‹ Trois chants de l'Iliade, traduits en vers françaisChapitre 1 sur 14 · DE L’ILIADE · texte numérisé non relu

DE L’ILIADE

PREMIER CHANT, O Muse ! chante Achille et ce ressentiment Qui, de maux éternels déplorable aliment, Avant le jour fatal, dans les royaumes sombres D’innombrables héros précipita les ombres ; Et, sous les murs troyens, aux vautours dévorans En foule abandonna les peuples expirans.

Tel fut de Jupiter l’arrêt irrévocable , Du moment où l’on vit la Discorde implacable Agiter ses flambeaux, pour la première fois.

Entre le fils des dieux et le maître des rois.

Mais qui donc l’alluma ce courroux homicide ? C’est le fils deLatone : il a vu par Atride De l’auguste Chrysès le pouvoir outragé:

Un si cruel affront n’est pas encor vengé; Et bientôt furieux sur la Grèce il déchaîne La peste et le trépas, ministres de sa haine/

Portant le sceptre d’or et les bandeaux sacrés. Du céleste pouvoir symboles révérés, Chrysès au camp des Grecs a traîné sa misère ; il vient redemander la fdle la plus chère :

«Atrides , a-t-il dit, et vous , Grecs généreux , «Puisse le ciel, propice à vos efforts heureux , « Abaisser d’Ilion les remparts et la gloire ! «Puissiez-vous, couronnés des mains de la victoire , « Revoler vers Argos et saluer ses bords !

«Mais rendez-moi ma fille, acceptez mes trésors; « Dans Chrysès suppliant que la Grèce révère « Le dieu qui lance au loin les traits de sa colère. »

A ces mots il se tait • d’un murmure flatteur S’élève autour de lui le concert protecteur ; Son titre est cher aux Grecs, son désespoir les touche ; Mais Atride inflexible et l’outrage à la bouche : « Fuis , vieillard : si jamais-ton aspect odieux » Non loin de ces vaisseaux vient fatiguer mes yeux , « Tes bandeaux et ton sceptre, inutile'défense., « Ne t’empêcheront point d’expier cette offense. « Pour ta fille , à tes vœux je ne la rendrai pas ; « Loin des champs, paternels j’entraînerai ses pas ; « Son destin dans Argos doit être l’esclavage , « Les fuseaux son emploi , ma couche son partage ; « Les dieux l’ont condamnée à vieillir dans mes fers. « Mais toi, fuis mes regards, si tes jours te sont chers , « Fuis. » Chrysès obéit à sa voix menaçante ; Aux bords où gronde au loin la mer retentissante , il marche ; et sur la Grèce , objet de son courroux , Du dieu , fils de Latone , appelle ainsi les coups : «Roi de Chrysa , de Sminthe , écoute ma prière ! « Toi, dont l’arc immortel, rayonnant de lumière, « Veille sur Ténédos et protège Cilla , « En ton honneur jamais si mon encens brûla , « Si le sang des taureaux , si le sang des génisses , « Versé pour toi, rougit l’autel des sacrifices , « Apollon! que tes traits, messagers de douleurs , « Fassent payer aux Grecs mon injure et mes pleurs ! » Il dit : le dieu, fidèle au vœu de sa vengeance, De la céleste voûte impatient s’élance ; Dans ses puissantes mains brille un arc ennemi, Et du carquois tremblant les flèches ont frémi. Entouré d’un nuage , il s’avance invisible , S’assied loin des vaisseaux , et tend l’arc invincible ; Aussitôt un trait part , fend l’air , et les coursiers Sous le trait homicide expirent les premiers. Frappésdes mêmes coups, chefs, soldats, tout succombe; La flamme des bûchers s’allume sur leur tombe. Déjà pendant neuf jours , sur le camp désolé Du terrible carquois les flèches ont volé.. No,

Mais quand brillent les feux de la dixième aurore 2 Inspiré par Junon , dont la pitié déplore Tant de héros plongés dans la nuit du trépas , Achille enfin se lève et s’adresse aux soldats : « Eh bien ! il faut donc fuir une plage ennemie ! « Il faut donc fuir, vaincus et chargés d’infamie ! « Apollon et Bellone, ensemble déchaînés , « Dans l'abîme à grands pas nous ont tous entraînés... « Mais un rayon d’espoir luit encor pour la Grèce , « D’un augure inspiré consultons la sagesse : « Peut-être il nous dira le sens mystérieux « De ces songes, enfans du souverain des cieux.. « Bravons-nous Apollon ? méprisons-nous son culte ? « Sur ses autels déserts s’il se plaint qu’on l'insulte, « Puisse-t-il, apaisé par le sang des taureaux , « Repousser loin de nous la peste et ses fléaux !

Il s’assied : d’Apollon le pontife et l’élève , Calchas , fils de Thestor , parmi les Grecs se lève, Calchas , qui d’un coup d’œil embrasse tour-à-tour Ce qui fut autrefois, ce qui doit être un jour. Des volontés du ciel interprète suprême , C’est lui qui , secondé par Apollon lui-même , Vers ces lointains climats, sur le gouffre des eaux , Des enfans de la Grèce a conduit les vaisseaux : « Noble Achille, a-t-il dit, tu demandes quel crime «Du céleste courroux rend la Grèce victime; w Eh bien ! je parlerai ; mais assure à Calchas « Et l’appui de ta voix et l’appui de ton bras. « Le héros , qui des Grecs marche souverain maître, « D’un sincère discours s’offensera peut-être-; « Des princes orgueilleux je crains trop le courroux : « Jamais leurs ennemis n’échappent à leurs coups ; « La vengeance, captive en leur âme ulcérée, « N’en éclate que mieux pour être différée.

« Mais pourrai-je compter sur ton noble secours ? » « Va, répond le héros , ne crains rien pour tes jours : « J’en atteste le dieu qui te parle et t’inspire , « J’en atteste Apollon ; tant qu’Achille respire, « Les Grecs les plus hardis s’efforceraient en vain « De porter sur Calchas une coupable main , « Et, malgré sa puissance, Alride même , Atride « Respectera des jours que protège Æacide. »

« Peuples, réplique alors l’augure encouragé, « Phébus ne venge pas son culte négligé ; « Aux présens de Chrysès , à sa douleur plaintive « Le fier Agamemnon refuse sa captive, « Et le dieu , trop sévère en son ressentiment, « D’un tel forfait sur nous poursuit le châtiment. « Ce bras qui nous punit doit nous punir encore. « Mais n’est-il pas de terme au mal qui nous dévore? « Que la captive enfin , libre d’Agamemnon , « Dans les bras paternels revoie sans rançon, « Et qu’aux bords de Chrysa nos humbles sacrifice# « De nos dieux irrités fassent des dieux propices. »

En achevant ces mots, il s’assied , et soudain Le roi des rois se lève : un superbe dédain Annonce le courroux que renferme son âme, Et son œil étincelle, émule de la flamme :

«Prophète de malheur, misérable vieillard , » Dit-il en lui lançant un foudroyant regard ; « Faudra-t-il donc toujours que ta voix importune « Aux Grecs épouvantés présage l’infortune ?

« Ton oracle est sans cesse un oracle odieux. « Aujourd’hui même encor , tu fais parler les dieux ; « C’est moi qui sur l’armée attire leur colère; « C’est moi qui devois rendre une fille à son père. « Que ne peut-elle, hélas ! me suivre en mon palais ! « Clytemnestre pour moi n’avait pas tant d’attraits « Le jour où , vierge encore , elle vit l'hyménée « A sa jeune pudeur unir ma destinée.

« Oui, Chryséis m’est chère, et les dieux complaisans « Sur elle ont rassemblé leurs plus rares présens ; « N’importe , je consens quelle me soit ravie , « Le salut de mon peuple est ma plus chère envie ; « Mais , seul de tous les Grecs, je ne dois pas souffrir « Qu'on m’enlève le bien que j’ai su conquérir ; « Si je perds Chryséis , qu’une beauté nouvelle, « Consolant mon amour, récompense mon zèle. »

PREMIER CHANT. 1S k O de tous les mortels le plus ambitieux , Roi superbe , » s’écrie Achille furieux , Tu veux un prix nouveau, mais en vain tu l’espères; Ce glorieux butin des villes étrangères , C s t sclaves nombreux , et ce vaste amas d’or, Partagés une fois , doivent-ils l’être encor ? Non , obéis au ciel, lorsque le ciel commande ; Ronds Chryséis au dieu qui te la redemande.

Si jamais Jupiter à la destruction Condamne les remparts du superbe Ilion , Les Grecs pourront alors payer avec usure Ce sacrifice heureux dont ta fierté murmure. » Atride en a frémi : « Téméraire guerrier !

Par d’orgueilleux discours ne crois pas m'effrayer. Malgré le sang des dieux qui coule dans tes veines, Agamemnon se rit de tes menaces vaines.

J’ai lu dans tes desseins ; perfide ! tu voudrais Me voir privé d’un bien dont toi seul jouirais ; Tu m’imposes la loi de rendre ma captive ; Tu veux que mon amour, ma puissance y souscrive. Eh bien donc, que les Grecs me décernent un prix Digne de ces travaux pour leur gloire entrepris, Ou je me vengerai d’un refus inutile Sur l’amante d’Ajax , ou d’Ulysse , ou d’Achille ; Oui , j’irai dans leur camp moi-même l’enlever. Et malheur au mortel qui m’oserait braver ! « Toutefois d’autres soins réclament ma pensée ; « Sur l’empire des mers que la poupe lancée « Emporte Chryséis avec nos dons pieux ; « Sachons remplir du ciel l’arrêt impérieux ; « Qu’un illustre guerrier préside au sacrifice , « Idomenée , Ajax, ou le divin Ulysse , « Ou bien toi-même enfin , toi, le plus fier de tous ; « Et puisses-tu fléchir le céleste courroux ! »

Achille, lui lançant les yeux de la menace :

« O tyran , revêtu d'impudence et d’audace , « Sous ton sceptre de fer qui retient tes soldats? « Dociles à ta voix , ils marchent aux combats ; « Est-ce donc le Troyen que cherche mon courage ? « L’ai-je vu dans Larisse apporter le ravage, « Me ravir mes trésors, mes coursiers, mes troupea « A-t-il franchi les monts , a-t-il passé les flots , « Dont l’heureuse barrière à jamais nous sépare? « Quoi! sur des bords lointains nous te suivons, barb; « Rassemblés pour ta cause , armés pour Ménélas , « Nous vous servons tous deux et servons deux ingrat « Et tu prétends encor ravir la récompense * Que reçoit la valeur, que l’équité dispense ! « Quand mon fer te soumet les cités du Troyen , « Ton butin est toujours plus riche que le mien ; « Pour toi sont les trésors au moment du partage, « Pour moi sont les périls au moment du carnage : « Heureux si quelquefois j’emporte en mes vaisseaux « Le prix le plus léger des plus hardis travaux ! « Mais , puisqu’ici je vois ma vaillance avilie , « C’en est fait, je retourne aux champs de Thessalie : « Adieu, n’espère plus conquérir sur ces.bords. « Une gloire nouvelle ou de nouveaux trésors. »

« Eh bien ! fuis, si tel est le désir qui t’enflamme, « Fuis, dit Agamemnon ; pour renverser Pergame , « Ne me reste-t-il pas et les Grecs et les Dieux? « Toi seul de tous les rois m’es le plus odieux. « Tu n'as qu’un vœu,la guerre, et qu’un but, la vengeance; « Mais le ciel te protège et seul fait ta vaillance. « Fuis, je ne retiens plus ni tes guerriers , ni toi ; « Cours à tes Myrmidons dicter encor la lot.., « Que m’importent ta haine et ta fureur oisive ? « Puisqu’un ordre des cieux me reprend ma captive 2 « Sur un de mes vaisseaux Chryséis partira ; « Mais , Achille , bientôt ton orgueil gémira ; « Bientôt j’irai moi-même , au mépris de ta rage , « T’enlever Briséis , le fruit de ton courage. « Tremble , fier ennemi ! tu vas sentir combien « Ce pouvoir qu’on insulte est au-dessus du tien ; « Et mes sujets, déchus d’une espérance vaine, « N’oseront plus braver ma grandeur souveraine. »

Le fils des dieux s’indigne ; il balance incertain S’il doit, aux yeux des Grecs et le fer à la main A Laver un tel affront dans le sang du perfide, Ou s’il triomphera d’un transport homicide il cède à son courroux ; déjà le glaive a lui, Le glaive va frapper , quand Pallas jusqu'à lui Descend du haut des airs : c’est Junon qui l’envoie , Junon qui, pour tous deux à la terreur en proie . De leurs naissans débats veut enchaîner l’essor Saisissant du héros la chevelure d’or , La déesse s’arrête , et, pour tous invisible, Roule dans ses regards une flamme terrible.

