‹ Trois apôtres de la Nouvelle FranceChapitre 8 sur 21 · I. Mémoire sur la mission · texte numérisé non relu

I. Mémoire sur la mission

Le Père JEAN de BRÉBEUF. 37

ménagement aucun. — Notre-Seigneur le poussait d'ailleurs surnaturellement dans cette voie. Un jour, il lui apparaît couronné d'épines; un autre jour, il se décharge sur lui de la croix qu'il portait. Puis il se montre « couvert de lèpre et sans beauté », comme le serviteur de Dieu sera lui-même quand les Iroquois lui arracheront sa chair, lambeaux par lambeaux. Enfin, il enflamme si bien ce cœur du désir du martyre que le P. de Brébeuf, qui s'enga-. géra en 1645 à tendre toujours dans toutes ses actions à la plus grande perfection, signe dès l'année 1639 ce magnanime vœu: « Mon Seigneur Jésus, que vous rendre en retour du bien que vous m'avez {dd\} Je prendrai votre calice et /invoquerai votre nom! .... Oui, mon Seigneur Jésus, je fais vœu de ne jamais manquer à la grâce du martyre, si dans votre miséricorde^ vous l'offrez à votre indigne serviteur. — Ainsi, à l'avenir, je ne pourrai plus me permettre de fuir les occasions qui se présenteront de mourir pour vous, et de ne pas accepter avec joie le coup de la mort, à moins toutefois que votre plus grande gloire ne demande le contraire. Je vous offre donc dès aujourd'hui et de grand cœur, ô mon

38 Le Père JEAN de BRÉBEUF.

Seigneur Jésus, et mon sang et ma vie, afin que si vous m'en accordez la grâce, je meure pour vous qui avez daigné mourir pour moi. Faites que je vive de manière à obtenir que vous m'accordiez ce genre de mort. — Ainsi, ?>Q\gnenr^ Je pre?idrai voire calice et f invoquerai votre 7l0m^ JÉSUS, JÉSUS, JÉSUS ! »

Comme on le voit, depuis longtemps la victime était prête et, au gré de Dieu, l'heure sanglante du sacrifice pouvait sonner.

Les Iroquois avaient fait la paix avec la France. Jamais ils n'avaient pourtant déposé les armes contre les Hurons. — De 1645 ^ ^647, on avait constamment vécu dans les alarmes; c'est au milieu de périls perpétuels que le P.de Brébeuf et les autres missionnaires avaient continué leur apostolat. La moisson avait été aussi riche pour le ciel que, sur la terre, les ^ dangers avaient été grands et nombreux ! Qu'importaient dès lors les souffrances?

Qu'importait même le trépas ?

L'année 1648 s'ouvrit par de nouveaux

Le Père JEAN de BRÉBEUF. 39

désastres. Les villages de Saint-Joseph et de Saint-Michel, surpris tour à tour, avaient été emportés, mis à feu et à sang. Partout l'horreur était à son comble, quand soudainement les Iroquois mirent bas les armes. Etait-ce crainte de leur part ? L'arrivée de Québec du convoi qui amenait le P. Gabriel Lalemant, cette précoce victime que nous allons bientôt voir mourir, pourrait le faire croire. Mais peutêtre n'était-ce que perfide calcul aussi ! Les vainqueurs voulaient endormir les vaincus dans une sécurité trompeuse et une fois de plus les prendre au dépourvu. — Trop confiants, les Hurons croyaient en effet la paix revenue quand, un matin, au mois, de mars 1649, ^^ grands cris, des hurlements furieux se font entendre dans le village de Saint-Ignace. — Les Iroquois sont là. Comme un torrent dévastateur, ils se répandent partout. Eveillés en sursaut, les habitants peuvent à peine leur opposer un semblant de résistance et, en quelques instants, leur village n'est plus qu'un monceau de ruines.

Trois de ces malheureux avaient pu cependant échapper à la hache des envahisseurs. Ils courent au village de Saint-Louis, distant

