TROISIÈME ANNÉE EN ASIE
Elle a commencé dans la nuit du 27 au 28 octobre par une deuxième édition, heureusement fort abrégée, du typhon de juin. Il n'y a eu que des feuilles d'arbres arrachées dans notre jardin, et sur les constructions voisines, quelques tôles déchirées dont le bruit rappelait de fâcheux souvenirs. La température a beaucouj) fraîchi, jusqu'à 17°8 : une douzaine de moins qu'il y a deux semaines.
Di/nanc/ic 7*"^ /loçe/nh/e.
Bonne fête de la Réforniation. (3n sentait une atmosphère de joie régner à l'Eglise ce matin. Les chœurs de soldats et de clames n'ont pas trop mal marché et l'entrain ne manquait pas. Il y avait une cinquantaine d'auditeurs. Ensuite communion, petite mais très bonne, avec un soldat qui faisait sa première communion à 25 ans, n'ayant jamais reçu aucune instruction religieuse avant de fréquenter la salle.
2 noi>emhre.
Le soir promenade à pied dans la ville indigène. Prescpie toutes les cases annamites sont closes, la lumière filtrant çà et là à travers les planches de quelques devantures. Mais les boutiques chinoises sont encore ouvertes. Le patron est à la caisse, avec la petite table à compter ou abaque, les commis rangent et vendent encore. Ou bien, plus souvent, un petit groupe est au fond de la boutique, autour de la table à thé, ou sur un banc quelconque, le buste rigide et la face immobile, sans faire de bruit ni de mouvement, sauf des gestes
254 Trois ans en Imlochine
fréquents et rapides de l'avant-bras, on devine qu'ils parlent d'affaires ; sui- le pas de quelques portes des Annamites racontent des histoires drôles et se tordent de rire. On comprend bien qu'une des races est dominatrice et l'autre faite pour la servitude.
Jeudi .') noçenihrc.
Culte à Dapcau. Dînei" chez l'inspecteur de la garde indigène, avec le résident, un vieux Tonkinois. Dans ])lusieurs pagodes, m'a-t-il dit, il y a des statues de bonzes qui sont allés « il y a longtemps en Hollande » : or les Hollandais ont eu des comptoirs à Hung Yen. etc. au xvii" siècle. Une de ces statues se trouve à 2 kilomètres de Thicau sur la rive gauche du Song Cau dans la ])agode de Chu Tai.
Les examens triennaux vont commencer à Namdinh. La garnison va recevoir d'importants renforts, et les mêmes trains qui emportent les candidats emportent des ])aquets de cartouches. C'est qu'il va y avoir là DLOOO Annamites réunis et il y a toujours quelque possibilité d'effervescence. Tout de même on ne se représente pas la garnison de Paris ou d'Aix consisrnee à l'occasion du baccalauréat.
Dimanche N novembre.
La relève du 9^ est arrivée hiei- à llaïphong et aiijounrhui à Hanoï. J'ai visité les soldats à la caserne. La plu[)ait ont l'air jeune, et, malheureusement, assez voyou. Ils ont accepté volontiers l'invitation à fréquenter notre salle que M. Mercadier et moi leur avons adressée 2 fois en 2 jours. Quehpies-uns ki connaissaient déjà et même un d'eux m'avait vu à rh<~)j)ital en 1901, ou au commencement de 1902.
11 novembre.
Conférence à la Philharmonique sur un voyage de Hanoï ;i Bangkok.
Une petite anecdote entre plusieurs auties : à la prison de Luang- Prabang, une jeune Laotienne était enchaînée par les pieds et les mains, mais ayant des fleurs dans les cheveux et chantant une jolie mélodie. Le vo^'ageur demande si elle ne souffre pas de son empri sonnement : « Oh non, répond-elle, on m'a laissé mes bijoux, on
Trcjisit'mo amu'i^ ou Ai^ie
m'apporte des fleurs et on me permet de chanter ». An hiimik lit tle la lune montante des troupes de jeunes filles et de jeunes gens se promènent le soir sur les routes, chantant des chœurs à répons très poétiques qu'ils improvisent.
^ ^ ► i'2 novembre.
Ecole du jeudi. Deu.\ petits nouveaux sont amenés par leur mère. C'est une gentille lemme d'ouvriei-, modeste e t comme il faut. Elle me fait pitié en me racontant très simplement ses débuts difliciles ;i Hanoï.
Ils ont dû payer leur petit mobilier à la semaine et les premiers temps toute seule, elle a suffi aux soins du ménage, au blanchissage, au repassage, nourrissant un babv de 3 mois et ayant une fillette de six ans et un garçon de 4 ans, tout cela par les lourdes chaleurs de l'été tonkinois.
Vous ne pouvez comprendre quelle somme d énergie, presque d'héroïsme, cela suppose. La première lois qu'elle est allée à la fontaine en plein midi chercher ses seaux d'eau, elle a été huée par les Annamites qui n'avaient jamais vu une Européenne faire ce métier.
Maintenant elle a une petite congaïe qui fait sa cuisine, et elle l'avoue presque honteusement.
Elle a économisé pendant deux mois sur son ménage, pour faire il
Cliché de ïllhtslialion.
Le iiil de LiKuig-Prabaiig I Laasj .
son mari, à son jour de naissance, cadeau diin lorgnon noir, un objet de première utilité ici.
Le choléra est enfin terminé.
\I 1 novembre.
Dîner avec un commandant qui était sergent au siège de Tuyen-Quang en 1885. Il était aussi à Sontay avec l'amiral Courbet, et décrit les orgies d'ahsintlie des légionnaires après le pillage d'une paillotte renfermant des monceaux de lingots d'argent. Plusieurs avaient jeté le contenu de leur sac pour le remplir d'argent, tellement que les courroies cassaient. Un mercanti avisé — l'un des seuls colons (?) du temps — étant venu amarrer deux jonques chargées d'absinthe près de Sontay, vendait le litre un lingot de 14 piastres (plus de soixante francs probablement au taux d'alors). Le retour à Hanoï fut tellement épouvantable qu'on envoya bientôt les compagnies les plus buveuses dans des postes de brousse, où elles n'avaient que l'eau de la rivière. — En Algérie, le commandant a été dans une garnison près de laquelle le but favori des promenades des légionnaires était une petite fontaine où ils mettaient rafraîchir les bouteilles d'absinthe, et comme cela finissait toujours mal, ils avaient dénommé ce lieu « Fontaine inuboid » (des fous).
Un lieutenant à son tour raconte (pie d'autres légionnaires qu'on supj^osait ne pouvoir se procurer d'absinthe nulle part, avaient fait vider des tonneaux d'absinthe dans un puils, où ils allaient, de l'air le ])lus innocent du monde, en puiser à pleins seaux. Ailleurs, ayant un jour tout cassé dans un cabaret tenu par un juif, y compris le tonneau d'absinthe, les soldats trouvèrent dedans une masse de vieux sous couverts de vertde-gris qui donnaient à la liqueur, fabriquée on ne sait comment, une belle couleur verte.
l'.l novembre.
Ajîrès mille j^éripéties, une fillette métisse de 3 ans, descendueen sampan de Yenbay avec un boy ("2 jours et 2 nuits !), est retrouvée à Hanoï par son père. Elle avait passé la nuit au marché avec les gens sans abri. Je l'ai baptisée après midi et
Troisième année en Asie
nous allons la placer dans une famille, en attendant un orphelinat qui serait bien nécessaire ici.
Un soldat fréquentant la salle est venu me demander, déguisé en officier... allemand, lieutenant de cavalerie ! Dans le jardin du temple, à Tombre, il rejette sa capote et médit : (( Je veux que^^ous sachiez que je ne suis pas fou, et que vous voyiez qui je suis, voici ma carte. » Je la déchire, en disant que je ne connais pas celui qu'il a été autrefois, que plus d'un soldat ici a déjà servi ailleurs, mais je l'invite à enlever cet uniforme et à rentrer tranquillement à la citadelle. Il referme sa capote, me fait un grand salut et s'en va. Se sera-t-il fait arrêter, ou aura-t-il caché Tuniforme dont la vue si subite ici, m'a singulièrement émotionné ? Deux soldats qui venaient à la salle de lecture se sont arrêtés, cloués sur place, en voyant cet officier allemand dans l'ombre de la haie. Il a reçu un coup sur la tête il y a quelques mois, et certainement sa raison est atteinte.
Il) novembre.
Reçu une lettre peu banale :
« Rev. dignitas vestra — quia ni mis a quodàm missionario catholico oppressus sum opprobrio audite me rogantem.
« Ego a provintia Namdinh ex génère catholicorum sub potestate vicarii Tonquini ortus, supra X annos parentibus relictus, domesticus factus, theologia doctus, etc. ». C'est-à-dire qu'il a été boy, puis séminariste. Il n'est d'ailleurs pas venu me voir.
Tombeaux impériaux près d'Hanoï
19 novembre.
Intéressante excursion à Phutuson, à 17 kilomètres à l'Est d'Hanoï. J'avais entendu dire qu'il y avait par là des tombeaux d'empereurs. Le Quan-phu ou préfet que nous allons visiter dans sa demeure officielle ne comprend pas (ou feint de ne pas comprendre). C'est un personnage connu d'ailleurs pour être peu ami des Français, et compromis, il y a peu de temps,
dans une affaire de pirates (si près de la capitale !) Cependant un personnage de moindre importance finit par nous conduire à 1 kilomètre 1/2 environ de la gare. Le village qu'on traverse, entouré de murs en terre avec deux portes en bon état, donne l'impression d'une agglomération actuellement beaucoup moins importante que ne le comporte le cadre ancien. Dans la campagne environnante des nliaqués en quantité font la corvée pour la construction d'une route, et extraient à cet effet des mottes de terre humide. Cette route pénétrera dans le village par une brèche, en face de laquelle est un grand bambou, au milieu duquel pend un chapeau de femme. Est-ce un simple point de mire ou l'indice de quelque cérémonie rituelle ? Quel sentiment singulier d'être au milieu de gens sans comprendre rien de ce qu'ils font. En Europe, à l'étranger, ce qui n'est pas compris ])araît compréhensible ; ici, non.
De loin, la pagode ressemble à l'une quelconque des myriades de pagodes annamites : toit bas aux coins recourbés en l'air, au milieu de grands arbres. Mais, voici, par devant, le triple escalier avec séparations en forme de dragons que j'ai vu seulement aux résidences royales de Hué et Hanoï. Puis, sous un petit toit, des deux côtés d'un autel, d'étranges personnages, en bois ou en terre cuite, ])lus grands que les Annamites, tiennent de chaque'main un bâton (comme voulant frapper un tambour, par exemple). Leur type de figure et de coiffure a un air égyptien, leurs yeux ne sont pas bridés, la peau est représentée rose. Dans un autre bâtiment, le long des murs, dix statues non moins singulières, deux de nains et, parmi les autres, plusieurs au nez juif! Ceux du dehors n'avaient qu'une ceinture ; ceux-ci sont vêtus de sortes de robes, les uns avec une coiffure comme celles des bonzes, voile en arrière ; d'autres, avec une mitre ; d'autres avec un heaume comme nos guerriers moyen-âge en cottes de maille. Evidemment, cela remonte à des temps très anciens.
Plus avant encore sont des autels, des armoires et des grillages en boiseries rouges et or descendant du plafond et d'un travail merveilleux. A droite et à gauche, deux bâtiments forment écurie et remise. Dans l'un 8 che-
Ti'oisième année en Asie 259
vaux (en bois sur des roulettes), plus grands que les chevaux annamites actuels ; dans l'autre, 8 énormes palanquins en bois sculpté, rouge et or, les panneaux intérieurs mêmes, peints et sculptés, bien rangés dans leurs stalles et, dans leur magnificence^ l'appelant les équipages de gala du musée de Cluny ou de Versailles. Des serviteurs en terre cuite, aux extrémités de l'écurie et de la remise, veillent, comme dans le palais de la Belle au bois dormant. Et c'est bien cela, car Tempereur en sortant du tombeau devrait retrouver tout son train de maison.
20 no ce m h re.
Arrivée du 5'' bataillon venant renforcer la légion. Depuis 9 heures du matin, nous guettions l'arrivée. Il y avait trois chaloupes. Les hommes sont bronzés par le soleil d'Algérie et non jiàles comme leurs camarades de la haute région tonkinoise. Tout a lieu en bon ordre. Tantôt par une fenêtre d'une chaloupe voisine, tantôt en pénétrant sur la chaloupe même, j'ai distribué papier à lettre, enveloppes, traités, puis demandé et enregistré les protestants — une soixantaine dès cette rapide inspection ; sur 600 hommes il doit y en avoir plus de 150. La majorité du bataillon parait composée d'Allemands. J'ai enregistré, outre les Français, des Suisses, l Italien (vaudois de Turin), 2 Hollandais, 1 Espagnol et 2 orphelins de Beyrouth, ces trois derniers prétendus prosélytes.
Le papier a fait beaucoup de plaisir et on ne s'est pas trop bousculé. Plusieurs m'ont expressément demandé des Nouveaux Testaments.
23 noçenihre.
Un ancien soldat m'écrit du Yunnan où, briquetier de son état, il a construit un hôpital, puis y a été nommé infirmier ! Sa lettre a mis un mois à me parvenir, et je lui expédie un almanach pour Noël.
Un autre employé du chemin de fer du Yunnan, que j'ai connu à Corbeil, n'a mis que seize jours pour descendre de
260 Trois ans en Indoc/iine
Mongtsé. Il parle d'une pagode en cuivre avec une idole de femme, très belle, à six kilomètres de Yunnansen, de singes grands comme des enfants de huit ans qui vous lancent des pierres, etc. Le climat, là-haut, est décidément « comme en France ». Quel avantage sans prix pour les Tonkinois futurs de pouvoir aller s'y retremper !
Sur la Rivière Noire
25 novembre.
Victri : une gare absente, des indigènes se poussant, munis chacun d'une petite lanterne, nous descendons par un chemin glissant, un hôtel-aubei'cre où les sfens nous accueillent en amis. Dans la salle à manger — hangar au milieu de cinq chiens et dix chats nous dînons avec deux surveillants en khaki aux mains sales.
200 hommes assistent a la réunion qui, pour la dernière fois, avait lieu dans un local de la citadelle. Désormais, il faudra louer une salle au dehors. C'est une des mille et une vexations que nous amène l'esprit nouveau. Les ordres viennent de haut; seulement, on trouve souvent des officiers aimables qui savent en adoucir les formes.
A 4 heures, j'ai éveillé la maisonnée. Dans la nuit noire, sur le terrain détrempé parla pluie, nous nous acheminons vers la chaloupe. A 5 h. 1/2 seulement nous partons, et bientôt après le jour terne et gris se lève. Nous longeons les berges toujours semblables du Fleuve Rouge; puis, nous nous engageons dans la Rivière Noire, assez semblable à son grand frère : l'eau en est cependant un peu moins rougeàtre. De temps en temps, dans la brume, un mamelon boisé ou au loin un commencement de forêt. Moins de villages sur la berge que tout à l'heure.
Je m'amuse h observer les indigènes peu nombreux du bord, avalant leurs bolées de riz. On comprend le verbe « se gorger » en les regardant.
Une jolie petite annamite surtout m'intéresse. Elle a des yeux noirs au regard si innocent, des jambes minces d'enfant, de petites mains fines et souples et quinze ou seize ans à peine. Hélas ! elle est la compagne d'un grand diable de surveillant à l'air rude (un des dîneurs d'hier soir).
A 2 heures nous arrivons h la berge glissante qui sert d'appon-
Troisième année en Asie
tement à Hoa-Binh. En notre honneur, une équipe de miliciens était occupée, depuis le matin, à creuser et tailler des marches.
Le paysage est joli : des montagnes boisées, la rivière sinueuse et la résidence commode, large, accueillante.
Cliché de l'Illustration.
Habilatitni ci un rcsidcnt de P/ ot'iiice.
A la porte du Laos
24 kilomètres séparent Hoa-Binh de Clio-Bo (prononcez Tieu-Beu, « le marché du bord ») pnr la route faite il y a trois ans sur la rive gauche de la Rivière Noire. Le résident et moi nous sommes en chaise avec 24 porteurs dont 8 nous lâchent en route malgré la présence de deux miliciens. Je fais une bonne partie du chemin à pied, car il fait froid, LS" au ])lus. Les montagnes sontj^lus boisées cfue sur les bords du Fleuve Rouge, mais la formation géologique est la même cjue dans tout le haut Tonkin.
Les Muongs demeurent dans les vallées, les Mans sur les hauteurs, restant un ou deux ans dans les endroits où ils
déboisent par le feu, puis cultivent le riz de montagne en bêchant avec une pelle en bois cerclée de ter qu'ils achètent dans les vallées, car eux-mêmes ne fabriquent absolument rien. C'est le type du sauvage indépendant. Les cases sont isolées ou groupées par deux ou trois, toutes construites sur pilotis, soit à cause du tigre, soit sim])lement parce qu'elles sont en général sur des pentes et qu'on entre par le côté du plancher horizontal le plus proche du sol. 11 n'y a aucune autre ouverture voulue que cette entrée, mais en réalité l'air et l'humidité pénètrent partout. La partie inférieure entre les pilotis sert à mettre le bois et quelques animaux. La hauteur entre le plancher et le faîte est à peine celle d'un homme et ils sont fort ])etits.Tous portent au côté gauche, pendu à une ceinture, le « coupe-coupe» fait d'un vieux cercle de tonneau ou autre morceau de fer, de 50 centimètres environ sur 4 ou 5 de laro-e, dans un fourreau fait de deux morceaux de bois plus ou moins ficelés ou ajustés. C'est avec cela qu'ils se fraient un
passage dans la forêt, qu'ils se défendent contre les animaux, qu'ils taillent les pieux des palissades qui entourent leur champ ou leur bassecour, le tout de proportions minuscules. Importent un turban d'étoffe bleue, teinte à l'indigo probablement, et des vêtements bruns. Les femmes sont parfois mieux vêtues, ])araît-il, avec des cols garnis de perles.
La province Muong, intermédiaire entre le delta tonkinois et le Laos, est diriai-ée ])ar un admi-
Cliché de Vlllustration. ni
nistrateur qui résidait
Deux princes laotiens.
Troisième année en Asie 263
autrefois à Clio-Bo, important, non comme agglomération, mais comme marché ; un barrage de blocs de rochers fort pittoresque y limite très nettement la partie supérieure du bassin. Les pirogues minces à proue et poupe recourbées venant du Haut Laos, appartiennent plus ou moins directement au chef quasi-^indépendant, pirate pensionné, Deo Van Tri, peuvent à la rigueur descendre plus bas en franchissant les rapides, mais les jonques du delta s'arrêtent forcément là. Quant aux canonnières, elles sont remontées jusqu'à Cho-Bo en temps de guerre, mais l'une d'elles a coulé en amont d'Hoa-Binh.
Les Pavillons Noirs ont occupé toute cette haute région et encore en 1891 un chef de 500 pirates environ ayant mis à prix la tête du résident de Cho-Bo, celui-ci eut, en effet, la tête coupée et jetée dans un fossé. Les miliciens s'étaient révoltés et tous les Européens quittèrent Cho-Bo, sauf un ancien soldat breton libéré, chez qui nous avons déjeuné ; c'est encore le seul colon du pays. Il rassembla le tronc et la tête, les cousit dans un morceau de toile annamite avec le drapeau qu'il trouva dans les ruines de la résidence, ainsi qu'un crayon. Tout le reste avait brûlé dans Cho-Bo. Avec le crayon, il écrivit sur un morceau de papier à cigarettes un mot qu'il remit à un émissaire pour les Européens, s'il s'en trouvait à Hoa-Binh, disant : « Si à 4 heures demain il n'arrive pas de secours, je mettrai en terre le corps de M. R. et je descendrai ». A 3 heures, rien. Il convoque les Chinois commerçants et quelques Annamites, non passés aux pirates, et leur ordonne de se rassembler dans une heure pour faire l'inhumation avec quelque solennité. Un instant après, un coup de sifflet retentit et une canonnière envoyée de Sontay apparaît, sur laquelle M. L. s'embarqua, avec le corps du résident.
Ce L. n'est pas rentré depuis 1884 en France. Il fait l'échange des produits du Haut Laos (caoutchoucs, étoffes, etc.) contre ceux du delta. Quelques animaux qu'il a amenés ont constitué maintenant un troupeau de 400 têtes de bétail. Il a planté 50.000 pieds de café, mais il est découragé de cette culture. Le café est bon, mais au bout de la quatrième ou cin-
qiiième année, le plant est dévoré par un insecte spécial et toutes sortes d'autres bêtes.
A Hoa-Binh il n'y a en fait d'Européens que 7 fonctionnaires et 2 dames. Quatre de ces personnes étaient actuellement mes paroissiennes. Je finis la journée chez le douanier, et nous faisons visite au Père, missionnaire belge, qui lui donne des leçons d'annamite, et avec lequel je passe quelques instants très cordiaux.
A Hoa-Binh la viande fait complètement défaut, aussi avons-nous mangé du paon, du porc-épic et de l'oie.
Hanoi, 2 décembre.
Visite générale à la citadelle, où l'on est heureusement frappé du contraste avec le désert de cet été. Les cours du 9" sont pleines de soldats qui jouent aux boules, au tennis ; dehors, on joue au football, mais, m'a-t-il semblé, avec moins d'entrain.
Je vois arriver un caporal, avec lequel mes seuls rapports s'étaient bornés à lui apprendre le jeu de Thalma, à l'ambulance de Phulang-Thuong, il y a très longtemps. Il est catholique et voudrait être conseillé pour son avenir. Or, il n'a personne pour le conseiller. Beaucoup sont comme cela. Comme je lui demande pourquoi il n'expose pas franchement ses soucis à ses officiers, il m'a dit que les siens étaient très bons sans doute, mais « ce n'était pas ça. »
Dîner avec deux jeunes gens qui font avec seize autres leur année de service militaire au 9®, en qualité de colons. L'un est venu au culte dès le premier jour de son incorporation, pour montrer son uniforme.
Disséminés blancs et jaunes, protestants et catl^oliques
7 décembre.
Viétri. — Une quantité de légionnaires m'attendaient à la gare et m'accompagnent à l'hôtel où, dans ma chambre, nous
Troisième année en Asie 265
préparons quelques cantiques pour la fête de Noël, dont la perspective les réjouit fort. Je suis surpris de voir comme ils savent a Minuit Chrétien ! » qu'ils n'ont pas chanté depuis leur enfance. L'un d'eux a apporté un recueil des Ecoles du dimanche. Je fais la prière en français et en allemand ; beaucoup des assistants m'i)nt déjà écrit, tous dans cette langue. Un d'eux a été membre de l'Union chrétienne de... Chicago.
8 décembre.
Lever à 4 heures. Il fait un clair de lune splendide. A bord,
un jeune Père Espagnol très causeur, avec un accent sonore,
me montre de petits groupes de barques de pêcheurs, en me
disant : « Ils sont à moi, ce sont des chrétiens. » En grande
partie les pêcheurs du Delta sont catholiques, de beaucoup plus ancienne origine, et de beaucoup plus sérieuse religion que les convertis terriens de ces dernières années.
Le Père attribue ce fait aux persécutions qui, depuis trois siècles, auraient déterminé les familles de ces pêcheurs à chercher un abri sur l'eau, où leurs enfants sont restés par habitude. « Ce sont des réfugiés », me dit le Père.
Sa chrétienté comprend 220 âmes environ dans un village en face de Phudoan, et environ 300 autres errantes; pour les grandes fêtes, il a affluence de bateliers qui, de Thaibinh et autres points du Delta, remontent jusqu'à Vinh Thuv chercher les tubercules du Cunao, avec lesquels les Annamites teignent leurs vêtements.
