VOYAGE A HUÉ
Le Col des Nuages et les la^upes.
Tour a ne, '20 avril.
Après deux nuits et un jour de traversée sans incidents notables, le paquebot jette l'ancre en rade de Tourane à 4 heures du matin. Deux de nos amis viennent aussitôt frapper à notre cabine ; nous les prions de revenir à 8 heures, l^ourane, depuis notre première visite, il y a dix-huit mois, s'est agrandie d'une trentaine de maisons européennes. Dans toutes celles où nous allons, on nous fait aimable accueil. Mais le but principal de notre voyage est cette fois-ci la capitale de l'Annam, à plus de cent kilomètres au nord-ouest. La journée se passe en démarches pour nous procurer les moyens de transport, etc.
E?i route pour Hué, '2 ï avril.
A 4 heures 1/4 nous partons en break, attelé de deux mules pour notre long voyage. Il fait un clair de lune superbe et délicieusement frais. La route est très belle. Elle traverse d'abord les riantes campagnes des environs de Tourane, encore complètement endormies. On entend des cris mystérieux, appels d'oiseaux, ou cris de chasse de bête féroce et nous passons près d'un bois de chênes verts très touffu que personne ne doit jamais toucher. C'est un bois sacré des Annamites. On traverse ensuite la lande, où le sable parait comme de la neige à la lueur de la lune. L'air pur qui souffle de la montagne nous confirme dans cette idée : nous n'en avions pas respiré d'aussi vivifiant depuis près de deux ans.
A 5 heures 1/2 environ, au moment où le jour se lève, nous arrivons au vlllaere de Nam O. Là nous attendent depuis la veille nos bacfaocs et les deux chaises à porteurs qui doivent nous transporter plus loin.
J. a reçu du résident un papier quil présentera dans chaque étape •du do -tram ou chef d'étape. Celui-ci réquisitionnera immédiatement 12 coolies i4 pour chacun de nous et 4 pour nos bagages) qui devront nous mener d'une étape à l'autre environ pendant 12 kilomètres et ([ue nous palerons 15 cents ou 0 fr. .'30 chacun et chaque fols. A Nam O, l'on ne nous attendait pas si tôt, je crois, et le doï-tram a peine à
Troiî> ans en Indochine
y il la se d' A tut ai
réquisitionner nos 12 coolies dans le village endormi. Le soleil est déjà levé quand nous repartons.
Nos chaises étaient simplement de vieux fauteuils de rotin, assez déloncés, sans toit, avec une petite planchette pendue par une ficelle
au brancard pour mettre les pieds.
A quelques centaines de «nètres de Nam 0 se trouve la lagune que nous traversons en bac. Le paysage est fééiique avec les montagnes encore toutes IjJeues de bi'ume, les j)almieis , les aréquiers ontonraut le petit lac et Leau d'une belle couleur azurée. L'embarquement est pittoresque aussi ; nous nous entassons 14, avec nos baffages et les deux rameurs, dans une pirogue plate oii l'on n'oserait pas en France mettre cinq personnes. Un petit village de paillottes, puis un autie bac. La lagune est déjà traversée par les échafaudages d'un des futurs ponts du chemin de fer. Nous suivons maintenant la plage et le bord de cette splendide baie de Tourane. La mer est bleue comme la Méditerranée et sillonnée de petites voiles blanches. Les montagnes très élevées, dont le sommet est encore noir de brume, descendent jusqu'au bord des flots formant tantôt des récifs bordés d'écume, tantôt d'étroites plages.
Notre route, toujours bonne et large, suit les anfractuosités de la baie en s'élevant de plus en plus. Nos coolies quil fallait presser au départ, marchent maintenant d'un pas égal et souple, faisant un kilomètre en 12 ou 13 minutes. Sur leur torses nus, dont quelques-uns ont la patine du bronze et d'autres les tons chauds de la brique, la sueur coule déjà.
Le soleil monte très chaud et brillant, mais un air frais souffle de la mer et il fait vraiment bon. Le versant de la montagne est couvert de buissons avec de jolies fleurs, mais il y a peu d'arbres. De temps en temps de gros blocs de granit gris, presque "noir. A un seul point un petit groupe de paillottes avec une auberge annamite où nos coolies font halte et se restaurent en hâte. Enfin voilà deux orrands lacets
Deiwièn^e année on Asie ^-^^
et nous atteignons le col des Nuages. Depuis 2 li . 1/2 nous avons monté de 470 mètres.
Le doï-tram nous a vus serpenter sur le chemin. 11 a frappé le o-oncr et tous les coolies sont là prêts à partir. Pendant les cinq minutes du changement, j'admire l'enceinte du tram qui a la forme d'une vieille citadelle, avec des portes étranges. Là aussi nous voyons les premiers palanquins qui servent exclusivement aux indigènes.
Ils se composent d'un long bambou surmonté d'une paillotle et auquel est attaché un hamac étroit et long. On est couché dans un espace haut de 25 centimètres à peine, sans jour et sans air. Deux coolies seulement portent le palanquin.
Du col des Nuages à Lang-Co la route est splendide. Elle descend à travers de magnifiques forêts vierges coupées par des ravins où, dans un amoncellement de lianes et de verdure inouï, volent de superbes libellules et de beaux papillons multicolores. Des oiseaux s'appellent et chantent dans les arbres, par moments à travers les échappées de verdure on aperçoit la mer de Chine, le grand Océan qui va sans obstacle jusqu'à l'Amérique et qui paraît de haut si calme et si souriant. Cette descente est un enchantement, c'est quelque chose comme la corniche d'Or, entre Nice et Monte-Carlo, mais une corniche où il n'y a personne que nous, pas une maison pendant des kilomètres. Pourtant, de temps en temps, un grondement sourd nous avertit qu'on travaille à une mine en-dessous de nous. Dans quelques années le chemin de fer marchera et peut-être que, dans 50 ou 60 ans, quelque voyageur, faisant son tour du monde, s'arrêtera ici au grand hôtel du Col des Nuages.
En plein midi, avec le soleil tapant d'aplomb sur nos têtes, nous nous retrouvons sur la plage et traversons en bac jusqu'à la presqu'île de Lang-Co. No"^ sommes loin de la Corniche maintenant, et, avec sa lande sablonneuse et plate, ses toits de paille et ses palmiers et au-delà la grande mer, ce coin perdu a l'air d'une petite île de rOcéanie. Au moment où nous débarquons, le gong sonne et on célèbre une cérémonie religieuse dans une pagode.
C'est la seconde étape. Nous nous y arrêtons un quart d'heure et déjeunons dans la tour, si cela peut s'appeler déjeuner : une boîte de langue salée et une bouteille d'eau de Saint-Galmier chauffée au soleil tout le long de la route, voilà, avec un morceau de pain, notre menu. Nous mangeons ce repas au milieu d'une population curieuse de femmes, d'enfants et de coolies, et échangeons des réflexions mélancoliques sur la quantTté de microbes que nous absorbons.
Trois (DIS en Iiulochine
Midi et demi, sur la lande sablonneuse le soleil tape dur. Nos coolies rechignent et voudraient s'arrêter tout le temps, mais il nous faut arriver avant la nuit de peur du tigre et le but est loin. Nous les plaignons mais les pressons quand môme. Dans nos cliaiscs, malgré casque, ombrelle et lorgnon uoir^, nous nous sentons menacés d'insolation et je vois la nuque de J... devenir violette devant moi. Le paysage est plutôt monotone et nous fermons les yeux.
On revoit la baie intérieure de Lang-Co. Nos coolies font
halte et s'abreuvent de thé à la petite auberge. Ma loi, tant pis pour les microbes, nous faisons comme eux et ce gobelet de liquide bouillant nous désaltère et l'on repart, s'élevant maintenant sur la colline ensoleillée pour redescendre ensuite dans la plaine. Le temps est lourd, il tonne et pleut dans la montagne. Le ruban de roule nous paraît interminable. Dans la plaine nous trouvons des villages, propres et coquets, avec des jardins potagers, des rizières vertes, des bouquets d'arbres. Entre deux chaînes de montagnes, cette vallée est fertile mais étouffée.
A 4 heures, enfin, nous atteignons un sfrand villaire : Thua-Lui. Nous y prenons notre dernière équipe de coolies, la quatrième, et nous abreuvons de nouveau d'un thé trouble, servi dans une vai-hat (tasse) crasseuse, mais qui nous paraît délicieux. Une petite pluie nous rafraîchit un moment et nous rencontrons une maison blanche surmontée d'une croix qui nous présage la présence d'un missionnaire. Puis le ruban continue, toujours côtoyant le tracé du futur chemin de fer. Un petit col que nous passons à 5 heures et une longue descente vers la lagune de Co-IIaï où nous devons nous embarquer. Le soleil descend, se couche et c'est au plein crépuscule que nous nous trouvons sur la plage hélant un sampan. Nous avons fait plus de 50 kilomètres de chaise et sommes en route depuis 14 heures, il nous reste à faire 40
kilomètres à la rame et à la perche.
Nos coolies, payés,
sont partis. La nuit est
venue et le sampan s'é-
— loicrne de la rive. A la
lueur d'une bougie
fichée dans une boîte ;^ "^ - de fer blanc, nous
Sampans. cherchons h faire notre
Deuxième année en Asie 195
ménage. Le sampan est large et paraît siifTisamment propre. Sur lavant les rameurs se démènent. Ensuite vient la paillette assez haute pour qu'assis par terre la tète ne touche pas en haut. Elle est séparée par un banc en bois, en deux compartiments. Le nôtre est à l'avant, h larrière se tient la famille du sampanier.
Hélas ! que de surprises pénibles : notre pain est couvert de poussière et moisi, 'nos deux boîtes de conserves n'ont piî supporter le lourd soleil : l'une (la viande) est bonne à jeter, l'autre (le thon) ne se mange un peu que parce que nous n'avons rien d'autre. Par la sampanière nous nous faisons faire du thé que nons buvons très fort. C'est tout ce que je puis avaler quant à moi, mais J... meurt de faim, le pauvre garçon, et se jette sur une boîte de lait conservé, comme un enfant sur un biberon.
Nous étendons le petit lit de camp oii je me couche tout habillée, tandis que J... s'étend par terre, roulé dans son caoutchouc.
Et la nuit commence, une longue nuit chaude et humide, avec le mouvement du sampan qui nest pas du tout berceur, n'en déplaise h la prose poétique d'un petit guide du « Voyage ;i Hué )>.
Nous sommes moulus, J... ne peut dormir, et je crois que j'ai un peu de fièvre. Je tiens des discours légèrement divaguants sur Vacuité de mes sensations ! et il me semble en efTel que je suis divisée en deux : un pauvre corps sale, endolori, éreinté et un esprit qui invente des histoires sans fin sur les rameurs et va jusqu'à croire qu'il comprend l'annamite. Un bécone chante à lavant, et il me semble qu'il dit : « Ecoutez, écoutez, nous allons de Co-Haï à Hué. Nous emmenons un monsieur et une dame qui viennent d'Hanoï. Ils sont couchés dans le sampan. Ecoutez. »
n a en effet prononcé les mots : Ecoutez, monsieur, dame, que nous connaissons ainsi que les noms propres : Co-Haï, Hué et Hanoï. Puis je m'endors : premier réveil. Une autre barque est venue se joindre h la nôtre. Nous naviguons de concert et les sampaniers se répondent en chantant. C est d'abord une sorte de récitatif en mineur terminé par quelques notes que je me mets à chercher dans la nuit.
Tout cela avec des sons gutturaux, mais avec de belles voix et des intonations musicales très différentes de celles des Tonkinois. Je me rendors.
Deuxième réveil : J... accroupi h lentrée de la paillotte me dit qu'il est deux heures du matin. Notre sampan est arrêté et nos rameurs se restaurent. Il y a ceux de l'autre sampan aussi. Ils sont là plus d'une quinzaine, serrés les uns contre les autres, dans le deuxième compar-
^gO Trois ans fin Indoclunc
timent de la palllolte, avec un feu qui jette sur leurs figures d'étrano-es reflets. Puis ils s'en vont et la vieille baïa reste seule, on dirait une sorcière accroupie dans son antre. Une heure plus tard, J... qui s'est recouché et croit que je dors, nuirnuire d'une voix navrante : « Que j'ai donc faim ! » Je découvre dans une poche un vieux croûton de pain qu'il dévore.
Un peu plus tard, nous faisons refaire du thé par la baïa. Nous sommes entrés dans la rivière de Hué, et quand le jour commence à poindre, nous découvrons les rives avec leur verdure magnifique et une quantité de sampans qui montent et descendent. Je me recoiffe a l'avant pendant que J... replie le lit, et ces deux opérations stimulent la curiosité de toutes les sampanières avoisinantes. Nous sommes morls de intigue tous les deux. Enfin, à 0 h. 1/2, nous accostons au pied d'un escalier terminé par une petite porte. Encore un quart d'heure de marche et nous serons à Hué.
