‹ Trois apôtres de la Nouvelle France [microforme]Chapitre 16 sur 30 · HIER D · texte numérisé non relu

HIER D

28 Le Père ISAAC JOGUES.

avoué lui-même. Mais, comme il persévérait malgré tout dans la prière, Notre-Seigneur, qui voulait accroître ses mérites et non le perdre à jamais, fit cesser l’épreuve, et sur

cette âme assombrie la confiance se reprit enfin à rayonner.

Renvoyé à Andagaron pour y porter une partie des viandes que l’on avait boucanées, le pauvre esclave, pliant sous son fardeau, se mit en route vers le milieï de janvier. La nuit, il s’arrêtait dans la forêt, creusait un trou dans la neige qu'il entassait à droite et à gauche pour se faire un rempart contre la bise, et, après avoir jeté quelques brindilles dans le fond de cette auge glacée, il s’y couchait pour y dormir, Mais si ce voyage fut pour lui l’occasion de nouvelles souffrances, il y fut bien doucement consolé aussi. Après avoir retiré d’un torrent, au péril de sa vie, un petit enfant qui y était tombé, il eut la joie immense de le baptiser avant de le voir expirer dans ses bras. Il en baptisa un assez grand nombre d’autres à Andagaron, quand il y fut rentré. Il put même, grâce à la con-

sévérait igneur, non le et sur reprit

er une anées, au, se er. La ait un oite et ntre la ndilles y Couge fut ances,

Le Père ISAAC JOGUES.

naissance qu’il avait acquise du dialecte iroquois, convertir quelques adultes que sa vertu si simple et si douce avait subjugués. Les malades surtout ne lui résistaient guère. Cependant l’un d’eux, dont les sauvages euxmêmes s'écartaient avec dégoût, à cause de l'infection qu’il répandait, et que le P. Jogues avait soigné avec une tendresse maternelle, demeura jusqu’au bout insensible à cette sublime charité : punition de Dieu peut-être, car ce mourant était le malheureux qui, à l’arrivée du missionnaire au village, lui avait avec les dents arraché sans pitié les deux ongles qui lui restaient !

Le P. Jogues n’emprisonnait pas son zèle dans l’étroite palissade d’Andagaron : il allait aussi dans les villages voisins. Il y parlait du vrai Dieu, il y baptisait quand :il le pouvait, il soutenait et fortifiait les Hurons qui, pris avec lui, demeuraient tous inflexibles dans leur foi. — Mais au printemps, il lui fallut partir pour la pêche et abandonner ses chers néophytes à la bonté de Dieu.

Quelque chose des fatigues de la chasse l’y attendait. Il se raffermit contre elles par

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30 Le Père ISAAC JOGUES.

les moyens dont il avait déjà usé. (« Combien plic de fois, écrit-il, je me suis arrêté dans ces lieux sous | déserts et sur le bord des eaux, comme les pou Israélites sur la rive des fleuves de Babylone, qu’il et j'ai versé des larmes au souvenir de Sion, mes, non seulement de cette Sion triomphante D vage dans les cieux, mais aussi de cette Jérusalem brûl

de la terre où Dieu est connu et loué!

Combien de fois j'ai gravé le nom de JÉsus

sur les arbres élevés de ces forêts séculaires, E pour faire trembler les esprits infernaux! pas Combien de fois j'ai formé sur eux, en décour- cha | pant leur écorce, la sainte croix de mon port

Sauveur... Mais on ne me laissa pas long-

temps jouir de ce saint repos. J'avais déjà I passé trop de jours sans mes angoisses ordi- ’ naires ! } ma p En effet, sous un prétexte imaginaire, on qui : rappela les pêcheurs au village : le vrai motif > de ce rappel soudain était la résolution prise N di par les chefs d’immoler leur captif. Cependant HA la main divine qui tant de fois avait arraché le proc | P. Jogues à ses bourreaux, s’interposa entre (30) eux et lui. Au lieu de le sacrifier, on brûla une dizaine de prisonniers abénaquis. Le saint A:

| apôtre put les convertir tous avant leur sup-

TS

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ombien plice, et c’est au milieu même des flammes, es lieux sous couleur de lui porter un peu d’eau à boire me les pour la soulager, qu’avec la calebasse d’eau | bylone, qu’il tenait, il baptisa la dernière des victi- | e Sion, mes, une pauvre jeune femme dont les sauphante D vages allaient dévorer les restes, après l’avoir usalem brûlée !

ué |... Pr

: Jésus | de

ulaires, En face de tant d’horreurs ne semble:t:il rnaux ! pas que le P. Jogues eût dû avoir hâte d'édécour- chapper par n’importe quel moyen et à n’ime mon porte quel prix à sa dure captivité ?

s long- ns |

s déjà : Il n’en était rien pourtant.