Quelques familles chrétiennes du Delta s'étaient fixées du côté de Vinh-Thuy. Il y a une vingtaine d'années, fuyant devant les pirates, elles redescendirent en face de Phudoan, où un prêtre indigène fonda pour elles ce village. Le Père Espagnol est le premier prêtre européen qui y soit venu à poste fixe, l'an dernier, avec ordre de l'évêque de dire que si les gens voulaient remonter du côté de Vinh-Thuy, ils le pouvaient, le pays étant pacifié. Les vieux le désiraient, mais la majorité s'y est opposée. — Le Père dit que les Annamites qui se sont fait baptiser dans ces dernières années ne sont pas bonnes; ils ne croient pas. C'est la première fois qu'un Père en convient franchement
avec moi. Il est certain que beaucoup de ces conversions, en masse, avaient pour but de s'assurer l'appui de la mission en face du Gouvernement.
Les eaux sont très basses, la plupart tlu temps le Pholii marche littéralement au pas, comme un homme aveugle qui tâte avec son bâton pour ne ])as se heurter aux meubles dans une chambre tiès bien garnie ; deux Annamites à l'avant sondent avec leur longue perche.
Rwière Claire, 9 décembre.
Nous avons été arrêtés ici i)ar la tombée de la nuit, hier à 6 h. 1/4, et y sommes encore retenus par le brouillard intense qui empêche de voir à iO mètres devant nous.
10 décembre.
A Tuyen-Quang, l'hôtelier me demande un almanach des Bons Conseils, comme l'an dernier.
Culte dans la salle de théâtre avec 3G hommes, puis dîner à la popote des officiers. Au retour, à dix minutes à peine de Tuyen-Quang, nous nous échouons et pendant 3 heures on essaie en vain de démarrer, en tirant sur un câble préalablement fixé à une touffe de bambous sur la rive voisine. Trois fois le câble rompt et le courant violent nous fait ensabler toujours plus. Rien n'est plus bête que cette situation où l'on ne court aucun danger, mais dont la durée est indéfinie. Des radeaux de bois passent rapidement, six hommes criant en luttant contre le courant avec de longs battoirs qui font tantôt rame et tantôt gouvernail.
.9 heures du soir.
Nous sommes encore échoués depuis une heure, et pour toute la nuit, car il fait un brouillard épais. Coucherpar une nuit étoilée sous les tropiques, c'est très joli dans les livres ; dans la réalité actuelle, cela représente s'étendre tout habillé sur une banquette, avoir mal aux dents et à la gorge... mais quand même être content d'avoir trouvé une demi-douzaine de nouveaux paroissiens.
Troisième année en Asie 26',
Autre inconvénient des nuits passées en chaloupe : on a à Hanoï une femme, on lui télégraphie que l'on arrivera à 8 heures. Elle envoie la voiture vous attendre au quai et attend patiemment. A 11 heures le cocher rentre l'avertir que la chaloupe n'est pas là. « Retourne, jusqu'à minuit 1/2 » et je reprends ma veille. Minuit 1/2, 1 heure. J'entends la voiture et je me précipite. « Madame, la chaloupe est là. Y en a pas Monsieur ». « Tu es bien sur que c'est la chaloupe? » « Oui, Madame, les voitures hôpital (voitures d'ambulance attendant les malades) sont parties. Il y avait beaucoup messieurs français, mais pas Monsieur. »
J'ai eu une nuit horriblement angoissée. Ce n'était peut-être pas raisonnable, mais je ne suis pas lemme et méridionale pour rien et les heures filent lugubres quand on sinquiète.
Lettre d'un légionnaire (traduite de l'allemand)
(( Vénérable pasteur ! deux fois déjà vous avey eu la bonté de venir à Vietri « nous » voir et « nous » parler bien cordialement. A vrai dire je regrette de n'avoir pas été au nombre des heureux qui ont eu l'avantage, non seulement de vous entendre mais aussi de vous comprendre. Chaque fois j'étais retenu par le service. Mais je veux rattraper le temps perdu et je serai désormais un des auditeurs les plus assidus de vos réunions.
« Voilà près de 2,000 ans que les anges du Seigneur ont proclamé la joyeuse nouvelle : a Aujourd'hui le Sauveur vous est né ». Vous ! J'espère donc qu'il est aussi né pour moi. Je veux que cette joyeuse nouvelle ne retentisse plus cette année en vain pour moi ; aussi je prends la liberté de vous adresser, vénérable pasteur, ces lignes.
« J'ai 40 ans et voilà 21 ans que je suis soldat. J'ai vu bien des choses et eu bien des aventures ; mais jamais comme aujourd'hui je n'ai eu l'impression de ne pas tenir compte comme il fallait de cette fête de Noël. Au point de vue moral, la vie de soldat est déjà difficile à supporter ; je laisse à penser ce qui en est lorsqu'on se place au point de vue proprement chrétien. Et certes il y faudrait posséder plus de courage que
n'en a encore un légionnaire pour rester dans la voie chrétienne.
(( Ils s'en allèrent et adorèrent le petit enfant ». « Monsieur l'aumônier, moi aussi je voudrais m'en aller de ce côté-là et adorer cet enfant, mais j'ai perdu le chemin, ou plutôt je ne sais plus prier. H y a pourtant un jour de ma jeunesse où j'ai fait serment : a Je renonce à Satan et au monde et je me consacre au Dieu trois fois saint, pour lui être fidèle dans la foi et l'obéissance jusqu'à ma fin. » Ai-je tenu ce serment ? Ne suisje pas devenu aussi parjure que tant d'autres ? Du moins, M. le pasteur, j'ai toujours senti ma misère ; je n'en suis que plus responsable. Ce qui m'a manqué c'est le courage de m'arréter à temps et de rebrousser chemin, et je me suis tranquillisé en me répétant ce proverbe frivole : « Menons joyeuse vie pourvu que nous mourions saintement ».
« Eh bien. Monsieur le pasteur, maintenant que j'ai lu ce que vous nous avez donné (à la chaloupe et à la caserne), ces feuilles évangéliques et de la Croix Bleue, je vous promets qu'avec l'aide de Dieu et la vôtre cela va changer. Je crie avec le péager : « Aie pitié, Seigneur, de moi pauvre pécheur ». Les anges du ciel se réjouissent plus de voir une âme convertie, qu'à propos de 100 justes. J'espère donc (i\v\e paix sur la terre a été chanté pour moi aussi, Dieu le veuille. Amen.
« Permettez, vénérable pasteur, que je termine en vous exprimant mes remercîments du fond du cœur. » X.
î[> décembre.
Quelques dames se réunissent auj)resbytère pour habiller les poupées de Noël, etc. ; toutes, sauf une, pensent avoir quitté le Tonkin à Noël 1904.
Dimanche "20.
Curieuse visite ce matin après le culte : la femme d'un surveillant italien, qui ne comprend pas un mot de français, mais est protestante, désire faire notre connaissance et prier dans un temple avant de monter au Yunnan. Elle paraît toute jeune et a des beaux yeux éloquents d'Italienne. Elle tombe à genoux et prie longuement dans le
Troisième année en Asie 269
temple, de grosses larmes coulent sur se's joues. J. a heureusement quelques traités italiens qu'il lui donne. Pauvre petite femme, elle sera seule femme au milieu de 40 ouvriers Italiens, « 40 brutes », dit la femme de l'entrepreneur qui nous l'a amenée.
Lundi 21.
Revue du personnel de l'hôpital passée par le directeur général du service de santé nouvellement arrivé ; en 1885 il était en popote avec le Pasteur Boisset à Tuyen-Quang. Il a été très aimable envers « MM. les aumôniers » qui fermaient la marche avec la Sœur Supérieure.
Température maxima aujourd'hui : 21° 7 ; minima 9" 2.
Ce qui veut dire un temps délicieux, sec, froid et beau.
Le 20 on a baptisé à Haiphong le premier adulte annamite, l'ancienne bonne des enfants de Richemond ; elle savait Notre Père pour le leur avoir entendu répéter. Elle va épouser l'ancien président de l'Union chrétienne de Haiphong.
Dernier Noël au Tonl^ii^
'2^j décembre.
Temps merveilleux. La veille nous avons réuni h dîner quelques dames veuves et autres isolés.
Au culte, 75 auditeurs, chants bien enlevés, communion, puis quelques visites venues du dehors pour ce jour-là.
L'après-midi on garnit l'arbre : c'est l'œuvre des soldats de 1 Union chrétienne, on y voit toute la fantaisie, toute l'adresse, tous les souvenirs d'un légionnaire : des étoiles, des guirlandes, des anges, des échelles de Jacob en papier doré, des fleurs, etc... une des curiosités est une grande lanterne pendue a côté de l'arbre. L'air chaud fait tourner une hélice de papier qui met en branle des découpures faisant ombres chinoises : les bergers, les mages galopant à cheval, des anges sonnant de la trompette, des moutons, la crèche surmontée d'une étoile et le temple d'Hanoï en dessous, même une petite charrue. Cela fera tout à l'heure le pivot de l'allocution de J... qui se rattachera aussi h cette parole d'Emerson : v Attachez votre charrue à une étoile ».
6 heures, le temple se remplit, beaucoup de soldats chantent avec
entrain. Ils remplissent tout un côté du temple, tandis que l'autre est occupé par les enfants et leurs parents. Chaque enfant reçoit un livre, un jouet et un almanach ; chaque soldat un petit porte-feuille de poche et un almanach.
En déûfarnissant l'arbre ils se conofratulent : « Mon lieutenant, disent-ils à un officier, n'est-ce pas qu'il était joli notre arbre 1 » et un autre : « C'est l'arbre des légionnaires, mon lieutenant ». Quant à nous ils nous remercient très respectueusement et afTectueusement.
Un autre petit arbre de famille nous réunit un moment plus tard chez des amis ; la soirée se passe très agréable à écouter de beaux chants religieux de Haendel et de Massenet.
Arrivent de France 200 légionnaires que J... va recevoir à la gare. A 6 heures, arbre de Noël h l'hôpital. C'est toujours le même triste décor, la salle sombre, les bancs sales, les soldats empilés avec leurs houppelandes grises et leurs figures hâves. Six dames sont là et nous leur chantons des cantiques. Ils écoutent très recueillis ce que J... leur dit et il n'y en a pas un qui ne se lève et note son képi au moment de la prière. A la distribution, ils défilent devant nous et reçoivent chacun une pipe, un paquet de tabac, deux, mouchoirs et un almanach, puis J... va par les salles porter aux alités ce qui reste.
Di ni anche 27.
Autre fête de Noël, à Viétri cette fois. Aller et retour dans la même après-midi, ce qui est je crois unique pour une femme dans les annales du Tonkin.
Quand j'arrive, à 2 heures, l'arbre est déjii tout dressé et garni par les légionnaires. Le décor est cette fois-ci une salle de café ; en face de l'arbre tout brillant de lumières, je vois une grande affiche chromo de la maison Pernod, représentant la fée verte. Sans elle, beaucoup des hommes qui sont ici auraient sûrement eu une autre destinée. Dans une heure, les bougies de notre arbre seront éteintes, la voix du pasteur cessera de se faire entendre, nous partirons, laissant les légionnaires, et, toujours ensorcelante, la fée verte sourira sur le mur. Cette pensée m'attriste et je sens plus profondément le peu de chose que sont les efïorts des serviteurs de Dieu en face de la grande mer montante du mal.
Tout à coup quatre voix d'hommes ont entonné en quatuor un superbe choral allemand.
C'est une musique si profondément religieuse, si simple et si lorte
qu'elle me met les larmes aux yeux. Dans la salle, des légionnaires qui, tout à l'heure, riaient, se sont arrêtés et plusieurs d'entre eux ont repris le chœur h la seconde strophe, la phrase Jésus ist gehoren... monte et grandit. Et je pense que toutes les puissances du mal ont été vaincues en principe pendant la tranquille nuit de Bethléem et le seront à la fin du monde.
Notre dernier Noël en Indochine a élé bien rempli.
Clôture du concours des lettrés à Namdinl?
30 décembre.
Une centaine de licenciés et environ 300 bacheliers (sur 13.000 candidats) vont recevoir les insignes de leur dignité après le concours triennal.
En face de la gare, inaugurée cette année, un grand quadrilatère entouré d'une haute cloison en lattes hermétiquement entrecroisées, à l'intéi'ieur une pagode remise à neuf et une quantité de petites maisonnettes, avec un mirador ou loge de surveillant perchée à 4 ou 5 mètres du sol. Là, sous des abris en nattes élevés de un mètre à peine au-dessus du sol, les candidats ont logé à trois reprises différentes, pendant deux ou trois jours, servis chacun par un unique domestique, dûment contrôlé avant l'ouverture et fouillé chaque fois qu'il franchissait les portes gardées par les miliciens (une importante garnison avait été ajoutée à celle de Namdinh).
Devant ce « camp de lettrés » une « tribune officielle » en bambou et en feuillage est dressée. Le gouverneur, en grand uniforme, y est entouré du général, de messieurs en habit et redingote, et de grands mandarins en robes de soie de diverses couleurs, ailettes au dos.
En face, deux rangs de nattes étendues à gauche et à droite d'une sorte d'avenue. Au bout de l'avenue une estrade sur laquelle un héraut armé d'un concours des lettrés u samdinh. immense porte-voix appelle les lauréats Les examiiuitems.
et parle sur ce ton de fausset montant et descendant qui caractérise la langue mandarine.
De chaque côté de Tavenue, sur six estrades, des examinateurs sont assis immobiles sous deux parasols inégalement élevés. Ils sont revêtus de robes de soie bigarrées et portent une sorte de tiare. Les nouveaux docteurs viennent près du héraut, en costume ordinaire. Des appariteurs en tunique écarlate, à chapeau conique, les revêtent d'une robe de soie violette s'ils avaient déjà été admissibles à une précédente session ; ils sont en noir dans les autres cas (fort rares).
Alors, ils viennent, fort intimidés mais très solennels, se prosterner trois fois devant le gouverneur, puis s'accroupissent à droite et à gauche. Quelques-uns sont fort vieux. Le numéro 1 surtout a la hgure décharnée d'un fumeur d'o])ium endurci. Une cinquantaine viennent ainsi se ranger tour à tour, puis, le gouverneur et les autorités s'en vont, escortés de l'escadron de chasseurs annamites, portant la lance et de petits étendards. 11 est alors 10 h. 1/4.
On ouvre la porte du camp. Les examinateurs et les nouveaux licenciés y entrent processionnellement. Derrière eux, on emporte une table jusqu'alors placée à droite de la tribune et sur laquelle de grands paquets carrés, enveloppés de papier jaune, des souliers et des piles de bonnets de docteurs rappelaient absolument notre table de paquets pour l'arbre de Noël.
Une masse de gens, pauvrement vêtus comme les annamites campagnards, sortent au même moment du camp par d'autres portes et se font bousculer par les miliciens. On dirait un déménagement monstre. Ce sont les hamacs, malles, paniers de vivres, ustensiles de ménage, qui ont servi aux candidats pendant la dernière session. D'autres coolies amènent les palanquins sur lesquels quelques-uns regagneront leurs loin-
Çoncours de lettres à Sanidinh.
Les lauréats.
Troisième année en Asie 273
lains villages, où ils entreront triomphalement au son des pétards, escortés de toute la population.
Maintenant le gong résonne sous la pagode du camp où Ton va, si j'ai bien compris, vénérer la tablette, symbole de l'autorité loyale d'où émanent toutes les dignités littéraires. Des parasols fermés sont ]>lantés tout autour. Chaque lauréat reçoit ses insignes. Le bonnet ou tiare, extérieurement noir, intérieurement rouge, avec un cercle doré autour du front. Une ])artie quadrangulaire se rabat sur la nuque.
Les souliers, à bout recourbé en haut et semelle de feutre, ne diffèrent du soulier chinois habituel que par un cercle noir entouré d'une circonférence, et l'extrémité recourbée est entourée de rouge.
La robe est toujours dans le papier. Cha((ue lauréat sort, la portant lui-même, et nullement avec l'impassibilité ordinaire. La tribune officielle, où je reste seul Européen, se transforme, pour quelques instants, en un vestiaire jMttoresque qui me rappelle celui de la Faculté de droit avant les examens.
Les nouveaux promus enlèvent leur robe provisoire violette et mettent d'abord une sorte de jupe vert-pomme à galons d'or perpendiculaires, fixée à un gilet de toile blanche (ce que les ])etites fdles marseillaises appellent, paraît-il, un pardessous). La doublure de cette jupe est rouge. Par dessus, ils mettent enfin la robe doctorale, en étamine noire, très légère, assez semblable à une robe pastorale, doublée en blanc. On voit sortir, plus longue, la jupe verte et le pantalon blanc, puis des chaussettes blanches (également contenues dans le paquet).
Les lauréats s'entraident, enhn, pour fixer un turban rouge que surmonte la Icxpic ou tiare noire; deux rubans violets, de longueur inégale, tondjent dans le dos, ornés de jolies plaques comme en dentelle d'argent.
Les autorités ressortent, à ce moment, avec leurs parasols, plusieurs en ])alan(piins, les autres à pied, avec leurs ailes, comme de grands papillons, dans le dos de leurs belles robes de soie...
Je me suis alors rendu en ville au milieu de la foule compacte qui laissait docilement passer mon pousse. De la gare
l'rois anK on Indorhiiif
au quai, où le gouverneur avait accosté, la route est bordée d'étendards multicolores. Chaque lauiéat s'en va à j)ied, entouré de serviteurs jiortant un parasol tout neuf, si élevé au-dessus de la tête qu il la garantit du soleil, et de tout un cortège de parents, d'amis, de clients, et cette masse de ])arasols serpenlanl au-dessus tie la foule à perte de vue dans la route toute droite est une clôture pittoresque digne.de tout ce spectacle.
Je repars... dans le tiain spécial du gouverneur qui m'y autorise très aimablement.
31 décembre.
Nous allons terminer la soirée à l'Union chrétienne en méditant le psaume 90 et ces versets (Luc XXI, )>)> ; 2 Cor. I, 10) : « Dieu nous (i (l(-liv/rs, etc., » puis il nous faudra aller présenter nos salutations au gouverneur. C'est une gymnastique spirituelle parfois difficile d'essayer d'être tout à tous. ()uc Dieu nous donne de le faire plus fidèlement en 1904!
L'tic chaluupe en baie d Alun^
Ti'oisivine avri(-(' pv Asie
Ecbos de la Guerre Russo-Japonaise
<^ jamner .
Une partie* de Tescadre reste toujours en baie d'Along en prévision d'hostilités russo-japonaises en Corée, mais on est sans doute mieux informé à Paris que nous ne le sommes ici.
11 jatwier.
Le Pascal est parti de la baie d'Along pour Chemulpo.
Mardi i? janvier.
Un légionnaire, ancien officier hongrois, bibliothécaire de la salle de lecture, qui avait arrangé l'arbre de Noël, etc., vient me faire sa visite d'adieu. Il a tant bu du 1"' au 5 janvier qu'il est relevé de ses fonctions de secrétaire et a encore sept jours de prison à faire en arrivant à Hagiang. Il a vendu tout ce qu'il possédait à vil j^rix pour boire pendant ces jours de folie! Il venait me demander de signer l'engagement de la Croix-Bleue, ce qu'il a déjà fait avec succès pendant un an en Afrique.
IS janvier .
En allant à Sontay, j'ai pour compagnons de voyage un groupe de Japonais et Japonaises peu recommandables : une vieille, quatre jeunes et un individu en costume kliaki, culotte de cycliste et chapeau de paille ; les femmes sont en costume national.
Culte à l'école française annamite (que le rapj)ort a qualifiée « franco-russe ») avec ma douzaine d'auditeurs habituels.
10 janvier.
Les Japonaises arrivées hier font sensation dans les rues, chose contraire à l'indifférence voulue ou non, si fréquente, et même il y a de l'hostilité dans la manière dont les gens les regardent et dont les gamins les suivent en se dandinant
270 Tvoia ans en Indochine
comme elles. Le centre de riiuliisliie spéciale qu'elles viennent exercer est à Hanoï, avec succursales clans les ])rincipales villes de o-arnison des environs, et le résident, avec nui je déjeune, m explique que les Annamites ont peine à comprendre qu'on vienne si loin de son pays pour faire ce commerce.
La garnison de Sontay est une des moins bien réputées actuellement; les indigènes sont brutalisés à tout i)ropos ; le
l"' janvier un soldat a tué une vieille femme à coups de baïonnette, pour s'amuser. Les Chinois et Annamites, pressentant f[uelque chose, avaient ferjné toutes leurs boutiques dès 9 h. 1/2 du matin, même (et surtout) celles où ils auraient
)u caerner de l'aruent en vendant du « Pernod ». Le vaillant
^^rançais et le sciupuleux chrétien (pi'était l'amiral (Courbet serait triste de voir, vingt ans après, ([uelles plaies ont lem-
)la('é celle des Pavillons Noirs dont il a délivré Sontay.
Baptêmes d'enfants métis
Mon seul paroissien civil, cabaretiei", hélas ! m'avise qu à 3 kilomètres d'ici l'entrepreneur des nouvelles casernes est protestant. Le temj)s d'apj)eler un pousse et me voilà paiti. C'est un ancien légionnaire, (pii a deux ])etits enfants métis à ba|)tiser : l'une non encore dénommée, la j)auvrette est née le 2() décembre. Je propose de l'appeler Noëlle, car le Sauveur est aussi né pour elle. I]t dans ce taudis misérable, en face de cet homme qui pleure après la première prière ententlue depuis si longtem|)S, je sens une fois de plus la grandeur du ministère évangélique.
Lesbaptêmesonteu lieu à)) heures. Mon cabaretier que j'avais entendu brailler avec ses clients, jusqu'à 3 heures du matin, a remplacé le parrain ; il m'avait amené en voiture et a siiggéi'é qu on chantât: « Une Nacelle en silence, » ce à cpioi j'ai consenti volontiers, d'autant que le cantique était connu d'un brigadier qui l'avait appris enfant dans une école du jeudi de la mission populaire. Un autre surveillant des travaux formait le reste de l'assistance, avec la con^aïe-maman et la congraïenourrice. Le bébé anonyme s'est trouvé maintenant ])ourvu
Troisième année en Asie
de deux noms : Noëlle-Marcelle. Une belle broderie sur soie rouo-e, comme les vieux colons en avaient pour quelques piastres, couvrait la table sous les fonts baptismaux représentés par un compotier. Et ce fut une cérémonie très touchante. Ensuite, Champagne et offre des prémisses du jardin : une grosse fraise^ et quatre violettes, pour M"'" Pannier, plus vingt piastres pour Téglise et cinq à chaque surveillant annamite. Le travail avait d'ailleurs cessé sur les chantiers en rhonneur du double baptême.
Ce n'est pas sans angoisse qu'on regarde ces petites figures où la peau de la race blanche se trouve entourer les yeux en amande et le nez renforcé de la race jaune... Certes les futurs pasteurs d'Indochine auront à remplir, par la fondation d'écoles et d'asiles pour métis, une grande œuvre ([ue je n'ai pas su réaliser.
l^'i Ja/H'ier
S. h. s. — Journée remplie de dimanche. J. esl encore à celte heure avec les soldats de l'Union chrétienne, ayant déjà passé avec eux la plus orande partie Je l'après-midi à préparer 13 caisses pour les postes de l'intérieur. Quand on ne l'a pas fait soi-même, on ne sait pas quelle peine cela donne de trier, emballer, étiqueter, inscrire, clouer, déclouer. Mais aussi quelle joie quand cette caisse si soigneusement préparée arrive dans un poste et que l'on y trouve : du tabac, du papier à lettre, des plumes, des ceintures de flanelle, des chaussettes, des romans, des journaux illustrés, des publications re- Htrieuses, etc.. Et quelles lettres touchantes et reconnaissantes arrivent alors !