La route qui y mène est une immense avenue d'acacias géants et de pitis. De chaque côté, des campagnes vertes et fertiles, avec des troupeaux de buffles, des toits de temples ou de tombeaux cachés dans les bambous. Le gong sonne, les indigènes vont et viennent autour de nous, assez différents des Tonkinois. On a une impression d'Extrême-Orient très particulièrementforte, et je me sens loin, quand le son d'un clairon français sonnant à la caserne vient me réjouir. Nous arrivons à l'hôtel ii 7 heures.
La ville, le palais, la citadelle.
Hué fut choisie en 1558 comme résidence par Nguyen Hoan, gouverneur sous les rois Le, et devint capitale à la fin du xvii" siècle. C'est le traité du G juin 1884 qui nous assure la situation actuelle.
\j\\ grand pont en fer a été récemment jeté entre la légation de France et la ville : un vaste quadrilatère du plus pur style Vauban. Et non seulement des officiers français du wiii" siècle ont bâti les murailles de briques noircies, avec larges fossés, etc., dans le genre français de l'époque, mais même les ponts sont un étrange mélange de chinois et de versaillais, non ])as des viaducs à plusieurs arches, mais des murs en travers des canaux avec une seule ouverture au milieu.
Deuxième année en Asie
La citadelle ou concession n'occupe qu une faible partie de 1 immense quadrilatère, et encore a-t-elle 3 kilomètres de côté sur 4.
Hué^ \!'.j avril.
Une voiture de la Résidence lavec cocher et valet de pied, s'il vous plaît; est venue nous chercher tout à l'heure, h 8 h. 1/2, et nous a menés au palais du roi.
Nous avons trouvé là deux interprètes, dont lun appartient ;i la famille royale, qui nous ont fait visiter les différentes salles ouvertes aux Européens.
Le palais royal est formé dune quantité de grands bâtiments en briques, en pierres et en bois, reliés par des passages couverts et formant des cours intérieures. Devant la première porte, sur la tour du cavalier, flotte l'étendard royal jaune.
Nous passons sous la voûte, franchissons un pont sur les fossés servant de citerne, photographions les aies de triomphe en bois décorés de faïence et nous trouvons dans la salle des grandes audiences.
Salle du trdne fpalais de Hué).
Elle est toute boisée et peinte en rouge, pavée de mosaïque, complètement fermée au fond et sans porte sur le devant, avec des stores de bambou baissés. Elle peut contenir plusieurs centaines de personnes.
iQS Trois ans en Indochine
Au milieu, sous un dais brodé, le trône royal en bois doré. Des lampes appliques en imitation bronze sont posées au flanc des colonnes en bois rouge, ornées de caractères dorés. Dixns la cour pavée qui précède la salle se trouvent deux rangées de stèles en pierre devant lesquelles les mandarins se langent par rang de préséance avant les audiences. Une seconde cour intérieure avec au fond une salle d'audience; c'est un vieux bâtiment qui date tl'un siècle et demi environ, du règne de Minh-Manh. Dans cette salle, le bois au lieu d'être peint a revêtu une vieille couleur de noyer ancien. Les colonnes, les travées du plafond, les murs, tout est délicieusement sculpté. Sur le dais, un dragon très curieusement brodé a l'air de Tondre sur le trône. Au mur, des tableaux en peinture sur verre représentant des paysages de Chine.
Dans la cour, à droite et a gaucho, le salon et la salle à manger à la française. Ils ne dépareraient pas quelque grand hôtel de ville d'eaux, mais les lampes en cuivre, les abat-jour, les brise-bise lont un bien étrange effet ici. Dans la salle h manofer, sur des buffets Henri II, arrivant en droite ligne du faubourg Saint-Antoine, une magnifique collection de vieux Chine qui ferait la joie d'un collectionneur.
Par les jardins poudreux et desséchés, nous allons vers deux pagodes. De tous côtés des toits ornementés, des portes décorées de dragons, nous font pressentir des quantités d'autres bâtiments où aucun Français ne pénètre. Dans une cour de pagode, 0 vases commémoratils en bronze pesant 0 ou 700 kilogrammes chacun portent en caractères le nom de tel ou tel roi. L'interprète nous explique que cette idée a été donnée aux Annamites par une vieille légende chinoise qui raconte qu'on avait fabriqué des vases semblables ii la cérémonie d'un empereur ayant vécu deux cents ans avant Jésus-Christ. Dans une autre pagode, celle des ancêtres de Than-Thaï, une quantité de vieilles baïas veillent à l'entretien du temple. Ce sont des princesses de la famille royale qui doivent laire aux défunts une maison agréable et confortable. Aussi la pagode renferme-t-elle des trésors de vieux bibelots : poteries, cloisonnés, incrustations, pierres précieuses, parmi lesquels nous découvrons une vieille pendule Louis XV en albâtre.
Plus de soixante soldats au culte à la citadelle; et à 6 heures, dans une des salles du finoc hoc (école des interprètes), nous sommes encore quarante personnes, dont à peine une quinzaine de protestants. Ces cultes si loin, dans des pays où jamais l'Evangile n'avait été prêché de cette manière, sont singulièrement émouvants.
Deuxœmç année en Anie
Les torpbeaux des cn^pcrears
Hué, '2.Ï (ivril.
Il raiulrail vraiinent être Pierre Loti ou quelqu'un de semblable pour décrire notre excursion aux tombeaux des rois d'Annam. C'est quelque chose *dé si particulier, de si difFérent de tout ce que nous avons vu jusqu'ici ; on a tellement l'impression d'une civilisation, d'une mentalité, d'une religion différentes des nôtres, mais avant leur beauté, je n'hésite pas a le dire, que les mots de notre français moderne paraissent jurer h côté. 11 nous semblait épeler une langue inconnue dans un livre splendide. Nous avions pourtant le meilleur des guides, le résident supérieur ayant demandé à un jeune administrateur protestant, très distingué, de nous accompagner. Secrétaire du conseil supérieur de 1 empire, le seul Français, avec le résident, qui assiste aux délibérations du Coinat. il est au courant de toutes les intrigues du palais et a en main tous les fils diplomatifjues et politiques de TAnnam.
Cliché de l'Illustralion.
Palais de Hué, Ecran du Cornai 1 Conseil des Minist/esj.
Nous ne connaissions jusqu'à maintenant que le niakoué sauvageon le bov tonkinois voleur, insolent, toujours un peu voyou. Ici, au lover de l'empire, l'homme du peuple est resté plus respectueux, dépendant; et quant aux mandarins, ils sont avec leurs habits crasseux et leurs manies de mendiants, incroyablement « régence ». Ils sont esclaves des rites, des préséances, et notre sans-gène moderne doit leur paraître
Le grand pont
singulièrement grossier. Maintenant (jiiehuir puissance n'est plus que fictive, et qu'avec les apparences extérieures du respect ils sont de simples marionnettes entre les mains d'un fonctionnaire européen, ils doivent trouver comme une sorte de compensation mélancolique dans l'observation stricte de ces vieilles ("ormes du passé; tels autrefois les émigrés de Goblentz (pii s'appelaient « chère marquise », « chevalier » ou {( comte » en pelant leurs pommes de terre ou lavant leur lessive.
Nous avons traversé le quartier européen encore endormi, puis une immense plaine semée de tombes rondes ; avec l'habitude annamite d'enterrer les cadavres ;i Heur de terre, cette nécropole était devenue l'an dernier un des loyers d'infection de la ville au moment du choléra.
Dans un bois de pins superbes, dont chacun est une offrande d'un mandarin, voilà l'esplanade des Sacrifices oîi a lieu la fête triennale du Nam-Giao, (^est un décor versailiais, solennel, grave, triste, pour une cérémonie sanglante et sauvage.
Encore un coude de cette magnifique route, si variée d'aspect et nous apercevons de nouveau la rivière avec la petite chaloupe à vapeur de la résidence nous attendant. Nous embarquons. La nuit a été torride et il fait frais sur l'eau. Les rives sont un vrai enchantement pour les yeux. Au fond, une chaîne de hauteurs avec la montagne quadrangulaire de l'Ecran-du-Roi qui, selon la légende, a déterminé l'emplacement de Hué. Au bord de l'eau les pins, les cocotiers, les palmiers, les aloès géants, des camélias gigantesques et fleuris, avec un enchevêtrement de lianes et une surabondance d'orchidées. C'est la
lion de l'jOk.
Ciichc de \ illustration.
brousse fertile de rAnnam, la forêt vierge qui reprend de chaque côté.
A peine ici ou là une colonne, un toit de pagode ou un sentier menant à un village.
Après une heure de navigation, nous arrivons dans un site splendide, non loin du tombeau de Gia-Long. C'est le premier empereur de la dynastie actuelle, le premier aussi ([ui ait eu l'idée de faire choisir de son vivant l'emplacement où il voulait leposer et de le faire aménager en conséquence. Ce n'est pas un petit enclos, ou une simple pierre, c'est un grand espace de plusieurs centaines d'hectares avec des collines peuplées seulement de bêtes féroces, des forêts, des jardins, des pièces d'eau et des pagodes où l'àme peut venir revivre ii certaines époques dans le luxe et dans la paix. Si l'on en croit l'aspect sévère de son tombeau, l'àme de Gia-Long est une àme de misanthrope. Là, pas de fleurs, rien qui atténue la sombre verdure des pins ; pas un bibelot dans la pagode et pour la tombe elle-même deux murailles circulaires de schiste noir enfermant une construction très simple, murée h jamais, où se trouvent les deux corps de l'empereur et de sa femme.
Le tonnerre gronde dans la montagne, le vent gémit dans les pins, quelques vieilles femmes seules habitent cette solitude, descendantes d'anciennes servantes royales. J. pense aux descriptions du Stvx dans Virgile. Nous n'avons jamais rien vu qui cadre aussi bien avec une idée très triste et très stoïcienne de la mort. On a l'impression d'une immortalité qui serait sans espérance.
Le tombeau de Mînh-Manh, où nous nous rendons ensuite, est sur un affluent de la rivière. Il est entouré de murailles percées de portes et agrémenté de portiques de faïence à colonnes de bronze, de pittoresques ponts en bois, de jardins bien entretenus, de fleurs dans des vases superbes en vieux Chine. Tout comme dans celui de Gia-Long, la stèle est précédée d'un grand espace pavé, gardée par deux rangées de cinq mandarins, un cheval et un éléphant en pierre noircie. Mais, au contraiie de l'autre, aucun llluropéen ne sait dans quelle partie du tombeau se trouve la tombe même de l'empereur. On pense qu'elle est située dans une des collines de pins entourée de murailles et dont les portes sont scellées \\ tout jamais. La pagode est très belle et renferme des quantités d'objets précieux, en particulier des vases ou jardinières en vieux cloisonné supportant des arbres d'or chargés de fleurs en pierres précieuses. L'aspect du paysage, malgré une pluie battante, nous paraît bien plus riant. De grands nénuphars s'étalent dans les pièces d'eau, des petits pavillons se cachent dans les arbres, les gardiennes même allument des lanipes pour nous montrer les trésors : la corne de jade, le thé royal, les vieux bronzes. Elles ressemblent moins ii des ombres que les veuves du tombeau de Gia-Long. Etrange civilisation où les rois vivaient dans des paillottes et avaient besoin après leur mort de palais splendides où les accompagnait tout l'appareil de la rovaulé.
Le tombeau de Tliieu-Tri ressemble un peu à celui de Minh-Manh. Ce sont les mêmes portiques, les mêmes pièces d'eaux, les mêmes collines de pins où l'endroit exact de la sépulture reste mystérieuse. La pagode est très belle et renferme des objets de toute valeur que nous voyons à peine, les vieilles baïas se refusant à allumer une caï-den (lampe). Dans un coin, une vieille lithographie française genre rococo : fleurs el fruits dauLomne, paraît bien déplacée au milieu de ces trésors.
Il y a encore cinq ou six autres tombeaux semblables, dispersés dans la magnifique campagne de Hué. Nous avons vu les trois plus beaux et rentrons en suivant la rivière tout du long. Plus on s'approche de la ville, plus la vie semble reprendre. Voilà un ma)ché sous les papayers, des sampans de pêche, la pagode de Confucius, centre religieux de l'Annam. A ce propos, nous avons remarqué dans les pagodes l'absence complète d'idoles représentations de Bouddha ou de génies. La religion de l'Annam est laoque ou réservée au culte des ancêtres. Elle est plus spirituelle et plus élevée que le bouddhisme du Tonkin. A la pagode de Confucius, il y a une vieille tour à étages superposés comme dans les temples chinois.
Deuxième année en Asie 203
L'évèché et la cathédrale au clocher recouvert de tuiles, nous rappellent ceux de la Beauce ; puis les bains du roi où sont amarrés sa chaloupe h vapeur et sa jonque rouge qui peuvent contenir 100 personnes.
