‹ Trois ans en JudéeChapitre 89 sur 119 · Jean, XI, l et suiv · texte numérisé non relu

Jean, XI, l et suiv

Hébron, Gaza, Naplouse, administration financier, Tibériade , Nazareth. — Légende de Qalé el Berr (Kléber).

Le nom de Jérusalem est si grand , il éblouit tellement Timagination, que pour le pèlerin d'aujourd'hui la ville sainte et son territoire immédiat sont toute la Palestine ; cependant nous serions injustes, et notre tâche serait remplie d'une manière incomplète, si nous passions entièrement sous silence les autres localités de ce pays prédestiné.

Nous plaçant en esprit au-dessus de la ville , jetons un coup d'œil sur toute la ré-

gion habitée par les anciens Hébreux ; nous remarquons d*abord que la pente générale de la terre promise Incline du nord au sud, s'abaissant progressivement à mesure que Ton avance vers l'Egypte. Les montagnes, séparées de la Méditerranée par de larges et fertiles plaines, courent parallèlement à la côte en diminuant de relief, et leurs ctmes qui semblaient vouloir rivaliser avec les hauteurs du Liban, se confondent, à Textrémité méridionale de la chaîne, avec les ondulations sablonneuses qui viennent s'effacer dans l'aride plateau de l'isthme de Suez. L'expression du livre saint est d'une justesse frappante : « Je vous ai fait monter hors du pays d'Egypte. > Et en effet, depuis l'isthme jusqu'aux confins du territoire des tribus septentrionales, c'est une ascension continue, un assaut vers les citadelles orgueilleuses du mont Liban, dont la Palestine forme le glacis.

Si nous voulions donner une géographie exacte du pays, il serait bon de commencer par le seuil méridional, et de nous avancer méthodiquement en remontant vers le nord ;

mais cette marche n'est point celle du voyageur que son impatience a porlé du premier bond au centre, à Jérusalem. C'est donc de Jérusalem que nous allons partir pour visiter rapidement le pays des Philistins d'abord, la Samarie et la Galilée ensuite.

Nous connaissons le chemin qui mène aux vasques de Salomon ; en franchissant vers le sud l'amphithéâtre de collines qui entoure ces antiques réservoirs, nous nous engageons dans le sentier d'Hébron, à travers des vallées irrégulières et peu profondes que garnissent des halliers d'arbrisseaux toujours verts. Partout nous trouvons des traces d'une civilisation éteinte : tombeaux creusés dans le flanc des rochers, citernes nombreuses revêtues intérieurement de grandes pierres de taille.

A deux heures de là , sur notre gauche , s'élève un mamelon conique dont la masse isolée domine les hauteurs voisines. Si nous demandons au moucre (conducteur des caravanes) le nom de ce point culminant, il nous répondra que c'est le mont des Français^ appelé aussi par les Arabes Djebel-Afrédis. Celte

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montagne, dont le sommet tronqué présente une assez large plaie-forme mi peu indinée i Test, fut le dernier refiige des cnnsés après la prise de Jérosalem. EDe ne doit pas sa forme à la nature senle : tonte la partie supérieure du cône se omipose de terres rapportées, et ce trafail gigantesque fat l'oeurre d'Hérode, qui bâtît dans cette position donônante le château fort appelé de son nom Hé»

rodtum. Un système de tours rondes, reliées entre elles par des murs sofides en pierres de taille, couronnait alors le sommet, aujourdlrai dégarni et jonché de ruines défigurées ^ Au pied de la hauteur, â une petite distance vers le couchant, s'étalait la rille de Théeoa, patrie du prophète Amos et de cette femme dont la naïve diplomatie parvint à obtenir pour le rebelle Absalon le pardon du bon roi David '. Théeoa, ruiné depuis plus de quinze siècles, vit, en 1138, mourir dans une bataille sanglante Eudes de Montfaucon ', et ne présente

1. Joseph.. Antiq, héb., XIV, 25; XV, 1. — BeU. Jud.^ I, 11 et 16, — 2. II. Rois, XIV. — 3. Guillaume de Tyr, XV.

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plus aax curieux que des débris insignifiants ; quelques pans de murs écroulés, quelques Qeurs de lis sculptées autour de la croix, sur des pierres rongées par la pluie et le soleil, rendent seuls témoignage du séjour de nos chevaliers dans ce désert. Au-dessous du sol, une vaste caverne où la main de Thomme n'a fait que compléter le travail de la nature, étend ses longues galeries bizarrement enchevêtrées, et forme une sorte de labyrinthe où l'on ne s'engage qu'avec précaution. Cette crypte n'est pas la caverne d'OdoUam, quoi qu'en aient dit de pieux voyageurs, mais, telle qu'elle est, elle emprunte aux souvenirs de Thécao et au site sauvage qui l'entoure^ un caractère de grandeur et d'étrangelé qui impressionne vivement l'imagination.

Voulant avoir une idée générale du pays, nous continuons à cheminer sur la route d'Hébron, cherchant par le souvenir à reconstituer, la Bible en main , les forêts ombreuses qui couvraient le sol à droite et à

gauche, cachant dans les profondeurs de leur verdure les villes philistines d'Églon, de La-

cbis, de Beitsour, de Halhoul. Le nom de cette dernière s'est conservé sans aucune altération jusqu'à aujourd'hui, plus heureui dans sa lutte contre le temps que la grande route qui conduisait de Jérusalem en Egypte et à Pétra. Cette belle voie a disparu, pas assez complètement , hélas ! Ses débris disloqués encombrent le chemin actuel , barrant parfois la route, et risquant de faire trébucher nos chevaux.