Achille épouvanté se retourne , et ses yeux Ont soudain reconnu l’habitante des cieux.

« Fille du roi puissant qui fait briller l’Egide , « Viens-tu voir et ma honte et les fureurs d’Atrie ? « Mais il va payer cher un vain emportement ; « J’ai juré son trépas , je tiendrai mon serment. »

« Arrête dit Pallas , c’est Junon qui t’ordonne « D’étouffer les transports où ton cœur s’abandonne : « Son amour inquiet veille sur vos destins.

« Que ce fer menaçant reste oisif en tes mains ; « Exhale ta colère en plaintes , en murmures. « Crois-moi, Pallas un jour réparant tant d’injui es, « Te comblera de biens trois fois plus précieux. « Sache enfin respecter l’ordre sacré des cieux. »

« Oui, répond le guerrier, dans le fond de mon âme « De mon courroux vaincu s’éteint déjà la flamme . « Qui veut l’appui du ciel, ne lui résiste pas. »

Il a parlé ; docile aux ordres de Pallas , Dans sa prison d’argent il repousse son glaive. Sur les ailes des vents la déesse s’enlève, Et remonte bientôt, en son vol radieux, A l’immortel palais, vaste séjour des dieux.

Mais Achille , toujours sensible à son outrage , En reproches amers laisse éclater sa rage :

« Insolent, qui du dogue as l’orgueil effronté , « Et du cerf dans ton coeur portes la lâcheté ; « A de secrets périls , aux champs de la vaillance , « De nos guerriers jamais tu n’as guidé la lance ; « Ton œil épouvanté voit partout le trépas.

« Sans doute il est plus beau d’opprimer tes soldats , a De leur ravir le prix dont leur valeur s’honore : « Fléau de tes sujets que ton orgueil dévore , « A des cœurs généreux si tu dictais des lois , « Tu m’aurais offensé pour la dernière fois.

« Mais d’un serment fatal le nœud sacré m’engage. « Par ce sceptre puissant qui , privé de feuillage , « Ne doit plus refleurir loin du tronc paternel ; « Par ce sceptre , attribut d’un pouvoir solennel , « Et que porte aujourd’hui dans sa main équitable « Des lois de Jupiter le gardien respectable , « Je jure que les Grecs en foule périssans « Regretteront Achille.... ô regrets impuissans ! « Hector va triompher ; ta fureur téméraire « A ses coups vainement prétendra les soustraire; « Tu te repentiras de m’avoir outragé :

« J’apprendrai ta douleur , et je serai vengé. »

A ces mots il s’assied, et jette sur la terre Le sceptre étincelant qu’atteste sa colère.

Au cœur d'Agamemnon'la fureur vit encor, Quand soudain s’est levé le sévère Nestor , Nestor dont les regards ont vu passer deux âges , Nestor qui du troisième obtient les saints hommages ; Eloquent orateur des peuples de Pylos , Sa parole est un miel qui s’épanche à longs flots , Et par sa bouche ainsi s'exprime la sagesse : « Quelle honte, grands dieux ! et quel deuil pour la Grèce ! « Combien triompheraient et Priam et ses fils , « S’ils savaient les débats qui vous ont désunis , « Vous, les plus grands héros , dont tout le camp révèi e « La prudence au conseil , la valeur à la guerre ! « Mais, plus jeunes que moi, respectez mes vieux ans. « Des mortels plus fameux , des guerriers plus vaillans, « Loin de fermer l’oreille à mon expérience , « En moi plaçaient jadis toute leur confiance. « Non , je n’ai vu jamais , non , je ne verrai plus « Des héros , des vainqueurs tels que Pirithoüs ,

PREMIER CHANT. ry « Exadius, Dryas, Cénée et Polyphême , « Et ce noble Thésée , émule des dieux même.

« Braves , ils combattaient de braves ennemis ; « Que de monstres par eux immolés ou soumis ! « De Pylos , à leur voix , je quittai le rivage , « Je les suivis , jaloux d imiter leur courage ; « Des guerriers de nos jours le plus audacieux «N’eût affronté jamais leur bras victorieux , , « Et je les ai vus tous fléchir sous mon empire. « Vous, cédez aux conseils que l’équité m’inspire , « Votre intérêt l’ordonne. Oui, malgré ton pouvoir , « Atride , désormais perds un coupable espoir. « Loin de ravir enfin la beauté que la Grèce, « Pour prix de son courage , offrit à sa tendresse « Respecte Briséis , respecte Achille: et toi, • Ne va point, fils des dieux , lutter contre ton roi ; « Tous révèrent son sceptre , et Jupiter lui-même « De son autorité lui confia l’emblème.

« On connaît ta valeur , on sait que dans ton sein « De la belle Thétis coule le sang divin.

« Mais quelque soit l’éclat de ta noble naissance , « Tu ne saurais d’Atride égaler la puissance; « Un peuple plus nombreux obéit à ses lois.

« Roi des Grecs , que ton âme , aux accens de ma voir, « Abjure le courroux dont elle est enflammée « Centre un héros, l’honneur et l'appui de l’armée. »

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Atride lui répond : « Sage vieillard , toujours « L’inflexible équité règne dans tes discours. « Mais cet homme, enivré d’un espoir chimérique , « Veut étendre sur tous son pouvoir tyrannique : « Est-ce à nous d'obeir , à lui de commander ? « Croit-il qu'Agamemnon soit fait pour lui céder? « Et, s’il reçut des dieux la force et le courage , « En reçut-il le droit de m’accabler d’outrage ? »

Achille lui lançant un regard irrité :

« Grands dieux ! quelle faiblesse et quelle indignité , « Si toujours sous tes lois je rampais en esclave ! « Porte à des fronts plus vils, porte un joug que je brave. « Ecoute : si tu veux m’arracher Briséis , « A tes ordres cruels tu me verras soumis ; « Loin de moi le dessein de la vouloir défendre ; « Les Grecs me l’ont donnée, ils peuvent la reprendre. « Mais en vain voudrais-tu m’enlever les trésors « Que ma main courageuse entassa sur ces bords ; « Tremble , si jusque-là tu pousses l’insolence , « Que ton sang à leurs yeux ne rougisse ma lance. »

Lorsque les deux guerriers , implacables rivaux , Ont exhalé leur haine et leur rage en ces mots , Le conseil se sépare , et le fier Æacide Terrible et conservant sa fureur homicide, Jusques à ses vaisseaux revoie : sur ses pas Marchent silencieux Patrocle et les soldats.

PREMIER CHANT; si

AGAMEMNON commande, et déjà le navire Qui du vaste océan doit affronter l’empire , Reçoit et la captive et les pieux trésors ; Vingt rameurs de leurs bras lui prêtent les efforts ; Le sage Ulysse enfin monte , et la nef rapide Trace un léger sillon sur la plaine liquide.

Mais le peuple, docile aux ordres de son roi, De la religion remplit la sainte loi :

Tous ont gagné la rive, et, lorsqu’une onde pure S’épanche sur leurs corps dégagés de souillure , Leur suppliante main offre au dieu de Délos Le sang expiateur des boucs et des taureaux , Et parmi les flots noirs d’une épaisse fumée S’élève la vapeur de la chair consumée.

Quand tous ont acquitté ces soins religieux , Fidèle à sa menace, Atride furieux Appelant les héraults , ses dociles ministres , Les charge avec orgueil de ses ordres sinistres ; « Cours, ô Talthybius ; Eurybate, obéis ; « De la tente d’Achille enlevez Briséis.

« Si l’imprudent bravait ma volonté suprême , « Suivi de mes soldats , j’irais , j’irais moi-même « L’arracher de ses mains : qu’il tremble ! sur son front « S’imprimerait alors un plus cruel affront. »

Il dit, et les héraults, qu’afflige un tel message , De la bruyante mer parcourent le rivage ; Remplissant à regret son ordre souverain , Jusqu’aux vaisseaux d’Achille ils parviennent enfin. Devant sa tente assis, le héros , à leur vue , D’un trouble violent sent l'atteinte imprévue. Tous les deux étonnés, immobiles tous deux , Et baissant humblement un front respectueux , ils se taisent. Achille a compris leur silence, Et rassure en ces mots leur crainte qui balance :

« Fidèles messagers des hommes et des dieux , « Salut ! vous n’êtes point criminels à mes yeux : « Atride seul m’insulte , Atride vous ordonne « De m’enlever un prix que je tiens de Bellone ; « C’est à vous d’accomplir ces décrets inhumains « Patrocle remettra la captive en vos mains. * « Vous, innocens témoins d’une coupable offense, « Ecoutez les sermens dictés par la vengeance, o Attestez-les aux dieux , aux mortels , à ce roi, « Dont le sceptre d’airain s’appesantit sur moi : « Dût tomber à mes pieds la Grèce suppliante , « La Grèce ne saurait armer ma main vaillante. « Fatal aveuglement ! non , jamais l’insensé « N’a prévu l’avenir , n’a lu dans le passé ; « Et la Grèce bientôt, veuve de mon courage , « Périra sur ces bords , en maudissant sa rage. »

Patrocle, exécutant un ordre redouté , Au pouvoir des héraults a remis la beauté ; Ils retournent au camp, et la jeune captive Obéit à regret, et s’avance plaintive.

Loin de ses compagnons, Achille, l’œil en pleurs , Court aux rives des mers confier ses douleurs ; Il élève les bras, il s’assied, et sa vue De l’immense océan mesure l’étendue :

« O ma mère, dit-il , puisqu’un jaloux destin « Précipite mes jours vers leur rapide fin, « Le maître de l’Olympe, illustrant ma mémoire, « Devait m’offrir du moins quelque échange de gloire. « Mais non , il me trahit , et le plus fier des rois « M’arrache insolemment le fruit de mes exploits. »

Ses cris ont pénétré dans la grotte profonde Où repose Thétis près du vieux roi de l’onde. Soudain elle se lève et paraît sur la mer ; Tel un nuage errant se balance dans l’air.

Près d’Achille plaintif inquiète elle vole, Le flatte de la main , de la voix le console : « Sous le poids du malheur tu languis abattu ; « Pourquoices pleurs, mon fils ! sur quels maux gémis-tu?