Une fantaisie du roi, en revenant du Tonkin lan dernier, a été de se laire constritire un cuirassé comme celui sur lequel il avait voyagé. Mais les crédits lui étant refusés, il a songé à en faire un avec des touques à pétrole. Ce lamentable débris git encore sur la plage.
lldè, samedi '25 avril.
A l'hôpital civil, où je demande s'il y a des malades protestants, il ne se trouve actuellement que quatre Européens, ni malades ni protestants. Le docteur y soigne surtout des indigènes... et sur l'autre rive la famille royale, quand les médecins annamites, au nombre d'une quinzaine, finissent par y consentir.
Nous déjeunons chez un jeune Alsacien marié à une Genevoise, dans les dépendances de l'usine à glace fondée par le même colon que l'hôtel — le seul colon de la région d ailleurs — qui a aussi une grande entreprise de fours à chaux. C'est un ancien zouave dont les divers biens, meubles et immeubles, s'élèvent aujourd'hui à plusieurs centaines de mille francs. Ils sont trop rares ceux qui réussissent ainsi !
Les dix-neuf villages compris dans l'enceinte fortifiée ne renferment que 6.000 habitants, qui cultivent à peine chacun un petit jardin. Le palais royal et ses dépendances renferment une population indéterminée, mais peu élevée. On a licencié l'an dernier 400 femmes que l'empereur y avait peu à peu fait amener.
Nous avons rencontré dans cette promenade une charrette anglaise conduite par une petite reine, en robe prune reineclaude, accompagnée d'une autre princesse toute jeune et d'un valet de pied en livrée blanche, à parements rouges à l'Européenne, qui est descendu pour arrêter le cheval de la reine afin que nous passions les premiers, en sens contraire, sous la porte d'un mirador '.
1 Noir ci-après, p. 22'i, deux princesses en robe de cérémonie.
Nous sommes allés jusqu'à l'Esplanade des Sacrifices où a eu lieu, il y a six semaines, la cérémonie triennale du Namgiao. Tout le long de la route on voit les emplacements d'autels portatifs en bois, sortis des pagodes environnantes, disposés en face les uns des autres tous les dix mètres, avec des fruits et autres offrandes rituelles. Pendant deux nuits, le roi s'est tenu au clair de lune recueilli ou sacrifiant au milieu de centaines de mandarins et de milliers de pèlerins. On a apporté les victimes préalablement égorgées, pour la plupart ; hommes et éléphants étaient somptueusement vêtus. Les mandarins ont levé pour cela 25.000 j)iastres d'impôts. Ils en ont dépensé 5 ou 6.000 et gardé le reste selon une habitude que gêne fort, en général, notre surveillance.
Dimanche 26.
A 2 h. J/2, dans la nuit noire, nous quittons l'hôtel. La chaloupe est amarrée à un kilomètre en aval du pont du Greusot, mais tout est silencieux. Nous ne partons qu'à 7 heures, fort mécontents de nous être ainsi levés trop tôt, ainsi que l'unique autre voyageur européen, pharmacien et vénérable de la loge à Haïphong. Il vient de faire des études en amont pour amener de l'eau potable à Hué. Les uns attribuent, en effet, le choléra à l'eau, les autres aux travaux du chemin de fer à travers la plaine des tombeaux.
Les bords de la rivière de Hué sont très jolis. Près de la ville même il y a à franchir deux barrages établis jadis par les Annamites pour la défense de la ville. A l'embouchure, une heure plus loin, au milieu des lagunes et des bancs de sable, il y avait quatre ou cinq forts bâtis par des officiers français il y a une centaine d'années et détruits par d'autres il y a vingt ans.
La barre de Thuan-An, que nous franchissons presque sans nous en apercevoir, est souvent fort mauvaise; pendant le même trimestre la route de terre est souvent interrompue et les communications de la capitale avec Tourane sont des plus précaires.
Deuxième année en Asie 20.~)
Les principales constructions de Thuan-An ont beaucoup souffert, en 1900, d'un cyclone qui fit périr 30.000 pécheurs et déplaça la passe '.
La mer n'est pas très clémente et tous les passagers gisent sur la dunette ou sur le pont. Cependant on avait bien fait partir les pétai-ds de rigueur dans la pagode voisine de Tembarcadère, pour effrayer les mauvais génies ; près de la barre, de petits autels, sortes de chalets minuscules au bout dun piquet, avec offrandes, petits parasols, etc., ont la même destination.
Arrivée à Tourane à 3 h. 1/2. Je termine la journée de ce dimanche par un service de Sainte-Gène chez M. Bonnet. Il y participe avec deux soldats. Un autre soldat y assiste ainsi que rinterprète annamite et sa femme.
Dans la nuit, nous nous rembarquons sur le paquebot pour le Tonkin.
La peste. — Ei)terremei>t d'Européei^s et d'ipdi^èpes
Hanoi, 30 avril.
La peste a augmenté d'intensité parmi les indigènes en notre absence; elle a atteint un seul Européen, un de mes paroissiens.
i" mai.
Il est mort à midi, et à 4 heures il était enterré. Levée du corps dans la cour de l'atelier où il a tant travaillé, court service au cimetière ; on l'a inhumé à deux mètres de profondeur, dans un coin à part où plusieurs tombes fraîches sont déjà recouvertes de chaux.
Les congrégations chinoises ont fait des processions en pille, avec force pétards la semaine dernière, pour chasser les mauvais génies. On a promené deux dragons, trois licornes et des « martyrs volontaires » dont les joues, traversées de varl en part par de grands clous, saignaient. Ils crachaient
' Le grand pont de Hué 'p. •2lX)-'201) a été lui-même renversé en partie par un typhon en l'.tO'i.
20G Trois ans en Inilochine
leur salive sanglante sur de petits papiers qu'on leur présentait dévotement.
Pour dépister la police, les Annamites sortent les cadavres de nuit, assis dans des pousse-pousse, pour aller les enterrer dans les rizières aux endroits rituellement favorables.
4 mai.
On continue à rencontrer des enterrements annamites, dans Tordre suivant : un autel portatif avec offrandes, vases, etc., des inscriptions sur bandes horizontales ou verticales, blanches ou de couleur, portées par divers groupes — un autel — le cercueil porté par une douzaine de coolies — les pleureuses en vêtements blancs (?) effilochés, avec un linge inénarrablement noué autour de la tête, les cheveux épars ; — un grand drap blanc vertical. Le tout avec tam-tam et fifre aigrelet. En face du temple, il y a une petite pagode où on amène, expose et brûle en sacrifice force mannequins : éléphants en papier jaune, ancêtres hauts comme un homme, mais dont la robe en papier rose enserre un corps très mince de 2 mètres de long environ, grandes jonques jaunes et multicolores chargées d'offrandes et destinées à enlever le lléau.
Catécbumèi^cs divers, « brebis qui 17e soi^t pas de cette bergerie ».
Je suis dans l'émerveillement de ce qui se fait dans cette salle de lecture, et je le dis librement parce que jamais je ne m'en suis moins occupé et que jamais elle n'a mieux marché. Gomment, en France, a-t-on tant de peine à atteindre les hommes de cet âge ? Ici ils viennent si facilement, amènent les camarades, font leur police et la dînette (ils achètent en gros et consomment au détail de la limonade maintenant) rangent la bibliothèque, visitent les malades, écrivent aux éloignés, etc. Cette après-midi ils ont été douze à l'Union chrétienne, à discuter très sérieusement et favorablement sur le... miracle, et les raisons que le progrés de la
Deuxième année en Asie 207
science moderne donne d'y croire plus facilement. J'étais bouche bée. L'Esprit de Dieu fait des choses qu'on n'oserait espérer.
Le bibliothécaire, un ancien mousse, vient, très solennel, me dire ce soir qu'il veut « entrer dans l'Eglise protestante ». Je m'apercevais, bien c\v\q depuis quelque temps il venait au culte, ce à quoi je ne jîousse jamais ceux qui ne sont pas protestants (c'est-à-dire la majorité maintenant des habitués). Il a mis un an à réfléchir à cela, me dit-il. Depuis 1890 il n'était plus allé dans une église catholique. Il n'avait « rien contre la religion » mais a contre ceux qui veulent la diriger». La résistance des congrégations à l'application des lois a fini par le décider. Conséquence inattendue ! G est un bien brave garçon. Quelles ressources dans notre peuple de France si souvent lourvové !
G mai.
Un soldat avait rapporté par erreur à notre salle de lecture deux volumes provenant du cercle catholique. Je les ai rapportés, bien aise d'avoir une occasion de voir comment c'était arrangé. Le local est très récent, deux pièces au rez-dechaussée tout entourées de vérandas, dont l'une pour les soldats, l'autre pour les sous-officiers, mais les murs sont très nus et la bibliothèque petite. Je croyais l'installation très supérieure à la nôtre et ce n'est pas le cas. Quel dommage que nous n'ayons pas une salle plus grande ! Je n'ai vu là-bas qu'un vieux prêtre annamite qui ne comprenait pas un mot de français. Qu'on n'aille plus nous dire que les « Pères » sont les meilleurs représentants de la France au dehors et que Catholique et Français c'est la même chose ! Nous avons actuellement 997 protestants inscrits au Tonkin et dans le nord de lAnnam : 270 civils et 727 militaires.
l'i mai.
Voyage à Viétri par la nouvelle ligne, 75 kilomètres en
3 h. 1/2 ; c'est encore bien long, nioilié moins qu'avec la chaloupe cependant.
Plus on remonte, plus le pays est dillérent du delta. C'est une des très riches provinces du Tonkin. On voit au milieu des rizières et des cultures variées de nombreux arbres plus semblables — de loin — à nos arbres de Fi-ance : l'arbre à huile, le bancoulier. Plantations d'arbres à thé. Phisieurs concessions européennes. De divers troncs, par incision, et de divers fruits, on tire des produits qui, légèrement cuits, fournissent un excellent vernis et une sorte de laque.
Ascension. 21 mai.
Première leçon do catéciiisine à une petite fille métisse. Elle a dix ans, l'air intelligent, comprend bien le français et s'appelle Jeanne. Elle écoute sérieusement ce que je lui dis, mais est encore une vraie petite païenne. Les mots : prière, Dieu, n'évoquent chez elle aucune idée quelconcjue. Après lui avoir sommairement expliqué l'existence de Dieu, j'ai voulu lui dire (pie celui-ci était présent partout, même dans la pièce où nous étions, elle a regardé à droite et h gauche, puis m'a dit dans son parler de petite Annamite : « Non, Madame, lui pas là ». Elle a bien compris pourtant l'exemple de l'air qui se respire et se sent quoique invisible. 11 est très dillicile mais bien intéressant de semer dans un terrain si neuf.
Cipq jours « et) campa^i^e » sur la route du Yui>i>ai>
Une dépêche a annoncé ii la Conq)agnie du Yunnan (pie les Européens sont eu danger là-haut. J. est allé trouver le chet d'état-major tout à l'heure. Celui-ci a confirmé la chose; les compagnies de légion de Yen-Bav, montent à la iVontière. J. a décidé subitement de partir pour Yen-Bav alin de voir ses soldats avant (jii ils aillent au leu. Son absence sera d'une durée indéterminée et il part demain matin.
Ce /né/ne soif, 8 heures 1/2.
Nous rentrons de la salle de lecture, clune petite réunion d'adieux vite organisée pour les soldats cpii montent à la frontière. Que le Psaume 91 est beau, lu devant ces garçons (|iii vont être exposés à tant de dausfers.
Deiwième année en Asie
lWO
Jj mat.
J. est parti ce matin. l>itni nous oaiile do la vraie iJiiei're et du sanoversé !
Deux dépèches ilo J. it la lois, l'une m'anuDiicant (|u'il nu)nte a Laokay ; 1 autre, la plus récente, que tout est Uni. (ju'il v a contreordre général et ([uil lentrera à Hanoï au plus vite. Je vous laisse à penser ma joie. Il n y aura donc pas de guerre, pas de colonne, pas de blessés. Je rentre dans ma boite toutes les provisions de courage que je tâchais d'amasser pour de longs jours sans nouvelles, pour une séparation pleine d'angoisse. Peut-être anrai-je à les v retrouver un jour.
Sviiiiits d'iiifantetif cnoniiili: en campagne.
Clichc de Xllluslrati
2iO Trois ans en Indochine
Samedi 23.
Le colonel de légion qui commande pour le moment la colonne prend la chaloupe comme moi, avec deux autres officiers, et nous déjeunons ensemble. Le colonel prend l'aCfaire au sérieux mais non au tragique. Une trentaine d'hommes du génie partent. Je retrouve parmi eux un ancien paroissien de Corbeil. Nous emportons de la mélinite et des détonateurs, voisins assez dangereux.
Dininnche 24.