40 Le Père JEAN de BRÉBKUF.

d'une lieue environ, et ils avertissent le P. de Brébeuf et le P. Lalemant du désastre auquel ils viennent d'assister. — Aussitôt l'intrépide apôtre organise la résistance. Pasteur au cœur aussi tendre que vaillant, il se préoccupe avant tout des faibles et des petits et il fait conduire à la résidence Sainte-Marie, où se trouve un fortin occupé par quelques soldats français, tous ceux qui ne peuvent se défendre: Cinq cents femmes ou enfants lui devront ainsi la vie. Une centaine de guerriers demeurent à Saint-Joseph. Il y demeure avec eux. En vain le conjure-t-on de partir pour Sainte- Marie, lui aussi. Pourquoi tant le presser ? C'est le martyre qui vient à lui peut-être... Or, n'a-t-il point promis par vœu à Jésus- Christ son sang jusqu'à la dernière goutte ? « Non, non, je ne partirai point, ma place est ; au milieu de vous. Je ne combattrai point, I mais je soutiendrai votre courage et, si vous | mourez, je vous aiderai à entrer en paradis. » Ij

Et, avec l'aide du P. Lalemant {'), il baptise ceux qui ne sont encore que catéchu-

I. Voir la notice que nous avons écrite sur le P. Gabriel Lalemant.

Le Père JEAN de BRKBEUF. 41

mènes, il absout ceux qui sont chrétiens.... Lorsqu'au lever du soleil, les Iroquois parurent devant le village, comptant l'emporter par surprise comme la veille ils avaient emporté Saint-Ignace, derrière la palissade, ils virent cette poignée de chrétiens, Tâme tranquille, prête à combattre et à mourir. Un premier assaut est vaillamment repoussé. Un second est repoussé encore. Mais, à Tabri d'aussi primitives défenses, que pouvait une centaine de braves contre un millier d'assaillants? Attaqués de divers côtés à la fois, ils succombent sous le nombre. C'en est fait : l'ennemi triomphe, ils sont vaincus !

Pour les deux missionnaires, faits prisonniers pendant qu'ils secouraient les blessés, c'était la passion qui s'ouvrait. Par une délicatesse toute divine, cette passion, dont les détails font frémir, commença pour les victimes au lieu même où leur héroïque charité les avait volontairement retenus, parmi les décombres fumants de Saint-Louis. Avant de retourner à Saint-Ignace, où ils s'étaient retranchés, les Iroquois dépouillèrent les deux

42 Le Père JEAN de BRÉBEUF.

prêtres de leurs vêtements : puis, comme s'ils eussent été impatients de commencer les tourments, ils leur arrachèrent les ongles des mains et des pieds. C'est dans cet état douloureux qu'ils leur firent faire, en tête des autres prisonniers, les quatre kilomètres qui les séparaient de Saint-Ignace.

Là^ tout était prêt déjà pour le supplice. Les poteaux étaient dressés. On y pousse les victimes, en les accablant de coups. A la vue du pieu près duquel il va être immolé, le Père de Brébeuf est saisi d'un indicible transport; comme saint André à la vue de sa croix, il s'agenouille et baise l'instrument de son supplice. Mais, dans son allégresse, il n'oublie pas ses enfants, les prisonniers qui vont souffrir avec lui. A l'exemple de la mère des Machabées, il les encourage à mourir. Alors, pendant que les feux s'allument, entre ce prêtre et ces sauvages baptisés d'hier, s'échange un dialogue, sublime dans sa simplicité.

— « Dans nos souffrances, dit le P. de Brébeuf, levons les yeux en haut!

— - « Echon, répondent les Hurons, ne

Le Père JEAN de BRÉBEUF. 43

crains rien: nos âmes seront au ciel, pendant que nos corps souffriront ici-bas...

— « Dieu verra nos douleurs : lui-même sera notre récompense.

— « Prie le Maître de la vie : qu'il ait pitié j de nous !

— « Courage: les tourments sont courts, la gloire est éternelle.

— « Ah! nous ne cesserons de prier qu^en expirant ! »

Déjà le supplice avait commencé. On enfonçait des alênes rougies au feu dans les chairs du patient, on promenait sur ses membres des charbons embrasés. Et, toujours impassible en apparence, oublieux de ses souffrances pour ne penser qu'à ceux qui, près de lui, attendaient la mort, il continuait à les exhorter au courage et à leur parler du ciel.

Exaspérés d'une telle force d'âme, quelques Hurons apostats pour réduire le martyr (') au silence, lui fendent la bouche jusqu'aux oreilles ; puis, ils lui coupent les lèvres et le

I. Voir le Postiilatum par lequel le IIP concile provincial de Québec a demandé au Saint-Siège l'introduction de la cause de béatification du P. de Brébeuf.

44 Le Père JEAN de BRÉBÊUF.

nez. D'autres, lui arrachant des lambeaux de chair, les dévorent sous ses yeux.