Achille a soupiré : « Tu connais mes injures, » Dit-il, «pourquoi rouvrir ces profondes blessures? « Les remparts , où jadis régnait Eétion , « Par nous furent livrés à la destruction. « Alors que du butin on régla le partage, « La Grèce, de son chef honorant le courage, « Remit en son pouvoir la fille de Chrysès.

« Pontife de ce dieu qui lance au loin ses traits , « Chrysès , portant vers nous sa vieillesse éplorée, « Nous offrit la rançon d’une fille adorée.

« Le front ceint de bandeaux , le sceptre d’or en main, « Il vient la demander, et la demande en vain. « Sensible à ses malheurs , en vain l’armée entière « D’un bienveillant murmure accueille sa prière : « L’injuste Agamemnon joint l’outrage au refus, « Il le chasse. Chrysès, désespéré, confus, « Part, conjurant les dieux de venger son offense. « Du mortel qu’il chérit Phébus prend la défense, « il saisit l’arc fatal; sous ses traits meurtriers « Tombe de toutes parts la foule des guerriers. « J’interroge Calchas , et sa voix nous révèle « Du céleste courroux la cause trop fidèle.

« J’ose engager la Grèce à fléchir Apollon ; « Mais soudain la fureur transporte Agamemnon ; « Il se lève et sur moi déchaîne son audace ; « Le çruel n’a que trop accompli sa menace.

« Tandis que vers Chrysa les Grecs obéissanS « Conduisent la captive et leurs riches présens , « Les deux héraults, chargés d’un sinistre message, « M'ôtent dans Briséis le prix de mon courage- O Thétis ! envers moi signale ton amour ; Va trouver Jupiter dans sa brillante cour , Va, rappelle tes droits à sa reconnaissance, Et daigne en ma faveur implorer sa puissance. Au palais paternel, vingt fois tu t’applaudis D’avoir su l’arracher à des complots hardis, Lorsque , pour accabler sa force souveraine Sous l’invincible poids d’une commune chaîne , Junon, Pallas, Neptune, et tous les immortels Unirent contre lui leurs efforts criminels :

Ce géant aux cent bras , plus fougueux que son pi s Dans les deux Briarée , Ægéon sur la terre, Aux sommets de l’Olympe à ta voix appelé , Raffermit tout-à-coup Jupiter ébranlé, Et, sur son trône assis , étincelant de gloire, Aux dieux déjà vainqueurs arracha la victoire. Redis-lui tes bienfaits, et tombe à ses genoux. Des Troyens triomphans qu’il dirige les coups : Tremblante en ses vaisseaux, que la Grèce maudisse Et l’orgueil de son maître , et sa lâche injustice; Et puisse un vil tyran pleurer l'indigne affront Dont le premier des Grecs a vu couvrir son front « Cher et cruel objet de tendresse et d’alarmes ! A répondu Thétis , les yeux baignés de larmes; Mon fils ! puisque les dieux si près de ton berceau Par une loi sévère ont placé ton tombeau , « Pourquoi t’ai-je imposé le fardeau de la vie? « Ta jeunesse languit à la honte asservie; « Et, quand le sort avare en bornera le cours, « Le sceau de l’infortune aura marqué tes jours. « Malheureux fut l’instant où s’ouvrit ta carrière! « Mais j’irai suppliante, au palais de lumière , « Du monarque des deux embrasser les genoux.

«Toi, dépose ton glaive, et garde ton courroux; « Lorsque d’un peuple ingrat l injustice t’offense , « Ne combats plus ; telle est ta plus sûre vengeance, « Hier, avec les dieux , le roi de l’univers « A dirigé ses pas jusqu’aux bornes des mers , « Où la pieuse Egypte à la troupe éternelle « Prodigue des banquets la pompe solennelle.

« Quand le douzième jour aura brillé , les cieux « Verront dans leur palais remonter tous les dieux s « J'implorerai leur maître , et mon amour espère « Que la voix de la fille attendrira le père. »

La déesse, à ces mots, disparaît, et son fils, La douleur dans le sein , pleure encor Briséis.

Mais Ulysse, guidant l’hécatombe sacrée.

Touche enfin de Chrysa la rive désirée ; A peine les rameurs, par un commun effort, Gagnent rapidement la profondeur du port, Par l'ordre < le leur chef les voiles détachées Dans les flancs du vaisseau déjà dorment cachées ; Les uns du mât superle abaissent la hauteur, D’autres ont étendu le câble protecteur , Et l’ancre au fond des mers retient la nef captive. Tandis que tous les Grecs, répandus sur la rive , Etalent de leurs, dons les tributs solennels., Ulysse, conduisant Chryséis aux autels , La remet dans les mains d’un père ivre de joie : « Agamemnon , dit-il, auprès de toi m’envoie ; « Chrysès , reprends l’objet que pleurait ton amour; « J’apporte des présens au monarque du jour , « Et puisse-t-il, fléchi par la sainte hécatombe , « Sauver les fils des Grecs sur le bord de la tombe !

Dans le sein paternel Chryséis a volé; Le vieillard la reçoit et renaît consolé.

Déjà sur les autels , couronnés de guirlandes, Les Grecs ont déposé leurs brillantes offrandes ; L’orge sainte s’apprête , et quand le flot lustral Sur leurs pieuses mains a versé son cryslal, Les bras levés., au ciel adressant sa prière : « Phébus , dit le Pontife , ô roi de la lumière, « Qu’adore Ténédos , que révère Chrysa, « Rappelle-toi quels vœux ton pouvoir exauça. « Si ton bras ennemi s’étendit sur la Grèce, « Qu’il désarme en ce jour sa fureur vengeresse; « J’implorai ton courroux , j’implore ta bonte.»

Jusqu’au trône du dieu son désir est monté.

Tandis que vers le ciel la prière s’élève, Les taureaux gémissans, sous le tranchant du glaive Tombent . le fer pénètre en leurs flancs entrouverts , Et la graisse deux fois enveloppe les chairs. Le pontife aussitôt livré aux flammes sacrées Les lambeaux tout sanglans des cuisses séparées. A peine d’un vin noir il a versé les flots, il ordonne, et les Grecs, armés de javelots.

Fixent au fer aigu des pointes opposées Les membres palpitans et les chairs divisées, Et quand leur main docile, aux brasiers allumés Arrache des taureaux les restes consumés, Du banquet fraternel la table enfin se dresse ; Tous les Grecs confondus en partagent l'ivresse. Aux présens de Cérès Bacchus mêle ses dons ; Et, grâce aux soins rivaux des jeunes échansons , Bientôt de main en main les coupes promenées Brillent, d’un nectar pur et de fleurs couronnées. Durant le jour entier s’élèvent dans les airs Du pœan solennel les glorieux concerts, Et, prêtant à leurs voix une oreille charmée, Le dieu laisse dormir sa fureur désarmée.

Mais lorsque le soleil dans le sein de Thétis Voit s’éteindre l'éclat de ses feux amortis, Tous les Grecs vont goûter sur la nef solitaire Du nocturne repos la faveur salutaire.

A peine dans les cieux l’aurore au front riant Des roses du matin a semé l’orient, Le mât est redressé, la voile se déploie ; Et, secondé des vents qu’un dieu propice envoie, Le vaisseau , fendant l’onde avec rapidité, Entend gémir le flot mollement agité.

Bientôt au camp des Grecs triomphant il arrive; Mille bras , à l’envi le traînant sur la rive, Par de solides nœuds l’y retiennent fixé , Et l'essaim des rameurs s’éloigne dispersé.

Mais le fils de Pelée, implacable en sa rage, Laisse sur ses vaisseaux reposer son courage ; Transfuge des conseils , déserteur des combats, il ne signale plus ni sa voix ni son bras, Et ce cœur outragé que brise la souffrance, Eu invoquant la guerre invoque la vengeance.

Quand la douzième aurore eut argenté les cieux , Guidé par Jupiter, le cortège des dieux A revu le palais éclatant de lumière.

Thétis n’a point d’Achille oublié la prière; Soudain , abandonnant l’empire paternel , Légère, elle s’élance au parvis éternel.

Seul, dans sa gloire assis, le fils du grand Saturne Sur le trône des airs repose taciturne; C’est là qu’aux pieds du dieu qui les fait trembler tous , D’une main la déesse embrasse ses genoux, Et de l’autre, flattant son auguste visage , Elève jusqu’à lui ce suppliant langage :

« O père des humains, Jupiter si jamais « Ton cœur s’est applaudi de mes faibles bienfaits, « Daigne, daigne prêter une heureuse assistance « A ce fils dont le sort a borné l’existence. « Atride, l’accablant de superbes mépris, « De ses nobles travaux ravit le digne prix.

« Venge Achille ; aux Troyens accorde la victoire « Jusqu’au jour où les Grecs fléchiront sous sa gloire. »

Elle a dit. Mais le dieu qu’un tel souhait confond, Surpris , garde long-temps un silence profond. A ses genoux encor la déesse s’attache :

« Mon père, explique-toi, dit-elle, et que je sache « Si tu m’as réservée au sort le plus honteux; « Exauce d’un seul mot ou rejette mes vœux. » Du sein de Jupiter un long soupir s’exhale.

« O désirs imprudens ! ô demande fatale !

« Eh ! que dira Junon , dont la haine toujours « A la face des dieux, par d’insolens discours, « Accuse Jupiter de protéger Pergame?....

« Mais ton cœur obtiendra le bienfait qu’il réclame; « Fuis ses yeux ennemis , ma fille, éloigne-toi. « S’il te faut un garant de ma constante foi, « Un signe de mon front va sceller ma promesse : « Que ce gage sacré rassure ta tendresse ; « Ma parole est fidèle et ne trompe jamais. »

il a dit et soudain fronce un sourcil épais ; Les cheveux immortels s’agitent sur sa tête.

Et de l’Olympe au loin a tressailli le faîte.

Mats Thétis, désertant les sommets radieux, Se plonge dans les flots, et le maître des dieux Au sein de son palais majestueux s’avance ; Le céleste conseil se lève en sa présence; Au-devant de leur roi tous marchent; son aspect, Ainsi que la terreur, commande le respect.

Sur le trône éclatant dès qu’il a pris sa place, Junon ( son œil jaloux, qui jamais ne se lasse, A reconnu Thétis, deviné ses complots).

L'implacable Junon l’interroge en ces mots ; « Eh bien! perfide époux, quelle nouvelle trame « Dans l’ombre du mystère ourdit encor ton âme , « Cette âme qui, sans cesse habile à se cacher, « Dans la mienne un moment craindrait de s'épancher?»

