I. A quaranle-cinq kilomètres environ d'Albany
Le Père ISAAC JOGUÈS.
A un kilomètre du village, les conques marines avaient triomphalement sonné : signal connu, à Tappel duquel la population entière était accourue comme à une fête. Hommes, femmes, vieillards, enfants, la cruauté les avait tous armés. « A la vue de ces appareils qui rappelaient la Passion, rapporte le P. Jogues, nous nous souvînmes de ce passage de saint Augustin : celui qui fuit les rangs de ceux qui souffrent ne mérite pas de compter au nombre des enfants.... Nous nous offrîmes donc d'un grand cœur à la bonté paternelle de Dieu, comme des victimes immolées à son bon plaisir et à sa colère amoureuse pour le salut de ces peuples. »
La horde furieuse joignit les prisonniers près de la rivière d'Ossernenon, Aussitôt, elle se rua en désordre sur eux. Mais il fallait organiser plus savamment le supplice. Les chefs le firent, après avoir rendu grâce au Soleil de leurs succès : les bourreaux se répartirent donc sur une double et interminable haie. Comme si leur rage eût eu besoin d'être
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attisée encore, un des anciens les exhortaj ironiquement à « bien recevoir >> les prison- 1 niers. Couverts de sang, les membres mutilés déjà, ceux-ci attendaient silencieusement à quelques pas la fin de ces lugubres préparatifs. Sur un signe, ils s'engagent un à un dans le redoutable sentier: les coups pleuvent sur eux ; une boule de fer atteint le P. Jogues dans les reins et le renverse, mais il se relève intrépidement et arrive jusqu'à Téchafaud où déjà ses compagnons sont réunis.
A peine y est-il parvenu, qu'un forcené se jette sur lui ; il lui assène trois coups de bâton sur les épaules et, s'apercevant que la Robe- Noire a encore deux ongles entiers, il les lui arrache avec les dents et de ses propres ongles il lui enlève jusqu'aux os les chairs qu'ils recouvraient. Autour des victimes les sauvages tourbillonnent, couteau en main, faisant tomber les doigts ou enlevant des lambeaux de chair qu'ilsagitent avec joie. L'un d'eux,sorcier à barbe blanche fameux dans le pays, veut forcer une malheureuse captive chrétienne à couper le pouce gauche du missionnaire : trois fois, l'infortunée recule avec horreur ; enfin la crainte l'emporte et, en détournant la tête,
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elle scie plutôt qu'elle ne coupe à sa racine le doigt condamné....
La nuit vint suspendre ces horreurs. Le P. Jogues la passa étendu à terre, les mains et les pieds liés à quatre pieux. — Le lendemain, il fallut aller au village d'Andagaron, à huit kilomètres de distance, et, deux jours après, à Tionnontoguen, éloigné de quatre lieues, pour satisfaire la curiosité de ces deux bourgs. — Partout, les victimes recevaient le même accueil ; partout la même impitoyable bastonnade à l'arrivée, partout le même échafaud et les mêmes tortures pendant toute la journée. — La nuit, les prisonniers étaient dévolus aux enfants qui, du coucher du soleil à Taurore, faisaient librement sur eux l'apprentissage de la cruauté.
Le P. Jogues nous a raconté comment à Tionnontoguen ces bourreaux novices s'acquittèrent de leur mission.
« Sans pitié pour l'épuisement complet des victimes, ni pour les douleurs atroces que leur causaient leurs membres tuméfiés et déchirés.
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ils leur ordonnèrent d'abord de chanter les Cantiques du Seig?ieur sur une terre étrangère (Ps. 139). Pouvions-nous chanter autre chose ? Au chant succéda le supplice
« Avec des cordes faites d'écorce d'arbre, ils me suspendirent par les bras à deux poteaux dressés au milieu de la cabane. Je m'attendais à être brûlé, car c'est la posture qu'ils donnent ordinairement à leurs victimes.
« Pour me convaincre que si j'avais pu souffrir jusque-là avec un peu de courage et de patience, je le devais non à ma propre vertu, mais à Celui qui donne la force aux âmes faibles ('), le Seigneur m'abandonna pour ainsi dire à moi-même dans ce nouveau tourment. Je poussai des gémissements (caryV me glorifierai volontiers da?is mes infirmités^ afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi(f)^ et l'excès de mes douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu mes liens. Mais Dieu permettait avec raison que plus mes instances étaient vives, plus ils s'efforçassent de les resserrer. Après un quart d'heure de souffrances,ils coupèrent mes liens:
Sans cela, je serais mort... »
-HS, 1'
i. /f., XL, 29.