Nous en avons reçu une bien émouvante ce matin. Je dis nous car elle était adressée (( au très honoré et révérend Pasteur du Tonkin » et à u sa noble dame épouse ». Elle venait de la Bukovine, aux confins de la Pologne et de l'Autriche. C'était une mère de légionnaire qui l'écrivait, la femme d'un pope. Elle nous racontait toute la vie de son dernier-né, les soins qui l'avaient entouré. C'était un gentil garçon affectueux, câlin, intelligent, seulement d'une légèreté très grande, tête sans cervelle. Malgré tout il devient officier au grand orgueil de ses parents et a un bel avenir devant lui, quand un jour
278 Trois ans en indorhiiic
pris d'indiscipline, de soif d'aventures, il déserte. Apres (jnelques mois de vie errante, il s'engage h la légion, au grand désespoir de sa mère. Enfin l'an dernier il est envoyé à Hanoï et entre comme secrétaire au service géographique. Il paiait <[u'il est venu ii la salle de lecture, a été reçu chez nous et a écrit ;i sa mère ;i ce moment-lii une lettre contente (jui a consolé cette pauvre femme. J. n'a qu'un souvenir très vague de lui et moi point dw tout. Nous en avons tant vu passer ! La pauvre mère nous supplie de le faire revenir it Hanoï (il a été envoyé dans la brousse) et c'est touchant de voir son angoisse maternelle, son afifection pour ce grand escogrifTe de légionnaire qu'elle appelle encore son cher petit et sa reconnaissance envers nous pour un petit mot d'encouragement qu'aura dit J. et une poignée de mains que j'aurai donnée. La lettre est d'ailleurs écrite, paraît-il, dans un allemand très littéraire et émane certainement d'une personne bien élevée. Mais il n'y a que les mères pour en écrire de si touchantes.
28 janvier .
L'amiral m'écrit que nous pouvons visiter ces jours-ci les matelots protestants à bord de deux vaisseaux de guerre revenus en haied'Along. Ils sont donc toujours prêts à partir pour la Corée.
'2 février.
Le trafic du Transsibérien cesse aujourd'hui. Mauvais sig-ne.
N février.
Les relations dipiomaticpies sont rompues entre le Japon et la Russie. Déjà les soldats calculent que si les Anglais s'en mêlent, nous n'aurons plus noire courrier régulièrement. A Dieu ne plaise !
10 février.
La piastre remonte à 2 fr. 'M).
Un ancien légionnaire m'écrit des remercîments datés de Saarlouisoù il est maintenant « Musketier im Preussclienten » ; cela me serre le cœur d'envoyer de ses nouvelles, selon son désir, à un autre camarade Alsacien qui continue à peiner à Laokay pour ne pas porter l'uniforme allemand, et qui a aussi des parents là-bas !
Troisièntr année en A.svV'
13 fh'vier.
Je songe tout le temps ces jours-ci à ces paroles de TEvangile : « Quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres... « Depuis que nous sommes en Indochine, nous n'entendons parler que de cela ! Il semble que cet Extrême-Orient soit comme une grande caisse de poudre qu'une allumette peut faire sauter.
La guerre Russo-Japonaise sera-t-elle cette allumette .' Dieu le sait. En attendant, on prend peu ii peu l'habitude de se préparer à toute éventualité et on a de plus en plus le besoin de sentir que quelqu'un est au-dessus de tout, des circonstances et des événements et que ce quelqu'un nous garde.
Dimanche ['l.
M. le pasteur Méteyer arrive de Saigon et pour la première fois depuis plus de deux ans j'ai la joie d'être simple auditeur d'un collègue prêchant dans mon église.
i;v février .
M. Mercadierest venu d'IIaïphong et, dans la première conférence pastorale tenue à Hanoï, nous avons examiné ce qu'il y aurait à faire pour ceux de nos soldats qui pourraient aller en Chine si les puissances européennes interviennent comme en 1900.
.1/. le pasieur Metei/c/- eu iuu/nee au Cambodge.
Visites de pagodes au Têt
il') février.
Premier jour de l'année sino-annamite. Hier soir dans les rues chinoises (rue des Voiles, des Pavillons-Noirs, des Tuiles, des Canton-
nais) beaucoup d'animation. On met la dernière main a la (h'coration des boutiques, et les portes sont grandes ouvertes sur la rue. On a peine ii reconnaître ces antres sombres, ces capharnaiims dans lesquels pendaient le matin encore des saucisses et des parapluies, des lampes et des étofïes. Aux murs maintenant on a suspendu des panneaux coloriés, dont plusieurs sont très originaux. La boutique est complètement débarrassée et illuminée par de très jolies lanternes (!t des lampes aux verres de couleurs. Sur le comptoir du lond, devant la tablette des ancêtres, brûlent les bâtonnets d'encens et sont étalées des broderies et des pil(;s de Iruils : oranges mandarines et frangipanes énormes. Des arbustes en (leurs, îles citronniers cbargés de fruits, des chrysantbèmes, des narcisses emplissent les angles ou fleurissent des tables de bois noir sculpté. C'est très curieux et quelquefois très harmonieux et joli. Nous entions dans une pagode dédiée ii la mémoire d'un maréchal chinois. Accroupis sur des lits de camp, des bonzes prient sans qu'aucun muscle de leur physionomie ne bouge. Illuminée par des lustres au pétrole, la pagode a bien plus l'air d'un sanctuaire que de joui'. Dans un angle, une petite chapelle avec le fauteuil et la tablette du maréchal, des objets votifs, des bâtonnets d'encens et deux statues de bois représentant des serviteurs.
Nous revenons par le (juartier chrétien (jui a 1 air endormi, (pioi(|ue la fête s'y célèbre aussi, et nous revoilii dans une gi'ande artère européenne. La Chambre tle commerce est enguirlandée et illuminée ; le bal travesti du gouverneur s'y donne ce soir. ]3éjii les voitures arrivent et nous apercevons une Espagnole et un Incroyable dans la rue Paul Bert ; seuls les magasinsde coideurs sont ouverts. Les boutiques chinoises sont strictement fermées de peur des regards indiscrets, mais de minuit ;i 3 heures, on n'a pas cessé de tirer des pétards. Mes boys m'ont offert des fleurs en quantité hier et ont paru très heureux de nos étrennes. Bich célèbre la fête dans sa chambre qu'il a tendue d'andrinople et décorée d'étofTes laotiennes.
Trois vaisseaux russes ont encore sauté et la piastre monte à 2 fr. 40.
Nous avons profité du congé du Tét pour alleravec le président et le bibliothécaire de l'Union chrétienne rendre visite à la section récemment fondée par les légionnaires de Viétri. On nous attendait à la grare.
Trfiixièine arnire ru Aaio 281
Ils ont très bien arrangé une ancienne salle dont on leur laisse la jouissance dans une auberge abandonnée ; 32 étaient présents à la séance et au culte pour lequel on avait préparé de beaux chants en allemaïul et en français.
IX février .
Xous visitons trois pagodes : une ])agodeannamite et lesdeux pagodes chinoises de la congrégation des Phuc-Kien et de celle des Cantonnais. Dans ces trois jiagodes, tout à fait au fond, nous trouvons des statues qui sont cachées d'ordinaire. L'une représente une femme blanche, l'autre un homme nègre, une troisième un vieillard blanc. De magnifiques robes brodées les recouvrent. Dans les pagodes chinoises les parasols de gala sont aussi exposés : les broderies en sont superbes. Quelques beaux cuivres, des vases en argent massif se trouvent là, mélangés à des objets en papier doré avec tout le clinquant, les dorui'cs, les paillettes qu'aiment les Orientaux. Devant les tablettes des petits repas sont préparés pour les ancêtres, de minuscules « cai bath » (tasses à thé), du riz, des légumes.
Un signe des temps : dans la j)agode des Cantonnais, des Japonais se mêlent aux Chinois et causent avec animation. Oh! lair de profond mépris de ces « jaunes » pour nous, les diables d'Occident.
V? /c^'rier.
Le général en chef répond qu il m enregistre avec plaisir » la lettre que nous lui avons adressée au sujet des soldats en cas de guerre, mais qu'il n'y a rien autre à faire pour le moment.
Trois semaines et demie de solitude
'^'2 fèi'rler.
J... est parti pour trois seinaiiK's, peut-être un îiiois.
'2'i février.
Madame W... est arrivée lundi après-midi, et la vie suit depuis son cours tranquille.
Je rerois tous les deux jours de bonnes dépèches.
.')' /iKirs.
Les soldais de la salle de lecture sont très sages et viennent régulièrement. Le président de l'Union chrétienne prend sa tâche h co:ur et mène très bien la barque en l'absence du pasteur.
N /utirs.
Départ pour Ilaïphong à (3 heures moins y\n fjuart. 11 lait encore nuit noire, il pleut et la traversée de la ville endormie où je ne rencontre pas un seul européen est plutôt mélancolique.
A Ilaïphong, accueil chaud des Mercadier et des diflerentes personnes protestantes ; quatre journées agréables me ramènent au vendredi il, où, de nouveau dans la nuit et sous le crachin, je retourne vers ma maison solitaire.
Une chose assez curieuse que j'ai vue pétulant mon séjoui- i» Ilaïphong, c'est la grande procession chinoise de la fin du Tèt. Elle a été supprimée à Hanoï depuis nombre d'années. On v promène des tamtams, des gongs, des bannières, des parasols, des pagodes comme dans les autres processions bouddhiques, mais, ce qui en lait la curiosité, ce sont les enfants et les martyrs volontaires.
Les enfants sont habillés très curieusement de soies claires et outrageusement fardés. Debout, sur un petit échafaudage porté par des coolies ou attaché ii des poutres en bois, ils sourient et font des grâces à la foule. Plusieurs d'entre eux, malgré le fard et les habits ridicules, sont vraiment jolis.
Les martyrs volontaires sont traînés dans des pousse-pousse et ont la joue et, quelquefois, la langue percées par des glaives en acier qu'ils doivent garder pendant tout le temps de la procession. On les anesthésie, paraît-il, avec de l'opium et de la cocaïiie. Des hommes, qui marchent à côté d'eux essuient, avec de petits carrés de papier jaune, l'écume sanglante qui leur vient aux lèvres, et la foule se jette sur ces bouts de papier et s'en empare avec les marques du plus grand respect. Ce sont des porte-bonheur. Pauvres ignorants !
i4 mars.
Il ya trois semaines que J. est parti.
J'ai déjeuné aujourd'hui à l'annamite chez des amis, un vrai déjeuner de mandarin. Sur un plateau laqué, au milieu de la table, se trouvaient une douzaine de grands bols ii déjeuner et une douzaine de
Troisième année on Asie 283
petites soucoupes. Chacun de ces récipients renfermait un plat différent : cochon laqué, hachis de porc et d'œuls, pâté de porc, soupe au vermicelle et aux rognons, entrailles de poissons, foie de volaille, aile de volaille bouillie^ gélatine de poisson frite, beignets à l'huile de palme et quantité d'autres choses inconnues hachées menu ensemble. Avec les baguettes d'ivoire on prend une bouchée de chaque plat qu'on mélange dans son assiette avec du riz bouilli en arrosant le tout du fameux nioc-man (sauce de poisson pourri) qui enlève la fadeur de tout cela et que j'ai trouvé très bon. C'est une petite dinette très drôle, pas mauvaise du tout, une lois par hasard. Mais on est vite bourré et un peu écœuré; aussi une tasse de café fort est nécessaire après pour nos estomacs européens. Naturellement, pour rendre la chose plus annamite, je n'ai pas bu ni mangé de pain de tout le temps de ce repas qui est en somme court puisqu'on mange tout dans la même assiette et à la fois.
\7) mars.
Comme j'attendais J. ce soir, j'avais commandé à un jardinier une vraie brassée de fleurs françaises pour lui rendre la maison accueillante. Elles sont arrivées tout h l'heure : des œillets, quelques roses, du réséda, de l'héliotrope, des coquelicots ; tout cela a l'air malingre, souffreteux, anémique, si je puis m'exprimer ainsi. Elles sont tout de même jolies à regarder et font l'admiiation de Bich qui me dit : « Fleurs françaises lui beaucoup jolies », et s'en va répétant à toute la maisonnette le mot de coquelicot que je viens de lui apprendre.
Pendant ce temps, j'arrange mélancoliquement ma gerbe en songeant qu'elle sera fanée avant l'arrivée de mon voyageur. Drelin, drelin ! Une dépêche !
(( Tuyen-Quang, 8 heures matin, chaloupe échouée, je continue en sampan. Espère arriver mercredi Vielri. )>
Ce soir, nouvelle dépêche : « Orage ayant empêché dépasser Phudoan, arriverai très tard mercredi Vietii et seulement jeudi enfin Hanoï. » C'est un peu comme dans la chanson : « Demain, demain ! i) Oh ! quand donc demain viendra-t-il !
Voyage aux postes de la frontière du Ouan^-Si
Dans le Irain, 2'? février .
Me voilà donc parti pour cette tournée dont la durée et la
longueur doivent dépasser tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Depuis plus d'un mois nous avons emballé, avec les soldats, une douzaine de caisses de lectures et de jeux que j'ai envoyées, par les services administratifs de l'hôpital, m'attendre dans les diverses ambulances de ma route, avec des caisses de lait. Et, cependant, j'ai encore dû prendre neuf colis dont la moitié resteront en route dès les jiremiers jours.
A Phovi, je demande à un européen s'il connaît le partie du ])OSte de brousse voisin : c'est lui-même, un de mes paroissiens encore non rencontrés. Du train reparti, je lui lance un almanach des Dons Conseils et un traité en allemand (c'est un ancien légionnaire). C'est de Tévangélisation à la vapeur!
'23 féi'fier.
J^angson. — Petite réunion à l'école : 4 soldats seulement, un douanier et sa femme (Lozériens) m invitent à déjeunei- mardi.
A l'ambulance, je demande salle 1 si les camarades de la salle 2 sont nombreux. «Sept à peine; », me dit-on ; sur quoi je distribue ]Hesque tout ce que j'avais apporté de papier, tabac, etc. ; mais c'est une ruse de marsouin : la salle 2 était plus pleine que la salle l ! Ils ont tous exprimé très gentiment leurs remercîments d'ailleurs.
' A Dongdang, je réunis dans le magasin cinq soldats que le ca])itaine fait très aimablement chercher au tir.
A 3 h, J/2, départ en américaine. Au détour du chemin, en haut de la cote, la gare m'apparaît encore une fois comme un monument de civilisation que je ne reverrai plus pendant trois semaines.
Clichc de l'Illuslralion.
l/it/iila/iAiii du <ti/>iiii<(niiiir>/ du tei riton c, à lAitii^son, con.stiuUc par le culoncl Gallicni.
Troisième année en Asi
Les 17 kilomètres de route jusqu'à Nacliam ont été grandenieut améliorés depuis deux ans. On se sent tout de suite dans ce morceau de Chine annexé au Tonkin et si différent du Delta. Deux éléments seulement dans le paysage, mais en combinaisons infiniment variées : mamelons recouverts de brousses et massifs calcaires sur les parois déchiquetées et noircies desquels poussent, on ne sait comment, des arbres parfois assez grands.
J'ai déjà vu cela il y a deux ans ; mais ce que je n'avais pas vu alors, ce sont ces trouj^es de gens en habits tout neufs, car le Têt n'est pas encore fini. Leur costume de toile gros bleu est plus joli encore cjue d'habitude, leurs figures sont propres, les femmes ont tous leurs bracelets d'argent aux bras et aux chevilles, et ces grands chapeaux, aujourd'hui tout neufs aussi, composés dune sorte de haut de forme en paille posé sur une immense galette.
Personne ne travaille encore, à peine quelques vieilles gardent-elles çà et là les bufiles. On a eu de la peine à me trouver quatre coolies qui se sont attelés à un énorme chariot pour porter mes cinq colis.
A 6 heures, j'arrive à Nacham. .Je retrouve seulement deux hommes de connaissance et deux nouveaux venus, mais une cpiarantaine de leurs camarades (sur 60 présents environ) se joignent à eux, le soir, dans le réfectoire pour ma réunion ; les dons de l'U. F. F. et les almanachs ont beaucoup de succès.
Q'i février.
Mobilier de ma chambre:
deux lits de soldat et une ;ff«r^o^>V:;'*..''i
table. Heureusement que -p/ j^'^-^^C^b^
j'ai une caisse pour m'as- ^ -=seoir. Je dors j)arfaitement d'ailleurs. A 7 heures je m'embarque sur une pirogue. Après avoir parlé — pour la forme
Cliché de l'Illustration.
Conslniction s franco-tonkinoises .
de me faire escorter
par 6 Européens, le capitaine a convoqué trois « partisans » ou villageois armés de fusils prêtés par l'autorité militaire, finalement il m'en laisse un seul, pour ne pas charger la pirogue. Les deux rameurs sont les fils du vieux qui tient la barre. Ces Thos sont décidément une race saine et sympathique. II me semble qu'elle rappelle, })ar certaines analogies, la race basque située, comme elle, entre deux peuples auxquels elle a fini par se soumettre, et habitant une région montagneuse.
Dans les rapides, le timonier crie à ses fils des choses probablement peu aimables et nous filons avec une rapidité de traîneau au milieu des éclaboussures que font les gaffes arcboutées sur le fond rocheux... mon papier en garde la trace.
TJiatkhé.
Après 6 heures 1/2 de trajet nous débarquons à 3 kilomètres de Thatkhé. Je suis bien aise de sortir des deux mètres cubes où j'ai été confiné, et de monter à cheval. Je reconnais bien la grande ])laine de Thatkhé, un cirque à fond de rizières entourées de hautes montagnes. Le village de Caophong est bariolé de placards en l'honneur du Têt. L'école, comme à Nacliam, est dirigée par un soldat ])rotcstant. Il a des élèves souvent plus âgés que lui. Le capitaine me reçoit de façon un peu bourrue ; c'est un Corse qui vit à la façon indigène. Près de sa chambre une paillotte est tout entourée des placards tant de fois nommés.
A l'ambulance, à la chambrée, je vois 2, 3, 4 ]:)rotestants dont je connais déjà la plupart.
L'agent des transports est un Nimois. Son père a eu deux fils dont l'un est protestant, l'autre catholique ; « mais, médit mon interlocuteur avec un triste sérieux, je ne sais pas lequel des deux je suis ! »
Culte à 8 heures du soir dans le réfectoire. Un caporal de la Drôme avait préparé les cantiques, que plusieurs savaient. 40 auditeurs.
Troisième année en A.sî'e
Treize jours à cheval dai^s les monta^i^es
l-Ty féi'iier.
A six heures 1/2 aucun oflicier j3réseiit, rien de préparé comme vivres pour Fescorte, celle-ci composée de trois légionnaires sortant tle l'ambulance. Enfin à 7 heures 1/4 nous arrivons à partir. Une l'emme indigène en hamac avec deux porteurs profite de l'escorte, malgré mes protestations. Halte au hameau de Xa-Met. Après 15 kilomètres arrivée à Po Ma. J^escorte et les coolies sont au village, je monte au poste ;
Clichc de VlUustratiun.
Montas:nes du Haut-Tonkiii.
mon cheval m'est donné jusqu'à ce point seulement. Il est 10 heures, le sergent, seul Européen, me prêtera son cheval, je déjeune avec une hoîte de conserves et cfuelques ])etites choses en échange desquelles je lui laisse une autre hoite.
C'est un des rares postes non reliés par le télégraphe ; on est coupé du reste du monde. Les légionnaires ont laissé filer la moitié des coolies, et les gens du village ne veulent pas [)artir. C est toujours le Tét : il y a sur la place fête mi-reli-
o^'S Trois ans en Indochine
o-ieiisc, mi-lhéàtrale. On va réquisilionner 4 pauvres diables qui arrivent entre 4 tirailleurs, et nous grimpons en plein midi le Caodanh, longeant à 2 ou 3 kilomètres la frontière d'ici à Talung (2! kilomètres). Du Caodanh vue très étendue sur les rizières et les montagnes. Un des légionnaires est fatigué ; il sort du lit, cela se comprend.
A 2 heures 1/2 arrivée à Nalan où le lieutenant m'attendait à déjeuner pour midi. Il y a deux ans, jour pour jour, que le lieutenant \\\ de Talung venait lui faiie pour la j^remière fois visite, et était tué au retour. Des pirates ont encore opéré dans ce canton la semaine dernière. Six légionnaires et un caporal m'attendent et ont amené un cheval. A 4 heures nous partons, après que j'ai fait un second tléjeuner.
A 2 kilomètres un homme (que j'ai depuis su fumeur d'opium) refuse de marcher, s'étend dans la brousse, dit qu'on l'abandonne, etc., Je lui offre le cheval, mais il ne pourrait s'y tenir droit. Le caporal et un homme le ramènent à Nalan tandis que je continue lentement avec les 4 autres, llégion des plus sauvages, déserte. Avant Nalan nous avons rencontré une soixantaine de bœufs pour les bouchers d'Hanoï ; les marchands avaient profité de l'escorte pour venir de Talug. Evidemment la sécurité est contestable à cette frontière.
Le défilé se resserre de plus en plus. Ce ne sont que rochers dans lesquels on ne sait comment s'enracinent de grands arbres. On dirait qu'on a fait exprès de disposer les rochers en panneaux de théâtre parallèles les uns aux autres des deux cotés du sentier très étroit. On voit à [)eine l'homme qui marche devant et celui qui marche derrière. Il est cinq heures i/2, heure pour heure et jour pour jour lanniversaire de l'assassinat du pauvre lieutenant en 1902, quand nous arrivons à la plaque encastrée dans le rocher à l'est du chemin, avec cette inscription : « A la mémoire du lieutenant ^^^ tué le 25 février 1902 », avec la grenade de la légion et le n'' I .
Les légionnaires disent : « C'est ici que ces sales Chinois ont tué notre lieutenant, ah ! les chiens, les cochons ! etc., si nous les tenions ! »
On fait la ])ause, puis je photographie la plaque pour l'en-
Troisième année en Asie
voyer à M"" W., en posant une minute, car la nuit tombe. Je fais une prière pour la mère en deuil ; les légionnaires écoutent recueillis et un Corse se signe dévotement; mais, ensuite, il jure tous les dix pas le long de la route, et je lui ])romets (inutilement) un paquet de tabac s'il fait les deux kilomètres restants sans prendre le nom de Dieu en vain.
Nous croisons une escorte accompagnant un malade porté en palanquin qui se trouve être mon paroissien.
Enfin, à 6 heures, nous arrivons au bac du Soncr-Banor-Gianoet, peu après, à Talung, au milieu d'un cirque de rochers. Le capitaine et le lieutenant font une ])artie de cartes sur la place du marché.
Cette fois, j'ai une table et une chaise dan» ma chambre, mais point de fenêtre, deux portes seulement.
A 8 heures, une sonnerie de clairon, que je ne connais pas, a la messe en
campagne », convoque les hommes au réfectoire. Presque toute la compagnie, près de cent hommes, est là, à droite et à gauche, les officiers en face de moi. Leur présence intimide peut-être un peu car on ose à peine chanter ; je parle encore sur : « Veillez et soyez prêts ! » A ce poste frontière, c'est un sujet propre à être appuyé d'exemples couleur locale. Une lecture et un chant se font en allemand.
î}ij février.
Le lieutenant allant à Caobang par Dongkhé, j'irai avec lui pour économiser une escorte. Et la sienne étant à cheval (un adjudant et quatre hommes) nous allons vite par monts et par vaux : 3 h. 1/2 j^our nos 24 kilomètres et, par moments, il faut
Poste de Ta! un.
descendre de cheval pour grimper des pentes si laides qu'on voit les suivants zigzaguant au-dessous de soi dans les roclicrs, les arbres et les fougères magnifiques.
Doni^k/ié, '^(') fèi'tier .