« Loin de toi ce reproche injuste, téméraire! » Des mortels et des dieux répond l’auguste père ; « Ne crois pas que toujours tes regards indiscrets « Pénètrent d’un époux les importans secrets ; « Il en est que ton cœur, heureux dépositaire, « Apprend avant les deux, apprend avant la terre ; « Mais ceux qu’au monde entier veut céler ma grandeur, « Tu n’en perceras point la sombre profondeur. »

La déesse sur lui lançant un œil farouche :

« Roi terrible ! quels mots s’échappent de ta bouche? « Qui? moi ! j’aurais porté d’audacieuses mains « Sur le voile profond qui couvre tes desseins? « Ta volonté sans cesse est par moi révérée ; « Mais je crains qu'aujourd'hui la fille de Nérée, « D’une mère empruntant le langage vainqueur , « Hélas ! n’ait obtenu de ton facile cœur « Que, pour servir Achille et venger son offense , « Tu laisseras les Grecs succomber sans défense. »

Mais le dieu de l’orage : « Importune Junon ! « Ainsi sur moi toujours planera ton soupçon ! « Pourquoi donc m’opposer ta colère implacable ? « L’arrêt que j’ai porté demeure irrévocable. « Plus tu hais mes décrets, plus ils s’accompliront ; « Cède ou crains pour ta gloire un éternel affront. « Le parti le plus sûr est dans l’obéissance ; « Obéis : loin de moi va t’asseoir en silence ; « Si Jupiter levait son invincible bras, « Tous les dieux réunis ne te sauveraient pas. »

Il menaçait encore, et, muette de crainte, Junon soudain s’assied, et dévore sa plainte. Une morne tristesse accable tous les dieux , Lorsque Vulcain , des arts ce père ingénieux, Partageant et le deuil et l’affront de sa mère , Verse sur sa blessure un baume salutaire :

« Quel funeste avenir, si le sort des mortels « Excite dans les cieux des débats éternels ! « Ah ! que plutôt Junon., fidèle à la prudence , « Soumette à son époux sa fière indépendance ! « Si tu ne le fléchis-, du sein de nos banquets « Songe qu’il peut bannir l’allégresse et la paix. « Il n’a qu’à dire un mot, et les traits de sa foudre « Vont nous précipiter de nos trônes en poudre ; « Quel bras égalerait la force de son bras?

« Préviens de son courroux les terribles éclats, « Et ce front qu’obscurcit un sinistre nuage , « De la sérénité va nous offrir l’image. »

Soudain de l’ambroisie il épanche les flots, Lui présente la coupe et poursuit en ces mots : « Oui, renferme en ton sein le poids de ta souffrance, « Du souverain des dieux cruelle est la vengeance ; « S’il te menace , en vain je défendrais tes jours.... « Quand j’osai contre lui te prêter mon secours 2 « Loin des parvis sacrés me jetant dans l’espace , « De ma rébellion il châtia l’audace; « Durant un joui' entier je roulai dans les airs , « Et, quand la sombre nuit vint copvrir l’univers , « Je tombai dans Lemnos, et sur sa rive amie « Un peuple généreux me rendit à la vie. »

Junon a déployé l’albâtre de sa main, Et reçoit en riant le breuvage divin ; Maladroit échanson , Vulcain verse à la ronde Le doux nectar puisé dans la coupe profonde ; Le rire aux longs éclats fait retentir les cieux ; L’allégresse préside à la fête des dieux ; Apollon prend sa lyre, et les muses fidèles Lui prêtent les accens.de leurs voix immortelles.

Mais quand l’astre du jour se plonge au sein des flots Les dieux , impatiens de goûter le repos , Regagnent leurs palais, où , de ses mains habiles, Vulcain leur a formé d’industrieux asiles.

Le monarque puissant de l’empire étoilé Dans ses réduits.secrets, à tous les yeux voilé, Se renferme , et Junon , enfin libre d’alarmes , De Morphée en ses bras a savouré les charmes..

FIN DU PREMIER CHANT. 7, wwvuetUs UI/UUIAUU vuww UUVUe/U/u/C UWUUUUUU LUs UUwU VUw% eu vvu A ANDIS que le Troyen veille de toutes parts, Des Grecs épouvantés les bataillons épars Beculent ; la Terreur, compagne de la Fuite , Les pousse vers le camp et s’attache à leur suite; Des traits du désespoir tous gémissent frappés. Lorsque des flancs du nord tout-à-coup échappés , Fiers enfans de la Thrace, et Borée et Zéphire Del’immense océan se disputent l’empire.

Doublement tourmentés par leurs efforts rivaux , Les flots roulent au loin brisés contre les flots, Et Neptune indigné sur la rive grondante Vomit, avec fracas , une écume abondante.

D’un trouble non moins grand leur cœur a palpité. Cédant à la terreur dont il est agité , Agamemnon commande, et ses héraults dociles Ont convoqué sans bruit les chefs les plus habiles. Tout s’empresse; au milieu du conseil assemblé il se lève, des pleurs dans ses yeux ont roulé : Telle , du haut d’un roc , une source profonde Précipite, à grands flots, la noirceur de son onde

Long-temps silencieux, il délibère ; enfin Un sourd gémissement s’échappe de son sein :

« Amis, ô vous, l’honneur et l’appui de la Grèce 1 « Jupiter, sous les coups de sa main vengeresse, « Accable chaque jour mon front déshonoré :

« Le cruel m’a promis,, que dis-je? il m’a juré « Que le riche butin d’une ville odieuse « Ornerait les remparts d’Argos victorieuse ; « Mais il trompe mes vœux, il trahit ses sermens !... « Déplorable jouet de ses ressentimens , « Je vais , roi sans sujets, je vais , chef sans armée , « Reparaître en Argos, veuf de ma renommée « Ainsi l’a résolu ce dieu, de qui le bras « Elève tour à tour et détruit les états ; « Son courroux est terrible et son pouvoir immense « Du moins, j’ose compter sur votre obéissance ; « Allez, d’un prompt départ disposez les apprêts ; « Ilion sous nos coups ne tombera jamais.»

A peine il a dicté cet ordre redoutable, Les guerriers ont pâli ; la douleur les accable , Et tous gardent long-temps un silence profond , Quand le fils de Tydée en ces mots lui répond : « Atride, excuse-moi si ma fierté s’oppose « A l’indigne parti que ta voix nous propose ; « J’ai résisté toujours à des avis pareils, « Et la feinte est un crime au milieu des conseils.

it

NEUVIEME CHANT. 5 7 « Vingt fois, devant les Grecs me prodiguant l’outrage, « Ta haine m’accusa de languir sans courage ; « Mais le grand Jupiter , par un destin fatal, « Ne te fit de ses dons qu’un partage inégal ; « Il ne t’accorda point avec le diadème « Cette haute valeur, dont l’ascendant suprême « Pouvait seul t’obtenir un empire absolu:

« Ce nom de roi des rois n’est qu’un nom superflu. « Crois-tu donc , malheureux ! que d’une lâche crainte « Les Grecs dégénérés éprouveront l’atteinte ? « Si tu veux repasser l’immensité des mers , « Je ne te retiens pas, les chemins sont ouverts ; « F uis: les nombreux vaisseaux qui des murs deMycènes « Triomphans t’ont conduit sur ces plages lointaines, « Les mâts dressés déjà, sont tout prêts au retour; « Tes soldats combattront jusqu’au glorieux jour « Où tomberont les murs de la superbe Troie.

« S’ils partent, dédaigneux d’une si belle proie, « Seul avec Sthénélus , dans liion soumis , « J’obtiendrai le triomphe à nos armes promis. « Oui, le ciel a juré de venger notre gloire ; « Il nous guide aux combats, il nous doit la victoire. »

Par mille cris soudains et d’un commun accord Tout le conseil répond à ce hardi transport.

On s’agite, on frémit ; le vieux Nestor se lève : « Ainsi, lorsque de Mars tu fais briller le glaive, « Ou lorsque plus tranquille , admis au rang des rois , « Par Minerve inspiré , tu nous dictes ses lois , « A la guerre, aux conseils , les héros de ton âge « En sagesse , en valeur, te cèdent l’avantage. « Eh ! qui pourrait combattre ou blâmer tes discours? « A peine Diomède , au printemps de ses jours , « Du dernier de mes fils égale la jeunesse , « On le nomme déjà l’oracle de la Grèce ; « On voit à ses conseils la raison présider « Mais l’intérêt commun peut aussi me guider ; « J’ai vécu plus longtemps , ma vieille expérience « Me donne aussi des droits à votre confiance ; « O Grecs ! je l’obtiendrai; je verrai mes avis « Par Atride lui-même approuvés et suivis.

« Honte à l’homme sans lois , sans parens, sans patrie, « Dont le bras , instrument de haine et de furie , « Toujours de la discorde attise les flambeaux !.... « Mais cédons à la nuit : pour garder nos travaux, « Que la jeunesse active et s’armant en silence , « Promène autour des murs l’œil de la vigilance. « Ordonne, roi des rois , qu’au sortir du conseil « Se dresse des banquets le pompeux appareil. . « Ainsi que ton pouvoir, signale ta prudence. « Partout brille le luxe et règne l'abondance. « Chaque jour, désertant la Thrace pour ces bords , « Nos vaisseaux, de Bacchus t’apportent les trésors , « Et les dieux à ton sceptre ont asservi la Grèce. « Rassemble nos héros , consulte leur sagesse ; « C’est à toi d’adopter les partis les plus sûrs. « La foule des Troyens investissant nos murs , « Tant de feux ennemis répandus dans la plaine, « Hélas ! tout nous annonce une perte prochaine. « Quel cœur à cet aspect ne frissonnerait pas? « Cette nuit nous arrache ou nous livre au trépas. »

Il se tait : à son ordre empressés de souscrire , De fidèles soldats escortent Déipyre , Ascalaphe , lalmène, heureux enfans de Mars , Mérion invincible au milieu des hasards , Le vaillant Apharès , le noble Thrasymède, Et le fils de Créon , le divin Lycomède :

Rangés sous leurs drapeaux, sept cents jeunes guerriers Marchent, tenant la lance et les traits meurtriers ; Tous allument les feux ; tous , d’une ardeur rivale , Des fossés jusqu’aux murs occupent l’intervalle. .

Mais par Agamemnon dans sa lente appelés, Et les chefs et les rois déjà sont rassemblés. Quand d’un festin splendide ils ont goûté les charmes , Fidèle conseiller de la patrie en larmes , Le vieillard de Pylos une seconde fois De sa prudence auguste élève ainsi la voix : 4o Je O digne fils d’Atrée ! arbitre de la Grèce - * k Ecoute , c’est à toi que ma bouche s’adresse. « Tu règnes ; Jupiter fait briller dans ta main à L’emblème glorieux du pouvoir souverain ; k Mais si tout doit fléchir sous ta grandeur suprême, « A l’austère équité tu dois céder toi-même : « Un roi, quand elle ordonne , obéit sans rougir. « C’est à nous de parler et c’est à toi d'agir. k Le salut de l’armée est le soin qui me presse. « Connais donc le dessein conçu par ma sagesse. « Depuis le jour fatal où ton orgueil jaloux « Arracha la captive à son maître en courroux. « Je résistai , je vis ma résistance vaine.

« Troublé par la colère, aveuglé par la haine , « Tu n’en flétris pas moins ce héros généreux « Qu’honorent les mortels , que protègent les dieux: « C’est peu de l’enlever , tu gardes sa conquête. « Eh bien ! qu’à le fléchir ton repentir s’apprête. « Puissent nos dons brillans et nos humbles discours k Désarmer sa fureur, nous rendre son secours ! »

Mais Atride : « O vieillard! ta voix accusatrice « Contre mes attentats s’élève avec justice.

« Oui, je me sens coupable et je dois l’avouer, « O Grèce ! à quels malheurs ai-je pu te vouer? « Ce héros dont le ciel embrasse la défense, « Ce héros dont le ciel daigne venger l'offense , « Vaut seul toute une armée et nous l’avons perdu!... « Mais puisque trop long-temps sur mes yeux répandu « Un vertige fatal m’a dérobé l’abîme , « Criminel ; c’est à moi de réparer le crime. « Achille est inflexible... ô Grecs ! apprenez tous « Comment j'espère enfin apaiser son courroux. « Si son généreux bras s’arme contre Pergame , « il obtient sept trépieds que respecta la flamme , « Vingt coupes, dix talens , douze coursiers fougueux « Qui vainqueurs mille fois brillèrent dans nos jeux ; « Tous les prix remportés par leur essor rapide « Combleraient d’un mortel l'ambition avide.