Enfin, six heures après notre départ, nous entrons dans la vieille ville de Hébron, une des plus anciennes cités du monde, puisqu'elle fut bâtie sept ans avant Memphis. Elle porta longtemps le nom de Kanat^Arba^ la ville d'Arba , l'un des princes des géants enakim ; et cette appellation , qui signifie littéralement Ville quatre^ a fourni ample matière aux recherches des amateurs d'étymologie. Quatre monticules bien distincts servent d'assiette aux quatre bourgades dont se compose Hébroil : il est donc tout naturel de supposer que cette particularité a influé sur le nom de la quadruple ville. D'un autre côté, saint Je-

rôme fait remarquer que Hébron a recueilli les restes des quatre grands patriarches Adam, Abraham, Isaac et Jacob. Les musulmans, aujourd'hui, l'appellent Khalil er-Rahman, cité du Chéri de Dieu, c'est-à-dire d'Abraham.

Du reste, sans qu'il soit nécessaire d'y mettre le tombeau du premier homme, si poétiquement placé sur le mont Calvaire, ou de prétendre qu'il y fut créé, ce qui étendrait un peu loin de Damas le champ damascène , dont le limon forma sou corps , la part de Hébron est assez belle, ses titres au respect du voyageur sont assez nombreux. Sous une de ses coUines est la double caverne de Macpéla, où Abraham choisit sa sépulture et attendit la dépouille mortelle d'Isaac et de Jacob'. Sanctuaire vénéré de nos jours encore, celte grotte fut recouverte par sainte Hélène d'une église magnifique maintenant convertie en mosquée. L'accès en est interdit h tout autre qu'aux fidèles musulmans, et c'est grâce à des circonstances exceptionnelles que

Genèse, XXIII.

je pus, en Causant le tour extérieur de Tédi- 6ce, admirer la force et les dimensions de ses antiques matériaux. Quant à songer à pénétrer dans les cn^tes, à Térifier si la caserne double a deux étages superposés ou deux compartiments sur un même plan , ce serait là une témérité périlleuse ; les serviteurs du temple eux-mêmes frémiraient d'horreur à cette seule idée, car voici ce qui advint un jour à Seid Omar Ettaher, < le pur et pieux gardien du sanctuaire > :

Élevé depuis sa plus tendre enfance dans le service du lieu saint, Seid Omar Ettaher justifiait de son ardente piété par soixante ans de fréquentation du sépulcre révéré.

L'ami du Miséricordieux (Khalil er-Rhaman, Abraham) n'avait pas de serviteur plus fidèle, et la pierre du cénotaphe qui , au milieu de la mosquée, marque l'emplacement exact da tombeau souterrain était, à chaque heure, po^ lie comme un miroir par le front de Thotnme pieux. Un jour qu'après un dernier rekàat (prostemalion qui fait partie de la prière canonique) il restait absorbé , la face dans la

poussière, il vit en extase le patriarche; Abraham lui souriait , en disant : « Taher, m'airaes-tu plus que la lumière de tes yeux ? — Oui, Seigneur, je t'aime plus que la lumière de mes yeux ! — Eh bien ! je veux t'accorder un privilège dont nul mortel n'a joui; descends dans la caverne, tu seras mon hôte dans la demeure où repose mon corps, et cette faveur sera pour toi un gage assuré de mon intercession auprès du Miséricordieux.» Le vieillard, inondé d'une joie infinie, se releva et obéit à la vision. Dès qu'il entra dans la grotte sainte, une odeur suave comme les parfums du paradis troubla ses sens et lui fit oublier d'annoncer son entrée par le mot destov/r^ si bien que le rideau derrière lequel dorment en paix les épouses des patriarches étant resté enlr'ouvert , il en jaillit une lumière plus éclatante que le soleil du midi, et la pupille du saint en fut brûlée. En sortant du sanctuaire il était aveugle pour toujours.

Nous, que le fanatisme jaloux met à l'abri d'un pareil accident, nous nous contentons

de parcourir le quartier des juifs, si curieux avec ses étroites ruelles où s'ouvrent les taudis de trois à quatre mille fils d'Isaac ; puis nous descendons vers la grande piscine qui couvre l'entrée occidentale de la ville. Au-dessus de ce grand bassin furent exposés les pieds et les mains des meurtriers dlsboselh, fils de SaûP. La piscine, en bon état, continue à fournir Teau à la ville. Elle mesure soixantesix pas en tous sens, et Ton y descend encore par un escalier de quarante marches.

A la distance d'un quart d'heure , dans la direction du nord-ouest, un magnifique chêne s'élève au milieu d'une large vallée toute verdissante de figuiers et de vignes.

Il provient peut-être d'un gland tombé par hasard de quelque dernier rejeton de la forêt de chênes de Mambré* et ses ancêtres auront prêté leur ombrage à Abraham. La grosseur des grappes de raisin qui mûrissent alentour rappelle aussi un souvenir biblique ; on en trouve qui pèsent jusqu'à cinq kilo-

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