Le poste a été amélioré depuis 1902 ; pourtant certaines ])ièces ont gardé la même destination, ainsi dans celle du télégraphiste une image de FAlmanach de l'Ami de la Maison, « les bergers et les anges près de Bethléem », est au milieu des circulaires concernant le service : c'est moi qui l'avais alors donnée à un j^aroissien maintenant remplacé par un catholique qui fi'équcutait d'ailleurs la salle de lecture.
Le soir arrive un capitaine que j'ai connu à Ouangchéou et qui va à Caobang. 11 raconte d'intéressantes choses sur la campagne de Chine : la stupeur des Chinois quand les Français ont rendu certains objets pillés dans les palais impériaux, en constatant que les j^ierreries des chapeaux de cérémonie, etc., n'avaient été ni enlevées, ni remplacées par du toc.
27 février .
A (> h. 1/2, nous quittons Dongkhé, même escorte qu'hier. Laissant à gauche la route militaire qui a moins de cotes, mais allonge de 4 kilomètres, nous en faisons 21 en passant par Tamboun et diverses localités toutes chinoises. Au pied des tumulus funéraires, il y a ici une piei-re plantée au-dessus de la tète du mort. Très belle forêt avec lianes, etc. Trois coqs sauvages magnifiques et plusieurs poules partent entre nos jambes, le lieutenant en tue une.
Nous croisons j)l'jsieurs officiers que j'ai rencontrés cà et là au Tonkin, et nu convoi d armes gai'dé par 50 tirailleurs et 12 légionnaires. Pourtant, le pays est plus sur ici ; nos hommes n'ont j)as le fusil chargé, et les officiers la main près du revolver, comme entre Talung et Dongkhé. De ce côté-là une bande de pirates s'est promenée après le Tct.
A Caobang, nous allons, tout couverts tle poussière, descendre de cheval devant la maison du colonel, — ainsi le veut le protocole, — et comme le capitaine sort de la chambre, le
Troisième année en Anie 20/
colonel me dit : « Eh bien ! vous avez voyagé avec mon beaufr'crc, votre paroissien, M. rAumonier. » Or, j'ignorais Tune et 1 autre qualité.
Dîner chez le colonel. Table de seize couverts, quatre dames ; une douzaine d'officiers viennent encore après dîner. Il y a beaucoup d'entrain ; on joue du piano, on récite des monologues, des chansons de Yann Xibor, etc. ; c'est vraiment étonnant de penser que la moitié de ces jeunes hommes vivent 29 jours sur 30 en pleine sauvagerie (c'est le dîner de fin de mois, quand ils viennent toucher la solde et régler les affaires administratives). On se croirait, à cette frontière, dans une soirée d'une garnison quelconque de France ; je ne sens plus mes 100 kilomètres de cheval et je suis surpris de voir (|u"il est I 1 h. 12 f[uand nous sortons avec le docteur.
DiiiiaiicJte ?8.
Le matin, culte à l'école franco-annamite ; 40 légionnaires présents ; un Suisse vient me prier (.l'écrire à son père ])our le réconcilier avec lui.
L'après-midi, à l'école, plus de 120 légionnaires certainement dans la salle et le corridor. L'attention a été très soutenue, et, (chose que je n'avais encore jamais obtenue à ce point après une conférence antialcoolique), une dizaine d'hommes ont promis, par écrit, de ne bt)ire, pendant un an, que du vin, de la bière et du cidre. Un autre, étant resté pour me dire en allemand qu'il ne se sentait pas assez fort pour promettre cela, je l'ai décidé à essayer pour deux semaines. J'ai su le lendemain qu'il n'y avait aucune punition et aucune entrée à l'ambulance pour ivresse ce soir-h"!, ce qui n'est pas le cas ordinaire tous les dimanches.
Lundi matin 29 .
Départ à 7 heures. — Trajet à cheval : 42 kilomètres jusqu'à Nguyenbinh. Les 23 premiers jusqu'à Giabanh sont fastidieux à travers les mamelons dénudés. Après une heure au gîte d'étape, nous repartons avec quelques'instants de faible crachin. Le pays est de plus en plus accidenté, mais très boisé
maintenant, avec des paysages superbes. Au bord de la rivière, les vieux arbres sont couverts d'orchidées. On en a conij)té plus de vingt variétés, souvent cinq ou six sur le même arl)i'e. Malheureusement, très ])eu sont déjà en fleurs — des fleurs blanches — mais le spectacle est assez singulier tel quel. J^e cheval tlu légionnaire belge qu'on m'a donné comme
])seudo- ordonnance^ se couche et se roule à tout pro])os, sur la terre et dans l'eau ; nous ne traversons, d'ai Meurs à gué, (|ue (l(Mix arroyos peu pi'olonds où 1 on se mouille à j)eine les semelles.
Les coolies passent sur des ponts sus])endus en lianes et en bambous. Des chevaux en liberté et des trou- ])eaux de buffles errent
Cheval annunUe. cà Ct 1 à (laU S IcS plai UCS .
Cliché de V Illustration.
Nginjciihinli , /''■" mars.
Tous mes coolies chinois ont disparu. On a en vain battu trois ou quatre villages au pied du ]:)Oste jwur les retrouver. Alors, le lieutenant en a envoyé chercher d'autres et, à 9 h. 1/4 seulement, on vient d'amener quatre individus à la physionomie ouverte, à peine jaunes, trapus et solides, tout de bleu vêtus avec le turban noué au-dessus du front ; un tyjie que je n'avais jamais vu, et le lieutenant n'avait jamais non ])lus entendu parler de cette race : ce sont, dit le sei-gent annamite, des (( Ri-Kèt » dont il y a deux villages sur les hauteurs.
Je n'ai plus que trois colis : malle, lit et valise.
Pendant deux nuits, je vais coucher avec ma garde de tirailleurs dans les gîtes d'étape, en paillotte et bambous. Tous les cinq kilomètres environ des abris plus petits existent aussi.
Troisième année en Asie 293
Le pays est peu connu à droite et à gauche des routes et souvent marqué en blanc sur les cartes.
A 34 kilomètres d'ici, dans des mines d'étain, est le Xeuchàtelois qui a découvert tous ces riches gisements de Tinh-Tuc et autres, mais aura tiré les marrons du feu pour les capitalistes. G'ést le seul abonné du Journal des Ecoles du Dimanche au Tonkin avec moi.
Départ de Ngiiyenbinh à midi précis |)ar un soleil torride. xMonté, descendu, monté beaucoup plus encore pendant une douzaine de kilomètres (pii sont parmi les ])lus durs de tout mon parcours. Le col est à 1,430'". Paysages de montagnes fantastiques, comme des agrandissements énormes des rochers feuillus de la baie d'Along.
Rencontré quelques rares indigènes, des femmes à pied, petites, avec de curieux chapeaux bleus à gros bourrelets rouges et bleus comme certaines capes du temps de Louis XI, des jupes épaisses, des corsages à broderies et ornements d'argent du plus joli effet. Les 14 kilomètres de la fin sont moins durs, mais mon légionnaire, peu cavalier, tire son cheval et le tirailleur n'en peut plus. Je les laisse 7 kilomètres avant la fin, à la nuit tombante, et galope jusqu'au campement. A un certain endroit je tombe sur un hameau où des jeunes gens et des jeunes filles chantent et jouent comme à une fête de village. Mon arrivée inoj^inée me donne la sensation de tomber subitement d'un autre monde chez ces gens si primitifs. Le campement m'apparaît de loin plus agréable que l'hôtel le plus somptueux après cette rude après-midi de cuisson au soleil, là où on m'avait prédit le plus de crachin. Deux linh-co m'attendent avec un cheval. Je dîne tant bien que mal.
Nuit peu agréable : ce campement se compose de grandes cases en paillottes, d'ailleurs bien comprises, mais mal entretenues, destinées, suivant les compartiments, aux officiers, aux soldats européens et aux indigènes. Mais, sauf au moment du passage du convoi bi-mensuel, on en use évidemment comme on veut, et le tout est transformé en cabinets... non de toilette. Deux linh-co (sorte de garde locale) m'attendaient avec un cheval, avec mes tirailleurs et quelques gens du pays ; ils ont
204 Trois ans en Indodiino
passé la nuit à aller et venir, bavarder, etc. Un énorme cochon nettoyait soigneusement les débris de notre dîner et ébranlait constamment la claie qui le sé})arait de mon lit de camp. Aussi, ai-je décidé de brûler encore une étape dem.^in et d'aller coucher à 48 kilomètres, à Baolac, dans une vraie chambre.
'^ février.
Côtes, cols, hautes vallées, la série recommence sans cesse, mais avec un aspect tout à fait alpestre. Les rares maisons dispersées, ou bien rassemblées en tout j)etits groupes, ressemblent à des chalets des Alpes et sont aussi différentes des habitations du Delta qu'une maison de Zermatt Test d'une maison de Vintimille. Le paysage uie rajipelle tantôt le val de Travers, tantôt le Valais.
Paklung (24 kilom.). Je m'arrête à 10 h. 1/2 au camjiement qu'est en train d'agrandir un brave doï (sergent) (pii a quatorze ans de service aux tirailleurs. H mc^t sa chambre à ma disposition ; je mange dans sa vaisselle le tloutiou ou riz à l'eau avec de petits oignons et divers assaisonnements. J'avais pris une boîte de thon et du pain. .Après quoi, je m'étends sur le lit de camp du doï et je dors à ])oings fermés malgré les coups frappés sur des chevilles, au-dessus de ma tète, par dix-sept charpentiers indigènes.
A midi 1/2 départ. Les chevaux sont fatigués et il fait grand soleil dans les roches où le sentier est souvent taillé en corniche. A 5 h. i/2, après avoir descendu presque constamment pendant deux heures, je suis au fond de la cuvette de Baolac (j'ai compté G'i étages à une rizière !) Baolac est à environ 250 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. C'est une toute petite agglomération indigène. Le commandant, qui a été à l'arrière-garde de la mission Marchand, m'installe très aimablement chez lui. Déjà, dans une carrière au bord de la route, j'ai retrouvé un paroissien. Nuit exquise dans un lit propre et une grande chambre.
Baolac, 4 mars.
Douzième jour de voyage.
Je crois qu'il commence à être temps que je quitte le Ton-
kin car je finirais par me prendre sérieusement ponr un grand personnage. Depuis 8 jours les papiers jaunes des télégrammes officiels ne cessent de circuler dans les 2" et 3" territoires : « le pasteur part — le pasteur passe — le pasteur est arrivé » ; depuis cinq ans, il est vrai, nous n'avions pas paru de ces côtés. Hier soir 3 soirs-offîciers et une quarantaine d'hommes ont assisté au culte dans la salle d'école. Jamais en chaireje ne me sens aussi capable d'agii- (pie dans ces réunions solennelles parleur rareté même, et 2 ou .') andileiirs seulement n'étaient pas attentifs. On a hien chanté. (Juand je suis arrivé, il n'y
^slJ
Cliché de llllubtratwn.
Officier topographe dans la hioiissi;.
avait ni clef, ni bancs, ni lumière, mais on a trouvé tout cela peu à peu et tout s'est bien passé.
Ensuite dîner en mon honneur chez le commandant. Ce type d'homme énergique qui n'a que trop d'idées et trop de poigne me plaît assez. On a causé sous le grand banian, sur la terrasse qui surplombe la rivière au clair de lune, jusqu'à onze heures.
Déjeuner chez un adjudant d'une famille tfanabaptistes lorrains.
A six heures la grande salle du (hinn-Phu et autres magistrats indigènes avait été mise à nia disposition et les bancs du réfectoire de la lésion amenés d'un kilomètre. Sur des chaises, au premier rang, tous les officiers. Derrière, soixante hommes, sur 80 disponibles. Auditoire attentif; 5 engagements de tempérance signés ensuite.
Campement de Na-Then à jtl kilonirfre.'i de Baolac, ~> nit/rs.
Parti à 6 h. 1/2 avec deux linh-co à cheval qui ne comj)rennent pas 4 mots de français. Brouillard éj^ais dans le fond de la cuvette de Baolac, mais comme on grimpe aussitôt de 200 mètres, on est bientôt au-dessus, etTeffet est des plus curieux. Brouillard, montagnes de tous les côtés, ciel, sont d'un bleu exquis, on se croirait au fond du lac de Genève. La pleine lune est encore très haute en face du soleil levant.
Nous croisons plusieurs convois de chevaux de bat, jusqu'à vingt à la fois, avec un conducteur |)our 4 ou 5. Ils sont tous muselés et malgré cela, la rencontre dans les sentiers si étroits n'est pas toujours agréable pour nos chevaux. De chaque côté du bât est une caisse de la dimension de celles qui contiennent 25 boîtes de lait, et recouvertes de peau de chèvre à longs poils.
C'est du (( clioiun chouni », me dit un linh. Nous voyons aussi de rares indigènes, toujours petits et de bleu habillés, mais avec un autre type que les Man Coc : quelque chose de nègre dans le nez et de mulâtre dans le teint.
Parfois le sentier est remplacé par des marches taillées dans le roc. Nous y croisons précisément quelques indigènes qui doivent s'aplatir contre la paroi pour nous laisser passer. Tous semblent d'ailleurs timides et n'osent nous regarder en face. Les hommes ôtent un large chapeau circulaire, plat, avec un léger renflement en cône au milieu.
11 fait un soleil torride à 10 heures quand nous arrivons au camjoement où je déjeune.
Campement de Binh-Bunh (Byne-Bougne) à 29 kilomètres
de Baolac samedi soir. Xoiis avons fait en 2 heures cette petite étape sans incidents autres que la rencontre de deux pauvres tirailleurs malades portés à Baolac dans des civières improvisées, et la rencontre d un incendie de brousse ([ui rendait Tair presque irrespirable pendant 1 kilomètre; sur quelques mètres ni<ème la flamme venait jusqu'au sentier et nous avons galopé à côté de la fournaise sans être, Dieu merci, atteints par les flammes.
I] mars .
Ces nuits passées dans la brousse, avec une claie seulement pour nous séparer de tas d'indigènes bruyants et mal odorants, sont décidément peu agréables, et je ferme à peine Toeil. J'ai appris ensuite que le tigre rôdait ])artout dans les environs et que la semaine dernière il était venu jusqu'à 3 mètres de la haie du poste ; on avait tiré sans résultats trois coups.
Je laisse en arrière mes bagages avec un linh-co, afin d'arriver si possible, le soir même à Hacmé. Gela fait 52 kilomètres, mais le temps est couvert et des plus favorables. Le linhco que j'emmène fait un peu la grimace : « ça beaucoup, beaucoup loin ! » Je mets dans sa musette et dans mes poches quelques provisions et nous j^artons. 11 ne connaît pas le pays, mais, on n'a pas à se tromper : il n'y a aucune autre route puisque celle-ci traverse un vrai désert où nous n'avons rencontré, sauf le hameau (étape ordinaire) de Naméo, que deux Chinois de mauvaise mine et deux indigènes en 1) heures 1/2 de route. Tandis qu'entre Baolac et Aha Thenn samedi matin j'avais vu des chênes, des chàtaigners, des pêchers, aujourd'hui ce sont des essences bien différentes de celles d'Europe, les mille variétés du bambou, par exemple : tantôt une forêt de minces fûts isolés et dépouillés de feuilles jusqu'à plus de 20 mètres, tantôt un de ces massifs composés de cent et ])eut-être deux cents tiges, toutes chargées de feuillages délicieux. Puis en remontant à près de 1,000 mètres au-dessus de Baolac, il n'y a plus aucun arbre d'aucune sorte ; seulement de l'herbe haute et drue. Nous sommes forcés de mettre pied à terre plusieurs
of)s Trois ans en Indochine
fois dans des escaliers au milieu des rochers ou sur des plantes fîflissantes.
Enfin, voici le col du Caoyé, à 17 kilomètres de Bing-]3ung, et, de l'autre côté, nous espérons trouver quelque chalet pour reposer les chevaux et manger quelque chose. Vain espoir. Nous descendons 3 ou 4 kilomètres et trouvons une case de montagnards... abandonnée. Tant pis, il est dix heures, les chevaux n'en ])euvent plus. Le linh-co n'a malheureusement ])ris aucune provision. Je lui donne un morceau de j)ain et un œuf, j'en mange autant avec une hoîte de thon et du thé froid.
A quelque distance autre case, j:)euplée au rez-de-chaussée de buffles noirs d'aspect apocalyptique, les chiens et les porcs du pays ont ce même aspect sauvage et cette même couleur, tandis que les hommes et les femmes ont l'air doux et sont mignons comme des poupées vivantes, avec leur petite taille et leur visage simple ; ils vous tournent le dos par ])olitesse, paraît-il, voulant dire qu'ils ne sont pas dignes de vous regarder en face.
Dans la susdite case, il n'y avait rien à manger (ou rien qu'on voulût nous donner à manger). Nous allons jusqu'au quatorzième kilomètre de Caoyé (trente-un de Bing-liung) et nous entrons dans le campement de Naméo à midi sonnant. Tandis c{ue le linh-co se procure du paddy pour les chevaux et du riz pour lui, je suis si fatigué que je ne me fais rien préparer. Je mange une boîte de foie gras et je m'étends sur trois bambous représentant un banc, puis je m'endors ou je perds, d'une manière quelconcpie, conscience de la réalité jusqu'à deux heures moins cincj, temps cjue j'avais fixé pour le départ, au grand déplaisir de mon écuyer, et je me retrouve frais et dispos.
De Naméo à Nari, où l'on rejoint la vallée de la rivière de Baolac, on suit pendant douze kilomètres la vallée d'un torrent au milieu d'une forêt vierge. Je n'ai jamais rien vu de semblable ; tout ce que j'ai lu dans Mayne Reid, Fenimore Cooper, ou bien Chateaubriand et Bernardin de Saint-Pierre, est bien au-dessous de ce cjue la nature produit dans ces poussées séculaires de sève exhubérante. La hauteur des
arbres est encore surpassée par la longueur des lianes qui dessinent les festons les plus extravagants, tantôt lisses, tantôt couvertes des feuillages les plus variés. Je regrette de ne pas même connaître TA B C de la botanique, car je frôle sans doute une masse d'espèces rares. Les plus beaux palmiers des jardins d'hiver d'Europe sont des nains et des caricatures auprès de ceux qui foisonnent ici. Le fouillis de verdure est inimaginable. Avec cela les rochers, formant parfois des stalactites, et ailleurs des murailles tout unies à pic ; les cascades qui rendraient des ])oints à tous les Giessbach de Suisse, les gorges évidemment remplies jusqu'en haut dans la saison des pluies, et maintenant ne formant que des trous noirs sous les ponceaux en planches ou en bambous qu'un toit de paille protège contre les intempéries... et toujours personne pour admirer tant de splendeurs ; il n'y a pas beaucoup d'oiseaux, à cause des oiseaux de proie, ni beaucoup de gibier, en sorte que, sauf le vent dans les branches, c'est souvent le silence presque absolu dans ce décor de féerie au milieu duquel nos deux créatures humaines et deux créatures chevalines semblent être seules animées dans un monde abandonné à la seule végétation.
Soit par le feu, soit par la hache, un grand nombre d'arbres ont été abattus pour frayer la route ; souvent, la partie inférieure des bambous seule a fléchi et les tiges supérieures s'entrecroisent comme une toiture capricieuse au-dessus de nos tètes, et l'on avance tantôt sous une basse tonnelle de verdure, tantôt sous les voûtes d'une cathédrale immense. Enfin nous débouchons à l'air libre, et la rivière de Baolac coule à nos pieds, à trois ou quatre cents mètres, bruissant au milieu des rapides. Nous nous reposons vm peu dans le campement de quelques tirailleurs surveillant les coolies qui améliorent et rectifient (déjà !) la nouvelle route. Le temps n'a pas cessé d'être couvert toute la journée, il faisait très froid, à grelotter, dans la haute montagne du côté de Caoyé, et agréablement frais le reste du temps. Je me félicite d'avoir brùlé l'étape de Naméo. évitant un de ces repas de conserves qui finiraient par me démolir l'estomac, et une nuit blanche.
:ioo
Poste fiançais à la frontière tic Chine
A 6 heures moins dix, nous arrivons au j)ostc de Bac-Mé où le lieutenant ne m'attendait que demain. Je me presse pour voir un jour de plus mes paroissiens d'IIagiang ; je n'ai sans doute guère observé aujourd'hui le repos du dimanche, contrairement à mes prévisions, mais ma pensée est souvent
allée vers ceux qui, ce jourlà, peuvent se réunir et ne savent pas tout le ])rix qu'ont ces réunions. 11 faut vivre des heures et des heures tout seul, ou au milieu de masses (\v païens , pour mieux comprendre bien des choses.
7 fnars.
Il fait toujnurs frais et je passe la matinée à attendre les coolies ; ils n'arrivent (pi'à 2 heures aj)rés-midi, trop tard pour repartir.
(S mars.
Nous ])artonsà 7 heures, car ce n'est ])as uiu> petite affaire de mettre en marche 25 pirogues, chacune montée par 2 piroguiers et un tirailleur, et d'expédier par voiejde terre les chevaux.
Les caisses d'armes pèsent 5034 kgs ! en caisses de 30 et 130 kgs ; comme il n'y a presque |)as d'eau en maint endroit de la rivière, on met 2 caisses ou 3 au plus sur chaque pirogue. Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés^au feu, de 10 à 12 mètres de long sur 0'"50 environ de large, recouvertes, sauf deux mètres à chaque bout, d'un abri demi-cylindrique en paillotte maintenue par des liens de bambous. De loin cela ressemble à de longues chenilles noires et jaunes. Un piroguier Tho rame ou tient la gaffe à chaque extrémité. Les passagers (ou plutôt le passager ordinairement) se tiennent accroupis sous la paillotte. Souvent une ouverture au milieu est recouverte d'un carré de paillotte mobile et la tète du pas-
Troinième année en Asie 301
sager émerge parfois comme celle de ces clial)lcs qui sortent d'un jouet d'enfant.
A Thuong-Lam, une muraille de roc de plusieurs centaines de mètres à pic barre la rivière perpendiculairement à son cours antérieur, et elle se perd dans des amas de blocs et de pierres. ^ -
A l heure je repars à cheval avec un linh-co, l'autre accompagnera 2 coolies et un cheval de bat portant mes bagages. Trajet de 31 kilomètres abominablement pénible. Jamais de ma vie je n'ai grimpé et descendu des pentes aussi raides dans les rochers ou les éboulis ; le cheval qu'on traîne derrière soi a souvent la crou|)e au-dessus de la tète, mais dégringole avec une sûreté étonnante. Ailleurs c'est une simple ])iste à peine tracée dans d'anciennes rizières ou à travers la brousse, (jui dans un endroit, llambe autour de nous.
Les arroyos qu'il faut traverser (sans un seul j)ont) sont heureusement presque à sec, mais le Song Ma me mouille encore jusqu'à mi-jambe, et j'attribue à ce fait le seul mouvement tébrile, d ailleurs de courte durée, que j'aie eu jusqu'à présent.
A 6 heures, je vois avec joie un excellent ami débouchera cheval à un détour du sentier et nous arrivons une demiheure après à Na Sa. C'est un petit cirque, où, dans les rizières et derrière les arbres au bord d'un ])elit cours d'eau, sont disséminées quelques cases habitées par des Thos. Il y en a aussi une où sont un sergent et deux légionnaires (ceux-ci protestants) qui travaillent à la route. Nous dînons avec le sergent et un adjudant. Puis nous allons chez le chef du hameau ou Cai-Xa et quoiqu'il grogne un peu, je crois, (ce qui est assez légitime), nous nous installons chez lui.