J'imagine que, pour le fortifier au milieu de ces douleureuses horreurs, son ange dut alors murmurer à l'oreille du P. de Brébeuf quelque chose du vœu de 1639: «.... je fais vœu de ne jamais manquer à la grâce du martyre, si dans votre miséricorde, vous l'offrez à votre indigne serviteur... »

Cependant l'acharnement des sauvages ne se fatiguait pas. A la cruauté, ils entremêlaient l'ironie : « Plus on souffre, as-tu dit, plus on est récompensé là-haut. Quelle reconnaissance ne nous devras-tu pas, Echon ! » Et, sur sa poitrine, sur son dos, sur ses reins, ils posaient à plat des haches rougies au feu, qui péné- j traient dans les chairs, au milieu d'un nuage d'acre fumée.

La trahison ne pouvait pas plus manquer à cette passion qu'elle n'avait manqué à la passion du Sauveur. — « Sans baptême, pas de salut, » criaient quelques Hurcns apostats, et, ce disant, ils versaient de l'eau bouillante sur les plaies vives en ricanant.

Le Père JKA.N de BRÉBEUF. 45

Le supplice durait depuis deux grandes heures, et la constance de l'apôtre ne se démentait pas. Les yeux au ciel, le P. de Brébeuf priait. Dieu le soutenait à proportion des tortures qu'on lui faisait subir. Mais, dans leur rage, les bourreaux inventent de nouvelles cruautés. Ils font rougir un collier de fer, ils le passent au cou de l'invincible athlète, auquel ils arrachent en même temps la peau de la tête en forme de couronne, et ils sèment ensuite sur son crâne mis à nu des tisons enflammées. Ils entourent ses reins d'une ceinture résineuse, puis ils y mettent le feu. Une heure se passe encore dans ces tourments et, chose incroyable, la patiente victime est toujours debout. Alors la lassitude et le dépit font ce que n'a pu faire la pitié : une hache se lève, la tête du martyr roule sur le sol et, parée de ses souffrances, son âme indomptable s'élance glorieuse vers le ciel... (i6 mars 1649.)

Trois jours après, une inexplicable panique mettait en fuite les Iroquois. Comme un vol d'oiseaux carnassiers, ils s'étaient abattus sur

46 Le Père JEAN de BRÉBEUF.

le pays des Hurons. L'œavre de mort terminée, ils rentrèrent pour un temps dans leurs forêts, repus de sang. Sur le lieu même du supplice, émerveillés du courage de leur victime ils s'étaient partagé son cœur et ils Pavaient dévoré en un festin hideux. Mais, après leur fuite, les Pères accourus de Sainte-Marie, purent reconnaître les restes du P. de Brébeuf. Ils les recueillirent comme un trésor inesti mable, et son chef, pieusement enchâssé dans un buste d'argent, fut déposé à l'hôpital de Québec où il se trouve encore de nos jours.

Puissent les faveurs exceptionnelles obtenues déjà par l'intercession du Serviteur de Dieu se multiplier de plus en plus parmi les fidèles ! Puisse l'Église, mue par elles, couronner prochainement de l'auréole des Bien-, heureux ce front si cruellement déchiré icibas ! Puisse enfin le Canada, dans le sol chrétien duquel sa mémoire s'est si profondément enracinée, avoir la joie de saluer bientôt dans Jean de Brébeuf, avec l'un de ses premiers apôtres, un de ses plus intrépides martyrs !

Jiz B. Isaac iDro0ue0.

A cathédrale d'Orléans est dédiée à Tadorable croix de Jésus-Christ. C'est à son ombre paisible, comme ^S^^â^ il aimait à se le rappeler pendant sa dure captivité ('), — que, le lo janvier 1607, Isaac Jogues vit le jour. Il était encore au berceau, quand Dieu fit de lui un orphelin. — Dans sa jeunesse, toute imprégnée de candeur suave et de tendre piété, deux choses nous paraissent à signaler surtout : une influence bénie, l'influence de sa chrétienne et courageuse mère, Françoise de Saint-Mesmin, et une inclination, — présage déjà — , celle qui par une pente naturelle entraînait le futur apôtre vers la méditation des souffrances du Sauveur crucifié.

Du collège des Jésuites d'Orléans, dont il

I. «Je les priai de me recommander à la croix... afin qu'elle ne repousse pas un citoyen de la croix... Je suis né en effet dans une ville dont l'église cathédrale est dédiée à la sainte croix.» Note écrite par le P. Is. Jogues sur sa captivité.