« Je lui promets encor sept vierges dont Lesbos « Admirait les appas et les savans travaux ; « Je les choisis moi-même, alors que son courage « Porta dans ses remparts la mort et l’esclavage. « Briséis, cet objet de regrets et d’amour, « A ses lois, à ses vœux je la rends sans retour ; « Et, des dieux attestant la majesté sacrée, « Je jurerai bientôt que , toujours révérée, « Sa couché n’a point vu profaner ses attraits. « Qu’il dépose sa haine et mes dons sont tout prêts. « Si, des remparts troyens brisant l’antique faîte, « Les dieux veulent par nous achever leur défaite, « Au moment du partage, élevés en monceaux , t L’or, l’airain et le fer chargeront ses vaisseaux» « Vingt femmes d’Ilion , que la superbe Hélène « En grâces , en beauté surpasserait à peine , « De ses nobles exploits seront le digne prix. « De retour en Argos , je l’adopte pour fils. « Au milieu des grandeurs , au sein de l’opulence, « Oreste voit couler les jours de son enfance ; « Achille jouira d’un sort égal au sien , « Et bientôt, enchaîné par un tendre lien , « Il verra sa famille à ma famille unie ; « Chrysothémis , Electre et mon Iphigénie « Croissent dans mon palais , embellissent ma cour ; « L’hymen couronnera les vœux de son amour , « Et l’objet de son choix , de la bonté d’un père « N’aura reçu jamais une marque plus chère.

« Je lui donne pour dot la verdoyante Hira , « La riche Cardamyle et l’antique Epéa , « Pédase, dont Bacchus protège les rivages , « Phérès , Enopc, Anthée et ses gras pâturages. « Là , sur les heureux bords où de ses vastes flots « L'Océan vient baigner les sables de Pylos , « Un peuple florissant étale aux yeux du monde « De ses nombreux troupeaux la richesse féconde ; « Il verra devant lui ce peuple prosterné « Lui prodiguer l’hommage aux dieux seuls décerné 2 « Et, soumis à son sceptre, aux pieds de sa puissance « Déposer le tribut de son obéissance. « Voilà , voilà les dons qu’Atride lui promet, « Si, rebelle long-temps , son orgueil se soumet ; « Qu’il se soumette enfin. Le tyran du Tartare « Reste toujours sévère, inflexible , barbare ; « Aussi, de tous les dieux c’est le plus détesté. « Mais quand d’un fier courroux Achille est transporté, « En faveur de mon rang , en faveur de mon âge , « il peut, sans déshonneur, pardonner un outrage. »

« O noble Agamemnon ! dit Nestor , ô grand roi ! « Un tel projet est digne et d’Achille et de toi. « Eh bien ! que tout succède au gré de notre attente ; « Que nos ambassadeurs paraissent dans sa tente ; « Je vais les désigner : que, docile à mes lois, « Tout le conseil approuve et confirme ce choix. « Ajax , le plus vaillant, Ulysse , le plus sage , « Phœnix , aimé des dieux, rempliront ce message ; « Eurybate , Hodius marcheront sur leurs pas. « Mais nous , purifions et nos cœurs et nos bras; « Prions le roi des cieux que sur notre misère « Tombe de sa pitié le regard tutélaire. »

D'un murmure flatteur cet ordre est accueilli Et sur la main des rois Fonde sainte a jailli. Les jeunes échansons , se divisant par troupes, Epanchent un vin pur dans l’or brillant des coupes; Aux habitans des cieux quand tous ont adressé De leurs libations le tribut empressé. Les rois vont près d’Achille ; à désarmer sa ragé Du geste et du regard Nestor les encourage, Et, pour vaincre l’orgueil de ce cœur ulcéré , Du souverain d'Ithaque il a tout espéré.

Tous trois suivent pensifs la rive frémissante Où la mer vient briser son onde menaçante , Et demandent au dieu qui règne sur les flots La gloire de fléchir l’inflexible héros.

Mais à leurs yeux déjà sa tente se déploie :

Pour charmer les douleurs où son âme est en proie j Sur une lyre d’or , chef-d’œuvre précieux , Que dans Thèbe a conquis son bras victorieux , il chante les combats , les exploits et les armes ; Et ces grands souvenirs ont pour lui mille charmes: Patrocle, à ses côtés , ému, silencieux, Ecoute les accens du luth harmonieux.

Près du héros assis le cortège s’avance ; Ulysse le premier s’arrête en sa présence, Quand le fils de Pelée, à cet aspect soudain , Frappé d’étonnement et la lyre à la main Se lève : « O les plus chers des guerriers de la Grèce ‘ k Salut ! pour moi ce jour est un jour d'allégresse; t Je vous revois enfin : mais quel nouveau danger .. Demande que ce bras s’arme pour vous venger ? »

II les guide, à ces mots , jusqu’au fond de sa tente. Là , des tapis, ornés d’une pourpre éclatante, Sur les sièges brillans des nobles envoyés En replis onduleux s’étendent déployés ; Mais le héros poursuit : « Patrocle , de ton zèle « Mon amitié réclame une preuve nouvelle.

« Apporte dans ces lieux un vase aux larges bords, « De Bacchus à ses flancs prodigue les trésors. « Que la coupe en nos mains brille ; le camp d’Achille « De ses plus chers amis est devenu l’asile ; « Cours. » Patrocle obéit à la voix du guerrier.

Achille, au même instant, sur l’immense brasier Place un Vase d’airain , où la flamme dévore Le sanglier , l’agneau, la chèvre jeune encore. Aidé d’Automédon , le bras armé du fer , il retire avec soin et divise leur chair.

Patrocle le seconde et sa main vigilante Allume des foyers la flamme étincelante ; Lorsqu’avec le secours de son bois nourricier Elle perd et sa force et son éclat premier, Des javelots aigus les pointes opposées Sur les feux moins actifs bientôt sont disposées ; Et les chairs, que pénètre un sel religieux , D’une épaisse fumée obscurcissent les deux.

Tout est prêt, et Patrocle à de riches corbeilles Où l’art ingénieux épuisa ses merveilles, A confié déjà les présens de Cérès.

Avec égalité distribuant les mets , Achille s’est assis devant le sage Ulysse ; Jaloux d’offrir au Ciel un pieux sacrifice , il parle, et, commençant l’hommage accoutumé , Patrocle, dans le sein du foyer rallumé, Des chairs vierges encore a jeté les prémices : Tous d’un festin heureux partagent les délices. Par un double bienfait, lorsque s’émousse enfin L’aiguillon de la soif, l’aiguillon de la faim , Sur un signe d’Ajax , dans la coupe brillante Ulysse fait couler la liqueur pétillante ; Puis , au superbe Achille en offrant le tribut : « Fier rejeton des Dieux, jeune héros , salut! « Dans le sein de ton camp, dans la tente d’Atride , « Partout, à nos banquets l’abondance préside ; « Ta prodigue amitié prévient tous nos désirs.... « Mais sachons au devoir immoler les plaisirs. « Loin de nous les festins et leurs perfides charmes! « Hélas ! il est venu le moment des alarmes.

« La Grèce de toi seul espère son destin ; « Sa perte ou son salut réside dans ta main : « Oui, c’est peu de la plaindre, il faut que tu la venges. « De vingt peuples unis les terribles phalanges, « Auprès de nos vaisseaux, jusque sous ce rempart, « De Bellone ont planté le sanglant étendard ; « Les feux sont allumés et leur main vengeresse « Menace d’embraser la Hotte de la Grèce.

« Cent fois en leur faveur le puissant Jupiter « A fait gronder la foudre, a fait briller l’éclair. « Ivre d’un tel secours, et fort de son courage, « Hector roule des yeux étincelans de rage , « Et des Dieux, des mortels superbe contempteur, « De la prochaine aurore accuse la lenteur ; « Il jure que sou bras va de la Grèce entière « Détruire d’un seul coup l’espérance dernière, « Lancer les feux vainqueurs sur nos vaisseaux surpris « Et nous exterminer sous leurs fumans débris. « Je tremble que les Cieux, protégeant tant d’audace, « N’accomplissent d’Hector la terrible menace. « Loin des rives d'Argos , sous ces murs abhorrés, «Notre sort est-il donc de tomber ignorés?

« Arme-toi, défends-nous, cours arracher à Troie « Les restes tout sanglans de sa mourante proie. « Il en est temps, préviens de nouvelles douleurs : « Nous épargner des maux , c’est t’épargner des pleurs.

« Le jour où , sur ces bords ta jeunesse appelée « Abandonna Larisse et la Cour de Pelée :

« O mon fils ! disait-il, et Junon et Pallas « Pourront te décerner la palme des combats; « Mais par d’autres succès mérite une autre gloire : o Remporte sur toi-même une noble victoire; « Fuis la haine, et des Grecs, vers toi seul entraîne's , « Tu verras tous les cœurs à ton cœur enchaînés. » « Tels étaient ses conseils, ton orgueil les oublie ! « Achille, par ma voix la Grèce t’en supplie , « Abjure ta vengeance et rends-nous ton appui ! « Apprends ce qu’un rival te propose aujourd’hui : « Si ton généreux bras s’arme contre Pergame, « Il t’offre sept trépieds que respecta la flamme, « Vingt coupes, dix talens , douze coursiers fougueux « Qui vainqueurs mille fois brillèrent dans nos jeux. « Tous les prix remportés par leur essor rapide « Combleraient d’un mortel l’ambition avide.

« Il te promet encor sept vierges dont Lesbos « Admirait les appas et les savans travaux ; « Il les choisit lui-même, alors que ton courage « Porta dans ses remparts la mort et l’esclavage. « Briséis , cet objet de regrets et d’amour, « tes loix, à tes vœux il la rend sans retour ; « Et, des dieux attestant la majesté sacrée, « Il jurera bientôt que , toujours révérée, « Sa couche n’a point vu profaner ses attraits. « Dépose ton courroux et ses dons sont tout prêts. « Si des remparts troyens brisant l’antique faîte, « Les Dieux veulent par nous achever leur défaite, « Au moment du partage, élevés en monceaux, « L’or, l’airain et le fer chargeront tes vaisseaux ; « Vingt femmes d’Ilion , que la superbe Hélène « En grâces, en beauté surpasserait à peine, « De tes nobles exploits seront le digne prix; « De retour en Argos , il t’adopte pour fils. « Au milieu des grandeurs, au sein de l’opulence, « Oreste voit couler les jours de son enfance; « Atride te réserve un sort égal au sien, « Et bientôt, enchaîné par un tendre lien, « Tu verras ta famille à sa famille unie.

« Chrisothémis, Electre et son Iphigénie « Croissent dans son palais, embellissent sa cour : « L’hymen couronnera les vœux de ton amour, « Et l’objet de ton choix, de la bonté d’un père « N’aura reçu jamais une marque plus chère.

