tomm, in Jonam, chap. i
pt le souvenir de cette victoire, qui assurait son existence comme nation, est demeuré toujours vivant dans la mémoire des peuples chananéens.
En attendant les clievaux qui devaient me conduire à Ramleh, j'allai visiter la maison de Tabitha, située à l'angle sud-ouest des fortifications. Un ministre protestant, habitant Jaffa, m'affirma que cette maison était celle de Simon le corroyeur; la maison de Tabitha, selon lui, est dans les jardins de la ville actuelle. Il prit occasion de m'offrir une Bible....
Du reste, quatre heures sonnaient, les chevaux étaient prêts, je me mis donc en selle, et ce fut le plus allègrement du monde que je franchis les portes de la ville, remarquant à peine la colonne, reste de l'antique Joppé, qui glt honteusement en travers de l'entrée, en guise de seuil, faisant face à une fontaine de marbre autour de laquelle les oisifs viennent chercher un peu de fraîcheur et fumer le narguilé.
J'avais un fusil à deux coups et une excel-
lente paire de pistolets ; j'attendais ainsi, avec plus de désir que de crainte, les aventures, les mauvaises rencontres, les émotions dramatiques qui devaient surgir soUs mes pas, puisque, d'après la plupart des voyageurs modernes, la route de Jaffa à Jérusalem est un affreux coupe-gorge émaillé de poétiques bandits. Pourtant, la parfaite tranquillité de mon moucre ébranlait bien un peu mes espérances, et, résolu à en avoir le cœur net, je me décidai à l'interroger.
En Syrie, où l'on ne trouve à parler que sept ou huit langues tout au plus, le besoin de variété a fait créer par les Européens une langue de convention, dont les termes hybrides, enchâssés à tout propos dans le discours, donnent de l'agrément à la conversation; moMcre est un de ces mots, et veut dire loueur de montures ; c'est le fils illégitime du mot mékiari, qui a ce sens en arabe , et que les Italiens, au temps où Venise avait la prépondérance commerciale dans le Levant, ont transcrit muccheri.
Un bonmoi^re, avant de vous apporter {dim^-
ner) les chevaux qu'il vous loue , remplit ses khourdj (besaces) de tout ce qui lui est nécessaire pour ne pas dépenser au khan (auberge) trop d'argent. Quand son bourgeois veut faire un peu de keif (repos) à l'ombre de quelque coubbé (coupole), s'il a pensé à se munir d'un ibrik (cafetière) et de findjan (tasses) , il est sûr de recevoir à la fin du voyage un bon bakhchich (cadeau) qu'il trouve toujours insuffisant, fût-il d'une lire (pièce d'or, 20 francs ou 100 piastres).
Voilà un échantillon de la langue courante que parle ordinairement tout Levantin, tout homme d'Europe, qui a six mois de séjour en Orient.
. Je demandai donc à mon moucre, au moment où nous nous engagions dans les allées de cactus qui bordent les jardins de Jaffa, si la route était sûre et si nous n'avions à attendre aucune rencontre fâcheuse. Jnc^a//a/i/ (si Dieu le veut), me répondit-il. Il faisait continuellement, depuis dix ans, ce terrible irajet, et jamais il n'avait eu aucune aventure. Du reste, c'était un liomme avi&é, et, comme
TROIS ANS 'BN JUDÉE. Il
il cherchait à m'épargner toute inquiétude, il avait recruté, sans m'en avertir, trois -.ou «quatre compagnons de route qui m*atte|idaient, disait-il, à la fontaine; grfteeà'Celte délicate attention, nous serions en nombre^ce qui assurait parfaitement ma tranquilltté. ill aurait bien pu ajouter que cela augmentait d'autant ses bénéfices; mais mieux valait me persuader qu*il n'avait consulté que mon intérêt, au risque de me laisser dans ma ridicule croyance à des dangers fantastiques.
C'est ainsi que Fintérèt des moucres et l'imagination des voyageurs s'entendent pour calomnier la sûreté des routes de k 'Palestine.
Après dix minutes de marche, nous arrivâmes aune fort jolie fontaine de style mauresque devant kiquelle est. une espèce d'esplanade plantée de cyprès et de vieux sycomores ; c'est un wakouf (œuvre pie) établi ou restauré par Abou-Nabbout (l'homme à la massue), gouverneur presque indépendant de Jaffa au commencement de ce siècle. Nôtres nouvelle ^mpagnie s'y trouvait, fumant à l'ombre. et
prête à nous saisir au passage. Je fus tout joyeux d'y reconnaître deux juifs avec lesquels j'avais fait connaissance à bord, et qui retournaient à Jérusalem après avoir été recueillir, dans les Indes et en Egypte , les aumônes de leurs frères dispersés. Un vieux musulman, à barbe blanche, coiffé d'un gros turban blanc et armé d'un long chapelet de corail noir, formait la seconde division de notre escorte. En voyant ces gardes du corps, je compris toute la politique de notre muletier. C'est ma qualité d'Européen qu'il avait fait valoir comme garant de la sûreté commune, et dès ce moment mon fusil me sembla si lourd à porter que j'en chargeai Tépaule du moucre, tout fier d'une telle marque d'estime.
Tandis que je digérais avec assez de mauvaise humeur ma première déception de voyage, rougissant en moi-même d'avoir à peu près cru aux prouesses chevaleresques des croisés modernes, qui n'oublient jamais de vanter leur fière mine sous, les armes, nous arrivions à un village nommé Yazour,
bâli sur un tertre tout verdoyant de jardins, à gauche de la route : ce village indique au voyageur qu'il a déjà fait une heure de chemin. A droite est une chapelle sépulcrale, surmontée de neuf coupoles bien blanches; à côté de cette chapelle est un réservoir en. marbre, à étroite ouverture, sur lequel une cruche de terre cuite attend qu'il plaise aux passants de puiser de l'eau.
C'est encore une fondation pieuse ; le gardien de la chapelle, en échange d'une petite^ rente annuelle, s'oblige à tenir le réservoir toujours rempli, et les gens du pays l'appellent Atn Ddab, fontaine des Platanes, ou Ain Dolab, fontaine-armoire; ces détails me furent donnés par notre nouvelle recrue, Hadji- Moustapha, qui ajouta que dans la chapelle était le tombeau de Nebi-Gad , le prophète Gad. S'appuyant sur cette tradition, le chevalier d'Arvieux, au dix-septième siècle, place ici le tombeau du patriarche Gad. Bien que le nom de prophète soit donné par les musulmans à tous les patriarches, je pense qu'il s'agit ici non pas du huitième fils de Jacob,
mais du prophète Gad le Voyant, qui engagea David à acheter Taire où devait être bâli le temple^ Il sera venu souvent à Jaffa pour assister à l'arrivée des cèdres envoyés par 'Hiram> et le site lui ayant plu, il aura voulu . être enterré dans ce lieu. Je n'impose pas mon opinion, mais elle a l'avantage, ce me semble, de concilier la tradition locale et la raison. Du reste, ceux qui tiendront à ce que le Gad dont on place ici le tombeau soit le patriarche, ^pourront faire valoir un argument qui n'a rien d'absurde : c'est que les fils de Jacob moururent tous en Egypte, terre d'exil pour •eux; or, on peut croire qu'ils voulurent, comme la Bible le dit positivement pour Jaeob et pour Joseph, être embaumés et transportés dans k terre de promission pour s'y faire ensevelir. Cette hypothèse prendrait quelque force en invoquant l'existence ici près, à une heure dans le sud, d'un sanctuaire très-vénéré des musulmans sous le nom de Néoi-Roubin, le prophète ou le patriarche Ruben.