La maison, semblable à certains chalets suisses, ne comporte qu'un étage sur pilotis ; les chevaux et divers animaux sont en-dessous, les humains au-dessus. Une claie en bambous sépare en deux l'appartement. Ouatre ou cinq ménages grouillent dans le plus petit espace, nous occupons avec 3 ou 4 indigènes l'autre partie ; je dresse mon lit de camp, mais C. s'étend simplement sur la natte. 11 n'y a aucun meuble quel-
,'i02 jT/'o/.s- (7n.s- en Indochine
conque. Un feu couve sous la cendre au milieu, et c'est merveille qu'en ces maisons de bois et de ])aille l'incendie ne s'allume pas plus souvent.
De temps à autre un indigène entre avec une torche de bambou, fume une pipe, éteint, s'étend et dort.
*J /nars. Dix-septième journée.
Quant à moi je n'ai pas fermé \\v'\\ suivant mon usage en pareil cas, et dès 4 heures 1/2 nous sommes sortis du grand liôtel deNasa où les chambres ne sont pas chères, mais ont encore quelques progrès à faire au point de vue du confort. Il faisait nuit noire et, en trébuciiant dans les rizières où galopent des chevaux qui ont henni toute la nuit, nous regagnons la case des légionnaires. Déjeuner, harnachement, à 5 h. 1/2 nous partons. Il reste 26 kilomètres à faire, toujours en montées, descentes, passage d'arroyos à £^\\(\ etc, mais la route est bonne, toute neuve, je suis le premier à y passer (avec le colon de Thuong Lam) après ceux qui sont en train de la tracer. Jolis paysages de montagnes dans la brume matinale. A 9 heures 1/2 arrivée à Ilagiang. Visite immédiate au colonel, suivant le protocole, puis repos bienfaisant, déjeuner à la popote de la légion, sieste pour la première fois depuis 16 jours sans la perspective de remonter en selle ensuite, car mes 3 ou 400 kilomètres de cheval sont finis et je suis joliment content de n'être pas plus fatigué et de n'avoir pas eu le moindre accident ni incident.
L'après-midi, visite à l'ambulance j)uis culte au réfectoire qui est un simple toit de paillotte en plein air. 5.") auditeurs attentifs. Lectures et ])rières en français et en allemand, inscrij)tion de plusieurs paroissiens inconnus.
10 mars.
Visite aux artilleurs (deux protestants) qui bêchent leur jardin, aux légionnaires qui piochent la route, au missionnaire absent et à la première Française que j'aie vue depuis onze jours ; je n'en reverrai plus jusqu'à Tuyen-Quang, c'est-à-dire
Troisièrru' (innée, en Asie
sur un parcours de 4 à 500 kilomètres. Elle a mis 8 jours pour venir Je Tuyen-Quang en chaise à porteurs et à cheval.
Conférence antialcoolique à 6 heures : une cinquantaine d'auditeurs. Après la conférence, une douzaine d'enoacrements
Cliché de l'Illustration, Artilleurs annamites et sous-officiers français.
de tempérance signés. Un vieux Belge a longuement discuté, faisant ce raisonnement d'ivrogne qui revenait sans cesse : (( Je voudrais bien signer, car je bois beaucoup trop, et pourtant (!) je ne suis pas protestant. » Finalement, il a signé en me priant de demander au sergent-major de ne pas lui verser toute sa solde, mais seulement ce qu il faut pour le tabac, « car, quand j'ai toute ma solde, je ne peux pas ne pas la boire )).
Trois cents kilomètres en barque
Il mars. VX journée.
Départ en sampans, à 7 h. 1/4. Je suis seul dans le mien, un malade dans un autre, des tirailleurs et congaïs dans le troisième. Ce sont de grandes embarcations d'une quinzaine de mètres de lono^ sur 2"" 50 environ, avec toit de nattes à {'"50 environ au-dessus du plancher. Ma malle sert de siège et la
Tvoia ans en Indochine
couchette de table. Au départ, on brûle force baguettes d'encens ])iquées à l'avant, et les annamites, venus escorter leurs amis, les saluent d'une salve de pétards.
\'^ mars.
Les rapides se succèdent de nouveau en S, et c'est merveille que les deux rameurs de l'avant précipitent assez le mouvement, et que le timonier barre assez sûrement pour ne pas aller se jeter sur les rochers. Le sampan file })arfois à la vitesse d'un express ; ailleurs, il faut le traîner péniblement sur le fond.
Dimanche ]',].
Sampans sur une iivii-re du llaut-Tanlil n.
Cette navioation est fastidieuse.
Je promets cinq piastres au |)alron et cinq à l'équipage si nous arrivons demain soir à Tuyen-Ouang, malheureusement leur zèle nouveau est retardé par une nouvelle avarie au gouvernail.
ih mars.
Les sam]:)anicrs sont des annamites du delta qui montent dans la haute région (comme je les ai vus à Baxat, etc.), pour l'une des trois raisons suivantes : ils ont fait quelque mauvais coup, souvent comme boys à Jlanoï (ce qui explique leur connaissance du français), et cherchent à échapper à la justice ; — ou bien ils ont déjà été condamnés, avec interdiction de séjour dans le delta ; — ou, enhn, ce sont des fumeurs d'opium enragés qui se procurent là-haut la drogue de contrebande bien meilleur marché, et bien meilleure, paraît-il, que celle de la régie.
Passé Bac-Mue sans nous arrêter ni nulle part ailleurs, je prends là une vue pour la sœur d'un légionnaire mort dans les
Troisième année en Asie 305
rapides il y a deux ans. Les cinq sampaniers vont, à tour de rôle, manger, boire et fumer Fopium.
Je veux arriver à tout prix pour prendre la chaloupe du mardi matin . Je comprends Tétat d'esprit des Soudanais qui passeraient n'importe comme, pour arriver au Tchad, hypnotisés par le but, et la chaloupe m'apparaît comme le signe bienfaisant du retour dans les milieux civilisés. A 7 h. 1/2, j'entends sonner la cloche de la chapelle de Tuyen-Quang. A 8 heures, les lumières des maisons flottantes (alors que de toute la journée nous n'avons pas vu une habitation) annoncent l'approche de la ville. La douane nous interpelle, llairant des contrebandiers sur ce vaisseau-f.mtôme « Ong quan thai » (un grand mandarin français), répond le patron et nous passons. A 8 h. 1/4 on accoste au débarcadère où, hélas ! il n'y a pas de chaloupe. fJepuis quinze jours, elle ne monte plus, les eaux sont trop basses. Je compte les dix piastres promises que les sampaniers accueillent avec un ricanement de satisfaction. Ils ont ramé quatorze heures, eux qui n'en avaient pas travaillé six le premier jour. C'est étonnant de voir juxtaposées une semblable indolence naturelle et une capacité de travail aussi grande quand on les pousse constamment.
Tuyeji-Quani^, 15 mars, '23" Journée,
Une trombe d'eau épouvantable s'abat sur le pays au moment où j'entre à la citadelle. Bien des officiers et soldats m'y connaissent maintenant. Les sœurs de Tuyen-Quang sont dans tout le Tonkin celles qui m'accueillent le plus gentiment.
Il) mars.
Culte à midi avec une vingtaine d'auditeurs.
A 1 heure, départ dans le sampan où je gis encore maintenant. Ceux de Hagiang étaient des palais somptueux à côté de cette misérable tanière : 4 mètres de long sur l^oO je pense, avec un paillasson recourbé couvrant le milieu, mais ])our la taille d'un annamite allongé, en sorte que moi je dépasse par les pieds ou par la tète, à moins de me recroque-
viller fâcheusement. Supposez un tonneau ou un de ces tuyaux en fonte pour Feau dans nos grandes villes et figurezvous le plaisir d'être balancé là -dedans pendant des heures. Mais Hanoï est au bout ! Seulement, un orage terrible éclate et mes sampaniers, ayant j)eur ou craignant Teau, font à peine semblant de ramer en se cachant sous un bout de paillotte. La nuit vient, nous nous ensablons, et je ne ris pas du tout, car j'aurais à peine de ({uoi mangei- s'il fallait coucher là. Et puis, il fait terriblement humide et je renonce tout à fait au projet de naviguer cette nuit. A 8 heures, donc, nous apercevons les lumières de Phudoan et je monte au poste où les officiers prenaient le café, stupéfaits de me voir. J'ai connu l'un d'eux à rhù|)ilal à Hanoï. On me donne tant bien rpie mal quelque chose à manger, et je me couche.
A minuit, la foudre tombe près du poste; éclairs sans discontinuer, torrents d'eau. AT) h. 1/2 je me lève et, à G h. 1/2, je repars avec mes deux piètres sampaniers aux cheveux ras, ce qui indique des « catholica » ou des chenapans récemment sortis de prison. Au point de vue capillaire, il est impossible et, au point de vue moral, souvent difficile de les distinguer. Il crachine constamment ; j'ai un peu de fièvre.
A 7 h. 1/2, arrivée à l'hôtel de Viétri.
11 mais.
Vingt-cinquième et dernier jour de voyage.
Bien reposé, je prends le train et arrive avec joie à Hanoï.
J'ai vu des pays bien divers depuis les altitudes de 2,000 mètres jusqu'au fond des vallées du delta. Pour la première fois de ma vie, j'ai parcouru des pays déserts ou peuplés de sauvao'cs exclusivemenl.
L'état sanitaire des européens m'a surj)ris en bien ; il est vrai qu'il u'a pas été aussi favorable depuis nombre d'années; la petite vérole sévissait sur les indigènes en maint endroit, la gale et un tas de sales maladies, partout. C'est merveille que je frôle tout cela sans rien attraj^er, et il faut un estomac d'autruche ])our absorber, à des heures si diverses, des aliments aussi contestables (conserves, etc.) que ceux qui m'ont nourri ;
Troisième année en Asie 307
j'ai infiniment apprécié aussi les bienfaits de la sobriété. Je n avais réellement j)as soif en cours de route, et le jour où j'ai fait .V2 kilomètres, je nai bu que trois petites tasses de thé à midi. Je n ai qu'à remercier Dieu qui ma tout facilité. « Vous avez une chance extraordinaire », m'a-t-on dit partout. Nous n'appelons pas cela de la chance, nous chrétiens. J'ai passé indemne à côté des incendies de brousse w comme au travers du feu ». A peine deux ou trois petits mouvements fébriles vite conjurés par de très faibles doses de quinine. Pas une égratigure, pas un coup, pas une chute de cheval. En arrivant près de Nampatt, c'est, d'après ce que j ai su ensuite, certainement le tigre qui bruissait dans les rochers et les buissons et inquiétait tant mon cheval à la tombée de la nuit, et je n'ai pas eu à m'en défendre plus que d'aucun pirate.
D'autre part, ma femme a été bien entourée en mon absence. Nous avons \)\\ relire en nous retrouvant notre cher psaume 103.
Là-haut, j ai bien eu le sentiment si précieux de faire exactement ce pourquoi j'ai été envoyé ici, je l'ai fait certainement d'une manière bien insuffisante, mais, enfin, la parole de Dieu a été préchée dans huit compagnies de légionnaires « de toute langue et de toute nation » ; Dieu veuille que cela ait été pour plusieurs une occasion de se ressaisir et de résister au mal. Hélas ! le mal s'étale là-haut avec impudence et en contamine beaucoup. — Je lisais en route cette parole de Napoléon au Ccjnseil d'Etat pour justifier la fondation de l'ordre de la Légion d'honneur : u II faut jeter sur le sol de la France quelques masses de granit. »
Le sol moral du Tonkin aurait grand besoin de quelques âmes de granit, et il y en a tant qui sont des morceaux de sucre facilement fondus dans le milieu ambiant ! Quelquesuns de mes soldats m ont d'autant plus édifié par leur fermeté.
Désormais, il n'y a plus que trois ou quatre provinces du Tonkin où je ne sois pas allé. Peu de gens, certainement, en trois ans, peuvent en dire autant.
Quelques chiffres pour servir de points de comparaison : le
308 Troia ans en Indochine
trajet de Paris à Toulon est de 929 kilomètres. La Suisse, à vol d'oiseau, a, dans sa plus grande longueur, à peu près 350 kilomètres. — La distance à vol d'oiseau de Lyon à l'embouchure du Rhône est de 250 kilomètres.
Pendant mes 25 jours de voyage, j'ai fait : en voiture, 17 kilomètres ; en chemin de fer, 236 kilomètres ; à cheval, 336 kilomètres ; en sampan, 339 kilomètres. Total : 958 kilomètres.
Il y a eu 362 présences au culte et 180 présences aux conférences antialcooliques.
Dcri^icr printemps sous les tropiques
V mars.
Les journaux de France nous ap])ortent des nouvelles de la guerre qui se livre à une semaine de nous. On fait descendre trois compagnies de légion dans le delta et on concentre le 18" colonial à Haïphong et dans les garnisons de la côte, mais c'est tout, jusqu'à présent.
26 mars.
Le président de la section de l'Union à Viétri arrive avec mission de nous j)rier de leur envoyer ])lus de volumes. Hélas! cela nous est bien dilhcile, et il est dur de résister à des désirs aussi dignes d'encouragement. Il défend sa cause avec chaleur dans une séance exceptionnelle de l'Union. Il est convenu qu'on attendra ma visite au colonel le lundi de Pâques pour faire des plans d'avenir. Une dizaine de légionnaires tiennent bon, plusieurs désirent communier ce jour-là ; ils se sont cotisés pour payer le voyage du président. Celui-ci connaît à fond la Bible et en fait même des applications inattendues. Pour nous démontrer que nous devions dépouiller notre bibliothèque, il citait Ruth, II, 8 où Booz permet à Rutli de glaner... « de «-/rt/?,^/-, ai-je répliqué, mais pas de prendre tout le champ. » Il se comparait aussi aux serviteurs de David qui ne devaient pas reparaître devant lui avant que leur barbe eût repoussé (2 Sam., X, 5) disant qu'il n'oserait pas retourner
Troisième année en Asie 309
à Vietri sans une malle pleine de lecture — ce qu'il a fait finalement, grâce à un cajîitaine qui l'a vu après le culte du dimanche.
Nous avons tous deux la fièvre, ce n'est rien de grave ; une foule de ffens ont la fièvre en ce moment.
28 mars.
Deux compagnies de Sontay descendant sur la côte, j'arrive juste à temps pourvoir le train filer aux accents de là Marseillaise. Ils applaudissent à tout rompre, malgré la pluie : « Allons enfants de la ])atrie » ; Dieu seul sait jusqu'où ils devront aller, car c'est la réserve de Chine.
30 mars.
Echos de mon voyage dans la haute région. Courrier volumineux. Un soldat demande à faire partie de l'Union. — Un sous-officier de l'extrême frontière, à deux jours de mon itinéraire, écrit : « Je suis réconforté à distance, car il me semble que je suis moins seul... » ; — je l'avais fait saluer par son capitaine rencontré en route. Un lieutenant m'annonce qu'un de ses hommes lui verse presque tout son argent et ne boit plus ; un autre qu'il avait rencontré porteur d'un litre d'absinthe a d'abord dit : « c'est de la quinine pour les camarades », puis il l'a jetée par terre et broyée sous son talon. — Par contre, un fumeur d'opium Suisse m'envoie une page hypocrite qui lui vaudra une verte semonce.
Pâques, dimanche 3 avril.
Auditoire nombreux, dont le tiers communie.
Un membre de l'Union me dit cette après-midi qu'il a empêché un de ses camarades de communier. — « Pourquoi donc ? — Parce qu'il est Hongrois... — Eh bien ?... — Les Hongrois ne sont pas protestants. — Mais si, un sur trois au moins ; en tout cas, A. est certainement aussi protestant que vous et moi. » Le plus curieux est que A., en soldat habitué à la discipline, a obéi sans mot dire et est venu ce soir à l'Union où nous lui avons expliqué la méprise.
A riiùpital, trois officiers assistent au service : 1 catholique et 1 juif, je crois, amenés par un protestant qui communie avec quatre soldats. Un légionnaire alité communie ensuite dans son cabinet séparé, un camarade dispose tout et participe avec lui au service, fait en allenuind.
(wril.
Voyao-e à Viétri. L'Union s'est icconstituée avec les éléments les plus sérieux en supprimant le titre ])Our obéir au colonel. Culte dans la salle que continue à leur prêter un hôtelier. Communion avec neuf participants. Trois d'entre eux, luthériens stricts, jeûnaient depuis la veille.
î) Avril.
J'ai achevé un article sur les protestants français en Extrême- Orient au xvii" siècle ' avec des collaborateurs peu ordinaires : deux légionnaires détenus à la ])rison militaire. Nous avons passé 2 heures sur le lit de camp (et dans la vermine) à traduire les quelques mots hollandais que je n'avais pu deviner.
Visite d'un brave mécanicien, ancien paroissien de Corbeil, puis paroissien d'ici, qui était parti pour la France il y a h peine trois mois. Il en revient maintenant après 20 jours passés sur le sol natal.
La première chose qu'il ait achetée à Hanoï c'était une Bible, ayant laissé la sienne a sa fille en France.
13 Avril.
Une de mes paroissiennes a la petite vérole. Je la visite enveloppé d'une grande blouse blanche et je me suis fait revacciner.
Il arrive deux affrétés supplémentaires avec des troupes, et les Européens réservistes reçoivent leur feuille de route en cas d'appel. Mais sans cela nous ne ressentons le contre-coup de la guerre qu'à la lecture des Havas et surtout des journaux de France.
' Bulletin d'Histoire du Protestanlisiiie, novembre 1904.
Troisième année en Asie
Au Nord de l'Annam
ais les indigènes se mettent immédiate-
uei Lin
Sam-Son, 21 ai>ril lOOi.
19 avril, départ à 1 heure. Le train est bondé d'Annamites qui se rendent h Biemson, un pèlerinage Bouddhiste situé à la frontière du Tonkin et de l'Annam. De ce côté, le chemin de fer n'est exploité que depuis très peu de temps, m ment h l'utiliser ' .
Notre orand amusement est de les voir dans les gares monter et descendre, s'empiler dans les wagons de 4'' et les fourgons, tirer leurs paniers de riz, leurs porcs, leurs objets votifs. La statistique de la gare d'Hanoi accusait, il y a quelques jours, 17 européens , pour 2.200 indigènes en une journée.
A Nam-Dinh, une seule famille est là. Je fais l'école aux quatre enfants, blonds, avec des veux noirs intelligents. La petite aînée, qui a 11 ans, regrette beaucoup la France, ses amies, son Ecole du dimanche, sagrand'mère, la femme de son ancien pasteur et elle me confie cela très gentiment. La mère pleure aussi tout le temps.
Ce sont des gens transplantés tout-à-fait qui ne peuvent plus reprendre ici. nr y,^ ^ vu, , ,■
'^ ^ ^ Cliché de 1 Illustralion.
Nous les réconfortons de r„..f^ ^ t ■ j r . ■. • . •
Latte des chemins de fer construits ou a construire
notre mieux. ,.,, mdochine.
1 Au commencement de 190i. les lignes ouvertes à l'exploilation. au Tonkin, .Haienl : Hanoï-Porle-de-Chine, Hanoï-Haïphong. Hanoï- Viétri et Yenbay, Hanoï-Hanu-ong-. Hanirnng et Thanh-Hoa sont dans la partie nord de la section indiquée par les lettres t. b. v., sur la carte ci-jointe, entre Ninh-Binh et Vinh.
Ninh-Binh. — Nos amis nous attendent à la gare et nous repartons tout de suite par les petits chemins entre les rizières. Une chaise à porteurs, deux chevaux, un tirailleur fermant la marche, iiotri; iravane se déploie sur la plaine basse au pied d'un gros rocher rappelant ceux de la baie d'Along.
Une haie de bambou, une petite porte basse ave»^ claie d'osier, puis une cour entourée de cases indigènes, voilà le castel provisoire des W. Leur cainha se compose exclusivement de trois murs en torchis, d'une cloison mobile en planche et d'un toit de paillottes. Comme parquet, la terre battue. Comme mobilier : deux planches sur lesquelles ils ont posé la natte inatelassée de leur lit, des malles, des caisses, une cuvette en cuivre et enfin une table et des chaises annamites récoltées dans une pagode des environs. Les ustensiles les plus vulgaires voisinent avec les assiettes et les verres (d'anciens pots de confiture). Ils ont depuis quatre mois l'ait six de ces campements provisoires.
De Ninh-Binh h Thanh-Hoa le paysage change un peu. Ce sont de gros blocs calcaires dans la plaine verte où la brousse a remplacé peu à peu les rizières. Au crépuscule, avec le ciel couvert et de lourds nnao-es ofris, c'est lugubre. Pas une fleur, rien que ce fouillis de lianes et de plantes trop bas et trop épais, pour avoir quelque beauté.
A 8 heures nous arrivons à Ilam-Rong et traversons, en sampan, le bras de rivière qui sépare ILim-Rong de Thanh-Hoa. Les deux parties d'un pont se dressent de chaque côté de la rive, comme deux paires de grands bras levés vers le ciel. C'est un des plus beaux ouvi'ages du monde, une seule portée de 160 mètres ; dans la nuit ce gigantesque squelette incomplet paraît formidable.
Après avoir serré la main aux protestants de Ham-Rong et fait 4 kilomètres en pousse, cahotant dans la nuit noire, nous arrivons à Thanh-Hoa.
Une salle à manger d'auberge, très auberge, une espèce de grange avec une planche pourvue de draps (!) et de moustiquaire nous voient tour à tour faire un mauvais diner et passer une mauvaise nuit.
19 kilomètres ! et nous voilà à Sam-Son. Les journaux du Tonkin ont fait beaucoup de réclame pour cette plage qu'on veut lancer : bois de pins, nid de feuillage, paysage provençal, que n'a-t-on pas dit! En fait de pins, il y en a 12, de 5 à 5 cenlimèlres de hauteur (je n'exagère pas du tout), le nid de verdure se compose de quelques mauvaises herbes et de deux fougères arborescentes mortes et le
Troisième année en Asie 313
paysage de Provence ressemble pas mal à ceux de la Crau. Mais il y a d" poisson et surtout la mer est là. la grande mer toujours belle, toi'j. '-s attirante. Elle est sillonnée de petites voiles et de hèles barques composées exclusivement de 8 bambous noués ensemble (c'est encore plus fragile <^ue le tronc d'arbre creusé des sauvages de Robin son Crusoë).
22 nçi-il
A Thanh-Hoa nous déjeunons chez remjiloyé du fermier de l'alcool et du sel, un ancien légionnaire qui a un fond excellent.
C'est entre Ninh-Binh et Nam-Dinh que débarquèrent vers IG20 les premiers missionnaires jésuites bientôt suivis du Père Alexandre de Rhodes. Les pays riches, aux belles rizières, sont ceux qu'édifient ou qu'exj^loitent le plus volontiers les bons Pères aujourd'hui encore. Chez les pauvres montagnards il n'y en avait que deux, et Tun a pris dernièrement la poudre d'escampette.
Nous repassons près de Biem-Son où, dans un col à la limite de partage des eaux entre l'Annam et le Tonkin, une bonzesse célèbre avait fondé une pagode et forçait tous les passants, par sa puissance surnaturelle, à s'arrêter et à sacrifier. Son histoire finit par une ascension fabuleuse, en mémoire de laquelle un bonze s'élève une fois par an jusqu'au plafond de la pagode au grand ébahissement des milliers de pèlerins. Des guérisons extraordinaires sont aussi attribuées à ce Lourdes païen .
Le choléra a sévi au commencement de ce mois entre Thanhlloa et Binh-Ninh au point d'enlever 80 7o tles habitants dans tel village. Beaucoup de cainhas sont badigeonnées à la chaux et on voit dans les rizières des tombes neuves qu'on peut se représenter en figurant un énorme saladier de terre glaise renversé, et surmonté d'un pâté de même terre fait avec un pot à fleur en tronc de cône.
28 ai>ril
Rats capturés à Hanoï depuis le l^"" décembre: 715.080 ! On se demande si certains indigènes ne pratiquent pas métho-
diqucment Télevage des rats pour touclier la prime qui est de 4 sous par tête.