« Il lui donne pour dot la verdoyante Hira , « La riche Cardamyle et l’antique Epéa, « Pédase, dont Bacchus protège les rivages, « Phérès , Enope , Anthée et ses gras pâturages. » Là , sur les heureux bords où de ses vastes flots « L’Océan vient baigner les sables de Pylos , « Un peuple florissant étale aux yeux du monde « De ses nombreux troupeaux la richesse féconde; « Tu verras devant toi ce peuple prosterné « Te prodiguer l’hommage aux Dieux seuls décerné, « Et, soumis à ton sceptre, aux pieds de ta puissance « Déposer le tribut de son obéissance. « Voilà, voilà les dons qu’Atride te promet, Si, rebelle long-temps, ton orgueil se soumet. Si tu gardes ta haine et si ton âme altière Refuse ses présens, rejette sa prière, De la Grèce du moins entends le dernier vœu ; Sois son libérateur et son père et son dieu.

Si tu nous sauves tous , une action si belle Couvre ton jeune front d’une gloire immortelle. Lui-même à ton courroux Hector s’exposera :

Ce vainqueur d’un moment, ton fer l’immolera. Il prétend , l’insensé! dans son aveugle rage, Que nul parmi les Grecs n’égale son courage.

Eh bien ! que le trépas punisse tant d’orgueil, Et qu’il passe en un jour du triomphe au cercueil ! Achille lui répond : « Insidieux Ulysse!

Je te dois un aveu dépouillé d’artifice.

Loin de me fatiguer de discours superflus.

Va, retourne à la Grèce annoncer mon refus.

A l’égal des enfers je hais l’homme parjure Dont la bouche et le cœur renferment l’imposture. Atride et tous ses Grecs ne sauraient me fléchir : Heureux qui de leur joug parvint à s’affranchir ' Le guerrier qui pour eux signale sa vaillance, Obtient-il quelque titre à leur reconnaissance? Non • le soldat obscur et l’illustre héros En estime , en pouvoir tous deux marchent égaux « Et quand le lâche meurt, quand le brave succombe, « Ensemble confondus, ils dorment dans la tombe. « Quel fruit de mes exploits ai-je donc recueilli ? « J’espérais des honneurs, je languis avili.

« L’aigle, pour soutenir sa famille naissante, « Brave le froid cruel, brave la faim pressante : « Tel on m’a vu souffrir les plus sanglans travaux. « Que de nuits sans sommeil ! que de jours sans repos ! « Combien dans les enfers ce glaive a, plongé d'âmes!.. « J’ai vaincu des héros, et pour qui ? pour des femmes!... « Les périls, le trépas mille fois affrontés , « Tant d’états asservis , tant de peuples domtés , « Douze cités sur mer , onze sur ce rivage, « Voilà de quels hauts faits s’honore mon courage ; « Tous les trésors conquis dans leurs murs embrasés, « Aux pieds d'Agamemnon je les ai déposés; « Et ce lâche tyran , dans son avare joie, « Reste oisif sur sa flotte et dévore sa proie , « Ou, s’il daigne céder le fruit de mes exploits, « Son rebut n’enrichit que les chefs et les rois. « Et quand de tous les Grecs j’embrasse la défense, « C’est moi seul qu’on dépouille, et moi seul qu’on offense! « O regrets ! ô douleur ! en perdant Briséis , « De mes nombreux travaux j’ai perdu tout le prix!.... « N’importe; que tranquille aux bras de sa victime , « Le traître, sans pudeur, jouisse de son crime.... « Mais pourquoi de Bellone ont brillé les flambeaux ? « Pourquoi de toutes parts ces tentes , ces drapeaux ? « S’il nous rassembla tous sur la rive troyenne , « N’est-ce pas pour sa cause et la cause d’Hélène? « Et les Atrides sèuls trouveraient-ils enfin « Des charmes dansl'amour, des douceurs dansPhymen? « Vouer à son épouse et son cœur et sa vie, « D’un mortel vertueux telle est la loi chérie. « Briséis sut me plaire, et, vainqueur désarmé, « Je faisais mon bonheur d’aimer et d’être aimé : « Un tyran me l’enlève et sa lâche insolence « Usurpe impunément le prix de ma vaillance!

« Il n’abusera plus de mon aveugle erreur; « Qu’il garde Briséis, je garde ma fureur.

« Si le fer meurtrier, la flamme dévorante « Menacent et la flotte et l’armée expirante, « Ne peut-il, rassemblant Ulysse et tous les rois, « De leur sagesse encore interroger la voix?

» Pour sauver ses sujets a-t-il besoin d’Achille? « Dans mon courage seul trouve-t-il un asile? « Et ces fossés profonds et ces hardis remparts « Qu’opposa son génie aux ravages de Mars, « Ne présentent-ils plus qu’une défense vaine? « N’a-t-il pas pour vengeurs les guerriers de Mycène? « Que dis-je? l’insensé , malgré tant de secours, « Des exploits du Troyen n’enchaîne pas le cours. * Lorsque ce bras, armé pour la cause commune , « A nos drapeaux vainqueurs attachait la fortune, « Loin des murs d’Ilion vit-on jamais Hector « Diriger de ses pas l’impétueux essor ? 1 « Le lâche ! dans la plaine il craignait de descendre. « Près des portes de Scée, un jour, osant m’attendre, « il pensa payer cher l’audace d’un moment :

« La fuite le sauva de mon ressentiment...

« Je ne m’armerai plus pour le combattre encore ; « Demain , aux premiers feux de la naissante aurore , « J’offre au grand Jupiter, j’offre aux Dieux immortels « Un pompeux sacrifice et des dons solennels. « C’en est fait, pour toujours je déserte Pergame. « Sous l’effort redoublé de leur agile rame « Ulysse! tu verras mes joyeux matelots « De l'Hellespont soumis courber au loin les flots. « Dans trois jours, à mes vœux si Neptune est propice, « J’aborde triomphant sous les murs de Larisse ; « A l’immense trésor dans ces murs rassemblé « J’ajouterai les biens dont le Ciel m’a comblé, « Ces monceaux d’or, de fer, et ces beautés nombreuses, « De mes heureux exploits récompenses heureuses. « Ce que j’obtins d'Atride , Atride l’a repris. « Il pense m'accabler du poids de ses mépris !.... « Porte-lui le refus que ma bouche t’annonce ; < A la face des Grecs proclame ma réponse. «Sous un joug oppresseur s’ils ont gémi long-temps, « Qu’ils bravent désormais ses ordres insultans. « Vainement dans ses yeux il porte la menace ; « Un seul de mes regards confondrait son audace. « Non, non, je ne veux plus, aux conseils, aux combats, « Faire entendre ma voix ou signaler mon bras ; « Une fois abusé, je ne prétends plus l’être; « Au courroux des destins j’abandonne le. traître : « Du bandeau de l’erreur le Ciel couvrit ses yeux, « Et, comme ses présens , son nom m’est odieux. « Dût-il, en ma faveur redoublant ses largesses , « Pour moi seul d'Orchomène épuiser les richesses; « Dût-il me prodiguer les trésors qu’en son sein « Renferme cette Thèbe aux cent portes d’airain, « Dont chacune à la fois, lorsque la guerre tonne, « Vomit, avec leurs chars , deux cents fds de Bellone ; « Rassemblât-il plus d’or, en ses présens divers, « Que l’œil ne peut compter de sable dans les mers , « Il n’assouvirait pas ma trop juste vengeance : « J’exige un châtiment égal à mon offense.

« Le traître de sa fille ose m’offrir la main ! « Et je l’accepterais !.... Loin de moi cet hymen ! « Quand tous les yeux ravis admireraient en elle « Et de grâce et d’appas le plus rare modèle, « Par un heureux larcin, quand elle eût emprunté « A Pallas ses talens, à Vénus sa beauté, Jamais, au sang d’Atride alliant ma famille, Je n’unirai mon sort au destin de sa fille :

J’aurais trop à rougir. Dans la foule des rois, Qu’il fasse, j’y consens, un plus glorieux choix. Si le Ciel, prolongeant mon heureuse carrière, Me rend aux lieux chéris où j’ai vu la lumière, Les filles de vingt rois, chefs de vastes états , S’offriront à mes vœux dans Phtie et dans Hellas ; C’est là que choisissant, sous les yeux de Pelée , La vierge par l’amour à l’hymen appelée , Libre , je peux jouir , dans un noble repos , Des trésors paternels , du fruit de mes travaux. Tous les biens que Pergame eut, dit-on , en partage Avant que notre fer désolât ce rivage, Les riches monceaux d’or et les dons précieux Amassés dans ce temple, où le mortel pieux Vient rendre au Roi du jour un suppliant hommage. Peuvent-ils de la vie égaler l'avantage?

Aisément on remplace et de brillants trépieds, Et de nombreux troupeaux et de légers coursiers; Mais l’âme des humains , quand Pluton les immole Sans espoir de retour et s’échappe et s’envole. « Thétis me l’a prédit: l’irrévocable sort Peut ou précipiter ou retarder ma mort.

Sous Troie, à vos drapeaux si je reste fidèle, Je péris, mais j’obtiens une gloire éternelle; « Si je revois Larisse, en un profond oubli « Mon nom , fameux déjà, retombe enseveli, « Mais au sein du repos la nature me laisse « L’espoir consolateur d’une longue vieillesse. « Je pars , imitez-moi; vous vous flattez en vain « De renverser Pergame et forcer le destin ; « Le bras de Jupiter, qui protège sa gloire, « Fit rentrer dans ses murs l’audace et la victoire.

« Mais vous, loin de mon camp précipitant vos pas, « Annoncez mes refus aux chefs de nos soldats ; « Que leur jeune valeur ou leur vieille sagesse « Défende, raffermisse et délivre la Grèce.

« Ils pensaient me fléchir, mais ce cœur outragé « Conserve son courroux tant qu’il n’est pas vengé. « Partez, vous connaissez les volontés d’Achille. « Si Phœnix y consent, ma tente est son asile ; « Qu’il goûte près de moi les charmes du sommeil. « Demain , quand brillera l’aurore au front vermeil, « Sur le vaste Océan ma flotte protectrice te Nous conduira tous deux j usqu’aux champs de Larisse. « Qu’il parte, qu’il demeure, il a droit de choisir; « Je ne m’oppose point à son libre désir. »

A ce refus cruel, dans un morne silence Tous trois de leur douleur cachent la violence ; Mais, tremblant pour la Grèce, accablé de ses maux, Le vieux Phœnix en pleurs laisse tomber ces mots :

« Si ta superbe haine , encor plus affermie, « Nous abandonne en proie à la flamme ennemie, « Si tu pars , ô mon fils ! sur ces bords éloignés, « Pourrai-je traîner seul des jours infortunés ? « Quand tu suivis les lois du maître de la Grèce, « Ton père à mon amour confia ta jeunesse ; « A nos regards encor tu ne déployais pas « Ta sagesse aux conseils, ta valeur aux combats. « Enfin, à mon exemple, à mes leçons docile , « Orateur ou guerrier , tu révélas Achille.... « Et tu veux me quitter ! et je le souffrirais !... « Non , jamais ! quand le Ciel, prévenant mes souhaits « Pour moi de la vieillesse effacerait l’outrage, « Et rendrait à mon front tout l’éclat du jeune âge, « L'éclat dont il brillait, quand d’un père irrité, « Loin des remparts d’Hellas , j’ai fui l’autorité.

« Amyntor, dévoré d’une coupable flamme, « Brûlait pour une esclave et dédaignait sa femme. « Pour éteindre les feux de cet indigne amour, « Pleurante à mes genoux , ma mère chaque jour « M’excite à triompher du cœur de sa rivale.

« J’obéis de regrets ô source trop fatale !

