P. de Brébeuf, Mémoire
3. « Pour l'ordinaire, nous mangions une fois en deux jours : voire assez souvent ayant mangé un castor le matin, le lendemain au soir nous mangions un porc-épic gros comme un cochon de lait, c'était peu à 19 personnes que nous étions il est vrai ; mais ce peu suffisait pour ne p^oint mourir. Quand je pouvais avoir une peau d'anguille pour ma journée, sur la fin de nos vivres, je me tenais pour bien déjeuné, bien dîné et bien soupe. Au commencement je m'étais servi d'une de ces peaux pour refaire
savait aussi, d'après les rapports qui lui arrivaient de la mission huronne, les incessantes émotions dont ces tristes jours étaient remplis à cause des Iroquois, la ruse de ces sauvages, j . leur impitoyable cruauté ; et sa prudente charité voulait acclimater le nouveau missionnaire, juger de ses forces et de son courage, lui faire faire en quelque sorte son noviciat d'apôtre, avant de l'exposer, témérairement peut-être, à ces fatigues et à ces périls.
Le sage supérieur retint donc le P. Gabriel auprès de lui. Il l'employa aux fonctions du ministère à Québec d'abord, à Saint-Joseph de Sillery et à Trois-Rivières ensuite ; puis, pendant le Carême de 1647, il lui fit prêcher une mission à Beauport. Comme il avait entrepris de grands travaux, l'érection d'une
une soutane de toile que j'avais sur moi, ayant oublié de porter des pièces ; mais, voyant que la faim me pressait si fort, je mangeai mes pièces, et si ma soutane eût été de même étoffe, je vous réponds que je l'eusse rapportée bien courte en la maison : je mangeais bien les peaux d'orignal, qui sont bien plus dures que les peaux d'anguilles. J'allais dans les bois brouter le bout des arbres et ronger les écorces les plus tendres. Les sauvages, nos voisins, souffraient encore plus que nous... J'en vis qui n'avaient mangé qu'une fois en cinq jours... » P. Le Jeune, Relatio7i de 1634.
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église paroissiale, la construction d^un collège, il est vraisemblable que le P. Gabriel y prit sa part aussi et c'est en ces occupations diverses que s'écoula Tannée 1647.
Cependant les nouvelles qui arrivaient de rOuest étaient de jour en jour plus mauvai- | ses. Hurons et Mission se trouvaient dans une situation absolument précaire. En face de cette détresse, le P. Ragueneau, supérieur, fit partir pour Québec, afin d'y demander aide et secours, le P. Bressani. C'était un mission- j naire particulièrement vaillant. Pris quatre ans auparavant par les Iroquois, il avait été barbarement torturé par eux ('). Mais la
[. « Nous arrivâmes au premier village... Outre les coups de poing et les coups de bâton que je reçus dans les parties les plus sensibles du corps, ils me fendirent encore une fois la main gauche entre le doigt du milieu | et l'index, et leur bastonnade fut telle que je tombai à terre à demi mort. Je croyais avoir perdu mon œil droit avec la vue. Comme je ne me relevai pas, parce que je n'en étais pas capable, ils continuaient à me frapper, ■ s\irtout sur la poitrine et sur la tête. J'aurais certainement expiré sous leurs coups, si un capitaine ne m'eût pas fait j traîner à force de bras sur un théâtre formé d'écorces, I comme le premier. Là, ils me coupèrent peu après le gros ' doigt delà main gauche et fendirent l'index... Ils me brûlèrent le reste des ongles et quelques doigts des mains.
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crainte de retomber entre leurs mains ne le
fit pas reculer. — Dieu bénit son courage et,
attaqué de nouveau par ses anciens bourreaux,
le P. Bressani leur échappa cette fois, défaits
qu'ils furent par Tescorte, relativement forte
du reste, qui l'avait accompagné.
Lorsque trois semaines après (6 août 1648),
la flottille huronne forte de soixante canots
s'apprêta à remonter le fleuve, elle était
abondamment fournie de provisions de toutes
sortes. Elle avait à bord douze soldats français
pour la défendre, et elle amenait cinq jésuites :
parmi eux, se trouvait le P. Lallemand. Ces intrépides soldats de la croix savaient
bien le péril qu'ils affrontaient. L'eussent-ils
ignoré, un regard sur le P. Bressani le leur
aurait appris : ses doigts coupés, ses mains
tailladées portaient l'ineffaçable marque de la
cruauté iroquoise. Mais ces membres mutilés
témoignaient aussi en faveur de Jésus-Christ :
Ils disloquèrent les doigts des pieds et me percèrent un pied avec un tison... Je devins si infect et si horrible que tout le monde s'éloignait de moi, comme d'un cadavre en putréfaction, et on ne m'approchait que pour me tourmenter... «P. Bressani, Lettre au T. R. P. Général sur sa captivité... [Relatio?i abrégée... traduit de l'italien parle R. P. F. Martin, S. J.)
