exprima avec fermeté, et sans qu'on pût surprendre le moindre tremblement dans sa voix. Voici ses paroles :

— Messieurs et honorables citoyens du comté de Morgan, je suis au moment de mourir innocent; mais je mourrai en brave. 'Je ne verserai pas. une larme devant vous. Je suis innocent : le Tout-Puissant le sait. Je laisse une excellente femme et quatre jeunes filles. Il faut que je les quitte, ces pauvres chéries ; mais je n'ai pas de honte de mourir. J'espère que mes concitoyens prendront soin de ma famille.

Il continua ainsi quelque temps, jusqu'à ce* qu'on l'avertit que les trente minutes élaient écoulées. Il en demanda dix autres, qu'on lui accorda également. Il en profita pour faire le tour du cercle, serrant la main aux uns, embrassant les autres, et pardonnant à tous. Puis il

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remonla sur le banc et ajusta lui-même la corde autour de son cou, en demandant qu'on allongeât un peu cette corde.

— J'ai vu de ces sortes de choses, dit-il ; et si vous ne me donnez pas plus de corde, je resterai pendu cinq minutes avant de mourir.

On lui répondit que la corde était assez longue.

— Messieurs, reprit-il, encore quelques secondes et je ne serai plus. Je suis innocent ; prenez soin de ma famille !...

En disant ces mots il se précipita dans l'espace; mais au bout d'une demi-minute, on s'aperçut que sa prévision allait se vérifier et qu'il souffrait longtemps. On le releva, on allongea la corde, on ajusta mieux le nœud coulant ; puis, comme disent les Anglais, on le lança dans l'éternité. 11 mourut presque aussitôt.

Cette scène avait été horrible. Ajoutons toutefois que le crime de Ray n'est l'objet d'un doute pour personne. Son courage et son sang-froid étaient dignes d'une meilleure cause.

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