« Mon père , impatient de Venger son affront, « Me charge de sa haine, appelle sur mon front « L’implacable courroux des noires Euménides, « Et demande, pour prix’de nos amours perfides, « Que , porté dans ses bras, un fils, né de mon sang, « Ne m’adresse jamais un sourire innocent.

« Le Jupiter du Styx et sa terrible épouse « Exaucèrent les vœux de sa fureur jalouse.

« Parricide en espoir, dans le sein du vieillard « Mon bras allait plonger un coupable poignard ; « Mais un Dieu m’arrêta sur les bords de l'abîme. « D’un forfait projeté volontaire victime, « Mon remords voulut fuir ces exécrables lieux « Où l’aspect d’Amyntor importunait mes yeux. « Mes parens, mes amis, durant neuf nuits entières , « Par leurs soins assidus, leurs constantes prières, « Sous le toit paternel me retinrent captif.

« Les foyers , allumés grâce à leur zèle actif, « Dévoraient des taureaux les entrailles fumantes « Et Bacchus rougissait les coupes écumantes. « A l’heure du sommeil, d’innombrables regards , « Incessamment ouverts, veillaient de toutes parts ; « Et dans les vastes cours, sous les portiques sombres, « Les flambeaux, de la nuit chassaient les froides ombres. « Pour la dixième fois, quand ses voiles obscurs « Vinrent de ce palais envelopper les murs, « Trompant l'œil assidu des femmes, des esclaves, « Je franchis son enceinte et brisai mes entraves. « Libre enfin, au hasard précipitant mes pas, « Je traversai les champs de la puissante Hellas ,

• 59 « Je volai vers Larisse, où la cour de Pelée « Accueillit dans son sein ma misère exilée; « Là , je trouvai l’amour et tous les soins touchans « Qu’un père a pour le fils , orgueil de ses vieux ans , « Le fils, seul héritier de sa richesse immense. « Il me combla d’honneurs , m’entoura de puissance ; « Les Dolopes nombreux fléchirent sous mes lois « Et par lui je montai sur le trône des rois.

« Noble Achille ! mes soins formèrent ton jeune âge; « Tu me dois tes succès , ta gloire est mon ouvrage. « Que de fois, te portant assis sur mes genoux, « J’endurai ton caprice et souffris tes dégoûts ! « Moi seul te présentais , d’une main prévenante, « La coupe des festins , d’un vin pur rayonnante. « Souvenir cher encore ! Un doux espoir du moins « Me rendait précieux de si pénibles soins.

« Je me disais : En vain les Dieux à ma tendresse » Ont refusé le fils, appui de ma vieillesse ; « J’en trouve un dans Achille et ses pieux secours « Suffiront pour charmer le déclin de mes jours. « Ah! reprends sur toi-même un glorieux empire. « O mon fils ! à ma voix que ton courroux expire ! « Les Dieux même , du monde arbitres souverains , « Se laissent attendrir aux larmes des humains ; « Les dons expiateurs , l’encens du sacrifice , « Les Prières surtout désarment leur justice. Go

« Filles de Jupiter, humbles , les yeux tremblans, « Elles courbent un front sillonné par les ans , » Et, d’un pas incertain , suivent l’Injure altière, « Qui, de ses pieds légers foulant la terre entière , « Répand au loin le deuil, la haine , les fléaux, « Et leur laisse le soin de réparer ses maux. « Nul en vain n’outragea ces vierges immortelles ; « Heureux qui les révère ! il est protégé d’elles. « Mais qu’un mortel superbe ait repoussé leur voix; « Jalouses de venger leurs inflexibles droits, ' « Elles vont demander à leur souverain père « Qu’il attache l’Injure aux pas du téméraire.

« Rends-leur donc ce tribut de respect et d’honneurs « Qu’à leur pouvoir toujours ont rendu les grands cœurs. « Si ton rival, gardant sa jalouse colère, « Ne t’offrait pas lui-même un immense salaire, « Quel que soit le danger qui nous presse aujourd’hui, « Tu ne me verrais pas implorer ton appui.

« Mais en s’humiliant Agamemnon s’honore ; « S’il te donne beaucoup, il promet plus encore, « Et les Grecs , devant toi supplians et soumis, « Sont les rois les plus fiers, sont tes plus chers amis: « En espérant fléchir ton orgueil et ta haine, « N’auraient-ils embrassé qu’une espérance vaine? « Ah ! ne va point nourrir un courroux éternel, « Légitime jadis , désormais criminel. « Tous ces anciens héros, dont l’équitable histoire « Dans ses récits pompeux éternise la gloire, « Vaincus par les présens , par les pleurs désarmés, « Commandaient à leurs cœurs de colère enflammés. « Souffrez , ô mes amis ! que ma bouche fidèle « De ces vieilles vertus vous retrace un modèle.

« Calydon sous ses murs vit lutter autrefois « Deux ennemis , rivaux de courage et d’exploits , « Le fier OEtolien , son vengeur intrépide, « Et le Curète, armé de la lance homicide.

« C’est la sœur d’Apollon qui parmi ces héros « D’une implacable guerre alluma les flambeaux. « Quand les Dieux , honorés de pompeux sacrifices, « Tous des fertiles champs recevaient les prémices, « Seule elle ne vit point aux pieds de ses autels « Déposer et les dons et les vœux des mortels. « Soit oubli, soit dédain, le coupable Oinée « Négligea ce devoir. Justement indignée, « La déesse aussitôt, par un grand châtiment, « Signale les transports de son ressentiment. « Un fougueux sanglier , ministre de sa rage, « Dans les champs d'Oinée apporte le ravage, « Désole ses forêts , et des arbres détruits « Déracine les troncs et disperse les fruits. « Méléagre , enflammé d’une ardeur généreuse , « Rassemble de chasseurs une troupe nombreuse ; « Il attaque le monstre, et le monstre est domté. « Mais par des flots de sang ce triomphe acheté « Donne hélas ! le signal de combats plus funestes. « Du sanglier vaincu se disputant les restes, « Les deux peuples rivaux, les armes à la main, « Ont tourné leur fureur contre leur propre sein. « Tant que pour Calydon signalant son courage, « Méléagre paraît dans les champs du carnage, « Les Gurètes nombreux, par son fer renversés , « Tombent, ou loin des murs tous ont fui dispersés. « Mais bientôt de son âme un noir courroux s’empare ; « (Lui-même quelquefois le plus sage s’égare!) « L’hymen lui fait trahir la gloire des combats ; « La belle Cléopâtre a désarmé son bras.

« Elle dut la naissance à ce vaillant Idée « Qui jadis , d’une main par la rage guidée, « Osa la disputer au dieu puissant du jour.

« Loin de la fille , hélas! ravie à son amour, « Dans ses palais déserts Marpasse abandonnée « À son nom ajouta le nom d'Alcyonée; « Car son sein maternel, brisé par la douleur , « D’Alcyone plaintive égalait le malheur.

« Méléagre , captif aux bras de Cléopâtre, « Languit depuis qu’Althée, implacable marâtre, « Excitant contre lui les dieux du sombre bord, « D’un frère assassiné cherche à venger la mort. « Sa bouche fait tonner l’accent de la colère , « Des pleurs baignent ses yeux, ses mains frappent la terre , « Sur le sol frémissant elle tombe ; ses cris « Demandent à Pluton le trépas de son fils , « Et, des gouffres obscurs de l’odieux Ténare , « La cruelle Erynnis entend ce vœu barbare.

« Calydon touche enfin au moment du trépas ; « Sous ses murs a rugi le démon des combats ; « Les efforts redoublés d’innombrables cohortes « Font chanceler ses tours et fatiguent ses portes. « Les prêtres, les vieillards , en ce commun danger , « Implorant le héros qui seul peut les venger, « Promettent à ses vœux des domaines superbes , « Et de riches coteaux et d’abondantes gerbes. « Sur le seuil ébranlé de son appartement, « Tremblant à ses genoux, son père vainement « Réclame le secours de sa valeur première ; « Et ses plus chers amis, et ses sœurs, et sa mère, « Vainement font parler la voix de leurs douleurs. « Inflexible à leurs vœux , insensible à leurs pleurs, « Le barbare nourrit une implacable rage « Jusqu’au jour où, semant le deuil et le carnage, « Le Curète vainqueur et le glaive à la main « Vers son propre palais s’ouvre un sanglant chemin. « En cet affreux moment, son épouse éperdue « Accourt, tombe à ses pieds, et soudain à sa vue « D’une ville conquise exposant le tableau, « Lui peint ses tristes murs, transformés en tombeau, « S’écroulant sous le fer, s’abîmant dans les flammes, « Les soldats entraînant les enfans et les femmes, « La mort, toujours la mort De tant de maux touché, « A son palais enfin Méléagre arraché, « S’arme, combat, triomphe et sauve sa patrie. « Ainsi, de l’étranger repoussant la furie , « Au seul cri du malheur vers la gloire élancé, « Par le bienfait lui-même il fut récompensé.

« Mon fils! qu’un dieu jaloux n’augmente point encore « Ce courroux obstiné dont l’ardeur te dévore. « N’attends pas qu'llion embrase nos vaisseaux ; « Affranchis ta valeur de ce lâche repos ; « Que nos dons supplians désarment ta colère; « Deviens notre vengeur , notre dieu tutélaire. « En marchant au combat , si tu n’as écouté « Que l’inflexible loi de la nécessité, « En vain à nos drapeaux tu rendras la victoire ; « Tu n’obtiendras jamais une si belle gloire. »

Le vieillard a parlé, mais le jeune héros De sa bouche à l'instant laisse échapper ces mots : « O mon père ! ô Phoenix ! qu’importe à ma vaillance « Ce vain tribut d’honneurs et de reconnaissance? « Tant qu’un souffle de vie animera mon sein, « Jupiter doit veiller sur mon heureux destin. « Va, ne te berce plus d’espérances frivoles ; « Dans le fond de ton cœur grave bien ces paroles : « Tes pleurs insidieux ne sauraient m’attendrir. « Si tu sers un tyran, puis-je encor te chérir? « Tu dois associer ta colère à ma rage, « Abhorrer qui m’abhorre , outrager qui m’outrage. « Oui, viens dans mon palais , au sein de la grandeur, « Viens du trône avec moi partager la splendeur. « Ces deux rois , fatigués d’un effort inutile, « Rapporteront aux Grecs la réponse d’Achille : « Toi, goûte dans mon camp les bienfaits du sommeil, « Et nous verrons demain, au retour du soleil, « Si nous devons encor demeurer sur ces rives « Ou confier aux vents nos voiles fugitives. »

il a dit, et, jaloux de presser leur départ, A Patrocle en silence il adresse un regard ; De Patrocle aussitôt la main impatiente Etendant les tissus d’une pourpre brillante , Forme le lit moelleux au vieillard destiné , Quand le fougueux Ajax se levant indigné :

« Sage Ulysse , partons ! et la plainte et les larmes « Pour vaincre tant d'orgueil sont d'impuissantes armes. « Les Grecs, entre la crainte et l’espoir suspendus , « Nous attendent; courons leur porter ses refus. « Dédaigneux des honneurs, à l’amitié rebelle, « Ainsi donc à sa haine il restera fidèle!,.. « Eh quoi! du sang versé quand il reçut le prix, « Un père laisse en paix l’assassin de son fils , « Un frère laisse en paix l’assassin de son frère ; « Dans leurs cœurs désarmés expire la colère, « Tandis que de leurs maux l’artisan criminel à Tranquillement repose au foyer paternel ; « Et toi, barbare ! et toi, ce Ciel qui nous accable « Alluma dans ton sein un courroux implacable. « Tu perds une captive!.... eh bien! entre tes bras « Nous en remettons sept éclatantes d’appas ; « Mais c’est peu,nous t’offrons d’innombrables richesses. « Attendri par nos pleurs , vaincu par nos largesses , « Ne suis plus les conseils d’un orgueil irrité « Et respecte les droits de l’hospitalité.