Le Père ISAAG JCGUKS.

avait été un des premiers élèves, Isaac, au sortir de la rhétorique, passa au noviciat de Rouen. Il y entra le 24 octobre 1624, et il y eut pour maitre des novices un grand serviteur de Dieu, le P. Louis Lalemant. C'est de sa bouche qu'il recueillit cette parole prophétique : « Mon Frère, vous ne mourrez pas ailleurs qu'au Canada ». — Pourtant, la soif de souffrance qui portait alors le jeune religieux à désirer les missions, le poussait vers l'Ethiopie et ses sables brûlants. Mais, sur l'indication de Dieu, les anges lui tressaient sa couronne au sein des neiges de la Nouvelle France, et c'était bien ces neiges qu'il devait saintement rougir, en la cueillant.

Après avoir étudié trois ans la philosophie à la Flèche, au sortir du noviciat (1626-1629), — le P. Jogues professa au collège de Rouen toutes les classes de lettres, de la sixième aux humanités inclusivement. Il fut ensuite envoyé au collège de Clermont, à Paris (1633), où il commença à suivre les cours de théologie, tout en y exerçant la charge pénible de surveillant. L'onction sainte l'y fit prêtre dans les premières semaines de l'année 1636, et à ce

Le Père ISA AG JOGUKS.

bonheur s'en surajouta bientôt un autre : le P. Jogues était choisi pour renforcer la cohorte apostolique qui évangélisait le Canada. '

A cette annonce, le jeune prêtre, impatient de se mettre à l'œuvre, fit généreusement le sacrifice du complément de ses études. — Le 10 février 1636, il dit sa première messe, à Orléans, et il eut la consolation, toujours si douce à qui l'obtient de Dieu, de donner sa première bénédiction à sa mère toute radieuse de bonheur ; joie profonde qui allait être suivie d'un prompt déchirement : il fallait se dire adieu, vraisemblablement pour toujours ici-bas. L'âme brisée, la vaillante mère n'en fit pas moins courageusement son sacrifice; et le 8 avril 1636, après deux mois de dernière probation passés au noviciat de Rouen, le P. Jogues appareillait de Dieppe pour le Nouveau Monde.

Il partait en compagnie de cinq autres missionnaires, les PP. Chastelain, Ch. Garnier, Adam, Raguenau et le F. Cauvet. Le convoi se composait de huit vaisseaux et

Le PèreTSAAG JOGUES.

portait le chevalier de Montmagny, nouveau gouverneur du Canada. Grâce aune traversée fort belle, le P. Jogues préluda à ses travaux apostoliques en dépensant son zèle au profit de ceux qui montaient le même navire que lui. Cet apostolat ne pouvait être de longue durée : si court qu'il fût, il porta néanmoins des fruits de salut. Deux escales à Saint- Louis de Miscou et à Tadoussac le prolongèrent quelque peu, mais il prit fin à l'arrivée à Québec où l'on aborda, sous les auspices de la très sainte Vierge, le 2 juillet.

Ce jour fut un jour d'allégresse pour le P. Jogues. « Je ne sais ce que c'est que d'entrer en Paradis, écrivit-il à ce sujet à sa mère; mais je sais bien qu'en ce monde il est malaisé de trouver une joie plus excessive et surabondante que celle que j'ai sentie en entrant en Nouvelle-France et en y disant la première messe, le jour de la Visitation. Je vous assure que ce fut bien vraiment le jour de la Visitation parla bonté de Dieu et de Notre Dame. Il me sembla que c'était Noël pour moi et que j'allais renaître en une vie toute nouvelle et une vie de Dieu. »

Le Père ISAAG JOGUES.

Ce pressentiment était fondé. C'était bien une vie nouvelle que le missionnaire allait mener. La trame en était formée de souffrances sans nombre, mais elle avait Dieu luimême pour artisan. — Le serviteur pouvait donc raffermir son âme et l'ouvrir à la confiance : pour âpre que dût être sa route, n'y rencontrerait-il pas le Maître qui l'y appelait ? et, dès lors, que lui fallait-il davantage pour s'y élancer avec bonheur?

Un mois et demi s'était écoulé à peine depuis l'arrivée du P. Jogues, quand il reçut l'ordre de se préparer à partir pour le pays des Hurons. Quatre jours plus tard, il se mettait en route. Nous avons raconté ailleurs (') les dures fatigues de ce trajet pendant lequel on était obligé de faire des détours d'une lieue dans les terres, en portant les bagages et même le canot : pour vivres, un peu de blé • d'Inde cuit à l'eau simple, sans aucun autre apprêt ; pour couche, la terre ou les roches de la rive « à l'enseigne de la lune toujours (^) ».

Page 1