‹ Trois apôtres de la Nouvelle FranceChapitre 5 sur 21 · I. Lettre du P. Jogues à son frère, le P. Samuel · texte numérisé non relu

I. Lettre du P. Jogues à son frère, le P. Samuel

capucin.

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Mais la haine, qui ne s'endort jamais, guettait sa proie dans Tombre... Bientôt de sourdes rumeurs circulent de tous côtés.Cette maladie, seules, les Robes-Noires en sont la cause : qu'elle cesse ou ses auteurs en supporteront les terribles conséquences! Un moment, les calomnies semblèrent s'assoupir et tomber : mais le P. de Brébeuf, ayant transporté le siège de la mission d'Ihonatiria, à peu près détruit, à Ossossane, les haines se rallument tout à coup sous je ne sais quel souffle mau- j dit, elles embrasent rapidement la contrée entière et dès lors tout semble irrémédiablement compromis. j

Le Serviteur de Dieu est accusé au conseil des chefs. On l'y attaque violemment en pa- 1 rôles, sans oser porter la main sur lui toutefois. Au sortir de l'enceinte, un coup de hache, se trompant d'adresse, fait rouler dans l'ombre la tête du sauvage qui le précédait. Le 3 octobre, on met le feu à la cabane des Robes-Noires. L'incendie ayant été conjuré, on s'apprête à envelopper tous les missionnaires dans un commun massacre. — Ce n'était plus qu'une question de jours, une question d'heures peutêtre. — Dans cette extrémité, le P. de Brébeuf

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écrit à son supérieur de Québec une admirable lettre d'adieu que tous les Pères signent; puis, après avoir ordonné une neuvaine de messes à saint Joseph, il prend un parti hardi, mais qui dévoile bien la calme sérénité que sa grande âme conserve au milieu des plus terribles dangers.

C'était une coutume chez les sauvages que celui qui allait être mis à mort invitait à un festin d'adieu sa famille, ses amis et ses futurs bourreaux. Au cours du banquet, il se levait, prenait la parole, etj comme pour jeter à ceux qui devaient le torturer le défi de vaincre sa constance, il faisait le récit de ses anciens exploits. — Se considérant comme condamné, le P. de Brébeuf fit préparer ce festin suprême. Les Hurons accoururent en grand nombre. Le Père se lève alors et d'une voix forte, il célèbre, non pas son propre courage, mais les perfections du Grand Esprit, la justice de Dieu, les récompenses qu'il réserve aux bons, les châtiments dont son inexorable courroux frappera les méchants...

Ce qui aurait dû achever la perte des mis-

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sionnaires fut ce qui les sauva. En quelques jours, Torage s'apaisa complètement. Sans doute, le tomahawk se leva plus d'une fois encore sur leur tête ; mais ils purent du moins reprendre dans une sécurité relative leurs travaux apostoliques, et le P. de Brébeuf en profita pour fonder une nouvelle station à Teananstayac. Cet acte fut le dernier de son administration ; il céda à cette époque le gouvernement de la mission au P. Jérôme Lalemant, qui venait d'arriver pour le remplacer (20 août 1638).

Ce fut avec bonheur que le P. de Brébeuf

déposa ce fardeau de la supériorité, lourd à

toutes les épaules, mais que sa profonde hu-

I milité lui rendait particulièrement pesant. —

Il se considérait comme n'étant « propre qu'à

obéir, parce qu'il était dépourvu, disait-il,

d'esprit et de prudence». — Et il ajoutait :

« Incapable de me conduire moi-même, j'ai

, autant de plaisir à obéir qu'un enfant, qui n'a

i pas la force de marcher, en trouve à se laisser

! porter dans les bras de sa mère. » Aussi ses

règles étaient-elles sacrées pour lui, et un de

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ses supérieurs a pu rendre ce beau témoignage qu'il ne lui en avait jamais vu violer une seule.

Cette héroïque fidélité n'avait rien de forcé chez le Serviteur de Dieu. Tout en lui était 1 imprégné d'une séduisante douceur. « Depuis douze ans, déclarait le P. Ragueneau, je Tai vu supérieur, inférieur, tantôt dans les affaires temporelles, tantôt dans les travaux des missions, traitant avec les sauvages, les chrétiens, les infidèles, les ennemis, en butte aux persécutions, aux calomnies, et jamais je ne l'ai vu, je ne dis pas en colère, mais donner la moindre marque d'impatience ou de vivacité. »

Quant à son amour de la chasteté, rien n'en pourra dire autant que la délicieuse page qui suit et que nous ne nous pardonnerions pas de ne point citer dans son entier.

« Vous souvient-il, écrit le P. de Brébeuf, de cette herbe nommée la crainte de Dieu, dont on disait au commencement de notre Compagnie que nos Pères charmaient l'esprit d'impureté ? Elle ne croît pas dans la terre

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des Hurons ; mais il en tombe du ciel à foison, si peu qu'on soit soigneux de cultiver celle qu'on y apporte. La barbarie, l'ignorance, la pauvreté et la misère, qui rendent la vie de ces sauvages plus déplorable que la mort, nous sont une leçon continuelle de regretter la chute d'Adam et de nous soumettre entièrement à celui qui châtie encore la désobéissance en ses enfants, d'une façon si remarquable, après tant de siècles. — Sainte Thérèse disait autrefois qu'elle ne se trouvait jamais mieux en ses méditations que dans les mystères où elle trouvait N. S. à l'écart et sans compagnie, comme si elle eût été au Jardin des Olives, et elle appelait cela une de ses simplicités. On comptera ceci, si l'on veut, parmi mes sottises ; mais il me semble que nous avons ici d'autant plus de loisirs pour caresser, par manière de dire, et entretenir Notre-Seigneur à cœur ouvert, au milieu de ces terres inhabitées que moins il y a de personnes qui s'en mettent en peine. Et moyennant cette faveur, nous pouvons dire hardiment : « Non tiviebo ?nala quoniam tu mecum es » (Ps. xxii). Bref, je me représente que tous les anges gardiens de ces nations

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incultes et délaissées sont continuellement en peine et en action pour nous sauver de ces dangers. Ils savent bien que, s'il y avait quelque chose au monde qui nous dût donner des ailes pour retourner d'où nous sommes venus, et par obéissance et par inclination propre, ce serait ce malheur, si nous n'en étions à couvert sous la protection du ciel ; c'est ce qui les réveille à nous en procurer les moyens, pour ne pas perdre la plus belle espérance qu'ils aient jamais eue, par la grâce de Dieu, de la conversion de ces peuples ('). »

Après avoir continué à évangéliser pendant deux ans les villages hurons, le P. de Brébeuf fut envoyé par son Supérieur auprès d'une peuplade voisine, la Nation Neutre, dont le territoire s'étendait jusqu'au Niagara (novembre 1640). Le P. Chaumonotlui servait | de compagnon. C'était un nouveau champ qui s'ouvrait devant son zèle, mais un champ | dont le sol était, assurait-on, spécialement ingrat. Quelque rude qu'il s'annonçât, ce tra-

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