Le courrier m'apporte des lettres d'anciens légionnaires maintenant au Congo belge, au fond de l'Allemagne (catholique) etc. ; un Norvégien vient me dire adieu... bientôt je pourrai dire comme Calvin : a Mihi sunt filii in orbe universo. »
Dimanche 1''' mai
11 pleut et Ton vote (agréable sensation de France). Sur 12 conseillers munici|iaux élus '1 sont protestants ; 4 autres protestants ont eu des voix.
7 mai.
Deux légionnaires ayant signé l'engagement de tem|iérance à llagiang m'écrivent. L'un a bu seulement un couji de trop à Pâques, « mais rien qu'avec du vin, foi de soldat » ; l'autre est un négociant allemand qui a mangé 120.000 francs à Monte- Carlo en 1899 et s'est trouvé sur le pavé à Nice avec « une belle pièce de cinq francs. »
D'après le rapporteur du conseil de guerre, 75 7o <^les cas de conseil sont di^is à l'alcoolisme.
74 mai.
Départ pour Yenbay j)ar la nouvelle ligne inaugurée le P' mai.
A la caserne, je retrouve des officiers et légionnaires déjà vus, souvent plusieurs fois. Quelle différence avec le pénible débarquement de nuit, en 1902, au milieu de ruelles et de visages inconnus. Comme je n'ai plus rien du dernier envoi des Femmes de France, je vais à l'ambulance les mains vides et m'en excuse auprès des malades, mais l'un d'eux, catholique, déjà rencontré ailleurs, déclare que « rien que votre poignée de main fait plaisir )j.
Dimanche 15-
Rentré à Hanoï sans incident. Il y a trois ans, j'avais mis quatre jours pour monter à Yenbay en chaloupe, en échouant
Troisième année en Asie 315
tout le temps. La locomotive évoluant au milieu des bambous, des palmiers, des latanieis, fait un singulier effet, mais quelles facilités pour le ravitaillement, les mouvements de troupes et la colonisatiou !
Un soldat cpii m'avait demandé une Bible en sortant de Tho- |)ital m'écrit : « C'est beau ce livre, c'est cbic, je ne comprends pas que depuis le temps qu'il existe, on n'en ait pas publié davantage les versets. C'est plus utile que toutes ces inventions de la religion catholique où je n'ai fait que pantomimer jusqu'à ce jour sans en comprendre le moindre mot. »
Au bout de ()0 heures, à peu près sans interruj^tion, la pluie s'est enixn arrêtée. Mais la ligne de Yenbay est coupée, le remblai s'étant, par endroits, affaissé de j)lus d'un mètre.
Dinianclie 'J'j mai .
Pentecôte. — Depuis hier, nous avions à la maison l'unique catéchumène de cette année ; assistance nombreuse ce matin et cérémonie émouvante.
Un prisonnier, sorti hier soir de la prison civile, assistait au culte, ainsi qu'un légionnaire qui amenait cà la prison militaire un camarade de Viétri. Le dit camarade, qui Iréquentait assidûment notre salle lors d'un précédent séjour à Hanoï, a planté sa baïonnette droit dans le cœur d'un caporal qui était dans sa chambrée. — Deux indigènes assistaient aussi au culte et je leur ai donné des Evangiles en caractères. J'ai rencontré ces temps-ci un métis franco-cambodgien parmi les légionnaires.
Lundi de Pentecôte .
A Viétri les légionnaires m'ont joué un tour inédit. J'avais cru devoir comme précédemment convoquer les protestants, civils et militaires, unionistes et autres, dans une grande salle d'hôtel... Pas un légionnaire à la gare ; à l'hôtel, le soi-disant président de l'Union me fait savoir qu'ils n'entendent pas qu'on célèbre le culte ailleurs que dans leur case. Je passe
outre, naturellement, et fais le culte avec une douzaine trauditeurs dont deux unionistes seulement. Ensuite, je vais à la case où, après discussion, les choses ont été, je Fespèrc, remises au point.
21 mai.
De Shanghaï, un directeur de la plus grande revue allemande d'Asie m'envoie des numéros et d'autres publications pour les légionnaires, « heureux », écrit-il, de faire quelque chose pour des gens qui ont la vie difficile, car il a su ce que c'est, et désire les voir revenir comme lui-même à la foi et à la prospérité.
.9 juin.
Conférence avec projections, préparée par les soldats que les arrangements ont amusés plus encore que la conférence. Je crois même que, malgré mes recommandations, les électriciens ont tant soit peu dévalisé à notre j)rofit le matériel de la télégraphie militaire.
Dimanche 12 juin.
Série de pluies diluviennes. Le fleuve a monté de plusieurs mètres en deux jours.
Malgré la pluie qui inonde le temple pendant le cuite, quelques auditeurs sont là qui témoignent, chacun à sa manière, son attachement ; une dame remplace J... à l'harmonium, un ménage me remet 100 piastres pour la dernière fois qu'il vient au temple.
Cliché de Vlllustrati'in Norodom, roi du Cambodge, mort en lOO'i.
Ti'oisième année en Asie 317
A Touranc
Un Baptême, une Confirtnalion, un Mariage
et un Service funèbre en trois jours
18 juin.
Deux jeunes protestants se sont fiancés à Tourane ; la (ille du résident et un docteur que j'avais rencontré en Chine. Ce sera le premier mariage béni par un pasteur au centre de l'Annam.
Mauvaise traversée qui heureusement est vite oubliée quand on arrive par une magnifique soirée dans la baie de Tourane. Le coucher de soleil avait été merveilleux et le ciel étoile était superbe. Jamais nous n'avions vu aussi distinctement la Croix du Sud. L'heure de sampan à travers la baie, par ce temps doux et (Vais, a été délicieuse.
Tourane a vu pousser une quarantaine de maisons depuis un an, et des écriteaux émaillés (qui ont coûté 400 piastres !) incliquent les noms des rues... qui n'existent pas encore.
Dans la matinée, instruction religieuse (première et dernière leçon tout à la fois) à ma jeune paroissienne qui fera sa première communion l'avant-veille de son mariage ; visite au colporteur biblique M. Bonnet et à une jeune Suissesse qui me prie de baptiser après midi son bébé malade. Ainsi fut fait.
Lundi '20 Juin.
Cette vie de résidence est la vraie et laroe vie coloniale. Imaffinezvous que 60 personnes, boys et leurs femmes, sont employées au service, quoique sept ou huit seulement paraissent ostensiblement dans la maison.
Nous avons l'appartement réservé au gouverneur général et sommes admirablement installés. Le petit enfant malade est mort tandis que J... récitait « Notre Père qui es aux cieux » près de son berceau. Ce matin il a été enterré au cimetière de Tourane où, pour la première fois, résonnaient les belles paroles de notre liturgie. L'assistance était recueillie et émue.
J'ai fait visite au missionnaire, que l'évèque vient de déplacer ; il m'a accueilli assez aimablement, entouré de six collègues, tous grands et barbus.
Trois CUIS en Indochine
21 Juin.
A 5 heures, mariage civil dans le grand salon de la résidence, petit speech très écouté du résident, entr'acte de musi(jue pendant que les invités à la bénédiction nuptiale entrent et se casent : quelques dames, officiers et civils en habits, autorités indigènes et hauts commerçants chinois.
Au dîner, le résident a remercié dans un toast ému tous ceux qui étaient venus et une partie du speech était consacrée à remercier « celui qui était venu d'Hanoï pour aider un foyer chrétien à se fonder et qui l'avait fait avec tant de cœur et de délicatesse, dans une cérémonie dont tout le monde avait pu admirer la solennité simple et touchante ». Il remerciait aussi INIme P... « d'avoir apporté i» ce culte austère, le rayon de sa grâce et de sa simplicité ».
A Faifo
2Â Juin.
Nous sommes partis de Tourane en phaélon à 6 h. 1/2, par une journée superbe, dans la pure lumière du matin. Il faisait déjà chaud, mais les montagnes étaient si jolies et la baie ressemblait à un grand lac de Suisse ou d'Italie. La route est superbe avec des montagnes découpées formant le fond du paysage, une grande plaine fertile, et sur la terre rouge, entre les ficus gigantesques bordant le chemin, la file des Annamites trottinant, vêtus de couleurs gaies : violet, blanc, bleu.
Le résident, vieux Tonkinois et vieux garçon aussi, nous reçoit très aimablement. H y a 10.000 Chinois à Faifo. Un curieux pont couvert, de l'époque japonair;e, est gardé aux quatre extrémités par des animaux fantastiques, mi-chiens, mi-singes, en terre cuite. C'est au commencement du xvii® siècle que les Japonais puis les Hollandais (venus de Nagasaki sans doute h leur suite) et les Portugais établirent des comptoirs ici, et l'animation du port est encore lapins grande que j'aie vue sauf à Namdinh.
PïL .""^ '
lue pagode à Faifo.
M""" Palmier et le résident de Tourane.
21 Juin.
Départ de Faifo hier, à 5 h. 1/2, en voi-
Troisième année en Asie
Cliché de VUlustrMion.
Porte de Citadelle et Mirador annamite.
tare avec les deux résidents et l'interpiète. Nous nous arrêtons h Quang-Nam h la citadelle pour faire visite h Son Excellence Ho-De, tono--doc de la province (gouverneur ou préfet).
Ù citadelle aM'aspect délabré et mal entretenu des monuments annamites, mais Son Excellence est un homme d'une cinquantaine d'années à l'air fin et in tel- >^
ligent, aux ongles démesurés, à la barbiche blanche.
11 vient il notre avance sous son parapluie tenu par un serviteur et tout de suite nous fait entrer dans la pièce, très ordinaire, qui lui sert de salle de réception.
On nous sert du Champagne et des gaufres annamites légères, ayant le goût et l'apparence d'oubliés. Immédiatement la conversation s'engage par interprète.
Le Résident de Tourane. — Voulez-vous dire ii Son Excellence que je n'ai pas voulu passer par sa province sans venir la saluer et la remercier de l'honneur qu'elle m'a fait en venant assister au mariage
de ma fille.
L'interprète. — Son Excellence vous remercie. Tout l'honneur est
pour elle.
Le pasteur. — Je suis très heureux aussi de saluer Son Excellence et de reprendre la conversation intéressante que nous avons eue ensemble. Je la prierai d'accepter cet article que j'ai écrit sur diflérentes choses anciennes de ce pnys.
L'interprète. — Son Excellence vousremercie infiniment. Elle se lera traduire cet article. Elle a fait les recherches que vous lui demandiez mais n'a rien trouvé. Le pont japonais :» Faifo a été bâti il y a trois cents ans.
Le Résident de Tourane. — Voulez-vous dire i» Son Excellence que j'ai trouvé la récolte fort belle.
Le résident de Faifo. — Quand les mandarins qui sont \\ la lète des provinces sont aussi vertueux que celui-ci, les récoltes sont toujours belles et les peuples toujours heureux.
(Son Excellence reste impassible).
Premier Résident. — On avait crallleurs fait des prières publiques pour obtenir la pluie. Elles ont été entendues.
Rire ironique de Son Excellence. « Par liasard, dit-elle, la pluie est arrivée après les prières, mais il n'en est pas toujours ainsi. »
Deuxième Résident. — Son Excellence est sceptique. C'est un homme intelligent. Elle sait que les prières ne sont pas toujours entendues.
yiyine p — [ gg prières sont toujours entendues si elles ne sont pas toujours exaucées et il est bon de demander au Créateur ce dont on a besoin.
Au bout d'un moment nous nous levons pour partir et les salutations et les compliments recommencent.
Il a lait 41° de chaleur!
Dîner chez run des colons qui ont le mieu?c réussi en Indo- Chine, un ancien légionnaire du teni])s de la conquête, aujourd'hui membre du conseil supérieur comme président de la Chambre de commerce de FAnnam. Il a une fabrique de carreaux en ciment, deux usines à glace — produit qu'il vend à Tourane 20 cents, soit 45 centimes le kilogramme.
A 10 heures, par la pleine lune, nous nous embarquons.
Dimanche 3 juillet.
Nous avons laissé 8 jours le journal fermé. Combien peu nous nous doutions de la terrible dépêche que M. et M'"" Mercadier nous ont remise à notre débarquement, avec toutes les attentions possibles : « Papa décédé, courte maladie. » C'est dans œs épreuves qu'on réalise mieux toute la distance qui nous sépare de France ; la lettre apportant des détails ne part de Marseille qu'aujourd'hui. Les dames protestantes sont presque toutes venues à la maison et les soldats balbutient quelques paroles de condoléances avec une gaucherie touchante.
Dimanche 10.
A des journées horriblement pesantes ont succédé des torrents d'eau. Le fleuve est plus large que nous ne l'avions jamais vu et la cote atteint près de 10 m. sous le pont, où il y avait
Troisième année en Asie 321
à peine 1 mètre cet hiver. De quelques maisons bâties sur un banc de sable on ne voit plus que le faîte du toit.
Distribution xles prix aux élèves des Ecoles communales.
Sauf la couleur blanche des habits et les éventails (président, professeurs, musiciens, tout le monde s'éventait) c'était une distribution quelconque d'un petit collège de France. Presque un quart de ces élèves m'a paru fortement teinté, franco-annamite, franco-nègre, hindou-annamite, créole, etc.
li juillet.
Même local, autre distribution, mais d'aspect plus pittoresque : aux élèves des écoles franco-annamites. Plusieurs centaines d'élèves, entrant par classe, faute d'espace, quand les précédents ont reçu leurs récompenses.
Douze jeunes Chinois reçoivent ensuite des récompenses pour leur application à l'étude du français. Tandis que les Annamites s'inclinent très bas en passant devant le Président supérieur et autres autorités, les jeunes Célestes vont tout droits et sans embarras ; tous portent déjà la tresse très longue (je n'ai encore jamais vu à Hanoï de Chinois qui y ait renoncé, comme les progressistes de Canton émules des Japonais).
Ensuite viennent les élèves des 3 écoles primaires. Beaucoup de ces petits sont très pauvrement vêtus, mais assez proprement (pour des Annamites), les cheveux épars débordant le turban dans le dos. Au commencement, ils sont figés sur leurs bancs et contrastent avec les frétillants gamins français de la veille, mais bientôt ils s'enhardissent, montent les uns derrière les autres, et font un brouhaha qui a besoin d'être réprimé. Les plus grands ont apporté fièrement de gros parapluies noirs qui donnent lieu à des incidents comiques. Après avoir reçu leurs volumes et diplômes, les lauréats doivent sortir par une porte latérale, mais ils n'ont osé se présenter devant les autorités avec leur riflard, et il faut revenir le chercher péniblement au milieu des camarades... Contrairement à mon observation d'hier, je vois très peu de métis parmi ces centaines et pourtant ceux qui sont admis à l'école
française sont seulement les métis reconnus. Que deviennent donc les autres ? C'est un problème bien angoissant. Sans doute, jdIus souvent qu'on ne croit, ils redeviennent complètement Annamites.
L'autre jour nous nous étions dit en voyant passer un pousse : c( Voilà lAl. D... Mais non, il est à cent lieues d'ici, au Laos ; c'est un broussailleux quelconque, à grande barbe blonde et vaste casque-champignon ».
G était bien M. D. ! Aujourd'hui il vient nous faire visite, rasé, en chapeau de paille... Il a passé 18 mois à Muong-Hou et pendant les 10 derniers, il n'a vu aucun Européen, le garde qui était avec lui étant [)arti malade. Il se parlait à lui-même à haute voix jjour entendre autre chose que le laotien des habitants et l'annamite des linhs, et se regardait dans une o-lace Y>our voir une figure blanche. A la fin ses cheveux étaient si longs qu'il avait un chignon sous son casque le jour où nous l'avons vu revenir. Le premier Européen qu'il ait rencontré en descendant la Rivière Noire lui a parlé de nous.
Nos domestiques très excités ont pourchassé et fini par assommera coups de tric|ues un gros serpent de plus de 50 centimètres de long, au dos vert et au ventre argenté, dans notre jardin.
Cliché de V Illustration.
Princes cambodi'iens.
Troisième année en Asie 323
i4 Juillet.
Il semblait que, contrairement aux 3 ans précédents, la revue dût être possible... mais non, la pluie d'usage est intervenue cette nuit. "
Notre boy nous a offert un gros bouquet de fleurs de lotus et autres, la petite couseuse un petit bouquet, 2 ananas et deux régimes de Iclchis (petit frnit spliérique à pulpe translucide).
iô juillet.
L'état sanitaire est décidément bien meilleur à Hanoï qu'en 1903. Le 14 juillet il est entré à l'hôpital 97 malades en 1903, 7 en 1904.
Répondante une lettre par laquelle je m'excusais de ne pas aller à la soirée du 13, le Gouverneur général ajoute : « Je saisis avec empressement 1 occasion de A'otre départ, que vous m'annoncez, pour vous exprimer tous mes regrets de vous voir vous éloio'iier d'une colonie où votre zèle et votre dé-
vouement ont été favorablement appréciés ».
Il arrive souvent qu'on sème, sans voir pousser la récolte, il arrive souvent aussi qu'on est encouragé par des résultats visibles. Un brave soldat libéré signe aujourd hui une lettre : « Celui que vous avez sauvé » (je l'ai simplement aidé à trouver une place et mis en garde contre le suicide). Il n'a emporté, avec ses vêtements et ses outils, que sa Bible dans une tournée de visite aux ponts du chemin de fer, en service depuis un an à peine et déjà déboulonnés.
26 juillet.
Nous recevons des lettres datées de la veille de la mort de notre père ; il y a quelque chose de bien poignant et d'étrange à toucher ainsi du doigt pour ainsi dire, l'ignorance dans laquelle les hommes se trouvent au sujet de ce qui les attend le lendemain.
Une curieuse conséquence de la guerre Russo-Japonaise en Indochine : le gouvernement japonais payant une prime aux navires qui vont chercher du riz au dehors, ceux-ci se lestent avec n'importe quoi, notamment des milliers de boîtes d'allumettes, qui tombent à vil prix en Annam.
Plusieurs télégraphistes habitués de la salle de lecture sont en train d'installer dans le jardin de l'Etat Major un mât (en 4 morceaux) de 60 mètres ])our communiquer par télégraphie sans ï\\ avec Pliulien à plus de 100 kilomètres, au bord de la mer, d'où on pourra communiquer avec l'escadre.
Une amie nous envoie aimablement des raisins noirs, mais petits et durs, qui sont ici un produit merveilleux de son jardin.
Autre mariage en province
Ba c-Nin 11 , 30 jn illet.
Mariage d'un garde principal (grade équivalant à lieutenant
de gendarmerie), avec la lîUe d'un inspecteur de la garde indigène.
Visites au résident (israélite), au général, au Tone- doc H o a n g- Trong-Phu. Il a été élevé à Paris dans la famille d'un pasteur et parle admirablement le français, il me prie d'être «indulgent au
point de vue littéraire », ce qui est pure coquetterie,
A 4 heures 1/2 je suis de retour à la milice où les dames d'Hanoï se sont habillées et où je mets aussi ma robe, puis les 4 équir, I j VI, 1 , <■ ])a2:es existant à Bac-
Cliche de 1 llhistraliof 1 O x, ■^ m^^k^
Iloang-Trong-Phu, grand mandarin annamite rla-r en France. Ninh foUt Ct rcfout IcS
Troisième année en Asie 325
300 mètres qui séparent la milice de la résidence comme un défdé ininterrompu ; « c'est comme les figurants au théâtre », dit un des personnages ainsi véhiculés.
Dans le salon de la résidence, le maire officie d'abord avec Técharpe tricolore et ses parements, genre académicien, plaqués sur le veston blanc. Le « tout Bac-Xinh » civil et militaire est là, 2 colonels, 2 commandants, nombre de jeunes officiers à qui tel passage de mon sermon sur les célibataires tonkinois pourra servir. Un gendarme me prie d'accepter» les humbles félicitations d'un auditeur catholique qui voudrait que ce soit aussi simple dans notre religion ». Décidément toutes les cérémonies sont de bonnes occasions d'évangélisation.
Ensuite on va par le même système de va-et-vient à la maison du tong doc où doit avoir lieu le diner. C'est une grande bâtisse annamite en face d'une des portes latérales de la citadelle. Madame Hoancr-Trono^-Phu avait une merveilleuse robe de soie vert-pomme au mariage ; elle j)orte maintenant une robe de soie bleu pâle, comme dans les contes de fées ; elle est parée comme une châsse, avec deux bracelets d'or massif et six rangs de perles d'or à chaque poignet, une profusion de bagues, avec des pierres douteuses, par exemple, sur ses doigts jaune très pâle aux ongles très longs, et des colliers dont l'un avec une étoile à plusieurs pointes comme une cravate de commandeur. J'ai plutôt eu occasion de regarder tout cela que de causer beaucoup à table, où j'étais à côté d'elle, car elle parle le français correctement mais très timidement.
Je visite avec la permission du colonel, un soldat convaincu de vol. Cette cellule est plus grande (au 9® colonial) qu'à la prison militaire, ily fait bien chaud cependant ; une heure par jour les détenus se promènent en commun. Sur les planches qui servent de lit traînaient des feuillets d'Evangile ; un complice du voleur m'avait fait demander par lui une Bible.
Inondations
Une grande mare a été formée par les pluies de l'autre côté de notre haie. C'est de là que viennent plusieurs serpents de
60 à 70 cm. que nos domestiques ont tués à coups de trique ces jours derniers dans notre jardin.
o août.
Il n'est mort à Hanoi en juillet que 6 Européens dont 3 enfants ; c'est le minimum enregistré depuis longtemps. A Saigon, en juin, il y a eu une cinquantaine de décès.
L'observatoire de Phulien a signalé au gouvernement général, par télégraphie sans Cû, qu'il y aurait ce soir un typhon (( formidable ». Le journal annonce un duel et deux altercations vives aujourd'hui ; énervement dû sans doute à la perturbation atmosphérique.
A 9 h. 1/2, le vent commence à faire rage et l'on entend nos voisins qui clouent leurs volets et leurs fenêtres. Les nôtres sont solidement crochetés et verrouillés, aussi à coups de marteau.
4 août.
Voilà le typhon passé, ou du moins calmé, et ce n'a pas été comme le 7 juin 1903. Nous avons bien dormi. Quelques arbres sont déracinés et le grand échafaudage du théâtre est abattu.
Une partie des Hanoiens a eu un « trac » formidable; dans plusieurs maisons on a enfermé dans des malles et caisses tous les bibelots et vêtements et on s'est caché dans les soussols ; ce soir, à 6 h. 1/2, il a recommencé à pleuvoir si fort que nous avons gardé à dîner un visiteui".
Dimanche 1 .
Visite à Viétri : Une heure de séjour pour sept de voyage par
une chaleur torride. La province de Vinh-Yen est en partie
sous l'eau. Pendant une quarantaine de kilomètres il y en a
des deux côtés de la voie, sur laquelle le train avance souvent
au pas. Et l'on se croirait dans un pays de lagune, ou sur un
lac semé d'innombrables îlots et presqu'îles. Les pagodes et
quelques fermes européennes émergent sur les mamelons ;
des maisons indigènes çà et là on ne voit que le toit, mais
généralement les rizières seules sont inondées avec deux ou o
Troi.^ième année en Asie 327
trois pieds cVeau, et déjà, imperturbables etpratiques, les paysans circulent en paniers goudronnés et pèchent en attendant de repiquer leur riz. C'est le moment, en effet, et plus près d'Hanoï la campagne est comme une grande pièce d'étoffe vert foncé, (les rizières déjà repiquées) avec des carrés de couleur plus pâle tranchant çà et là (le ma ou riz tout jeune, semé dru, qu'on repiquera à côté) ; les cultivateurs font des bottes de ce ma et le transportent avec le bambou classique sur l'épaule, presque nus tous aujourd'hui ; d'autres sont jusqu'au cou dans les flaques d'eau comme leurs grands buffles dont le dos noir est pareil à celui d'une baleine. (Les premiers Français les ont bien pris quelquefois pour des rhinocéros I) •.