« Montre-nous tes plaies, disait un Huron au confesseur de la foi revenu parmi eux : elles nous disent mieux que tu ne pourras le faire toi-même, quand tu parleras notre langue, que nous devons obéir à ton Dieu.» — «Ces doigts écrasés, disait un autre, me convertissent. Il faut que la Robe-Noire croie donc bien fermement ce qu'elle nous enseigne, puisque après avoir tant souffert à cause de nous, elle revient encore joyeusement pour nous instruire et pour nous baptiser ! »
C'était bien en effet, sur les pas de la foi et de la charité, que les nouveaux apôtres se dis- i posaient à entrer dans le pays des Hurons. j « Leur joie paraissait si grande sur leurs visa- ' ges, écrivait plus tard le P. Jérôme Lalemant, qu'on eût dit qu'ils s'en allaient tous prendre possession d'une couronne et d'un empire. » Empire souhaitable entre tous, couronne que Dieu leur proposait réellement et que, dans sa miséricorde, il destinait le P. Lalemant à recevoir dès ses premiers pas dans l'arène où il allait s'engager !
La flottille arriva vers le milieu de septembre à Sainte-Marie-des-Hurons (1648)3 on l'y reçut
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avec de vrais transports. C'est que le pays avait bien souffert durant son absence. L'abandon des villages de Saint- Jean Baptiste et de Saint- Ignace qui en formaient la barrière natiurelle, l'ouvrait sans défense à toutes les incursions. Les Iroquois en avaient profité ; ils y multipliaient leurs soudaines et redoutables irni[> tions. Saini-Michel avait été saccagé par eux : femmes, enfants, vieillards, ils y avaient tout massacré pèle mêle, puis le feu avait fait son œuvre et réduit toutes les cabanes en un monceau de cendres.
Surpris pendant l'absence de ses principaux guerriers, Saint-Joseph venait de subir le même sort (4 juillet 1648.) Là était tombé un missionnaire, le P. DanieL II descendait de l'autel quand des clameurs féroces se firent entendre. Quel moment plus favorciù.e pour consommer son propre sacrifice ?... Le prêtre aurait pu fiiir avec les femmes et les enfants : mais, loin de lui cette pensée ! Son seul souci est de bapdser les quelques catéchumènes qui l'entourent, d'absoudre les chrétiens qui accourent, tremblants, à ses côtés. Puis, les Iroquois approchant de la chapelle, le. Pasteur se dévoue pour la partie de son troupeau qu'il
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peut protéger encore et, afin de lui donner quelques instants de plus pour fuir, il se précipite au devant des assaillants. — Étonnés du courage de la Robe-Noire, les Iroquois hésitent en effet un moment. — Mais ils se vengent bientôt sur elle. Le P. Daniel tombe sous leurs coups, et son cadavre, jeté dans la chapelle qu'on livre aux flammes, est consumé ' près de l'autel où le prêtre avait, une heure auparavant, immolé la Victime par excellence, Jésus-Christ !
Ce sang était encore chaud, pour ainsi dire, quand le P. Gabriel Lalemant débarqua dans la presqu'ile huronne. — Comme s'il eut désaltéré la rage iroquoise, un calme profond succéda aux horreurs de la guerre ; il dura près de six mois. Calme trompeur du reste, semblable à celui qui pèse sur la nature frissonnante au moment où l'orage va éclater. Les nuages s'amoncelaient en effet à l'horizon et, sans qu'on y prit garde, le ciel s'assombrissait de plus en plus ; à l'insu de tous, un millier d'ennemis avaient hiverné au coeur du pays. Un matin, vers le milieu du mois de mars, trois Hurons accourent éperdus au village Saint-Louis, où se trouvaient le P. Gabr.
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Lalemant et le P. de Brébeuf. — Ils annoncent qu'à la pointe du jour, les Iroquois ont envahi • Saint-Ignace par surprise, suivant leur coutume, et qu'ils le mettent à feu et à sang. Aussitôt la défense s'organise. On évacue sur Sainte-Marie tout ce qui est trop faible pour y concourir. Puis, le P. de Brébeuf baptise ou confesse la plupart de ceux qui restent, pen- I dant que, peu au courant encore de la langue, j le P. Lalemant donne le baptême à quelquesuns d'entre eux.
xAinsi fortifiés, prêts à paraître devant leur Juge, les défenseurs de Saint-Louis n'avaient rien à craindre de la mort. Aussi est-ce en lions qu'ils combattirent le lendemain, quand, au soleil levant, l'ennemi se présenta. Les deux premiers assauts furent victorieusement repoussés. Mais, dix fois plus nombreux que leurs adversaires, les assaillants devaient nécessairement les écraser ; au troisième assaut, la victoire leur resta et avec elle, le P. de Brébeuf et le P. Lalemant, faits prisonniers, demeurèrent entre leurs mains.
Nous avons dit ailleurs (') comment la