II. Rois, XXIV
En devisant, le temps passe vite , et nous étions arrivés déjà, malgré la lenteur' de nos mauvais chevaux, à un petit bois d'Oliviers • plantés en quinconce sur la droite du chemin. Nous avions quitté Yazour depuis trois quarts d'heure.
Ces arbres, déjà vieux, dont le savant alignement est une exception dan&ce pays, peuvent passer pour des ruines françaises ; c'est ce qui reste d'une exploitation entreprise par des marchands français du dix-septième siècle, à l'instigation de Colbert, et dans le but de fonder, au milieu de cette riche plaine de Saron, la culture de l'olivier, d'après la méthode de Provence. Cent ans plus tard, ils prêtèrent leur ombre au général Bonaparte, qui s'y reposa avec son état-major. Maintenant,voyez, à droite du chemin, à un quart d'heure d'ici, ce gros village se cachant dans la verdure grise de ses oliviers et sous les raquettes de ses cactus ; on l'appelle Beit-Dedjan. Si vous prononcez ce nom à la façon des Égypliens, Beit-Dégcm^ vous reconnaîtrez sans peine Beit-Dagon, la maison de Dagon, cette idole des Philistins
pour laquelle, à Asdod, le voisinage de l'arche sacrée fut si malsain. Nous sommes au cœur delaPentapole philistine;dans une heure nous
arriverons àGeth. Aussi, afin d'occuper mon esprit , je m'imposai une thèse à développer,^ excellent moyen , selon moi , pour raccourcir les distances. Je lâchai toute bride à mon imagination, et tournant et retournant mes idées sur le culte des peuples de Chanaan, je me fis subir une dissertation dans toutes les règles.
Si j'infligeais la mémo corvée au lecteur, qui n'est pas dans ma situation défavorable , et dont l'attention est toute bénévole , il ne manquerait pas de me fausser compagnie au bout de quelques minutes. Il suffit donc à ma conscience de lui en rendre compte en peu de lignes.
Comme tous les peuples soi-disant polythéistes, les Chananéens revêtaient leurs idoles des différents attributs de la Divinité, appropriés selon chaque localité aux intincts dominants, aux habitudes ou aux intérêts des populations. Pour les prêtres, dépositaires du sens réel de la doctrine, ces divers baalim ou
seigneurs se confondaient sans doute en une seule essence; mais le vulgaire prenait les symboles au pied de la lettre: il semble que l'idée de Dieu, dans son infini et son immatérialité, fatigue la faiblesse de l'esprit humain , puisque , dans la pratique , il cherche naturellement à la rétrécir et à localiser son adoration. Chez les peuples chananéens, Moloch ou Melcon (le roi), Adon ou BacU (le seigneur) étaient les appellations génériques de la Divinité, et non des idoles dans le vrai sens du mot, pas plus que Adonaï, Elahim, Jehovah, Sabaothy Adonouth n'étaient des idoles pour les Hébreux; seulement, chez ceux-ci, le dogme véritable ne se cachait pas dans le sanctuaire, ^et la glorieuse mission de Moïse avait été de promulguer au grand jour les vérités éternelles, d'initier tout le peuple aux mystères religieux dont jusqu'alors les adeptes seuls avaient le monopole. Quand les mi-, nistres du sacerdoce hébraïque invoquaient Sabaoth, le dieu des armées, Adonouth, le roi de la gloire, la nation ne s'y trompait pas et savait bien qu'il s'agissait toujours sous ces
noms de Celui qui est. Mais les fils de Chanaan, laissés par leurs prêtres dans une ignorance profane, croyaient que chaque nom spécial indiquait une essence divine distincte et personnelle : c'est ainsi que les gens delà plaine, dont la culture des céréales étaitla grande occupation, adoraient Dagon, le Dieu froment.
Les pêcheurs de la côte adressaient leurs vœux à Derkéto^ la fécondité des poissons. Astaroth ouÀstarté (les richesses) avait pour adorateurs les marchands opulents et corrompus des grandes villes. Chanios (la chaleur) était l'idole des peuples deMoab, étouffant dans l'atmosphère embrasée du Ghôr, au sud de la mer Morte. Les forces créatrices étaient représentées par Belzébuthidominus^hallorum), sorte de Priape, etBelphégor (dominus rimœ), Vénus impudique; tous deux recevaient les sacrifices de ces villes maudites qui, depuis plusieurs jnilliers d'années, se purifient au fond de la mer Morte de leurs vieilles souillures. Toutes ces spécifications des différents attributs de Dieu, rendues sensibles et matérielles parla pierre et le bois,»par l'or et Far-
gent , devenaient aux yeux du vulgaire de véritables idoles, et les Hébreux, garantis de cette erreur par la sagesse de Mo'ise, qui proscrivait toute image, voyaient avec horreur chez leurs ennemis un Olympe peuplé de dieux imaginaires et impuissants; ils les flétrissaient donc du nom de Fils de Bélial^ gens sans joug et sans Dieu. Tel est Ije résumé de ce mémorable monologue.
A main droite, à une portée de fusil, s'élève un misérable village relié à la route par un aqueduc grossier qui est censé apporter Teau à une fontaine arabe placée sur le bord du chemin, malheureuse fontaine bien déshéritée, car elle n'est mouillée que quand il pleut. C'est la fontaine de Sarfand. On prétend que Sarfand est l'ancienne Gethou Gath, patrie du géant Goliath. Je crois plutôt que le pays des géants de la race d'Arapha est Djathou ou Gathou, petit village situé aune heure d'ici, vers le midi et le couchant. Le martyrologe romain* dit que le prophète Jonas fut en-