I. Le P. Jean de Brébeuf, premier apôtre des Hurons
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passion des deux missionnaires s'ouvrit sur le théâtre même de leur charité et comment, dépouillés de leurs vêtements, les ongles des mains et des pieds arrachés, ils furent, en tête des autres prisonniers, poussés jusqu'à Saint. Ignace où les vainqueurs s'étaient fortement retranchés.
Là, un commun holocauste allait réunir providentiellement l'ouvrier de la première heure et celui de la onzième seulement. — Ma:s les deux supplices ne furent pas menés de front : dans leur raffinement de cruauté, les Iroquois voulaient donner à leur barbare plaisir toute la durée possible et c'est sur le P. de Brébeuf que s'acharna d'abord cette horde de bourreaux, — car il y avait autant de bourreaux que d'assistants. Trois heures durant, le P. Lalemant fut donc contraint d'assister aux effroyables tortures qu'on infligea à l'intrépide athlète qui combattait à ses côtés. — Il en vit les membres brûlés, le crâne déchiqueté, les chairs arrachées par lambeaux, rôties et dévorées par les démons à face humaine qui tourmentaient sans pitié le serviteur de Dieu : avertissement manifeste du sort qui l'attendait. Mais sa force d'âme n'en
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fut point ébranlée. « Mon Père, avait-il dit joyeusement au P. de Brébeuf pendant qu'on l'attachait au pal, spedocidum facîi sinnus unindo^ et cuigelis, et hoiniyiibus (^) ». Et, comme il encourageait les prisonniers qui l'entouraient, on lui fendit la bouche de part en part jusqu'aux oreilles pour l'empêcher de parler, sans cependant lui arracher les lèvres * comme on le fit au P. de Brébeuf. — C'est donc tout sanglant qu'il attendit la fin du supplice de son compagnon d'armes. Quand celui-ci eut succombé sous le tomahawk, les bourreaux lassés se reposèrent un instant ; puis, vers six heures, ils s'approchèrent de la victime qui restait et ils commencèrent à la torturer à son tour.
On piqua d'abord le patient avec des alênes portées au rouge blanc. Puis, armés de tisons brûlants, les Iroquois attaquèrent successivement tous ses membres. On lui fit ensuite sur toute la longueur latérale de la cuisse gauche une grande entaille jusqu'à la
I. « Voilà que nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » / Cor., iv, 9.
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profondeur de Tos et, dans cette blessure béante, on fit glisser lentement le tranchant '[ d'une hache rougie au feu. Par une sacrilège I ironie, 'deux autres incisions, non moins profondes, marquèrent Tautre cuisse d'une croix ' sanglante, pendant que des Hurons apostats baptisaient le courageux confesseur d'eau bouillante qu'ils versaient à grands flots sur lui. Cependant le P, Lalemant ne faisait pas entendre une seule plainte. Les yeux levés au cieljil semblait dans le ravissement. Comme ses poignets étaient attachés séparément et par des Hens qui lui laissaient une certaine liberté de mouvement autour du poteau, tantôt il joignait les mains, tantôt, malgré ses horribles blessures, il se jetait à genoux et, le regard en haut, il priait Dieu avec transport. Si bien que les sauvages croyant trouver là le secret de son inexplicable force, lui séparaient les mains, quand il les joignait, ou le contraignaient à se relever, lorsqu'il se mettait à genoux.