s ordi

« Ne tenez, je vous prie, aucun compte de ma personne, mandait-il à M. de Montmagny,

nr ON qui venait inutilement d’essayer de le rache-

1 motif ter ; et qu'aucune considération ayant rapport prise à moi ne vous empêche de prendre toutes les

endant mesures qui vous paraîtront plus propres à

aché le procurer la plus grande gloire de Dieu } | entre (30 juin 1643). j

la une | l saint Avec la même force d'âme, il écrivait, le | 4

Le 0e

T SUp- 5 août 1643, du poste hollandais de Rense- |

re nn 00 pont Rene a rer ee remonte ———…—

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} Du [1 LE à

32 Le Père ISAAC JOGUES.

laerswich où il était alors de passage au K. P. Provincial :

{ Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je le veux, soit par la colo. nie des Européens, soit même par le moyen des autres sauvages, nos voisins, cependant je suis bien résolu, avec la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix où le Seigneur m'a attaché avec lui, Autrement qui pourrait consoler et absoudre les captifs français ? Qui rappellera aux Hurons chrétiens leurs devoirs ? Qui instruira les nouveaux prisonniers, fortifiera dans les tourments et baptisera les condamnés? Qui pourvoira au salut des enfants moribonds et à l'instruction des autres ?

« Ce n’est certainement que par une permission toute particulière de la bonté de Dieu que je suis tombé entre les mains de ces sauvages, tandis que leur haine pour la religion et la guerre cruelle qu’ils faisaient aux autres sauvages, et aux Français à cause d'eux, fermaient l’entrée de la foi dans ces contrées (‘).

1. Cité par le R. P. F. Martin, dans sa belle vie du P, Jogues: Le P. /saac Jogues, premier apôtre des Iroquois.

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> vie du roguois.

Le Père ISAAC JOGUES. 33

En un an de captivité, le saint confesseur de la foi avait baptisé soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens ou vieillards, de cinq nations différentes ; gerbe d’âmes grossières qu’il avait glanées, une à une, au prix de son sang, mais qui le consolait si bien de ses souffrances que, pour la grossir encore, il était prêt à braver de nouveau les plus affreux tourments |

Pourtant le moment approchait où le P. Jogues allait être rendu à la liberté. Dieu se contentait pour cette fois de l'intention où était son serviteur de mourir pour lui:

comme le zèle apostolique de l’héroïque esclave n'était rien moins qu’un vain amourpropre ou une orgueilleuse obstination, ce zèle allait céder aux circonstances et dévier doucement sous l’impulsion du ciel.

Vers la fin ‘du mois d'août 1643, le P. Jo.

gues pêchait avec ses maîtres sur les bords de l’'Hudson. Renvoyé à Andagaron avant la saison, il traversait le poste hollandais de Renselaerswich, quand on y apprit de source

P. Isaac Jogues. 3

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certaine que les Iroquois devaient le mettre à mort à son arrivée. À supposer qu’un miracle le garantit encore, ces sauvages étaient décidés à l'empêcher d’avoir aucune commu nication ultérieure, soit avec leurs enfants, soit avec leurs prisonniers. Le gouverneur de Renselaerswich, ému de pitié, conjura le prisonnier de profiter d’un vaisseau qui était en partance pour s'évader. Le P. Jogues refusa d’abord, mais sur de nouvelles et plus pressantes instances, il demanda une nuit pour prier avant de se décider. Le gouverneur protestant n’en pouvait croire ses sens ! Le lendemain, le Père qui après avoir passé la nuit en prières, avait constaté que son apostolat ne pouvait se continuer chez les Iroquois pour le moment, vint annoncer à son libérateur qu’il acceptait l’of.

fre qu’on lui avait faite et qu'il était prêt à

en profiter.

€ Vers le soir, raconte le missionnaire, pour mieux cacher mon dessein...je me retirai avec dix ou douze Iroquois dans une grange où nous passâmes la nuit... Les Iroquois la ferment fortement et viennent se coucher auprès

+ RAS ET 0 A D D PP RD D on D AR EL ONE LL AN A AR nr

L une de moi, surtout un d’eux qui avait quelque | Min mi charge de me surveiller. 1 d'eimient « Me voyant serré de si près, et la grange qu SHERRAUr bien fermée et entourée de chiens qui m’ac- ne

enfants, cuseraient si je prétendais sortir, je crus 1

rmeur de quasi que je ne pourrais m’évader. Je me | 1

njura le plaignais doucement à mon Dieu de ce que,

qui était m’ayant donné la pensée de me sauver, il en

Jogues bouchait les voies et chemins.