C'est dimanche, mais on ne s'en doute pas beaucoup. Un Père lit son bréviaire et moi ma Bible; je donne (pieUjues traités. Les soldats sont très sages; les artilleurs sont des rentrao-és ; mais les hommes du ^énie sont de tout jeunes soldats faisant leurs trois ans, vok)ntaires d'ailleurs, qnel(|uesuns arrivés la semaine dernière.
En somme on ne sait pas ce qui se passe. Les uns disent qu'on a beaucoup exagéré, <|u'il n'y a aucun lùiropéen tué ni même blessé d'aucun côté de la frontière, les autres sont prêts à marcher jusqu'à Yunnansen et même plus loin.
'.) mai .
Au tournant du fleuve, sur un petit mamelon à l'entrée d'une vallée profonde, le petit poste de Yenluong commandé par un lieutenant, mon ]:)aroissien.
Il est là sur la berge avec jdusieurs hommes, dont j'avais vu l'un à l'hôpital. A l'arrivée il a l'air très agité et inquiet, au départ, radieux. Je suppose que le colonel lui aura dit qu'il « marchera » bientôt peut-être. Sur le bord du fleuve un peu plus loin, des hommes qui travaillent, crient et mes compagnons disent avoir entendu : « Bonjour, pasteur ! »
Dieu veuille qu'il n'y ait pas une vraie guerre, mais que ce rapide déplacement de troupes ait suffi à montrer ce qu'on ])eut faire en cas de besoin, C'est le 14 que les Européens se
Deuxième année en Asie
seraient concentrés à Mongtzé, la nouvelle aurait été connue le 21 seulement à Hanoï; les ordres ont été donnés le 22.
Outre 200 hommes au moins, nous avons à bord des chevaux, des chiens, des chats, des singes. Tout cela finit par couvrir le plancher en bas d'une couche de détritus variés trop odoriférants.
Yen-Bay, lundi '^ï).
L'artillerie a ([uitté déjà Yen- Bay, et la I.V compagnie. Tout cela est vraiment vite lait et sans à coup.
Visite au commandant d'armes.
Il me donne carte blanche pour rechercher et entretenir les hommes individuellement, mais pense que dans les circonstances actuelles, une réunion serait difficile à organiser. Je le comprends en le regrettant.
Du fort, sur un mamelon central, je vais sur un autre mamelon, à l'ambulance, où je trouve un protestant. J'en croise quelques autres en route, contents et souvent surpris de me voir, tous en train et affairés.
Après m'ètre assuré que mes caisses ont été transbordées sur la jonque, je vais voir le Père avec lequel j'avais fait le A'oyage en septembre. Nous nous retrouvons comme de vieux amis. Il habite une petite maison à l'européenne entourée de canhas derrière la chapelle.
Chché de l'Illustration.
Officier chinois en costume occidental.
Mardi '26 mai.
Ceci représente le récit de ce qui devait m'arriver en vraie colonne, c'est-à-dire après Yen-Bay : cinq ou six jours en jonque, visite des détachements en marche aux escales. Culte à Laokay à Pentecôte. Visite des blessés à l'ambulance; puis qui sait? Descente sur H&noï par une chaleur torride ou bien entrée au Yunnan avec la colonne, délivrance des Européens de Mongtzé, touchante rencontre avec les missionnaires catholiques et anglicans, acclamations au général, etc
Et puis, ])atatras ! j'écris ceci sur la chaloupe ce mardi matin en redescendant le fleuve vers Hanoï. Après une nuit entre divers locaux où des Chinois et des Annamites poussaient des cris sauvages, je boucle mon sac à quatre heures du matin et arrive à la berge. Les six jonques du convoi sont là et le colonel aussi... mais il fait débarquer ses bagages. Hier soir à onze heures il a reçu une dépêche « arrêtez tout mouvement ». On avait télégraphié du Gouvernement à Paris le 22 et sans doute Paris a répondu ainsi. H n'y aura pas la guerre... ])our le moment du moins, et il faut remercier Dieu.
Je donne quelques Illustrations aux artilleurs qui seuls continuent à monter, je prie le Père de remettre le tabac, etc., au médecin-chef de Laokay et puis « Au revoir, mon colonel ! au revoir, capitaine! » et nous voilà partis pour Hanoï, un capitaine et moi seulement.
Hier, comme je disais à un caporal : « Fur Pfingsten findet Gottesdienst in Laokay statt ». « \\'iirs Gott », a-t-il répondu. Et il avait raison.
27 mai.
Nous arrivons à Viétri... juste pourvoir le train fder sur le pont. Le prochain, nous dit-on à la gare, est un train de ballast qui partira le lendemain à six heures du matin
Dans notre wagon de marchandises, trois Pères Espagnols qui lisent la Liberlad, journal espagnol publié à Manille avec le patronage du Pape et des Espagnols, ce doit être doublement fort !
Deuxième année en Ame
If(i/wï, 'JS niai.
^'isites à riiôpital et chez le général. Partout : motus. Il est censé ne s'être rien passé. Promenade à la musique. i^Qui se douterait que 1 .000 Français sont encore en campagne pas loin d'ici.
Cliché de l Illustration.
Comment on voyage sur une ligne num'ellenient exploitée.
i juin.
Xous continuons à apprendre les nouvelles du Yunnan par les télégrammes Havas qui de Paris nous apportent les dépêches reçues à Pékin. Ainsi les Européens seraient arrivés en sûreté à Yunnanfou. Un de mes paroissiens descendant de là-haut est mort«hier à Yen-Bay. Jai prié par télégramme un caporal de l'aire l'enterrement.
Typl?oi7 à I^anoï. — Nuit terrible. — Ruit^es
1 juin.
Notre presbytère hier a rempli vraiment sa mission et a été une maison de refuge. Dans raprès-midi, un monsieur dont J. connaissait le nom est venu se présenter. Il est dans une terrible impasse au point de vue des affaires et menaçait de se tuer si J. ne l'aidait pas ; J. lui a promis son aide. Le soir c'est une dame qui vient nous demander l'hospitalité pour quelques jours. Son mari est absent et la nuit dernière on a attiré son chien de garde dans un guet-apens et essayé de pénétrer chez elle. Elle est naturellement très eflrayée et contente de se sentir sous notre protection. Son beau-frère gardera sa maison, un revolver à son chevet.
Une autre des visites reçues hier, d'un genre très différent, est celle d'un Monsieur qui habite Fou-Tchéou et y fait la traite des jaunes, c'est-à-dire qu'il embauche des coolies chinois et les exporte dans les pays oii la main-d'œuvre manque. Il a beau nous assurer que le commerce est très humanitaire, il me semble qu'il ressemble assez aux anciens exploits des traitants noirs. Ce n'est pas par force qu'on s'empare des coolies, mais on les enrôle h la manière des sergents recruteurs et une fois leur engagement pris il est impossible de reculer.
Midi.
Le vent, la pluie ont dégénéré en typhon. On dirait que la maison va être emportée et les vérandas sont pleines d'eau.
7 lieuies soir.
En revenant de Lhôpital, mon [)onsse a failli être cnlbuté maintes fois dans l'allée jonchée de Heurs d'ibiscus, de feuilles, de branches, de haies en bambous, et même de quelques troncs d'arbres. J'ai les paupières meurtries comme si on m'avait douché en pleine figure, tellement la jiluie était violemment et horizontalement projetée. 9 malades étaient venus pourtant à travers les corridors trempés.
Dans les rues on n'entrevoit dans les ténèbres que quelques pauvres diables, vite profiteurs, ramassant les morceaux de bois projetés par le vent. On dirait que les forces de la nature
Deuxième année en Asie
sont vraiment déchaînées et les orages d'Europe sont des jeux d'enfants à côté d'un cyclone.
'J heures.
Quelle chose terrible ! J'écris en tremblant. Notre chambre est inondée, l'eau *tombe a travers les plafonds et nous pensons que le toit s'écroule.
IJanoï. — Une maison après le cyclone.
9 heures i/2.
Oui, une partie du toit s'est écroulée. Nous nous sommes réfugiés dans le bureau de J., qui paraît l'endroit le plus sur, avec les quelques petites choses que nous avons pu descendre. Nous venons de lire les beaux versets des Actes sur Pierre sauvé par l'ange. Dieu nous ffarde ! Nous fuirions la maison si ce n'était pas une folie d'essayer de sortir par un temps pareil. Nous allons nous étendre et tâcher de dormir un peu. L'ange de l'Eternel campe autour de ceux qui le craignent.
Le lendemain, 5 heures lj2 du nlatin.
Cette terrible nuit est finie et, béni soit Dieu, nous sommes sains et saufs ce matin. Un des grands tourbillons de vent a enlevé une partie
Zl
Hanoï cipri-s le typhon. — (1) La rue de Bac
[liai ; CJ et -i Lu village sur le banc de sable.
Cliché de l'Illustration
Troiis ans en Indochine
(le la toiture et toutes les pièces au rez-de-chaussée et au premier ont 6 à 7 cm. d'eau. Il y a de grands trous au plafond de notre chambre et il celui de la chambre à côté. Nous avons passé la nuit dans le seul endroit sec : mon petit bureau, au bout du cabinet de travail de .1. Nous nous sentions en grand danger et savions que nous risquions de mourir d'une mort horrible, écrasés sous les débris de notre maison. Nous étions cependantpalsibles.
Le vent s'est apaisé vers trois heures, mais la pluie tombe toujours. Au petit jour nous avons pu nous aventurer hors du bureau et constater que les dégâts n'étaient pas aussi considérables que nous aurions pu le penser. Au temple toutes les vitres sont cassées, la salle de lecture est ravagée. A la maison l'immeuble a bien souffert, des tentures, des livres, des matelas aussi, etc. Nous avons sauvé tout ce que nous avons pu hier soir.
J. a été prendre des nouvelles de différents paroissiens. Nous ne connaissons pas encore d'accident de personne, mais la plupart des gens d'Hanoï sont logés à la même enseigne que nous. Plusieurs sont à moitié ruinés. C'est un terrible désastre !
Les rues sont barrées par des arbres, des poteaux télégraphiques, des portes, des plaques de tôle ondulée. Le président de l'Union chrétienne vient nous voir, il a avec ses camarades recueilli une dame et 4 enfants sur qui la maison voisine s'était effondrée.
Cliché de V Illustration.
Hanoï après le cyclone. — Bords du petit lac.
Deuxième année en Aaie
On parle de 600 morts d'indigènes, de quatre ou cinq morts d'Européens. Le télégraphe est coupé partout, les trains déraillent.
Je rentrede Thôpitalqui, avec la concession, ahorriblement souffert. Un quart est détruit, rasr, un autre quart sans toitures ou sans vérandas. Le passage conduisant à ma salle de culte s'est écroulé peu après notre départ dimanche. Deux malades sont morts, l'un de jDeur, l'autre écrasé sous un pan de mur, et... une dame a eu un bébé. Le médecin à 4 galons, créole, m'a dit qu'à la Martinique il avait, à l'âge de quinze ans, vu quelque chose de semblable, mais jamais depuis.
Les bâtiments et les jardins du gouverneur et du général sont fauchés et enfoncés plus qu'ailleurs peut-être ; et partout ce hachis de feuilles saupoudré de ])oussière de briques et detuilcs.Au bord du i\euYG, plus un sampan, j)kis une jonque.
Cliché de V Illustration.
Bords du Fleuve Rouge après le cyclone.
li juin.
Pauvre jardin botanique jadis si frais, si fleuri, si joli ! Il^est absolument saccagé. Toutes les bêtes ont vu leurs pavillons détruits et ont pris la fuite, à l'exception des tigres heureusement.
Troia ans en Indochine
On redresse les arbres tant l)ien c[ne mal après les avoir ébranchés. Les rues ont Tair ainsi de fosses aux ours.
Après la peste la menace de guerre, après la guerre le choléra, aj)rès le cboléra le cyclone. Que d'horreurs dans ce pauvre pays en six semaines !
On sent dans la maison une odeur épouvantable, surtout la nuit quand on est obligé de fermer.
Dimanche l'i .
Nombreux auditoire ce matin. J'avais annoncé un service d'humiliation et d'actions de grâces, et bien des gens qu'on ne voit jamais au temple ont dû crier « Mon Dieu, aie pitié ! » il y a huit jours.
Le soir nous enjambons les (hnombres à l'hôpital pour atteindre noire salle, qui est intacte.
/."> juin.
Les incligi'iies qui n'ont pas pu encore relever leurs maisons, ont installé leurs toits parterre et entrent dessons en rampant tant bien que mal. Ils ont suj)porté le coup avec une résignation riante vraiment étonnante.
D'après les notes tie l'ancien Kinh Luoc du Tonkin, il y
Cliché de V Illustration.
Marchands en plein vent, près du loti de la halle e/Jondrée.
Deuxième année en Asie 2'31
aurait eu au xix" siècle seulement trois cyclones comme celui du 7 juin : sous Gia Long en 1808, puis en 1866 et 1880. Il est tombé, du 7 au 8, vingt-hiiil cenlinietjes et 7/10 d'eau !
19 juin.
Dans un bâtiment en ruines, le toit effondré, levée du corps d'un légionnaire Vaudois. J'avais vu son nom sur le registre le lendemain du cyclone, mais l'avais en vain demandé dans les salles ; on l'avait isolé dans un cabinet. Quand la sœur a demandé s'il voulait se confesser il a dit qu'il était protestant; à ce moment elle aurait dû me prévenir. Le médecin-chef a reconnu l'incorrection du j^rocédé et a été, lui, très correct. J'avais ce matin pour auditeurs quelques malades, puis, au cimetière, quelques légionnaires valides et des hommes représentantle O*" et les... chasseurs annamites. Lepiquet d'honneur qui avait porté le fusil sous le bras pendant le trajet a mis l'arme au pied (ce qui ne vaut décidément pas l'ancien : présentez arme !) à la porte du cimetière, puis a fait demitour.
Ce soir le général Glamorgan m'a rendu très longuement ma visite, s'intéressant beaucoup à tout ce que je fais, comme agent des Femmes de France, pour distraire honnêtement les hommes.
La végétation reprend avec une exubérance inouïe : une douzaine de pousses jaillissent du pied des plantes ou arbustes cassés ou coupés après le cyclone.
'^i) juin
Trois fois aujourd'hui sur sa demande, j'ai vu à l'hôpital un pauvre légionnaire Saxon qui a un accès de lièvre jiernicieusc et vit ou véffète entouré de sacs de fflace. Malheureusement dès que j'accourais, il n'avait plus l'usage — très rare — de la parole. Je n'ai pu que lire et prier en allemand et comprendre aussi, grâce à un camarade, (ju'il désirait que j'écrive à ses parents.
Trois ans en îndocJdne
22 juin.
Ce pauvre légionnaire va mieux, ou du moins dort enfin. Mais il sera sans doute fou s'il ne meurt pas. 31 malades sont arrivés cette nuit de Laokay, tristes victimes de la « campagne du Yunnan ».
Cliché de V Illustration
Hanoï après le cyclone. — L'iippontomcnt.
Dosoii 'J:') /Il in.
La température et lOdeiir devenant insupportables à Hanoï, nous sommes partis.
Vous ne pouvez avoir aucune idée, heureuses gens d'Europe, de ce que c'est que la chaleur humide. Elle est moins forte que Tan dernier, mais peut-être plus humide encore et certainement nous avons plus de peine à la supporter étant naturellement affaiblis par 20 mois de colonie. Oh ! ces longues, lourdes, terribles nuits où l'on est perpétuellement dans l'eau et où le sommeil devient si rare î Notre première nuit de Doson a été presque aussi dure que celles d'Hanoï. L'air était lourd et chargé d'électricité, puis le changement d'air avait naturellement amené un peu de fièvre.
1" juillet.
Cela va mieux maintenant.
Dimanche 5.
Les grandes marées de la semaine dernière avaient rendu tout le monde malade ici.
Nous avons fait tout h l'heure notre culte avec le Messacrer du Dimanche comme des disséminés et en pensant à eux.
Deuxième année en Af>ie 223
Jlanoï lu juillet.
Nous rentrons à la maison par un orage épouvantable.
Les rues sont nettoyées, on n'y voit plus les équipes de tirailleurs maniant le coupe-coupe ; il y a encore bien des toitures béantes pourtant. Chez nous les murs sont encore transj)ercés.
A l'hôpital on n'entend parler que de misères plus horribles les unes que les autres. Pauvre humanité !
Le légionnaire qui veille depuis un mois son j)auvre camarade me mande d'urgence croyant qu'il va mourir. 11 n'a plus la fièvre mais on le croit fou. Cepentlant il semble me reconnaître, me tend la main, sans parler... Tout à l'heure il criait : « Mutter ! — Schwester !... » La prière dans sa langue maternelle le calme, et il s'endort.
Le soir reprise des réunions de chant. Toujoui's les mêmes éléments disparates : aucun protestant, ce soir, sauf le président de rUnion. Les uns chantent pour tuerie temps d'une manière quelconque, gauchement amusés de venir dans notre salon ; les autres aiment exhiber une belle voix (une remarquable, ce soir) ; quelques-uns chantent /;<7/r<:' que ce sont des cantiques, et non quoique.
Ils pensent à ce qu'ils disent. L'un d'eux ma dit qu'il avait l'autre soir été voir un camarade, aujourd'hui civil, auquel je prêche en vain la tempérance, qu'il lui avait parlé « serré -» pendant 2 heures, et qu'à la fin ils avaient chanté tous les JO versets d un cantique.
La dernière lettre de légionnaire que j'aie reçue venait d'un ancien lieutenant de l'armée autrichienne, fils d'archij)rêtre et petit fils d archevêque dans 1 Eglise orthodoxe.
Lu dans le Correspondant de mai un article sur les soldats lointains, parlant des aumôniers catholiques au Tonkin, et aussi de nos salles de lecture « très bien organisées )^ insinuant avec malveillance que nous jetons l'argent à profusion pour y attirer les hommes (ce qui est bien faux). Pourquoi ne pouvoir parler de leur œuvre — qui est intéressante — sans attaquer calomnieusement la nôtre?
i'i juillel.
Pluie depuis deux jours. La revue u'aura pas lieu. Ma petite couf^aïe ui'ofFre très gentiment un énorme bouquet monté et trois ananas superbes. La sœur était venue pour me traduire en français ses vœux : « Bonne fête française : Madame beaucoup amuser ».
/.O juillel.
Enterrement (lu légionnaire K... Uépélition de la cérémonie d'il y a un mois : même nombre de soldats (jui restent à la porte du cimetière; même nombre ([ui entre, pour accompagner le corps d'un inconnu, « par ordre «.
Du costume et de la coiffure des Annamites
Commençons par les cheveux : toujours très noirs et généralement longs et abondants, mais très ffros. Un Annamite soigneux de sa per-
sonne a toujours les cheveux très lisses et brillants, tandis que ceux des coolies sont broussailleux et pleins de poussière. Pour se coiffer, les Annamites emploient des peignes en bois ii dents très rapprochées, les épingles h cheveux leur sont inconnues et pourtant leurs chignons tiennent solidement. Les femmes ne portent pas de chignons ; elles séparent leurs cheveux sur le devant de la tête, puis les roulent a l'arrière en un bandeau très serré autour duquel elles placent leur turban de crépon. Elles ont quelquefois des checiK-hc cid7//„s;r.iio«. veuxassezlongspourfnire
Deux prlinemifs rie la famille inipéiiale aiusi dcUX fois le tOlM" de
en robe de lércmonie.
Deuxième année en Asie
la tète. La mèche qui pend de coté est très chic. Elle indique qu'on est en toilette de cérémonie.
Le vêtement d'une lei»me annamite se compose de quatre parties :
L' Le pantalon : cai quan. Il est presque toujours en soie noire pour les l'emmes ; cependant les paysannes et les journalières ont des pantalons de toile bruue. II est très large, parfaitement convenable et monté sur une ceinture droit (il et plate.
2° La ceinture en soie généralement aussi. Elle s'enroule autour du corps, soutient le pantalon et se noue, chez les femmes, en général sous la tunique. La ceinture sert aussi de bourse et de poche. Les pièces d'argent se roulent dans l'étoffe; la boîte de béthel chez les élégantes s'y suspend par une chaînette d'argent, et chez les pauvres le petit carré d'andrinople rouge renfermant la chique s'y cache. La ceinture est un des grands objets de luxe chez les indigènes.
3" La lono-ue tunique ou cai ao. Elle est généralement de la même étoffe que le pantalon et sombre. Chez les bonnes d'enfant elle est en calicot blanc et chez les Annamites très francisées en soie de couleur claire. Les coutures sous les bras s'ouvrent au-dessous de la taille pour laisser plus de jeu a la démarche, les manches sont très loncrues et très serrées en bas, les petits boutons sont en métal. Le haut de la tunique est toujours ouvert pour laisser entrevoir le cachepoitrine.
4" Le cache-poitrine est un morceau d'étoffe se plaçant sur la gorge et se nouant au cou et \\ la taille par des cordons. Il est généralement blanc. Les femmes qui travaillent beaucoup, seules, le portent de couleur foncée.
Dans les rizières il n'est pas rare de voir une femme sans tunique, le pantalon réduit a sa plus simple expression et ayant le dos, les bras, les jambes, quelquefois le ventre nus, mais il est très rare de les voir la poitrine découverte.
Les souliers témoignent d'un certain degré d'élégance, ce sont ou des souliers recourbés ou de simples sandales de cuir sans talon, ou pour les très raffinées des souliers vernis et des bas de soie.
2') juillet.
Quelques exemples donnés l'autre soir par un voyageur pour montrer ce qu'est l'Ame chinoise :
A une halte sur une plage du fleuve, une pauvre vieille femme décharnée, en loques, vient tendre la main et demande l'aumùne. On lui donne quelques pièces d'argent, qu'elle apprécie fort peu, ne
22 Q Trois ans en Indoc/iine
connaissant que les sapèques. Un orage les surprend tandis qu'elle est encore lii. Elle s'assied sur la plage et en quelques minutes est ruisselante d'eau. Puis l'orage fini, elle continue sa quête. Dans les jonques, sous la paillotte, les bateliers achèvent de manger un bon repas. Au nez de la vieille tremblant de l'aim et de froid, ils se gavent en conscience, et, leur repas fini, remportent leurs bolées de riz à la cuisine sans lui en donner une miette. Au contraire, ils se moquent d'elle et de ses airs larmoyants. Le même jour on passe par des rapides très dangereux. Près de ces rapides des bonzes arrivent dans des sampans, des bonzes sales.... comme des bonzes et bien gras. Les bateliers leur donnent, à eux, sans compter du riz et des sapèques parce que les bonzes connaissent les maléfices qui conjurent les mauvais c'énies des rivières. Ils sont charitables seulement quand ils ont peur.
Un pilote spécial conduit la canonnière pendant les rapides. Quand il redescend à terre, ayant reçu son salaire, il vient l'aire ses laï
aux Français et dans sa salutation respectueuse leur souhaite de
V avancement. Et M. R. d'ajouter : un avancement rapide.
'.')!) juillet.
Phiilangthiiong. Service funèbre aj^rès la mort mystérieuse d'un sergent suisse, excellent soldat, vieux déjà ; disparu depuis cinq jours — ])iobal)lement à la suite d'un coup de soleil — le malheureux erra pendant les deux premiers dans les villages, où on lui donnait à manger quelques poignées de riz... puis on a retrouvé son corps dans une rizière. Les hommes qui l'ont rapporté ont tous été malades ; en effet, macérer trois jours dans l'eau tiède !! C'était encore bien pénible hier, malgré les désinfectants prodigués par le docteur. Tous les officiers, le résident, etc., assistaient au service, avec 200 hommes environ. A la lég-ion on fait vraiment bien les choses.
Sur une charrette à ])uflles toute enguirlandée de feuillage, on déposa le cercueil recouvert du drapeau tricolore, avec le képi, le sabre, la médaille du défunt, et l'assistance était très recueillie.
1*^'' août.
39", toutes les fenêtres du l^"" étag«^, vitres et volets grands ouverts sur les quatre façades et la flamme d'une bougie montait toute
Deuxième année en Aaie 227
droite. Hier soir les soldats répétaient les cantiques un éventail à la main.
4 août.
Il y a sur un alilucnt du Day un pont du vieux temps annamite parfaitement bien conservé, tout juste large pour le passage d'une voiture ; les piliers cylindriques, comme des jambes écartées dans Teau, et les traverses sont de pierre très dures et les extrémités des traverses sont curieusement taillées en figures de monstres, mi-humaines, mi-animales, tournées vers le ciel. Le pont est en dos d'àne, cinq traverses de chaque côté du milieu. Les yeux des figures sont tous du côté extérieur en sorte qu'on dirait le tablier du pont posé sur des hommes couchés sur le dos, tête bêche.
Le paysage après Iloai Duc est quelconque, le riz de verts différents; j'ai trouvé une des raisons pour lesquelles cet aspect ne vaut décidément pas celui de notre blé de France : c'est que la monotonie de la teinte dominante n'est égayée par aucune fleur. Oh ! les bluets, les coquelicots, les liserons ! Si près d'Hanoï je n'ai pourtant plus rencontré aucun Européen : mais rarement j'ai fait 40 mètres sans croiser un indigène. Sauf le télégraplie, aucun signe apparent de notre civilisation superposée.
Soîitcuj, 13 août.
Le capitaine se demande combien de temps je compte parler, car on lui a demandé des douzaines de permissions de minuit. Gomme j'ai une seule douzaine de paroissiens, cela dénote pas mal de « carottiers ». Je lui dis que je m'arrange toujours pour qu'on n'ait besoin de demander aucune permission.
Histoires du vieux temps en 1888 ou 89 sous le proconsulat de Constans : un soir de bal au Gouvernement à Hanoï, des balles venues de la rive gauche ont troué quelques vitres. Et après être allées voir ce que c'était, les dames se sont remises à danser.
Dans la salle d'école que je trouve, à ma grande surprise, bondée. Beaucoup de curieux certainement, mais qui bientôt deviennent très attentifs.
Au début je sens la fumée et je dis que cela n'est pas convenable dans une réunion religieuse. Les cigarettes s'éteignent. Je parle sur Héb. XII. I. A la fin je parle directement aux carottiers et je les engage à rentrer tranquillement. Ils rient de bon cœur de se voir démasqués et emportent mes brochures.
Hanoï il août.
Dîner avec une dame Anglaise née à Florence ; les trois autres Anglaises d'ici sont nées en Egypte, à Tahiti et au Japon.
Visite à la citadelle, à Técole d'enfants de troupe. Ils sont très drôles ces gamins en costume bleu tout pareil à celui des grands soldats, avec la même coiffure : un disque brun que deux rubans rouo-es fixent sur le chio-non noir. Ces linh moi ont tle 12 à 18 ans ; c'est à 19 ans qu'ils commencent le service militaire pour lequel leur engagement est de 6 ans. Ils font des exercices de bâton et des mouvements d'ensemble très réussis, en comptant en français. D'ailleurs ils ne doivent pas parler une autre langue, même entre eux; mais le brave maréchal des logis protestant. Franc-comtois malin à barbe blonde, qui est régent de ce collège minuscule, fait souvent le sourd quand il les entend enfreindre la règle. Les jours de congé il les promène deux par deux dans des pousse-pousse.
En remontait le pleuve Rou^e jusqu'à la frontière
Deux soldats m'attendaient à Yietri. Nous faisons le culte dans ma cabine puis je les accompagne jusqu'au quartier, ils me ramènent ensuite à la chaloupe pour rester un peu plus longtem]:>s ensemble.
Le lendemain à Ilung Hoa c'est un douanier que je visite. En voyant l'église toute neuve, je pensais au culte qui réunissait sans doute vers cette même heure quelques dames au presbytère d'Hanoï et je regrettais ma solitude dominicale. Nous avons pu faire la prière ensemble chez ce douanier. C'était la première fois sans doute que deux j)rotcstants se re-
Deuxième année en Asie --"
trouvaient ici depuis que M. Boissety passa quelques temps en 1884 pendant Texpédition.
Le temps reste jn-esque constamment nuageux. Les rives couvertes d'une riche végétation, bananiers, aréquiers, se détachent sur le fond de montagnes bleu très sombre.
A Than Ba', seul point où je croyais ne connaître personne (il n'y a que 7 Européens), je me vois avec plaisir salué par un ancien soldat d'Hanoï, employé au chemin de fer.
Nous arrivons àYen-Luong le soir comme sonnait la retraite, et c'est pittoresque de voir deux séries de points lumineux se diriger vers le débarcadère : les habitants du village arrivent le long du fleuve et les légionnaires dégringolent le mamelon cou^-onné par le poste. Puis les |)oints lumineux deviennent des lueurs jaillissant de bambous qui, cette fois, servent de torches et de torchères en même temps.
A leur clarté on décloue l'énorme caisse des Femmes de France d'où je fais extraire un jeu de tonneau, puis on la recloue, car elle renferme encore des quille» et des boules pour
Yenbay.
Je grimpe au poste, et, cinq minutes avant l'appel et le coucher, je puis encore serrer la main à quelques soldats. Un verre de bière chez le lieutenant, mon paroissien, et je redescends coucher sur la chaloupe. L'odeur en bas, où les détritus véo-étaux et animaux s'entassent depuis 48 heures, est suffocante. Il y a une demi douzaine de tâcherons italiens qui n'ont pas changé de linge certainement dej)uis Hanoï et peutêtre depuis Djibouti ou l'Asie Mineure, car ce sont des spécialistes en fait de terrassement pour chemin de fer.
Un Français d'Oran qui va aussi au Yunnan a employé leurs compatriotes et quelques-uns de ceux-là jusqu'à la Réuion. Il parle de Beyrouth, de Bagdad, du pays de Carthage, avec kilomètres et mètres cubes à l'appui ; cela fait un singulier effet tant on est habitué à associer avec ces noms là des idées différentes.
24 août.
Yenbay a bien changé depuis 18 mois, outre la gare et quel-
230 Trois ans en Indorlnnc
ques maisons européennes, on a bâti beaucoup de maisons indigènes, plusieurs en briques.
Visite au commandant, à l'ambulance où les dons des Femmesde France font la joie des malades, au docteur, au Père M. avec lequel je suis de plus en plus ami.
Réunion nombreuse dans un réfectoire du (f fort ». Suivant mon usage je fais l'apj^el de ceux que j'ai inscrits il y a plus ou moins longtemj)s. Jus(prà 4 lois de suite des camarades réj)ondent « décédé ». Dans aucun cas, il n'y a eu de prière ou lecture biblique ; quand c'était à l'ambulance ou à Laokay, le Père a toujours fait l'enterrement, l'bomme étant supj)osé catholique (ou ayant reçu rextrème-onction). Dans un ou deux cas où le mort était notoirement protestant, le Père a au contraire refusé de faire le service funèbre. Tout cela est fâcheux et je verrai comment rendre la situation plus nette. J'ai insisté sur le devoir des coreligionnaires survivants de manifester leur foi et celle des morts, et l'un d'eux est venu me dire que j'avais eu bien raison de jiarler ainsi.
25 août.
Réveil à 4 h. 1/4. Le fleuve a énormément baissé cette nuit, bien à j)oint, car le courant est moins fort et dès 2 heures nous sommes sur le lieu du sinistre du Passe-partout, au fameux Takhai sur lequel je suis resté si fâcheusement échoué l'an dernier. On jette beaucoup de charbon dans la chaudière, on brûle force baguettes d'encens et on jette au fleuve des carrés de j^apier jaune à l'avant, quand nous passons au lieu où une jonque ancrée et un radeau avec drajjeau rouge indiquent seuls ([ue là-dessous gît la chaloupe — ou ce qui en reste.
Nous mouillons pendant la nuit au pied d une brousse épaisse. Rixe pénible entre un ouvrier européen et un indigène. Visite de sampaniers du voisinage. Nous entendons le cerf et le tig-re.
?6" août.
Chaleur suffocante, moustiques. Pourtant je n'ai pas eu la
Deuxième année en Asie 231
fièvre comme quelques-uns de mes compagnons. L'un d'eux, plus malade, a gémi toute la nuit. Plusieurs sont Italiens et Grecs. Avec les légionnaires allemands, les indigènes chinois, Thos, Annamites, cela fait une petite Babel sur cette coque de noix.
J'avais décidément l'an dernier un toupet de nouvel arrivé pour avoir fait seul plus de 100 kilomètres à cheval sur la route et la voie ferrée future ; mais cela m'a fait voir un aspect tout différent de celui-ci.
Chaleur accablante, réverbération. L'entrepreneur qui a vu la Syrie, le Sénégal, la Réunion, me dit n'avoir jamais tant souffert de la chaleur.
A Pholu, dès 3 heures. Je ne trouve qu'un protestant, mais tous me remercient vivement pour la caisse des Femmes de France. Ils n'ont pas un jeu, pas une boite de lait ; chaque semaine la chaloupe descend deux ou trois cholériques ou — depuis trois semaines que l'épidémie est terminée ici — d'autres malades.
Les chantiers sont presque partout ouverts le long du fleuve avec de très petits groupes d'ouvriers chinois. S'il y a là un surveillant européen, ils piochent sans relâche ou transportent la terre dans deux g-rands cabas en nattes aux deux bouts de leur bambou. S'il n'y a pas de surveillant, tous sont accroupis, leur tète entre les mains, ce qui fait des rangées de magots habillés de bleu ou à moitié nus, fort pittoresques, regardant passer la chaloupe.
Il y a là un interprète, sa femme et le bébé qui tousse pitoyablement. Un de nous demande si on ne lui donne pas cjuelque remède. « Non, dit l'interprète, nous sommes catholica, Marie le prendra si elle veut le prendre, dans quelques temps, w Singulier mélange de fatalisme extrême-oriental, de résignation chrétienne et de mariolàtrie (car il n'a parlé ni de Dieu ni de Jésus-Christ).
Devant nous les hautes montagnes (jusqu'à 3.000 mètres) ont cette teinte bleue sombre de la haute région. Des nuages flottent à mi-hauteur et au sommet. Il est 6 heures et on suffoque toujours. Mon éventail bat sans cesse.
Ti'oi>i ans in Indochine
Encore une nuit passée à bord, la cinquième dans ces lâcheuses conditions.
Denrième année en A.s/e 233
Laol^ay et Baxat
Laokaij, 'J7 (loiU.
Laokay est dans un site fort pittoresque. Au tund, les murailles de la Chine, -avec un fort ; au pied, les maisons chinoises de Song-Phong ou Hokeou s'allongeant assez loin au bord du Fleuve Rouge. Le pavillon jaune à dragon noir Hotte sur la douane. Sur la rive droite du lleuve on voit Féglise puis les casernes françaises de Cocléo : deux piles indiquent le projet d\in pont dont les autres supports ont été enlevés par une crue avant d'avoir été terminés. Un câble métalli({ue retient un autre câble qui glisse d'un bout à l'autre, traînant un bac sur tonneaux vides que pousse la force du courant. Un seul indigène, soldat du génie, suffit à le manœuvrer au gouvernail.
Enfin, sur la rive gauche est Laokay ])roprcmenl dit. dominé par des mamelons sui- lesquels sont les maisons du colonel, du commandant et du lieutenant chez lesquels je descends (ou y^XvxUA ]e grimpe).
A l'ambulance je vois apporter un ])auvic diable d Italien, surveillant à une quinzaine de kilomètres, terrassier terrassé par la fièvre. Quatre montagnards chinois à grands cha])eaux coniques l'ont }K)rté dans une natte. Un compatriote l'accompagne, aussi barbu, aussi sale, avec un casque aussi informe (ils se découvrent beaucoup trop souvent). Cela lait j)itié à voir.
Visite en Chine. Un soldat français, baïonnette au canon, garde l'entrée du pont, avec un douanier annamite. Les officiers seuls peuvent passer en Chine, non les sous-officiers, ni les soldats.
Du côté chinois ce ne sont que tranchées, talus, rails Decauville, surveillants (Italiens naturellement) et Chinois nombreux. A 3 kilomètres, aux bureaux de l'entreprise, on me renseigne sur un de mes j^aroissiens. Le long de la route d'accès, je remarque de tout petits autels: une pierre blanchie devant laquelle fument quelques bâtonnets d'encens.
Trois ans en Iivlorhino
A la douane, les deux employés sont protestants — deux (les épaves cosmopolites fréquentes dans ce service, d'ailleurs admira!)lement organisé, (j'un, Hollandais, parle aussi l'ano-lais, l'allemand et le français — outre le chinois. L'autre, dont le père était un luthérien de Finlande, est né à San-Francisco. Il ne parle cju'anglais et chinois. Tous deux sont bien
surpris qu'il y ait des protestants à Laokay et surtout un ])asteur au Tonkin.
La légion a avancé d'une heure le repas pour ])ermettre aux hommes d'assister au culte. JjC capitaine vient en ])ersonne examiner l'arrangement de la salle et recevoir divers dons des Femmes de France ])our sa com])agnie.
Au service assistent le lieutenant et une quarantaine d lionimcs, phis mon surveillant du "^ nniian (pii a apporté un |)a(|uet de bougies et un pli()l()|)liore, afin de regagner ensuite son lointain canq)ement. Le chant marche admirablement. Dîner ensuite à la jiopole. on est invité un vété-
Lv Tonkin vu du Yunnun. .'.,'. ^ ■ , I
T 1 , ,, , ,. .., iinaire cévenol.
Laokay (passerelle sur le INainti).
13 axai, '^H non t.
A 5 heures, le réveil sonnant me trouve debout. Le lieutenant me prête son cheval, et comme escorte-ordonnance il a eu l'aimable attention de choisir un des plus fidèles membres de l'Union chrétienne, un Alsacien. Il est aussi à cheval, en tenue de campagne, et me demande s'il faut charger son fusil ; mais cela me parait totalement inutile, llesttout « émotionné »,
Deurriéine année en Asie
me dit-il, d'avoir été choisi pour cet honneur qui lui fait tant de plaisir. C'est un enfant d'Ohernay, près de Sainte-Odile, et ses grands parents n'étaient jamais sortis de leur village. Maintenant que c'est en ])a)S allemand, lui, pour servir la France, doit être à la frontière de Chine.
Tantôt au tfot, tantôt au pas lorscpie la route devient sentier ou descend trop, nous faisons nos 19 kilomètres parallèlement au Fleuve Rouge qu'on ne voit nulle part.
Nous croisons quelques montagnards sur de petits chevaux ou à pied portant des quartiers de viande, des feuilles de bananier, des sacs en nattes, etc., puis une escorte de tirailleurs avec un adjudant malade; un indigène, au lieu de le porter à la main, s'est permis de mettre sur sa tête le képi du sousofficier et mon ordonnance dit en riant : « Bonjour, mon atchoutant ! » Il s'excuse de m'écrire plutôt en français, toujours, mais c'est pour mieux l'apprendre. C'est lui aussi qui, dans une lettre à un camarade, décrivait le soir où il avait chanté des cantiques dans le salon de Madame Pannier « le plus beau jour de sa vie ».
Il a voulu porter mon caoutchouc en bandoulière et quelques petits objets dans sa musette et je regrette qu'il ait si chaud, mais il est si « gondentdc setéfouer un peu à son tour ».
Au bout de 2 heures l/^i, voici liaxat sur un mamelon dominant le fleuve. Le capitaine m'attend ces jours-ci, mais n'a pas été prévenu que je fusse parti dès ce matin. Il est donc en tournée.
Sous-officiers et soldats m'accueillent très cordialement.
Comme nous avons traversé un torrent à gué et que je suis
mouillé J USqu'en Arrivée au poste de Baxat.
haut des bottes, je les enlève et ou les cire aussitôt, on m'apporte du café, etc. Le capitaine revient, me prête des chaussettes — les moins trouées, recommande-t-il — et me tait
Deuxième année en Asie '■^■^~
les honneurs du poste. Tout y est en paillottes ; chambrées, réfectoire, cuisine, logement des officiers de passage (où je suis), des sous-oflîciers, du capitaine (seul à étage); infirmerie où j'assiste à la consultation. Outre 5 légionnaires qui ont la fièvre ou la diarrhée, il se présente un indigène avec une plaie à pansél*.
C'est donc comme un premier village, où les Européens parlent plutôt allemand, et aussi français et... nègre, car en fait d'Européen il y a un légionnaire du plus beau noir.
Je réunis une douzaine de légionnaires pour le culte, avant le dîner. Le clairon sonne de ce côté-ci, la trompe au fort chinois.
Laokai/, di/nanc/ie '10 août.
A S heures du matin, bonne petite réunion avec une douzaine d'hommes qui chantent fort bien. S... avait préparé les cantiques hier avec son piston. Ensuite tournée au marché, fort animé, les costumes bleu foncé dominant, visite au Père qui me confesse n'avoir eu presque personne à la messe, ce qui, paraît-il, est l'ordinaire. Il est le septième titulaire ou auxiliaire du poste d'aumônier depuis sept ans. Un de ses prédécesseurs avait ouvert une petite salle de lecture, on l'a siq3primée.
Un détail donne idée de la température que nous a procurée à certains moments sur la chaloupe l'action combinée de la réverbération, de la chaudière et de l'entassement : un paquet de bougies, dans ma malle, a fondu.
Sur 1(1 clialoiipe, lundi 3L
Uéveil à 5 heures. La fanfare accompagne les rapatriables jusf[u'au^«rti(?).Le commandant adresse une petite allocution de circonstance, bien scandée et accompagnée de gestes brefs, aux 34 qui s'en vont, malades ou soi-disant valides, et les salue le premier en leur disant:» Au revoir! » Décidément, ces officiers de . la légion savent bien manier leurs hommes.
Nous descendons rapidement le fleuve dont cette partie est réellement pittoresque. A chaque escale je revois mes parois-
23S Trois ans eu Indochine
siens; à chacune aussi, hélas ! nous prenons quch|ues maLidcs évacués sur Yenbay ou Hanoï, tantôt un tirailleur les longs cheveux noirs épars, les yeux hagards, péniblement soutenu, sur la planche qui nous joint à la berge, par deux camarades ; tantôt un ])auvre surveillant européen porté sur un brancard im])rovisé, protégé contre le soleil ])ar un drap qui a déjà un air d'enterrement ; et le cœur se serre à voir les ligures maigres et jaunes de ceux qui descendent à travers les hautes herbes pour lui dire : « Au revoir ! » Oh ! la terrible chose que cette fièvre de la brousse ! Kt peu à peu le plancher étroit, autour de la chaudière ardente, se recouvre de brancards et de nattes occupés par les malades, au point que les 50 autres ne savent plus où se mettre.
i*^'' septembre.
Retour à 7 heures du soir à Hanoï, après avoir fait ainsi sans encombre 700 kilomètres.
iJinianclie 'Jo (loiU.
11 y avait loule ii la salle de lecture et parmi des légionnaires de passage un très bon musicien. Le président de l'Union chrétienne est venu me demander la permission d'organiser une réunion de chant dans le temple et j'entendais l'harmonium de mes fenêtres. C'est un vrai soutien pour moi que ce brave soldat. Il a pour J. l'afTection qu'ont ceux qui partagent un peu sa vie et son activité et de plus un vrai amour pour l'œuvre en elle-même. Il a visité dimanche les malades iil'hopilalet fuit l'explication de l'Union chrétienne ; tous ces soirs-ci il est le premier arrivé et le dernier parti.
Courrier monstre avec bien des lettres afFectueuses de parents et d'amis inquiets sur notre compte. On est heureux, quand on est quelquelois si seul, de sentir tant dallections diverses vous suivre de loin.
S septembre.
Les légionnaires descendus de Laokay avec moi ont Tait les cent coups à Hanoï et ont été tous consignés.
Hier je vais voir dans la ville annamite un surveillant alsacien qui était malade avant mon départ; je ne trouve qu'une
Deuxième année en Asie 239
femme annamite qui me renseigne ainsi : « Lui pas malade, lui beaucoup boire, alors lui faire maboul, mais quand lui pas boire, pas faire malade. » Comme conclusion cependant elle prenait une des bouteilles aux étiquettes multicolores garnissant l'étagère et offrait de m'en verser un verre. Je lui dis que je n'en buvais jamais, elle ])arut surprise, un peu incrédule. Je laisse un petit livre dans lequel je lui dis qu'il est écrit : « Faut pas boire » (un traité de tempérance). Alors elle approuve : « Ça très bien ! n Quel res])ect veut-on que les indigènes aient pour les Européens quand ils se dégradent ainsi à leurs yeux !
Nous avons depuis un mois un coolie très bon jardinier et assez travailleur, mais aussi campagnard que possible. Il conduisait le pousse et je lui dis : « Toi 1 » c'est-à-dire : (( arrête », devant la boîte aux lettres et lui lais signe de mettre une lettre dans la boîte. Il regarde d'un air étonné, puis se met à crier dans la boite comme au téléphone : « Boy , boy, Iioï » (Boy, boy, écoute) à la grande joie des passants jusqu'à ce qu'un autre Annamite lui indique l'ouverture et lui explique ce qu'il faut faire.
/'/ septembre.
Visite à la prison à un pauvre diable soi-disant parti de France à la suite d un pari pour faire le tour du monde à pied. Son compagnon de cliambre a été transporté à l'hôpital il y a quelques jours, suspect d'avoir le choléra. Un autre prisonnier me dit qu'il a été converti par des missionnaires à Shanghaï. Je ne suis pas bien au clair sur l'authenticité de leur protestantisme à tous deux, mais, quand ce ne serait ([u'un moyen d'avoir des lectures, celles que je leur j^réte ne peuvent leur faire que du bien.
Séance un peu orageuse à l'Union hier, des membres trop zélés voulantfairc intervenir lecolonel ])()nrquedes camarades peu délicats rendent des volumes disparus, ce f[ui est contraire à notre habitude de mêler le moins possible les autorités extérieures à nos petites affaires.
Diinanche, '20 scptejnbre.
Culte le matin à [[anoï et le soir à IIaï])hong.
Intel iciir du tcniplc de lldïplioiiif.
21 septembre.
Cherché M. Mercadier à la chaloupe arrivant de Moncay. Nous passons (|uolquesl)ons moments ensemble, puis je repars pour Hanoï.
Un ancien soldat veut éj:)Ouser une femme annamite : on dirait que tout est fait exprès pour empêcher des décisions de ce genre. En France, c'est déjà compliqué d'avoir tous les papiers nécessaires, mais ici ! — il faut ])()ur les indigènes du Tonkin (pays de protectorat), en ce cas, un acte de notoriété pour les sept signataires duquel les résidents font souvent des difficultés. I)ans le cas présent, il s'agit d'une Saïgonnaise. Elle est donc censée avoir pu, en Cochinchine (colonie) posséder un état civil ; mais, partie toute ]:)etite, elle sait à peine qui et d'où étaient ses parents.
22 septembre.
Autre cas fâcheux de paperasserie. Comme on avait enterré
Deuxième année en Asie 241
civilement un protestant, le médecin chef a décidé de prévenir dorénavant les deux aumôniers quand un malade mourrait sans que la religion fût inscrite sur la feuille ou autrement connue — refusant d'ailleurs de faire, comme par le passé, demander ce reuseignement aux entrants.
Je reçois donc avis de la mort d'un légionnaire que je ne connaissais nullement. A la citadelle ses camarades de la section hors rang (que je trouve rangeant les caisses, cousant, ressemelant, etc.), n'en savent rien non plus. L'un qui a aussi servi dans l'armée allemande (avant de déserter, je suppose, car c'est un Alsacien, très brave garçon), me montre son livret allemand, en disant: u là-dessus au moins c'était inscrit : « Evangelisch. »
Le colonel de légion n'en sait pas plus long et regrette comme moi les règlements actuels. Finalement, j'apprends que le Père connaissait le défunt. Je vais le voir. Il fumait une bonne pipe en surveillant les réparations de ses clôtures, à l'entrée de l'hôpital. Heureusement que nous sommes en bons termes et que les choses s'arrangent ainsi à l'amiable, mais c'est bien peu commode.
Ql] septembre.
Au jardin botanique, dans une petite pagode, on célébrait une curieuse cérémonie rituelle. 11 faisait presque nuit, et le gong et le tam-tam se faisaient entendre presque sans interruption mêlés à cette curieuse musique annamite qui est un bruit monotone plutôt qu'une harmonie. De chaque côté de la pagode, sous de grands parasols, des offrandes étaient disposées. Au milieu, sur un lit de camp, trois mandarins debout, immobiles, dans l'attitude rituelle et hiératique qu'ils ont sur les statues aux tombeaux des rois. La pagode elle-même est très petite et se compose d'une première pièce ouverte avec un autel et d'une autre éclairée. Devant l'autel, un mandarin l'ait des génuflexions et des gestes sembables à ceux du prêtre qui sert la messe. Pendant ce temps 6 bonzes, dont 2 armés de chandeliers, pénètrent dans la petite pièce de derrière h pas lents et comptés. Quand ils v sont entrés, une sorte de mélopée scandée par le tam-tam s'élève et deux femmes vêtues de noir se mettent h danser devant l'autel. Leur
242 Trois ana en Indochine
danse est souple, lente et digne ; les mains seules s'agitent d'un mouvement vif.
Un ouvrier, dont nous avions connu la famille l'an deinier, revient seul après quatre mois de séjour « dans la mère-patrie », comme l'on dit ici. Quelle belle mine il a ! Très gentiment, il nous apporte, avec des nouvelles de ses enfants, 20 piastres pour l'église. Un ouvrier donnant 50 francs, n'est-ce pas ii faire honte à beaucoup de capitalistes !
La mère du susdit ouvrier^ une Basque, était si persuadée que ses petits-enfants ne reviendraient jamais de cet afïVeux Tonkin, ou du moins qu'elle ne les reverrait pas, et a été si saisie en les voyant descendre du train — elle était venue les attendre à Bordeaux — qu'elle a eu une attaque de paralysie.
Un ancien sous-officier, avec qui j'étais en correspondance et qui ne se sentait pas lieureux malgré une très belle situation de comptable, m'écrit qu'après beaucoup de luttes, il se décide joyeusement à proposer ses services à la Société des Missions comme instituteur, ou quoique ce soit.
28 septembre .
Ces léirionnaires sont terribles! Au lieu de venir au culte comme il le fait très régulièrement et comme il s'y prépare en étudiant les cantiques avec une très belle voix, l'un d'eux est allé, hier, boire avec d'autres légionnaires. Premier résultat : querelle avec un Annamite ; deuxième acte: vingt autres prennent le parti de cet indigène ; S... dégaine et en blesse trois.
''29 sep[eniJ>re.
Comme c'est un spécialiste indispensal^le aux ateliers du service géogra])hiquc, et d'ailleurs très bien noté, on j^résente l'affaire ainsi : S... a été mordu si violemment que son ongle a été presque entièrement emporté, et l'indigène n'a lâché prise que quand l'autre lui eut donné un coup de baïonnette : donc légitime défense, et une légère punition seulement.
Mercredi 30 septembre Vèie des enfants, une sorte de deuxième jour de l'an au
l)oi(.ri('Jii(' annéo en A.sve •J4:i
milieu du calendrier sino-annamite. Les rues du Chanvre, du Coton, surtout, ont toutes les devautures de maisons transformées en boutiques de jouets ; il y en a de quelques sapèques : petites oriflammes triangulaires, parasols, bonshommes en papier, e* a'ussi de très grandes pièces compliquées : intérieurs de maisons indigènes avec l'autel domestique, les meubles, les vases, tous les accessoires, malheureusement en papier multicolore trop fragile pour être envoyé en Europe. Des éléphants en carton, des tètes de dragons, sont aussi très couleur locale selon Tancien goût annamite, tandis que d'autres jouets dénotent l'influence européenne, par exemple : la présence fréquente des trois couleurs sur des drapeaux ou autrement. Dans la rue des Ferblantiers les touques à pétrole et boites de conserves sont devenues des processions ù nombreux personnages et de superbes canonnières du type de la conquête (et non les j)acifiques chaloupes actuelles). L'esprit observateur de l'Annamite s'y révèle : les officiers sont assis à boire l'absinthe et à lire ; les marins et soldats ont le casque, le képi ou encore le chapeau conique des premiers temps.
Villégiature à la froi^tièrc. Sorciers soudai^ais, bapdits chinois, etc.
3 octobre .
Départ pour Lanç^son. Je retrouve la brousse plus épaisse que je ne l'avais jamais vue puisque nous sommes à la fin de l'été. Mais je ne retrouve pas mes vives impressions d'il y a vingt et un mois. Je trouve cela si naturel et presque banal de voyager dans ce pays de titres, au uiilieu de cette nature sauvaore. Le Caï-Kin et sa chaîne sond:)re sont toujours superbes, mais je leur préférerais, non pas le ruisseau de la rue du Bac, mais un petit ruisseau français avec quelques arbres et des touffes de pâquerettes.
A Banthi, J. .. descend au poste de discipline de la légion où il est très bien reçu par un lieutenant,
Dong-Dang. Clair de lune superbe sur cette jolie vallée. Les divers plans de montagnes, le bruit du torrent sur les rochers, l'air frais qui souille le soir, la brunie du matin, tout me parait très différent
244 Trois ar^s en Indochine
du Tonkin en général et d'Hanoï en particulier. Un commandant qui passe une inspection était H» aussi, et la conversation, très intéressante, roule sur l'armée moderne, le rôle social de l'oflicier, etc.
.0 octobre.
Promenade charmante. Notre départ ressemblait à celui d'une caravane ; J... sur le cheval du capitaine, l'ordonnance à cheval par derrière, puis 4 coolies portant Mme W. en chaise, 4 coolies me portant de même et un partisan armé d'un fusil.
Autour de nous c'est un fouillis de hautes herbes, de lianes et de fleurs, puis ça et lii, quand le vallon s'élargit, quelques rizières où les braves Thos font la moisson et battent leur riz. Une natte tendue en forme de voile empêche le grain de s'envoler.
Au village d'Ar Loun nous sommes reçus par le li-chau (souspréfet) qui habite une pittoresque maison annamite assez propre avec cour intérieure pavée et grande salle lambrissée et peinte en rouge. Il nous offre le thé et nous présente le chef de canton. Il se loue d'avoir pu, grâce à l'occupation française, construire cette belle maison sans crainte de la voir brûlée par les pirates. Nous visitons le village où l'on cultive la badiane ; on voit de petites rues étroites et escarpées et une curieuse maison lacustre sur pilotis. Au coucher du soleil nous revenons par le même sentier tandis que les teintes roses s'accentuent sur les montagnes.
Ce pays est décidément intéressant et cette vie de poste militaire aussi. Les olïiciers font tout : ils marient, ils enterrent, ils administrent d'immenses territoires, ils sont maires, soldats, ministres des affaires étrangères, de l'intérieur, etc. Et cette vie parfois difficile doit être souvent passionnante quand on la regarde par son beau côté patriotique, humanitaire et social. Ils aiment leurs hommes et leurs administrés aussi.
Il octobre.
Ce matin il y avait marché. Aspect habituel des marchés annamites : les petits éventaires des Chinois avec la lampe à essence, les portemonnaie, les miroirs d'un sou, les babouches, les cadenas, les lampes il opium; des femmes vendant les étoffes bleues des Thos avec des cotonnades de provenance anglaise. Puis le poisson séché, les patates, les ignames, les pamplemousses, les cannes h sucre, l'établi du tripier et du charcutier et la quantité de petits gâteaux difTérents,
Deuxième année en Asie
tous moins tentants les uns que les autres. En fait de curiosité j'achète un couteau de partisan dans sa gaine de cuir et un bracelet tho.
Mai cite a II /Kl mite.
On soiijKonne les réguliers chinois de la Porte de Chine de n'avoir pas été étrangers à l'attaque du magasin près de lagare il y a ([uehpies semaines. Le caj)itaine était à Langson et en entendant toute cette fusillade au pied du mamelon, Mme W. a pris un sal)re et ci'ié : Aa.v armes ! du côté de la garde. Les soldats n'ayant rien vu d'abord ont prétendu que c'étaient des pétards, puis on a trouvé un des Chinois mort, tué par un des douaniers dans la nuit.
Conférence antialcoolique : tout l'effectif s'est trouvé le soir réuni dans le réfectoire.
7 octobre.
Un homme a été amené par les gens d'un village auxquels il avait raconté qu'il avait assassiné un « partisan » (auxiliaire auquel on prête un fusil 1874 et quelques cartouches, et qui en guise de prestation ou de corvée, fait des escortes, des patrouilles, et monte la garde un certain nombre de jours par an).
246 Trois ann en Indochine
Le capitaine ^^^.. jKirt donc (et je raccompagne) avec le trichai!, 2 soldats, plusieurs partisans, et l'assassin, le cou entre les deux banihousqui constituent la cangue. C'est un Tho qui a une figure f[uelconque. Nous suivons la route deNacham jusqu'à 3 kilomètres, puis grimpons dans la l)rousse ]:)ar un sentier aussi incliné que les courbes indiquant sur les j)rojections les progrès de la consommation alcooli(pi(>. Mais ces chevaux ont le pied d'une sûreté étonnante.
Le paysage est très beau, tantôt des mamelons à perte de vue jusque vers Caobang, tantôt de ces blocs calcaires qui émergent encore dans la baie d'Along, couverts de végétation. Souvent des défilés étroits, de vrais Thermopyles. Il est heureux qu'après s'être battus si opiniâtrement autour de Langson, les pirates du temps de la conquête se soient retirés assez loin sans disputer le terrain de ce côté-ci.
Tout à coup une odeur épouvantable monte de hi brousse, le trichau dit : « c'est là, » et se bouche le nez, ainsi que plusieurs partisans et moi. 11 m'a suffi d'avoir scufi, je ne suis pas allé voir le cadavre qui gisait là depuis cinq jours, déjà couvert de vers, paraît-il, la jambe cassée d'un coup de feu.
Le trichau a sommairement interrogé l'assassin qui ne paraissait nullement ému, avouait avoir tué l'homme après lui avoir pris son fusil. Et peut-être s'attendait-il à être tué sur place comme cela se passait autrefois.
N oc Labre.
J... est parti laire sa conférence antialcoolique h Langson et nous avons passé une agréable soirée dans la véranda. C'est la pleine lune, et la lumière est si belle que l'on distingue nettement les plans de montagne les plus lointains. Le capitaine nous racontait des histoires du Soudan ; les hyènes venant rôder autour des cases la nuit quand il y a un mort et riant sinistrenient ; le torrent où se cache une pieuvre énorme et que les indigènes ne veulent pas traverser à la nage; l'habileté des sorciers et toutes les superstitions de ces nègres qui sont pourtant dévoués et honnêtes. Naturellement, comme tous ceux qui ont pu faire la comparaison, il les trouve infiniment plus sympathiques que les Annamites. S'ils sont plus sauvages, ils sont aussi plus loyaux et plus respectueux de la parole donnée.
Deurrièine année en Asie
Létale du dinianclie d Hanoi.
Hanoï, diniaiicJîe II octobre.
Après le baptême au temple du fils du colonel du 9'"% soirée garden-party près de la citadelle.
L'école du dimanche a repris aujourd'hui.
l'i octobre.
Visite à l'infirmerie. Quand je demande : « Y a-t-il des protestants? « personne ne répond. Mais quand je demande : « Y a-t-il des amateui"S du Petit Marseillais ? » la moitié des alités tend la main.
\'isite ensuite à la |)ris()n militaire. A la même question, j'ai remarqué que, là, on répondait avec un empressement particulier. C'est que, là, on a tout à gagner à se faire connaître et rien à j)erdre. Dans un local à part est un ancien officier, aujourd'hui simple soldat, condamné à trois ans de prison pour voies de fait envers un supérieur dans le service. C'est la boisson qui l'a conduit là. Le rapporteur croyait qu'il simulait la folie, et je n'étais pas persuadé du contraire. Mais maintenant le pauvre diable me paraît vraiment détraqué.
L'autre est un Suisse, à qui hier on a arraché ses galons de sergent. Vol avec effraction. Une figure mince, pâle, énigmatique.
Dimanche, 7N octobre.
Une dame de Ximes, que nous avions à dîner mercredi et qui venait d'arriver de France, a été transportée dans la nuit d'hier à l'hôpital. Je viens d'aller aux « suspects », elle a bel et bien le choléra. A l'Union chrétienne, il s'agissait de désigner un soldat qui devait introduire le sujet dimanche prochain : l'enfant prodigue. Le président, dont c'est le tour, dit : « C'est une histoire cjue je puis expliquer, car c'est la mienne. »
Le légionnaire alsacien qui m'a accompagné de Laokay à
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IJunc/aiii
Clicht de ïluu:>u \ition.
huit
Baxat m'écrit qu'il a été déçu que notre voyage ait été si tranquille :
« Je né pas eu roccasion pour vous éprouver mon auîitié et mon dévouement ; j'aurais mieux aimé de faire le tour de tout le Tonkin avec vous tan importe quel chemin. Jeté préparée vous défente et plutôt mourir comme pour la patrie. Je me rapj)ele toujours le j)assage de divers arioyaux (des toirents pas bien dangereux) et ça été j^eut-ètre guère acréable pour ein pasteur; mais nous les avons passé sans nous plaintre pour rentre service à nos camarades qu'ils désiraient voir leur pasteur de])uis longtemps. )i
20 octobre.
An bord d'un étang fleuri de lolns et de nénnphais et au pied d'un grand banian, c'était fête rituelle. Toujours le l)ruit du tani-tani, du gong, les mélopées plaintives, l'odeur de l'encens et les lampes brûlant devant les génies. Chose curieuse, c'étaient presque seulement des femmes ([ui étaient réunies là, et c'était l'une d'entre elles habillée de blanc qui présentait les offrandes.
Elle faisait regarder dans un miroir entouié d'un cadre incrusté un de ces mannequins (représentant un homme) qu'on brûle ensuite.
Au coin de la route mandarine que suit le chemin d(î fer et de la roule circulaire, nous avons découvert derrière une haie un obélisque noir bien abandonné, avec cette inscription :
ICI EST TOMBK
LE i2 .JUILLET 1883
E N F A CE n !•: L ' E N X E M I
LE SOUS-LIEUTEXANT LEMERCIEU DE .JAXVELLE
DE l'iXFANTERIE DE MARINE.
?.? octobre.
Promenade à une pagode toute proche du jardin botanique, où nous allons si souvent, derrière la poudrière. Au milieu d'un lac minuscule s'élève une colonne de pierre qu'on dit dater du ix" siècle, sur laquelle est cette pagode du Lotus.
Deuxième année en Asie 251
A la sortie de là une voiture nous croise. Puis à cinquante mètres, elle s'arrête. Un honnne que j'ai en vain cherché chez lui Tautre jour, en descend et vient me dire: « Si je ne suis ])as allé chez vous ni au temj^le, c'est que j'ai recommencé à fumer l'opium (il s'en était guéri pendant que je le visitais). Mais je recomfnènce'à lutter et à diminuer les doses. » Quel terrible vice et qu'il est difficile d'en triompher!
26 octobre.
Visite au cimetière pour voir comment est entretenue la tombe de la fillette d'une famille déjà repartie et sur le point de revenir. Elle est bien entretenue, comme beaucoup d'ailleurs. Mais dans des carrés voisins, les plus anciens, il n'y a plus que l'herbe drue, et dans la partie la plus récente, les tombes sont littéralement creusées dans la boue. Odeui- nauséabonde.