Dans la légion vient d'entrer un jeune homme qui m'interpelle au passage et que j'avais vu en prison. «Tiens, c'est vous... au fait, comment faut-il vous appeler ici? » et lui et les camarades de rire.
Nous étions 25 dans la salle de café pour laquelle la propriétaire, fdle de communard, ne veut accej)ter de moi aucune rétribution, et c'était difficile de surmonter avec ma voix, ou celles des chanteurs, le tapage que faisaient les consommateurs à côté, mais il était impossible de nous réunir ailleurs.
.9 aoiU.
Le boy accourt à 9 heures tout éploré : « Deux messieurs soldats y en a beaucoup taper ». J'entends, en effet, un grand bruit de voix à la salle de lecture ; à mon arrivée, je vois séparés par la table, un légionnaire et un marsouin s'invectivant et gesticulant. Mes paroles les calment un peu, mais pour les faire partir j'ai dû éteindre l'électricité. J'ai appris dans la suite que le légionnaire-bibliothécaire ayant dit à l'autre de ne pas emporter une certaine publication, celui-ci avait dégainé et se précipitait sur lui lorsqu'un autre légionnaire lui a
saisi le bras.
10 août.
Je joue aux échecs toute la soirée pour prévenir un nouvel
1 Revue des Deux-Mondes, 1874.
incident, mais l'irascible marsouin ne reparaît pas, il ne vient que des légionnaires. Et comme le transport part demain, il y a plusieurs rapatriables qui sont seulement de passage ; on se reconnaît entre compatriotes; un de Boudry en retrouve un d'Avenches, dans un autre coin on parle hongrois...
11 août.
Nouveau typhon. A 8 heures du matin, j'écris à la lumière, tant il pleut.
Après 35 heures de pkiie presque continuelle, cela s'arrête enfm. Sous le viaduc, près de la citadelle, les coolies avaient de l'eau jusque sous les épaules au milieu de la rue.
13 août.
Hauteur du fleuve sous le pont, W"^90 .' si cela monte de 30 cm. Hanoï est inondé. Aussi les travaux publics font-ils pratiquer une brèche dans la digue de la rive opposée, en amont. On sauvera les campagnards avec des barques et on les indemnisera plus ou moins pour leurs maisons et leurs rizières détruites.
Dimanche i4.
L'alerte semble ])as^ée. Le fleuve a baissé quoique ce ne soit encore Cjue de 3 centimètres.
15 août.
Intéressante conférence de M. Bonnet, venu de Tourane passer quelques jours chez nous, sur l'œuvre de la Société biblique. Les soldats, qui ont congé, sont venus nombreux. Hs lisent avec intérêt les versets en malgache et autres lan-
gués qu'ils ont entendu parler.
16 août.
M. B. a vendu, de 8 à 10 heures, 1.300 évangiles et autres portions bibliques en Quoc-Ngu et en caractères, sur le grand marché de la rue du riz. Les acheteurs se pressaient si nombreux autour de lui et de ses deux auxiliaires indigènes qu'il a
Troisième armée en Asie 329
dîi prier un agent de police de les faire tenir un peu plus tranquilles. Il ne vend chaque portion que quelques sapèques — moins d'un sou.
D'après le rapport anglais de l'agence de Chine (Shanghaï 1904), jamais les ventes n'avaient atteint depuis un siècle des chiffres semblables à ceux de 1903.
Exemplaires imprimés en 1899(avant les Boxers) : 1.059.165; en 1902 : 840.655 ; en 1904 : 1.580.989.
Lorsqu'en 1814 parut à Canton le premier Nouveau Testament chinois, il était défendu, non seulement de l'acheter, mais de participer à l'impression et à la vente ; les premiers Chinois qui l'achetèrent étaient hors de leur pays, à Malacca, en Malaisie, etc. ; au milieu du siècle passé, lorsque la vente fut permise, pendant longtemps il ne se trouva pas d'acheteurs. En 1893 encore, 235.921 exemplaires distribués paraissaient constituer une année supérieure à la moyenne. Il y a 380 colporteurs indigènes, 14 agents européens.
Visites au Cabanon — Vî) Croiseur russe
'Jl août.
4 sur 5 des habitants du cabanon sont actuellement de mes paroissiens; l'un, condamné par le conseil de guerre, est un disciplinaire venu de Tien-Tsin ; l'autre est l'ordonnance du colonel de la légion qui a assassiné un camarade ; le troisième n'a rien mangé depuis dix jours disant qu'on veut l'empoisonner et ne parle que de se jeter à l'eau ; cependant, en le grondant en allemand, j'ai réussi à lui faire prendre quelques gouttes de lait. L'assassin viendra lui lire quelques versets de temps en temps. Enfin, dans le cabinet contigu, hurle et tape depuis vingt-quatre heures un fou qui crie sans discontinuer des choses incohérentes en français et en allemand. Que d'épaves !
Un pauvre croiseur russe affolé est venu échapper à la poursuite de l'escadre japonaise en se réfugiant jusque sur les côtes de l'Indochine, c'est la Diana., sortie le 10 août de Port-
Arthur, qui a mis une dizaine de jours jusqu'en baie d'AI^'^<^, où elle est arrivée samedi, après s'être arrêtée le 17 à Ou Ghiou-Wan. Le commandant est venu à Haïphong... « ciic.iiger des roubles », dit le communiqué aux journaux. On lui a probablement donné Tordre de repartir aussitôt, car lundi la Diana arrivait à Saigon. Il y a beaucoup de blessés à bord, mais le commandant n'a pas voulu les débarquer à l'hôpital d'IIaïphong.
25 août.
Au cabanon, le légionnaire qui voulait se tuer n'est plus qu'une sorte de squelette couvert de peau sans chair. Il parle encore avec pleine connaissance, et comme je lui demandais, au cours de ma visite, s'il y avait quelque chose qu'il désirât, la seule réponse fut : « Sterben ! ». Je lui ai alors assez longuement parlé de la mort et, chose curieuse, dans ces circonstances émouvantes, les mots allemands me viennent plus facilement encore que dans une conversation ordinaire.
Dans la rue des Pavillons Noirs, un autel dressé en face de la pagode, et la présence d'une foule curieuse, m'a invité à descendre de voiture. La cour intérieure de la pagode et les abris latéraux étaient remplis de bonshommes et animaux et autres objets en papier multicolore, les uns plus grands que nature, les autres plus petits : Gulliver à Lilliput ; par exemple, il y avait un éléphant de moyenne taille, couleur très appropriée, défenses, etc., un cheval de même dimension, une grande jonque de 3 mètres de long avec tout son équipage de 75 centimètres environ ; en face, un énorme génie assis, avec des moustaches pendantes longues comme le bras, et le reste proportionné.
A ses côtés (trois à gauche, trois à droite), des espèces de costumes magnifiques comme les « complets » des devantures de la Belle-Jardinière, mais tout en clinquant et en or, pour clients géants, avec casque ou tiare suspendu au-dessus de l'emplacement de la tète (car il n'y avait ni figure ni membres).
Troisième année en Asie 331
Puis, sur des tables, des pièces montées en fleurs piquées sv a terre ou sur des bambous (comme les chefs-d'œuvre dt jardiniers pour la Saint-Fiacre), des fleurs plus sombres formant des caractères ou des dessins géométriques sur un fond en fleurs 'plus claires ; — et partout des fleurs en pots semblables à de grands lis. Cette pagode est dédiée à la mémoire de Caobien, gouverneur chinois contemporain de Gharlemagne, considéré comme le fondateur d'Hanoï.
Le commandant de la Diana est venu dîner au gouvernement général l'autre soir, il avait mission de sortir de Port- Arthur pour envoyer une dépêche (?)... Toujours est-il qu'il a payé son télégramme dix-sept mille francs . Il prétend qu'on est très tranquille à Port-Arthur et qu'on y donne souvent des
bals.
28 août.
A 7 heures, enterrement de ce légionnaire si malade. Quand je suis arrivé au dépôt mortuaire de l'hôpital, il y avait déjà les représentants des autres armes : 2 marsouins, 2 artilleurs, 2 tirailleurs annamites et 2 chasseurs annamites. Puis sont arrivés les 10 légionnaires du piquet d'honneur, avec plusieurs camarades portant une couronne verte avec des fleurs bleues, blanches et rouges, un lieutenant et un adjudant. J'ai lu la liturgie, puis rattaché quelques réflexions au dernier texte que j'avais lu dans la cellule : « Il s'en alla vers son Père... » — Ensuite, commandement de ce garde à vous! », salut au cercueil, chemin assez chaud déjà jusqu'au cimetière, demi-tour du piquet d'honneur à la porte, mais tous les autres assistants sont allés jusqu'au bord de la fosse — qui était pleine d'eau. Là, j'ai fait allusion à cette circonstance que le défunt était né un jour de Noël, il y a 24 ans.
'AU ao/ti.
Chez le brodeur, nous avons vu sur le métier le grand panneau commencé pour nous. Deux hommes d'un côté, un de l'autre, travaillent sans relâche et ils n'ont pas l'apparence de fées ! sous leurs doigts cependant, chaque nervure de feuille, chaque pétale de fleur se dessine avec une délicatesse admirable.
31 noiU.
Je me suis trouvé au cabanon ce matin au moment où le major examinait le fou furieux, entouré de deux infirmiers et d'une sœur. L'autre répondait par monosyllabes, d'un air bête et gêné, mais tranquillement — comme il est toujours, paraît-il, en présence du major, — En passant, je lui dis bonjour en allemand. Alors, le docteur me dit : « Parlez-lui donc un peu. » Je lui demande s'il est protestant ? Non, mais il se rappelle m'avoir vu dans la haute région, et même il me conseille de ne pas envoyer de communications à des camarades qui en font un mauvais usage. Je lui réj)lique que précisément j'ai pour mission de ramener au bien ceux qui s'en détournent. — « Oui, mais quelquefois le diable est là. » — «Il faut le chasser ». — « Souvent il est trop tard. » — « Non, il n'est jamais trop tard. » — « Jamais trop tard ? si vous dites vrai, monsieur l'aumonier, vous savez bien votre métier. » — « Chaque chrétien, quand le diable vient, peut faire venir à son aide TEsprit de Dieu qui est plus fort, en priant. » — Tout cela dit de la part du soi-disant fou avec beaucoup de réflexion et de calme. Le docteur était étonné ; comme il devait s'en aller, je suis sorti avec lui en me mettant à sa disposition pour le traduire quand il voudrait, et en lui rapportant notre conversation. Il avait déjà constaté que notre sujet avait gardé la mémoire très lucide sur certains points et parlait souvent de religion, de la trinité notamment. La première chose qu'il avait faite en entrant en cellule était d'entonner le Te De a m .
3 sepLeml>re.
Départ pour llaïphong et visite aux iVIessageries où je voudrais déjà retenir une cabine j)Our le cinquième courrier français ; on prend note, mais sans rien garantir à cause des grèves de Marseille.
Dimanche 4.
Culte à llaïphong ce matin, retour par le train de l'après-
Troisième année en Asie 333
midi où il faisait odieusement chaud ; culte à l'hôpital d'Hanoï le soir.
Service au temple à Hanoï fait par un lecteur.
13 septembre.
Vent furieux, puis quatorze heures de pluie, suite du typhon qui a mis à la cote la Tamise. Elle amenait une jeune fille de Nîmes dont nous connaissons la famille.
l'i septembre.
Hier après-midi est mort le général Glamorgan, commandant la division, et on l'a enterré ce matin à la première heure, ce qui confirmerait le hruit d'après lequel il serait mort du choléra (il y a eu fort peu de cas cependant cette année.)
Grand déploiement de pompe militaire, les troupes faisant la haie, baïonnette au canon, puis escortant le char funèbre l'arme sous le bras. Derrière le char, une prolonge d'artillerie attelée de six mulets portait les couronnes, puis un soldat s'avançait avec un coussin chargé des décorations ; ensuite l'autre ordonnance tenait en main un grand cheval d'armes qni avait très peur des coups de canon. Un simple sergent, cousin du général, conduisait le deuil avec le chef d'état-major. On pense que la moitié de la population annamite, soit une cinquantaine de mille indigènes, se pressait dans les rues et aux fenêtres ; c'était un grouillement phénoménal.
16 septembre.
Sous la pluie, réception de tous les officiers par le nouveau général. Le médecin chef a présenté « les ministres de paix » et a nommé le Père : « M. le pasteur protestant », après m'avoir nommé : « le Père Untel ». (Je ne sais pas son nom, car il vient d'être nommé et nous avons fait connaissance là, très cordialement d'ailleurs.)
On attend à Hanoï les officiers de \ Elba, croiseur italien, qui était à Chemulpo au début des hostilités.
Dcri^icr voyage à Tuyci^-ûaai^^
il septembre.
J'emploie crabord le moyen de transport le plus civilisé, c'est-à-dire, au Tonkin, le plus dangereux : le chemin de fer. Avec ces inondations, on sait bien quand on part, mais non si on arrivera. Au bout du pont et sur le remblai en bouillie, on marche au pas. A la deuxième station, on ne marche plus du tout ; le télégraphe ne fonctionnant ])as en raison du temps orageux, on ne sait si quelque train de ballast vient en sens inverse sur la voie unique. Pourtant, au bout d'une demiheure d'attente, on repart au petit bonheur. Le Vinh-Yen ressemble à la région des gi-ands lacs, je pense, depuis deux mois.
Un commis que j'ai prévenu de mon passage vient faire ma connaissance sur un quai de gare. Un pont a fléchi sous la poussée des eaux et il faut transborder. On n'a que 200 mètres à faire en sautant de traverse en traverse, mais justement il se met à tomber une telle pluie qu'on ne voit pas d'un bout du j)ont à l'autre. Dans le nouveau train tous les voyageurs de troisième se déshabillent comme en famille pour faire sécher leurs habits.
AViétrije fais mes adieux au colonel puis, dans un petit culte à riiùtel, à une vino-taine de légionnaires. En l'honneur de quelques officiers de passage, il y a grand dîner et la fanfare de la légion joue devant l'hôtel, sous des guirlandes de lampions. J'ai la fièvre depuis la pluie qui a trop mouillé mes jambes et je trouve cette soirée stupide ; ces Allemands qui jouent des airs français très gais, au milieu de ces Annamites de sac et de corde que sont les sampaniers de Viétri ; tout cet état-major de la légion qui se morfond ici à ne rien faire, me paraissent aujourd'hui autant d'éléments incohérents, un nonsens crispant. C'est singulier de me rappeler quelle impression contraire à' harmonie parfaite m'a produite il y a quelques jours l'enterrement si imposant du général. Là, le déploiement de troupes, raftluence d'indigènes — conque-
Troisième année en Asie 335
rants et conquis, autour du cercueil d'un chef — les airs funèbres, tout était dans la note.
Je ferme à peine Toeil la nuit et à 5 heures du matin suis à bord de la chaloupe bondée d'Européens — dont 2 paroissiens — et indigènes.
Dimanche, 18.
Au poste de Dia, je serre la main du jeune homme que j'ai marié le mois dernier et nous arrivons dès 5 heures à Tuyen- Quang. Les officiers, que je connais presque tous, me font charmant accueil. Pour la première fois depuis bien longtemps on peut faire le culte un dimanche à Tuyen-Quang.
Je pars dans \e panier (barque en jonc bitumé) du résident, monté par deux linhs qui me conduijont à Phudoan. La rivière monte, le temps est couvert, circonstances favorables pour ce trajet un peu pénible. On a recourbé une natte pour m'abriter du soleil qui se montre parfois. Figurez-vous être couché au fond d une baignoire sans bouger pendant 3 heures, le niveau du bord supérieur de la baignoire dépassant d'une vingtaine de centimètres la surface de l'eau . A califourchon à l'avant, un linh manie une rame à manche très court; à l'arrière, l'autre godille. Nous mettons un peu moins de 3 heures pour près de 40 kilomètres; c'est plus rapide que le train de samedi.
A Phudoan, plusieurs légionnaires m'attendent. La chambre des passagers est au-dessus de la régie de l'opium et de l'alcool. Après la soupe, on tire en loterie le tabac, papier, etc., des Femmes de France, puis il y a réunion à la bibliothèque. Au lieu d'une dizaine d'auditeurs prévus, j'en ai près de cinquante, la moitié massés dehors près des fenêtres. Je renonce au sujet préparé et médite la parabole de l'enfant prodigue toujours si émouvante. « Ich fuhlte mich getroffen )), me dit ensuite un légionnaire, et il me prie d'écrire à sa mère en Alsace avec laquelle je lui ai déjà recommandé par lettre de se raccommoder.
Le capitaine et les lieutenants sont ultra-catholiques des plus convaincus; le capitaine va en panier tous les dimanches à la messe à la plus prochaine chrétienté, que dirige un Espa-
gnol ; nous discutons à fond la séparation des Eglises et de TEtat dont nous sommes tous grands. partisans.
Mon légionnaire alsacien est dans ma chambre à m'attendre pour me parler longuement. Je passe encore une nuit fiévreuse. Décidément ma belle résistance d'antan est bien amoindrie, et puis je suis seul Européen dans ce village où les gens crient, chantent et grouillent toute la nuit sans un instant de répit ; et c'est une sensation des plus désagréables.
20 septembre.
A 5 h. 1/2, le légionnaire est de nouveau là pour me parler et me laisse à peine le temps de m'habiller. A 6 h. 1/2 je visite un douanier protestant et à 7 h. 1/2 nous partons sur une chaloupe remplie de tirailleurs libérables qui ont l'air tous bien joyeux.
21 septembre.
Outre les nombreux catholiques qui sont souvent en rapport avec nous parce qu'ils ne sont plus vraiment catholiques, les pasteurs d'Indochine voient venir à eux tous les « non-catholiques » qui n'ont pas ici de représentants de leurs églises. Ainsi à Tuyen-Quang un « vieux catholique » des bords du Rhin a assisté au culte, et à l'hôpital je visite un jeune Croate qui est « Grec oriental ».
féic des Enfants
24 septembre.
Outre les jouets en papier, bambou et fer blanc, décrits l'an passé, il y a cette année deux nouveautés : une locomotive (que les Annamites ne connaissaient pas à Hanoï avant 1902) et un papillon, monté sur deux roues, qui bat des ailes quand on le fait marcher. Les dites ailes sont souvent tricolores. Des bandes d'enfants se promènent en chantant ; souvent l'un d'eux a une tète de dragon en carton, derrière laquelle une bande d'andrinople est portée par un ou deux camarades;
Troisième année en Asie 337
devant telle maison un autel minuscule est dressé et le portedragon se prosterne suivant le rite, tort gravement, tandis que d'autres tapent à qui mieux mieux sur des gongs et tam-tams également lilliputiens. Comme en Suisse il y a des tartes spéciales pour'le jour du jeune; ici Ton fait des gâteaux ronds appelés ban/i mat giang, c'est-à-dire pains ronds comme la lune (pleine ce jour-là); septembre est le mois où la lune brille au Tonkin du plus vif éclat.
Dimanche 2.3.
Un lieutenant assiste, pour la 5° fois au culte depuis 6 semaines qu'il est arrivé. Je voudrais bien que tous mes paroissions fussent aussi fidèles que ce Béarnais.
'26 septembre.
Chez un argentier que nous visitons, quelques vestiges de la fête s'étalent sur une grande table ; une minuscule pagode avec personnages, parasols, offrandes ])roportionnées, le tout en papier de couleur et doré, très délicatement découpé, les bonshommes, une quarantaine, hauts comme le doigt, avec les habits de fête, entourant un dragon long de 40 à ôO centimètres dont le cortège est reçu devant la pagode par les dignitaires à parasols.
Les braves vieux Annamites ne reconnaissent plus leurs congénères actuels : autrefois il n'y avait pour ainsi dire pas de meurtres, ni de rixes, ni de vols entre les Annamites, tandis que cela devient de plus en plus courant dans les jeunes générations qui savent lire, lisent les faits divers du Petit Journal, et savent aussi voir la conduite de certains Européens. Les mêmes vieux Annamites constatent également qu'on sait de moins en moins célébrer les fêtes comme celle des enfants, respectueusement et joyeusement.
5 oclohi-e.
On apprend avec joie que le Chocloc est parti de Marseille le 1"' et que la fin des grèves approche.
Lu le 2** chant de l'Iliade où Ulysse décrit si bien le désir des Grecs de rentrer chez eux après 9 ans au-delà des mers.
,'i,'i8 Trois, ans en Indochine
Adieux à la frontière de Cbine
Jl> oclohre.
Au-delà de Kej), on fait déjà la récolte de riz. Les Thos dressent de grands paillassons de 3 mètres de haut ou plus, souvent terminés eu j)ointe et courbés en demi-cylindres, qui projettent leur ombre très loin, à l'abri desquels ils battent le grain avec un lléau des plus primitifs.
Than-Moi. — Les légionnaires ne sont revenus ici que dej)uis trois jours, 18 discij)linaires et 12 hommes du cadre seuleuieut pour les garder. A 2 InMires, a lieu la réunion... et il ne s'y trouve pas un seul j^rotestant parmi les disciplinaires assemblés au grand complet. J'en suis plutôt satisfait, car ils f)nl d'asse/ mauvaises figures... Ils sont maintenant tous rasés, avec un numéro marcpié sur le dolman bleu, à ])eu près à la place du cœur. Tout à fait la même impression qu'à la maison centrale de Melun loisque j'y allais faire le service. Le caporal de garde seul est protestant, et j(^ le fais îisseoir près de moi.
Mon seul autre |)ar()issien est consigné : c'est le sergent et il est honteux d aboid de me recevoir, désolé que son livret soit srt/« parce qu'il a bu hier trop d'absinthe. Mais, peu à peu, il se calme et me remercie de faire la ])rière.
Au retour du travail, avant la soupe, distribution à tous les hommes du tabac et des lectures, jeux, etc., des Femmes de France. Bientôt, je leur enverrai un jeu de tonneau et du lait. Le chef du canton vient de rentrer avec soixante partisans d'une expédition à un jour d'ici, où, comme toujours, il n'a ])as rencontré les pirates cherchés.
// octobre.
Dang-Ddiig. — C'est la dernière fois que je vois la frontière de Chine, et justement l'air est d'une pureté extrême, lumineuse, tous les mamelons et plans de montagnes se distinguent ])arlaitement.
Il n'y a pas assez d'exemplaires de chacun des objets que j'ai apportés pour que chaque homme de la compagnie en ait un.
Troisième onm'-e en Asie 339
On sonne Je réveil une demi-heure plus tôt, les hommes, à demi-vètus, s'assemblent dans une chambrée et la distribution se fait sans bousculade et avec beaucoup de bonne humeur. La fièvre est moins tVétpiente cette année et la compagnie a bien changé de physionomie depuis un an. On fait des croix sur dix papiers (il y a dix ceintures de flanelle) et un trait sur huit autres papiers, pour huit pipes ; d'autres bulletins sont blancs. On tire dans un casque et ainsi tout s'arrange.
Malgré mes protestations le capitaine veut faire atteler la voiture (il fait très chaud). La côte descend assez raide jusqu'à la gare, avec des tournants brusques, le cocher est peu prudent et la carriole vieille. Bref, à un tournant, la roue de gauche casse, les rais étant sortis du cercle et, comme je suis de ce côté, je suis lancé au bord d'un talus. .J'en suis quitte pour deux ou trois égratignures sans importance, ayant eu la bonne chance quemoncasque roule assez près de moi. car, s'il eût dégringolé dans le taillis, j'aurais attrapé un bon couj) de soleil. La carriole avait continué sa route une cinquantaine de mètres, penchée de côté comme un cuirassé russe après quelque mauvaise torpille.