velles et { Je passai encore cette autre nuit sans

ada une dormir. Le jour s’approchan!, j’entendis les

ider. Le coqs chanter. Bientôt après un valet du

Fr RIous laboureur hollandais qui nous avait hébergés l

are dans sa grange, y étant entré par je ne sais 1

Lans quelle porte, je l’abordai doucement et lui fis

. sen signe (car je n’entendais pas son flamand)

mn qu'il empêchât les chiens de japper. Il sort

si à , re incontinent, et moi après, ayant pris aupara-

LE sise vant tout mon meuble qui consistait dans un | | petit office de la Vierge, un petit Gerson »et | il une croix que je m'étais faite pour conserver

OU la mémoire des souffrances de mon Sauveur. |

sh as « Étant hors de la grange... je PR | L:

e ’ dessus une barrière et je cours droit à la. ll

D. rivière où était le navire. C’est tout le service | auprès

Le Père ISAAC JOGUES. 35

que put me rendre ma jambe bien blessée, |

TP Dee amateatn e ane ange ane mener

mens senc nm mn nn mnt rm mt Es Eu

36 Le Père ISAAC JOGUES.

car il y avait un bon quart de lieue... Je trouvai le bateau comme on me l'avait dit ; mais la mer s'étant retirée, il était à sec. Je le pousse pour le mettre à l’eau ; n’en pouvant . venir à bout par sa pesanteur, je crieau navire qu’on m’amène l’esquif pour me passer. Point de nouvelles : je ne sais si on m’entendait : quoi qu’il en soit, personne ne parut.

( Le jour cependant commençait à apprendre aux Iroquois le larcin que je faisais de moi-même. Je craignais qu’ils ne me surprissent dans ce délit innocent. Lassé de crier, je retourne au bateau. Je prie Dieu d'augmenter mes forces : je fais si bien, tournant le canot bout pour bout et le poussant si fortement que je le mets à l’eau. L’ayant fait flotter, je me jette dedans et m'en vais tout seul au navire sans être découvert d’aucun Iroquois.

«On me loge aussitôt à fond de cale et, pour me cacher, on met un grand coffre sur l’écoutille. Je fus deux jours et deux nuits dans le ventre de ce vaisseau, avec une telle incommodité que je pensai étouffer et mourir

de puanteur (:). »

sr. Lettre au KR. P. Ch. Lalemant, 30 août 1643.

Te Er Re

Le Père ISAAC JOGUES. 37

Je trouit ; mais x" + c. Je le | pouvant L'évasion avait réussi, et néanmoins le na- | u navire vire mit à la voile sans emmener l’évadé. Le | er. Point P. Jogues était redescendu à terre pour calmer | tendait : l'effroi de la colonie que les Iroquois, furieux | de sa fuite, parlaient de saccager; il allait même ‘appren- se remettre volontairement entre leurs mains, isais de quand la plupart d’entre eux se retirèrent, | surpris- satisfaits des 300 francs de rançon qu’on leur crier, je avait donnés. La colonie ne courait plus dès | gmenter lors aucun danger ; mais le fugitif n’en était le canot pas pour cela en sûreté. « Si Notre Seigneur rtement ne me protège d’une façon quasi-miraculeuse, otter, je écrivait-il, les sauvages qui vont et viennent seul au ici à tous moments me découvriront.… Or, roquois. s'ils avaient une telle rage contre moi avant | cale et, ma fuite, quel traitement me feront-ils, me | )ffre sur voyant retombé en leur pouvoir ? Je ne mour- | ax nuits rai point d’une mort commune... } | ne telle Pendant six semaines le P. Jogues vécut | mourir dans ces perpétuelles alarmes, caché dans un | grenier où les sauvages venaient souvent. Une cloison de planches mal jointes et quelques | 13. | futailles vides derrière lesquelles il se blottis- |

Lada

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sait le protégeaient seules : elies suffirent À Dieu pour le sauver.

“+ Le 5 janvier 1644,de bon matin, un passant s’arrêtait à la porte du collège de Rennes et demandait à parler au P. Recteur. En voyant sa figure hâve et décharnée, ses grossiers vêtements en lambeaux, le Frère portier le

prit d’abord pour un mendiant. C'était le Père Jogues, l’évadé de Renselaerswich.

Parti de cette ville vers le milieu d’octobre et de New-Amsterdam (:) les novembre, il avait fait la traversée sur le tillac d’un lougre de cinquante tonneaux qui avait failli naufrager deux ou trois fois. Après avoir touché à | Falmouth, il avait été déposé, le jour de Noël, par un bateau charbonnier sur la côte de | Saint-Pol de Léon, et il en arrivait à pied. On juge de la vénération avec laquelle ses frères en religion le reçurent ! Le saint confesseur | de la foi souffrait beaucoup deces témoignages | de respect ; c’est à grand’peine qu’on obtenait | qu'il parlât de sa captivité, et les Supérieurs

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