La nuit suspendit en partie le supplice. C'était, en effet, une coutume parmi les Iroquois qu'un condamné ne devait pas mourir entre le coucher et le lever du soleil. — En
attendant l'aurore, on abandonna donc Théroïque missionnaire aux mains des jeunes gens, avec permission de le torturer suivant leur caprice pour^^u qu'ils ne lui enlevassent pas complètement la vie ('). Heures longues et douloureuses pendant lesquelles la victime épuisée resta le jouet sans défense de ces sauvages, comme pendant toute une nuit aussi son maître avait été le jouet de la valetaille juive, chez le grand prêtre prévaricateur. C'est alors, vraisemblablement, qu'on lui hacha la tête à petits coups de couteau et qu'on lui coupa le nez. |
Enfin le jour parut : ce devait être celui du
I. « Chaque nuit, ceux-ci me piquaient avec des bâtons ! aigus, ceux-là me brûlaient avec des tisons ardents ou des pierres rougies au feu... Ils me faisaient marcher autour du feu sur la cendre chaude, sous laquelle ils ' avaient planté en terre des bâtons pointus. Les uits me ' tiraient les cheveux, les autres la barbe... Ils passaient ensuite un quart d'heure environ à me brûler un ongle ou un doigt. Il ne m'en reste maintenant qu'un seul entier et i encore ils en ont arraché l'ongle avec les dents. Un soir, ils m'enlevaient un ongle, le lendemain la première phalange, le jour suivant la seconde. En six fois, ils en brûlèrent presque six. Aux mains seules, ils m'ont appliqué le fou et le fer plus de dix-huit fois, et j'étais obligé de chanter pendant ce supphce. » — P. Bressani, lettre au T. R. P. Général sirr sa captiviié.
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triomphe éternel. On ramena le martyr (^) au '
lieu de son supplice. Ses membres étaient dans un état affreux : certaines parties, — l'œil gauche entr'autres, — avaient été en quelque sorte carbonisées par l'application prolongée des haches brûlantes. — Mais une âme invincible soutenait ce corps que la nature avait fait si frêle et sur lequel, en outre, la cruauté venait de s'épuiser ! « Après avoir passé un soir, une nuit et une matinée sans relâche, au milieu de ces cruels tourments, la force d'esprit et la foi du Père étaient encore si vigoureuses, que, nonobstant les plaies dont j'ai parlé, il se mit à genoux pour embrasser son poteau et faire à Dieu sa dernière offrande, qui sembla trop longue à ses bourreaux {^). » Les tortures de la veille recommencèrent : |
T. Voir à la fin de cette notice le texte du Postiilatum par lequel les Pères du 1 1 !« Concile provincial de Québec ont demandé au Saint-Siège de se prononcer sur le martyre du P. Lalemant. Ce Postulatiim est signé par dix évêques et un préfet apostolique. Il porte la date du 6 juin 1886.
2. Lettre du P. Poncet, missionnaire à Sainte-Marie des Hurons et cousin du P. Lalemant, à. sa famille, 18 mai 1649. La plupart des détails du supplice ont été empruntés par nous à ce témoin si bien informé.
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puis la hache consomma l'œuvre, et, en fra cassant le crâne de la victime, elle rompit du même coup les liens qui retenaient son âme sur la terre d'exil. Le P. Gabriel Lalemant avait trente-neuf ans (17 mars 1649).
Quelque temps après, le P. Jérôme Lalemant, en annonçant la grande nouvelle à 1^ prieure des Carmélites, sœur préférée de Gabriel, lui écrivait :
« Le baptême de deux mille sept cents sauvages, qui a accompagné sa mort, nous confirme que ce sang n'a pas une vertu commune. Je me suis grandement senti de l'avoir invoqué en diverses circonstances. Plusieurs en ont éprouvé les mêmes effets. Après tout, ce n'est pas à nous à faire les saints : il faut que les miracles éclatent... »
Le prudent Supérieur avait raison. Mais Dieu, qui a donné à son serviteur la gloire du sacrifice suprême qu'il ambitionnait, n'y ajoutera-t-il point, par surcroît, la gloire en ce monde à laquelle l'humble Gabriel n'avait jamais songé? Et sera-t-il trop téméraire d'es-
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pérer que, le miracle fleurissant sur ces restes vénérables, l'Eglise un jour placera sur ses autels le héros dont ils proclament les longues tortures et les combats victorieux?
:Gostulatum