Je devais faire le culte à Langson dans la salle d'école, et à 7 h. 3/4 une trentaine de soldats se rassemblaient déjà en face, arrivant dans la nuit noire par les grandes avenues... et la porte restait toujours fermée. En vain on cherclie partout Je soJdat instituteur... Comme l'appel sonne à 9 Jieures, il faut prendre un parti, je dis donc : a allons chez C. » (le café-hôtel unique où je suis descendu). Il y avait alors 50 hommes environ. I^n tête de ce détachement, j'arrive au café à la orande surprise de quatre consommateurs, et nous nous installons dans la salle à manger. Une toile d'araignée d'où s'échappait un moustique servit d'illustration à mon allocution. En route, des soldats nous croisant avaient dit à un camarade : « Viens chez le Chinois. » L'autre avait dit : a Non » et j'avais aussitôt appuyé : u Très bien ! » Le Chinois fut aisément représenté par l'araignée.
Hanoï, 1"? octobre.
En l'absence de J. c'est moi qui reçois les visites de soldats et
340 Trois ans en Indoc/iine
c'est quelquefois amusant. Hier soir, c'étaient les bibliothécaires de l'Union chrétienne qui venaient me remercier solennellement d'un don de livres que je leur avais lait. Ils étaient très contents parce que ce n'étaient pas de vieux rossignols «mais des romans nouveaux», m'ont-ils dit. Ils ont fait une longue visite, causant très bien de choses et d'autres. L'un est un Allemand, ardent socialiste, dont l'ambition est d'être journaliste.
15 ocLobrc.
Le dernier arrivé de nos voisins... est un éléphant de deux ans ii peine, une pauvre petite fdle éléphant qui souH're d'être séparée de sa maman et de la forêt natale et pleure tout le long du jour. La première nuit je ne pouvais comprendre quel était ce cri plaintil.
Revenue à la nuit en tramway, les boutiques annamites étaient fermées, mais une planche entrebâillée permet aux retardataires de rentrer chez eux. Les nhos jouent dans la rue avec des exclamations que je comprends maintenant et les Chinois, toujours actifs, s'agitent au fond de leurs magasins. Un peu plus bas ce sont les boutiques des Malabars ou Cliettijs qui paraissent vendre du calicot de fabrication anglaise et sont en réalité des usuriers. Au milieu de l'étroite boutique, au lieu des lits de camp habituels sur lesquels ils s'accroupissent pour débiter leurs marchandises, on aperçoit entre les planches disjointes ce soir, un pupitre, des paperasses, un encrier. C'est l'heure où l'on se glisse chez eux pour emprunter à un taux terrible.
Un tournant du train, la ville indigène est finie et nous côtoyons les eaux sombres du petit lac où se reflète la lune, puis rentrons dans la réffion des magasins et de l'électricité, des victorias et des cafés, des gens en chapeau de paille et en robe claire. Et je suis un peu triste de penser que je ne reverrai peut-être plus de nuit ces pittoresques rues annamites.
'21') octobre.
Un ancien soldat descendant du Yunnan — comme, peu à peu, tous les employés français — nous apporte de curieuses broderies qui sont la seule industrie de luxe du pays : cellesci faites au bourg d'Ami-Tchéou, sur de petits morceaux de carton découpé, pour être ensuite appliquées sur un j^anneau ; cela représente des Heurs de lotus, des corbeilles d'oranges (fré([uentcs au Yunnan), etc.
Au nord de Mongtzé, il a vu beaucoup de musulmans qui
Troisième année en Asie 341
font leur prière matin et soir comme il l'avait vu en Algérie. Ils portent des turbans blancs par-dessus lesquels passe la tresse de cheveux et s'habillent du reste comme les autres habitants. Un. vieillard remplit les fonctions sacerdotales et conserve les livres sacrés. Notre voyageurn'a vu qu'une petite mosquée. A défaut de minaret, le vieillard monte au sommet d'un arbre affecté à cet usage, avec une échelle, et dit « la salade », suivant l'expression des troupiers (Allah ill Allah).
Dans raprès-midi, nous avons visité ensemble une dame malade h l'hôpital. Comme nous passons devant le cabanon, le fou qui y est enfermé depuis si longtemps et qui se croit tantôt Jésus-Christ, tantôt le diable, nous interpelle. J'espère qu'il est le diable aujourd'hui, car lui qui prodigue généralement des encouragements dit h J. que « cela ne marche pas du tout cet apostolat et qu'il n'est pas content ». Le tout avec un fort accent allemand.
Adieux à Hai^oï
27 octobre.
Voilà trois ans que nous avons ([uitté la France. Un soldat qui fréquente assidûment la salle depuis quinze jours qu'il est à Hanoï en attendant le transport — et que Je n'avais pas spécialement remarqué dans son poste — m'a dit hier soir : « Il y a une chose que je voulais toujours vous dire avant de partir, et je ne savais pas comment. Eh bien ! je vous remercie, parce que grâce aux réunions ici, et à Viétri déjà, j'ai changé, et ce n'est pas le même homme qui va se rembarquer ; j'ai résolu de redevenir sérieux et je vais rentrer dans mon j)ays, bien résolu à y commencer une vie nouvelle. » Il vaut, certes, la peine de venir si loin pour que, par la grâce de Dieu, quelques faits de ce genre puissent se produire.
DimancJie, 30 octobre.
Baptême de quatre enfants métis de deux à onze ans ; leur père ne se rappelle pas leurs jours de naissance autrement
:i4'-3 Trois ans en Intlocitine
qu'en consultant le calendrier de la sacristie, car il choisissait le nom correspondant à chaque date, sans autre préférence. Dernière communion au Tonkin au temple et à l'hôpital.
Dernière quinzaine au Tonkin ; aussi malgré tout le désir aident du départ, cela a quelque chose de prolondénient mélancolique. C'est une page de la vie qtù finit et ([u'on tourne soi-même doucement. On a beau avoir été planté sur luie terre lointaine, les gens de l'espèce lierre (dont je suis) poussent des racines profondes là où ils vivent et ont de la peine à les arracher. De tous côtés on nous invile.
'i noK'CDibre.
Audience de congé du gouverneur ; très aimable.
Dimanche ^ 6 nos'cnihre.
Il y avait un temple plein ce matin pour les adieux du pasteur ; des dames très émues, des messieurs en nombre, des soldats surtout venus de l'hôpital, de la citadelle, quelques-uns qui sortaient de prison, d'autres qui descendaient des postes.
Sermon sur : « Je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce », (Act. XX, 32). A la sortie, nous donnions des poignées de mains comme à un mariage et d'autres nous accompagnaient encore à la maison. Bonne école du dimanche. Que la vie est donc triste quand il faut toujours se séparer de tout et de tous. Il y avait des larmes dans bien des yeux ce matin.
A l'Union chrétienne, 26 présents. Une délégation oflre lui magnifique bouquet de roses de France à la présidente d'honneiu-. Le président me harangue, à la séance, le trésorier harangue J. au goûter que nous offrons ensuite.
il noverubre.
Adieux à riiopital, après midi. Il me semblait étrange de parcourir, pour hi dernière fois, ces salles où j'ai vu tant de souffrances, serré la main de tant de pauvres diables à la figure jaune et aux yeux fiévreux; j'ai fait une visite à la sœur supérieure.
La doyenne de l'Eglise a été avec nous tout le jour comme une àme en peine. Nous avons fait le culte avec elle, puis
Troisième aniK'C en Asie 34ii
sommes partis pour la gare. Les gens que nous rencontrions nous faisaient de très grands saints.
A la gare, trois quarts d'heure avant le train, on nous attendait déjà. Plus de cent personnes sont venues, dont la moitié restèrent jusqu'au dernier moment. Ce qui nous émut profondément, ce fut de constater que ces témoignages de sympathie venaient de toutes les catégories possibles ; outre les plus fidèles auditeurs du dimanche, dont pas un seul ne manquait, il y avait des protestants tièdes, que nous ne voyions pas souvent, et plusieurs catholiques; le colonel du 9^ était là, mais aussi plusieurs simples soldats ; à côté des dames en très grande toilette de visite de cérémonie comme c'est la mode en ces sortes de « conduites » à Hanoï, il y avait une pauvre famille d'ouvriers, et même des indigènes, notre petite couturière qui pleurait en baisant les mains de J., et avait même amené son mari. — Le courrier de France, jusqu'au 7 octobre, nous avait été remis juste au moment où nous bouclions nos sacs, et de nombreux souhaits de bon voyage nous montraient heureusement que, si nous laissons ici des amis nouveaux, les anciens nous attendent là-bas.
Quaraptc-trois jours de voyage — Séjour à Saï^oi> Première pierre da Temple
l't novenihie .
Dimanche, adieux au petit troupeau d'IIaïphong. A défaut des j^aquebots des Messageries retardés par les grèves, nous voyagerons sur un ti'ansport affrété par le gouvernement |)Our le rapatriement des troupes. Le départ, ])rimitivement fixé au 12, a enfin lieu ce matin. Les Mercadier et d'autres amis nous accompagnent affectueusement au bateau.
Les couchettes des hommes sont bien aménagées, deux par deux, superposées à l'avant du bateau. Seulement, quand les hublots sont fermés, il doit faire bien chaud et mal odorant. Il y a une quarantaine de malades à l'infirmerie, et déjà 400 râpa-
Le n Sully » croiseur de /Escadre cl
baie d Along à lu fin de l'JOU.
Clichc de VllluslrM'wn.
Ti'oi^ (in!< en Indorliiiu
triables, plus ou moins valides, arrivés le dimanche soir par détachements.
11 novembre.
Dès 2 heures du matin, nous sommes mouillés au cap Saint- Jacques, mais on attend la marée et nous ne commençons à
Cliché de V Illustration.
Saison. — Les Casernes.
remonter la rivière de Saigon qu'à 6 h. 1/2. Zigzags au milieu des palétuviers, laissant voir, tantôt à droite, tantôt à gauche, la fumée d'un grand bateau qui nous précède. Nous essayons de le rattraper et y parvenons presque. Mais alors, pour nous faire la nique, il passe et repasse devant nous si bien que, de crainte de le couler, nous allons presque nous ensabler sur un des bords. Finalement, nous n'ai'rivons qu'à 10 h. 1/2 dans le port de Saïgon : voici le vieux Bayard, glorieuse carcasse du vaisseau de l'amiral Courbet, actuellement vendue (ironie du sort!) à des Chinois ; puis, toute une division, presque au complet, de l'escadre d'Extrême-Orient : le Redoutable, déjà
Troisième année en Asie
démodé ; \ Aspic, tout petit à côté ; le Gueydon, le Sully, le Chdteau-Rcnault, celui-ci, au bassin de radoub depuis quelques jours, s'étant fait uue déchirure de 25 mètres sur une roche ignorée en- sortant de la baie de Cam-Ranh ' . A côté de lui, toute brune, la célèbre Diana, avec trois cheminées, sans canons ni pavillon ; — cjuelques marins russes étaient à bord, et cela taisait quelque impression de penser qu'hommes et bateau avaient traversé la pluie de feu de Port-Arthur. Nous voyons déambuler sur ra])])ontement M. Méteyer et un autre, que nous supposons être M. Dupin de Saint-André ; en effet, il venait d arriver sur ce bateau même qui nous précédait. Nous ne pouvions vraiment être ici plus exactement ensemble.
l'.l no\>enibre.
Bonne réunion chez M. Méteyer ; pour la première fois, trois pasteurs se trouvent ensemble ici pour s'occuper des affaires de TEglise.
Les membres de l L'nlon CUrétieniie detanl 'Je Temple en conslruvtlon.
Au centre M. Méteyer. avec un chapeau noir. M. de Saint-André, et M. Pannier avec un brassard de deuil.
' Le Sully s'est perdu à la lin de cette année I90'i sur un rocher de la baie d Alonj
Diinaiiclie '20.
Pose de la première pierre du temple de Saigon, sur un beau terrain donné par le Conseil colonial ou plutôt vendu 1 f. à la Société pour le maintien du culte protestant dans les colonies françaises ; c'est au coin du boulevard Norodom, qui mène au j)alais du gouverneur.
Suivant l'usage des entrepreneurs en Cocliinchine, pour protéger le terrain contre la pluie et les ouvriers contre le soleil, une vaste paillotte a été construite au-dessus du futur temple, et très joliment pavoisée et décorée de palmes à l'intérieur ; à 8 h. 1/2 du matin, une centaine de personnes sont présentes. Le gouverneur général est représenté par un officier d'ordonnance (que nous avons connu à Hanoï), avec brassard.
Temple de Saigon inaugure en lOOi
Troisième année en Asie 349
aiguillettes et toutes ses décorations. M. Méteycr fait l'invocation, M. de Saint-André la lecture de la parole de Dieu, moi-même la prière. Un protestant, président de la Chambre de commerce, posa le mortier d'usage dans la pierre où fut scellé le procès^-verbal.
Cultes et services fupèbres à bord
'^3 noi'embre.
La musique du 11^ accompagne les 600 hommes qui vont monter à bord et forment une longue colonne sur le quai. Il y a 140 malades environ, dont ])lusieurs assez gravement atteints. Le Chodoc est ainsi une caserne-hôpital où un commandant que nous avons connu à Hanoï est le chef suprême, et où la signature du médecin-convoyeur est nécessaire pour obtenir un œuf. ALi femme est malheureusement au nombre des malades.
55 novembre.
A midi nous sommes par 2" 30 de latitude au nord et 102° 40 de longitude. Toujours temps magnifique, mais chaleur ^'^/^^rttoridle.
26 novembre.
Des arbres nombreux couvrent les petites îles tantôt toutes plates, tantôt analogues à celles de la baie dAlong, et la côte. Cette nuit, nous n'avons pas vu Singapour, mais ce matin Malacca très bien, avec une grande bâtisse, palais ou chàteau-fort, sur une colline au milieu d'un parc superbe.
A 2 heures, un malheureux officier d'administration, monté à Saïo-on avec sa femme — Française de la Nouvelle-Calédonie
et sa fillette — qui râlait péniblement depuis vingt-quatre heures, est mort dans une syncope, et je suis allé faire la prière dans sa cabine ; il était catholique mais non pratiquant, et m'avait toujours aimablement secondé à Hanoï pour mes envois aux soldats des postes. Puisse-t-il ne pas être le premier d'une funèbre série. Le tiers des passagers a la diarrhée.
350 Troi^ rms en Indochine
paraît-il, environ )}()0, cl Ton dépense par jour 50 ])OÎtes de lait, soit 150 litres.
Ditn anche 21.
C'est sur le gaillard d'avant, en présence des officiers du bord, du commandant d'armes et des soldats que la cérémonie s'est passée. La veuve est restée dans sa cabine et, au moment où le coup de barre a été donné, ses cris venaient jusqu'il la mienne. C'était lamentable.
Pendant ce temps, ii l'avant, on apportait le corps cousu dans un drap, sur une planche. .1. lisait quelques versets consolants, le Ps. 41 en particuliei', disait j\otre i^ère, le commandant rappelait les états de service du mort, puis, ii un coup de sifflet, on plongeait le pauvre corps à la mer par une ouverture du bastingage. Et notre Chodoc continue son chemin, paisiblement, tranquillement, et la mer est toujours bleue, le ciel toujours calme.
Un moment après, un autre spectacle sur le gaillard d'avant toujours. Le pont ruisselle d'eau sortant de la lance, des soldats en quantité se pressent vêtus de bourgerons bleus, des marins aussi pieds nus le balai à la main, trois dames (deux Saïgonnaises et moi assises sur un pliant) et, enfin, J. debout parlant très simplement et de façon impressive. On l'écoute silencieusement, assez respectueusement, tandis qu'en deux petites méditations toutes courtes, séparées par le chant d'un cantique, il explique qui était Jésus-Christ au moyen de ces deux versets : a II alla vers ceux qui étaient dans la barque » et « Il allait de lieu en lieu faisant le bien : » c'étaient surtout des applications pratiques sur la manière dont on doit voyager en prenant Jésus comme compagnon de route et en faisant le bien partout où l'on va, s'abstenant de ce qui est mal (blasphème, immoralité, intempérance) et aidant, au contraire, ses camarades, rendant quelques services aux malades, etc.
Comme j'étais un peu mieux, j'avais pu rejoindre J. avant le service; en grimpant l'échelle du pont, j'ai entendu un marsouin s'exclamer : « Et bien, voilà une dame maintenant, qu'est-ce qu'elle peut bien faire ici ?... » Un légionnaire alors lui a répondu : « Tais-toi donc, c'est Madame Pannier! » et tout aussitôt les ranofs se sont écartés et on m'a laissé passer sans une plaisanterie, sans un mot, la main au képi pour la plupart.
28 novembre.
20" jour de voyage et 10" en mer.
Troisième année en Asie 351
Encore un décès et une immersion : un marin du Kcrsairil qui est en Corée. Comme on ne m'a rien demandé et que je n'aime pas m'imj)Oser, je n'y ai j^as assisté.
La profondeur dépasse souvent 4. 000 mètres à cette latitude. La houle est constante. On passe des journées entières sans rien voir : à peine un cargo, ou un poisson volant, ou un oiseau égaré.
'.]() noçenihre.
Lu le Dieu masqué de ^L Fallot. Admirable. Quelle œuvre un homme de cette trempe ne fait-il pas naturellement partout où il passe; dans une traversée comme celle-ci, j)ar exemple ! tel saint Paul dans sa traversée, à la fin du livre des Actes. Le seul fait de notre petite réunion dimanche, tout à l'avant, a amené les passagers de 1 arrière à parler entre eux de vie, de mort, d'immortalité, de religion. L'un d'eux a déclaré qu'il n'avait jamais pris la peine de penser à ces choses-là. Un autre, au contraire, n'osait repasser devant la chambre où était mort l'officier, craignant de rencontrer son fantôme. Que d'erreurs diverses, mais toutes ténébreuses ! Et comme il est difficile de rendre son témoignage quand il le faut. Si 1 on a à rendre compte de ce qu'on aura dit, combien aussi de ce rpi'on n'aura ])as dit !
.? décembre.
A l'hôpital, un premier-maître du Château-Renault se fait connaître à moi comme protestant. Je lui offVe un Evangile ; il a son Nouveau Testament dans son paquetage.
Océan Indien, dimanche 'i .
Culte à 7 h, 1/2 sur le gaillard d'avant. Il faut encore affronter les lances des matelots qui nettoient les corridors. Auditoire très nombreux, debout, assis, cramponné aux vergues, appuyé aux bastingages. Peu de protestants d'ailleurs. .Je parle sur la traversée de Jouas (I), si pittorcsquement décrite, et celle de Jésus (Luc, VIII, "22).
Au retour, j'apprends que le pauvre premier-maître est
352 Trois ans en Indocliine
mort. Près de son corps, enveloppé dans la couverture au milieu des autres malades, je lis le psaume 41 et fais la prière pour sa jeune veuve et deux ])etits enfants, avec un autre malade protestant. Ces accès pernicieux enlèvent rapidement même les plus solides et les plus raisonnables, comme celui-ci : « Ce que nous sommes peu de chose, tout de môme a, me dit le sergent, secrétaire du commandant d'armes, quand il m'apprend ce décès.
,0 dêcemhre.
Il fait un temps superbe, et c'est dans une mer sans ride qu'on a immergé le corps. Le commandant du détachement de marins en grande tenue, un enseigne et un grand nombre de sous-officiers, marins et soldats, se pressaient dans l'étroit espace disponible près de la chambre mortuaire, fâcheusement située auprès de l'étable, actuellement remplie de zèbres à bosse et longues cornes droites presque verticales.
Le commandant et tous les marins ont fait le signe de croix quand j'ai commencé le service et, quand il a été fini, l'officier du bord a fait les coups de sifflet réglementaires, on a enlevé le pavillon tricolore qui couvrait le corps cousu dans de la toile à voile, on a incliné la planche au moment où le Clwdoc ralentissait sa marche...
Que le corps soit immergé au fond de l'Océan ou déposé dans la terre de France, Dieu saura trouver les siens. « La mer rendra les morts « au jour de la lésuri-ection (Apoc. XX, 13).
Mer Ronge, dinuinvJie 11.
Dimanche malin, ;i 7 h. J/2, nous letonrnons au gaillard d'avant avec deux dames protestantes. J. prêche aujourd'hui sur les souvenirs bibliques de la mer Rouge et sur cette parole de Moïse : « Tu nous as Ëfardés du danger et nous as conduits vers la demeure de ta sainteté )), et, ici, îi propos de la demeure del a sainteté, il entreprend les soldats au sujet des chansons foit risquées et même sales qu'on a chantées l'autre soir. Les allusions directes, mauvaises pour d'autres auditoires peut-être, sont excellentes ici. Ils ont souri d'abord, puis très bien écouté : « Cela t'apprendra à dire des horreurs », disait l'un
Troisième année en Asie 353
doux à son camarade. « Mais tuas ri. » — (( N'empêche que tu as eu tort et que je ne veux plus rire ».
Méditerranée, samedi 17.
39^ jour de vioyage et 29" à bord. Mer belle. Temps moins froid qu'en Egypte.
Dimanche 18.
Nous voici dans les parages de la Crète, comme saint Paul, d'après le chap. XXVII des Actes. A combien de périls sont exposés aujourd'hui encore ceux qui naviguent sur des bateaux à voile ! A son précédent voyage, notre C/iodoc a prêté secours à un boutre qui avait quitté Colombo depuis deux mois, mais, les vents étant contraires, n'était encore qu'au nord des îles Seychelles ; presque toutes les provisions étaient épuisées K
Nous passons tout près de l'île de Gaudo (Clauda des Actes ?) très abrupte de ce côté sud, comme la Crète ellemême, dont les montagnes très hautes sont couvertes de neige ; les unes se découpent sur le ciel, les autres sont perdues dans les nuages. Nos yeux ne sont plus accoutumés à ce spectacle. Plusieurs enfants n'ont jamais vu de neige, mais seulement des blocs artificiels de glace fabriqués à Saigon ou Hanoï ; ils se font expliquer par leurs camarades que ce sont là des blocs de glace qui s'émiettent en tombant... Une fillette de 18 mois était si bien habituée au casque, qu'elle le réclame chaque fois cju'elle est au soleil.
Après avoir dépassé la Crète, nous avons une après-midi un peu houleuse dans la mer Ionienne, mais, le soir, on ressort des cabines. Mon petit auditoire était un peu plus réduit ce matin à cause du froid. De Colombo à Toulon, nous serons restés 20 jours à bord sans avoir été à terre plus d'une petite heure (à Périm),
21 décembre.
43" jour de voyage et 33*^ à bord. — 7 heures. — On a peine
' Notre Chodoc lui-mômc devait faire naufrage quelques mois plus tard sur 1 île de Socotora.
354 Troia ana en Indochine
à distinguer la terre : Caprera, mais chacun se réjouit de penser qu'elle est tout près. Dans son dernier ordre du jour, le commandantd'armes remercie officiellement le pasteur « de l'appui moral qu'il a prêté aux hommes en diverses circonstances ».
A une heure, un cinquième passager meurt. C'est particulièrement triste la veille d'arriver en France.
22 décembre.
A 3 heures du matin, après avoir été quelque peu ballottés, nous stoppons à l'abri de PorqueroUes. C'est la France, enfin ! Une ardente prière d'actions de grâce est notre premier acte en revoyant des lumières de Fi'ance. A travers des vicissitudes et des dangers, Dieu nous a ramenés tous deux saufs dans la patrie et bientôt cela va être le revoir.
Trois ans et deux mois d'absence, 41 jours de traversée, tout est fini. L'Eternel a gardé « notie départ et notre arrivée ». II a été avec nous partout où nous sommes allés. « La bonté de l'Eternel est de tout temps (;t h toujours sur ceux qui le craignent. Mon àme bénis l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienlaits ».