‹ Trois ans en JudéeChapitre 22 sur 119 · Marc, xm · texte numérisé non relu

Marc, xm

les hommes, au jour du grand jugement, devront se risquer pour arriver au séjour de la paix. Ce pont, déjà peu commode à sa naissance, sera plus délié qu'un cheveu, plus étroit que le tranchant d'un sabre de Damas ; et pour rendre l'épreuve plus difficile, les candidats auront aux pieds de lourdes entraves formées par la réunion de leurs péchés. Beaucoup trébucheront dès les premiers pas et seront précipités dans le gouffre de la colère divine ; les justes, au contraire, soutenus sous les aisselles par deux anges gardiens, franchiront le terrible passage avec la légèreté de l'oiseau.

Maintenant, nous voici arrivés près de l'angle du mur : voyez-vous ces pierres en saillie qui font supposer une console ancienne, ou en promettre une future? Là s'avancera le balcon où le prophète doit asseoir son tribunal. Quand le dernier jour de la race d'Adam sera venu, quand l'esprit de Dieu, qui n'est pas mort, mais a été enlevé tout vivant au ciel, aura vaincu le faux Messie (l'Antéchrist ou Dedjial), il fera comparaître

deyant lui toutes les générations, et chacun sera payé selon ses œuvres. Mohammed, pendant ce temps, se tiendra au pied du trône céleste pour intercéder en faveur des musulmans.

Lorsque l'on a doublé l'angle qui termine au sud le front oriental de la place, les vestiges du mur antique reparaissent encore à quelques endroits; pouf les observer, montons hors du chemin, dans les terres labourées, sans craindre la fatigue. Nous trouverons un petit dédommagement dans la vue d'une ancienne porte sculptée , contemporaine de la porte Dorée, mais beaucoup moins complète, et maintenant à moitié empalée dans le mur du jardin de la mosquéç El-Aqsa, Cet édifice religieux, bâti au-dessus de cette porte, n'est autre que l'église de la Présentation, œuvre de Justinien ; il n'offre à l'extérieur rien de remarquable, sinon pour l'archéologue une inscription latine du deuxième siècle posée à l'envers dans la maçonnerie, et par conséquent pénible à déchiffrer. Un peu plus loin, toujours en côtoyant l'en-

ceinte, la petite porte en fer, aujourd'hui condamnée, s'appelle la porte des Occidentaux {Bàb-el'Mogharhe,)

Rentrons dans le sentier battu , en suivant la trace de Faqueduc qui conduit à la mosquée les eaux des vasques de Salomon. Ce chemin indique l'ancien tracé des murailles de la vDle sous le roi de David , alors que le mont Sion tout entier était renfermé dans l'enceinte. On a peine à comprendre pourquoi les fortifications nouvelles l'en ont exclu. A ce sujet, la tradition du pays raconte que le sultan Sélim (sous lequel fut construit cet ouvrage), irrité de cette bévue, fit trancher .la tête à son architecte-ingénieur; moyen commode de régler le compte de ses honoraires.

A notre gauche, un peu plus bas, est mie grotte où, dit-on, saint Pierre se relira pour pleurer sa faute après que le coq eut chanté trois fois. Ce coq était l'hôte criard de la maison du grand prêtre Caïphas, remplacée depuis par le petit couvent arménien près duquel nous sommes. On montre à droite de l'autel un réduit obscur où le Christ fut em-

prisonné. En dehors de l'édifice, un peu à l'ouest, la tradition locale désigne l'endroit où mourut la sainte Vierge.

Ce petit groupe de bâtiments forme une espèce de citadelle isolée au milieu du plateau méridional du mont Sion, et renferme les deux sanctuaires révérés du cénacle, où l'Eucharistie fut instituée et où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. C'est bien la plus ancienne église du monde, puisque le sacrifice de la messe y fut établi par le Seigneur lui-même ; c'est aussi le local du premier concile, de celte vénérable réunion de disciples où fut rédigée, dans une sublime simplicité, la profession de foi de la doctrine nouvelle.

Le Cénacle fut un couvent de franciscains jusqu'au milieu du seizième siècle. A cette époque, un derviche musulman apprit dans une vision que le tombeau du roi David, Nebi" Daoud, se trouvait dans les fondations de l'édifice, et les moines chrétiens durent céder la place à des derviches musulmans. Ceux-ci jusqu'aujourd'hui le gardent précieusement, jaloux d'un trésor non moins cher à leurs

âmes pieuses qu'utile à leurs intérêts par les nombreux wakoufs dont il s'est enrichi , et par les aumônes qu'il leur attire de toutes parts. On ne laisse entrer dans une chambre du rez-de-chaussée , où se trouve , dit-on, le tombeau vénéré, que comme faveur spéciale :

ce tombeau, simple cénotaphe recouvert d'un drap de satin vert, est placé, prétendent les gardiens, juste au-dessus du tombeau véritable : celui-ci n'est visible qu'aux yeux de la foi, car tout pèlerin qui l'apercevrait perdrait la vue immédiatement. Le vieux cheikh qui m'introduisit dans le sanctuaire, touché de ma pieuse curiosité, ou sensible à mon offrande , m'assura confidentiellement que sous le sol de la chambre passe un escalier taillé dans le roc , aboutissant à une porte fermée qui ne s'ouvrira qu'au jour du jugement.

Rentrons en ville par la porte de Nebi-Daoud ou de Sion , traversons des monceaux de décombres et d'immondices élevés en certains endroits plus haut que les remparts et sur lesquels végètent de vigoureuses touffes de cactus. Sur ce sol immonde, îrrégulier, vit

une misérable colonie complètement séparée du reste de la population : là sont parqués les lépreux, c'est là qu'ils attendent, hommes, femmes et enfants, que la mort vienne les débarrasser de leur terrible maladie. La lèpre est encore très- fréquente dans tout rOrient : ce n'est pas la lèpre blanche ou farineuse dont parle la Bible, mais cette affection bien plus redoutable qu'on appelle éléphantiasis. La peau prend des teintes violacées et d'un gris rougeâtre ; des bourgeons se forment dans le derme donnant naissance à des abcès dont les cicatrices sont affreuses à voir : peu à peu les extrémités des membres tombent en lambeaux , ne laissant que des moignons informes : la voûte du palais se défonce et s'en va en esquilles, ce qui donne à tous ces malheureux un timbre de voix particulièrement enroué et nasillard. Cette terrible infirmité , qui désespère la science médicale, n'est pas contagieuse, mais se propage par voie d'hérédité.... Et les lépreux continuent, sans que nul s'en préoccupe, à se marier entre eux, à pulluler, à croître et

multiplier sur leur tas de fumier, en compagnie des chiens galeux qu'on rencontre auprès de leurs cabanes , plus nombreux , plus maigres et plus pelés que partout ailleurs.

Ces pauvres gens ont donc encore des amis, des amis dévoués que leur misère n'éloigne pas.

Fuyons cette cité de deuil, continuons à descendre le flanc rapide du mont Sion qui regarde l'orient. On ne se croirait pas dans l'intérieur d'une ville; le chemin, assez profondément encaissé, n'offre à droite et i gauche que des monceaux de plâtras, des balayures , des débris végétaux ; c'est seulement lorsqu'on est arrivé au bout de la descente qu'en regardant autour de soi on revoit la cité avec ses édifices, la mosquée d'Omar avec son bâtiment couvert d'émail bleuâtre et sa belle coupole de plomb. On se trouve au fond d'une sorte d'amphiihéâtre qui ne manque pas de grandeur : le mont Sioh à l'ouest , le Moriah à Test, les hauteurs de Bezetha au nord. Cette concavité où nous sommes, jadis bien plus profonde, faisait

mieux ressortir le relief des collines qui l'entourent; c'était le trou de Mello (gurges Mello), le ravin de la ville de David {vorago civitatis)^^ l'extrémité méridionale de la vallée Tyropeon *. Salomon la combla en partie au moyen de remblais considérables et, pour racheter la différence de niveau qui subsistait, d'un côté l'on descendait de la ville par de larges degrés dont il est plus d'une fois question dans l'Écriture', de l'autre, un appareil semblable montait au temple, qui n'avait pas d'enceinte sur la face regardant la ville. Plus tard, Hérode, le grand constructeur, éleva un mur magnifique pour agrandir le parvis de la maison de Dîeu, et sur ce mur il appuya un pont qui traversait toute la vallée unissant Sion et Moriah. En nous rapprochant de la mosquée d'Omar, nous reconnaîtrons, dans les blocs énormes qui forment les assises inférieures de la muraille, deux immenses voussoirs sur lesquels

1. m. Rois, XI, 27.-2. Jos., Bell. Jud., livre VI, chap. VI, — 3. II. Esdr., III, 15; idem, XII, 36.

prenaient naissance les arches de ce pont monumental, sorte de viaduc dont peuvent donner idée quelques-uns des travaux hardis exécutés pour nos chemins de fer. Du côlé de Sion, il débouchait sur une place carrée, entourée de portiques, qui servait aux assemblées du peuple et s'appelait le Xystus*. Avant l'époque romaine , se trouvait déjà au même endroit une place pour les réunions populaires', mais elle n'avait probablement aucun caractère architectural particulier et n'était remarquable que par sa position au fond de l'amphithéâtre que forment les diverses parties de la ville. Un pont unissait alors de même le mont Moriah à cette place : lors du siège de Jérusalem par Pompée, les assiégés le coupèrent '. Je ne pense pas qu'on puisse lui attribuer les vestiges que nous avons devant nous, le mur auquel il se raccorde élevé par Hérode pour agrandir l'aire du temple porle le cachet des bâtisses héro-

1. Jos., Bell. Jud., livre II, chap. xvi.— 2. II. Esdras, VIII. — 3. Jos., Bell, Jud j livre I, chap. vu.

dîennes. Quant au grand roi Salomon, il n*est pour rien dans cette ruine vénérable; rhistorien juif dit positivement* que, sous son règne, la colline de Moriah n'avait de ce côté aucun mur d'enceinte. Du reste, ici comme partout à l'intérieur de la ville sainte , il est très-difficile de concilier toutes les opinions et tous les témoignages des historiens ou des voyageurs. Chaque pierre est une énigme, chaque ruine prend la forme d'un point d'interrogation. D'ailleurs, si ce pont intéresse ainsi que le Xystus, il sera facile d'en faire la restauration , d'en avoir la hauteur, l'ouverture, les dimensions, d'après ce qu'en a dit récemment un savant et ingénieux explorateur, M. de Saulcy *.

Nous allons remonter le mont Sion, à travers des ruelles sales et d'aspect misérable, jusqu'à l'entrée d'un petit couvent arménien, le couvent àe l'Olivier (Deir-Zeitoum); il doit son nom à un vieil olivier auquel , dit-on , le

Page 1