« Ton honneur nous est cher, ton interet nous touche; « Oui, la sainte amitié t’implore par ma bouche. » « Heureux appui des Grecs ! ô fils de Télamon! Dit Achille, ta voix fait parler la raison ; « Mais au seul souvenir du tyran qui me brave, « M’accable de mépris et me traite en esclave, « Au nom d’Atride seul, ma première fureur « Se réveille , et pour lui redouble mon horreur. « Partez ; si je revoie aux plaines du courage, « C’est quand le fier Hector viendra sur ce rivage, « Le glaive d’une main, de l’autre les flambeaux, « Egorger nos soldats, consumer nos vaisseaux ; « Alors j’opposerai mon audace intrépide « Aux efforts destructeurs de sa rage homicide. »

A ces mots , les deux rois , offrant aux Immortels De leurs libations les tributs solennels , Vont porter sa réponse aux enfans de la Grèce.

Mais Patrocle commande, à sa voix tout s’empresse ; Sur la couche on étend les tapis somptueux Et le léger tissu d'un lin voluptueux.

Là , Phoenix , de l’aurore attendant la lumière , Au paisible Morphée a livré sa paupière.

Achille impatient vole aux secrets réduits Où, par un charme heureux, dans la longueur des nuits , Le sommeil vient calmer la douleur qui l’obsède. La fille de Phorbas, la belle Diomède, Que lui-même captive amena de Lesbos , Dans ses bras s’abandonne aux douceurs du repos. Patrocle, près de lui, vers son nocturne asile Conduit la jeune Iphis, que le vaillant Achille, Lorsqu’il entra vainqueur dans les murs de Scyros, Soumit à son pouvoir, pour prix de ses travaux.

Les deux ambassadeurs dans la tente d'Atride Ont reparu; la foule impatiente, avide, Se presse au-devant d’eux ; tous, la coupe à la main, Demandent à l'envi quel sera leur destin.

Atride le premier : « Eh bien ! fds de Laërte ! « Viens-tu nous annoncer le salut ou la perte? « Achille est-il fléchi? son bras libérateur « Nous préservera-t-il du glaive destructeur? « Ou bien, toujours fidèle au vœu de sa colère, « Nous laisse-t-il en proie à la flamme étrangère? » « O rois des rois ! son cœur, vainement imploré, « D'un plus ardent courroux est encor dévoré, Répond le sage Ulysse ; et son orgueil extrême « Repousse tes présens , te méprise toi-même. « Qu’Agamemnon , dit-il, cherche avec ses héros « Les moyens de sauver son peuple et ses vaisseaux ; « Le dessein en est pris ; au retour de l’aurore, « Je fuirai pour jamais un tyran que j’abhorre. « Je pars, imitez-moi; vous vous flattez en vain « De renverser Pergame et forcer le destin ; « Le bras de Jupiter, qui protège sa gloire , « Fit rentrer dans ses murs l’audace et la victoire. » « Ce terrible refus que je viens t’apporter , « Ajax , les deux héraults peuvent te l’attester. « Poui’ Phœnix, que retient sa tente hospitalière, « Demain , lorsque du jour renaîtra la lumière, « Il suivra ce guerrier, si tel est son désir; « Qu’il parte, qu’il demeure, il a droit de choisir. »

Il a dit; on se tait, et l’immense assemblée Frémit, d’étonnement, de douleur accablée; Mais Diomède éclate en superbes discours , Et de ce long silence interrompant le cours : « Puissant Agamemnon ! Roi de La Grèce entière ! « Ton orgueil devait-il descendre à la prière? « Fallait-il à ses pieds déposer tes trésors ? « La honte est le seul prix de tant de vains efforts. « Par cet abaissement, de tous les deux indigne, « Tu n’as fait qu’augmenter son arrogance insigne.... « Qu’il parte toutefois ; vers le champ des combats « Son caprice ou les dieux ramèneront ses pas. « Nous, livrons au sommeil nos tranquilles paupières. «Puissans réparateurs de nos forces premières, « Que Bacchus et Cérès à nos corps languissans « Prodiguent la faveur de leurs doubles présens. « Demain, dès le retour de l’aube matinale, « Que ton généreux zèle, Atride ! se signale; « Rassemble les coursiers , excite les soldats, « Toi-même, au premier rang, guide-nous aux combats.»

A ce noble transport tous les rois applaudissent. D’un vin religieux leurs coupes se remplissent ; Et sous ses pavillons le soldat retiré Savoure du repos le bienfait désiré.

FIN DU NEUVIÈME CHANT. su v wwv vw UUU% wVve UUvU UUUe LUUU UUve UUve UUUw voer UUUU vvw vUvv cvwe uwve LWVe La fille du matin , sur son char radieux, Du fond de l’Océan remontait vers les cieux , Lorsque , le bras chargé de l’armure éclatante , Thétis court vers Achille et paraît dans sa tente. Redemandant aux dieux l’ami qu’il a perdu , Sur le corps de Patrocle il gémit étendu ; Tout pleure autour de lui, mais l’auguste déesse L’embrasse avec bonté, lui parle avec tendresse :

« Mon fils ! pourquoi nourrir ce chagrin éternel ? « Si Patrocle n’est plus , tel est l’ordre du ciel. « Borneras-tu ta gloire à répandre des larmes ? « Sois Achille ! revêts ces immortelles armes, « Ces armes , de Vulcain le chef-d’œuvre nouveau ; « Nul guerrier ne reçut un présent aussi beau. »

Elle a dit, et déjà l'étincelante armure Tombe aux pieds de son fils et la terre en murmure. Ce formidable bruit, ce foudroyant éclat Ont frappé de terreur l’immobile soldat; Mais Achille en conçoit une audace nouvelle; Son noble cœur s’enflamme et son œil étincelle. Quand il a promené sur les présens divins Ses regards curieux et ses avides mains :

« O ma mère! dit-il , un si brillant ouvrage « D’un vulgaire ciseau n’est point l’apprentissage. « A la voix de Thétis Achille doit s’armer ; « Mais,excuse un ami facile à s’alarmer.

« Peut-être, consumant des dépouilles si chères, « Des insectes rongeurs les troupes téméraires » De Patrocle viendront outrager la beauté :

« Servira-t-il de proie à leur avidité ? »

« Mon fils , de l’Océan répond la souveraine, « D’un importun devoir épargne-toi la peine ; « Mes soins écarteront ces essaims acharnés « Sur le corps des héros par le fer moissonnés. « Dût Patrocle languir un an sans sépulture, « De la corruption il bravera l’injure.

« Mais assemble les Grecs, dépose aux yeux de tous « Contre leur chef puissant ton superbe courroux; « Vole aux combats, Achille ! et revêts ta vaillance. »

La déesse en son sein rallume la vengeance:

Tandis qu’elle prodigue au corps inanimé Les flots conservateurs d’un nectar parfumé, Achille part ; sa voix , au loin retentissante , V ient se mêler au brui t de la mer frémissante : Il ordonne , soldats, pilotes , matelots , Volent impatiens de revoir le héros. Tous deux, d’un mal cruel bravant la violence Ulysse et Diomède, appuyés sur leur lance, Dans le sein du conseil se placent les premiers. Le pasteur des humains et le chef des guerriers, Atride, sur leurs pas languissamment se traîne ; La douleur a rendu sa démarche incertaine.

Frappé dans les combats par le fils d’Anténor , De l’homicide acier la trace vit encor.

Quand tous sont réunis, le héros de l’armée.

Se levant au milieu de la foule charmée :

« De nos divisions voilà les tristes fruits ! « Atride ! quels malheurs une femme a produits ! « Plût aux dieux que le jour où, maître de Lyrnesse, « Sur mes vaisseaux vainqueurs j’entraînai sa jeunesse, « Diane , la frappant d’inévitables traits , « Eût prévenu les maux causés par ses attraits ! « Ils brilleraient encor , pleins de gloire et de vie, « Tous ces héros , tombés sous la flèche ennemie ; « S’ils furent nos soutiens , ils le seraient encor : « Mon repos seul a fait le triomphe d’Hector. « O revers ! Ô douleur! d’une longue querelle « Les Grecs conserveront la mémoire éternelle. « Mais loin de nous, Atride! un récit importun. « Obéissons enfin à l’intérêt commun ; « La nécessité parle et veut être écoutée.

« Etouffons dans nos coeurs une haine indoratée. « Mortels, garderons-nous un immortel courroux? « Marchons ! que les Troyens, expirant sous nos coups « D’un insolent aspect délivrent ce rivage.

« Crois-moi, les ennemis , échappés à ma rage, « Loin d’exposer leur tête à des périls nouveaux, « Iront de leurs foyers implorer le repos. »

Aux transports les plus vifs le peuple s’abandonne ; Mille cris frappent l’air, quand, du haut de son trône, L’auguste Agamemnon fait entendre ces mots :

« Fiers disciples de Mars ! invincibles héros ! « Apaisez vos clameurs ; aux cris de la licence « En vain j’opposerais la voix de l’éloquence : « Ecoutez-moi. Je vais, aux yeux de ce guerrier . « Dévoiler ma conduite et la justifier.

« De mon peuple souvent la haine accusatrice « Sur moi de nos discords rejeta l’injustice. « Seul je n’ai pu causer tant de maux réunis : «Jupiter, le Destin, ou la sombre Erynnis « Versa tous ses poisons dans mon âme troublée, « Lorsqu’aux regards surpris de la Grèce assemblée, « D’un fier ressentiment écoutant la chaleur, « Je privai ce héros du fruit de sa valeur.

« Até m’égara seule, et seule fut coupable, « Até, du roi des deux la fille inexorable, « Até, qui sème au loin la haine et les affronts, « Va dédaignant la terre et marchant sur nos fronts. « Des mortels et des dieux le monarque suprême « Aux traits de son courroux fut exposé lui-même.

« Employant l’artifice où manquait le pouvoir , « La perfide Junon confondit son espoir, « Lorsque, dans les remparts de Thèbes souveraine, « Devait naître le fils promis au sein d’Alcmène. « Jupiter convoquant tous les dieux ses sujets : « Apprenez, leur dit-il, mes immortels décrets. « Aux plus grandes faveurs sachez que je destine « Le héros qu’en ce jour enfantera Lucine ; « Il verra tous les rois descendus de mon sang « Courber devant sa gloire un front obéissant. » « Imposteur ! qu’as-tu dit? lui répond la déesse ; « Ta promesse est toujours une vaine promesse « Mais qu’un serment sacré t’enchaîne sans retour : « Jure que ce héros, objet de tant d’amour, « Sur les peuples vaincus étendra son empire. » « Le dieu , sans deviner le motif qui l’inspire , « Prononce au même instant le serment redouté. « Des sommets de l’Olympe , avec rapidité , « Junon vole, et, fidèle à sa haine jalouse, « Du monarque d’Argos favorisant l’épouse, « Avant le jour marqué fait naître le mortel « Captif depuis sept mois dans le sein maternel, « S’éloigne, et, de Lucine enchaînant la puissance, « Du jeune Alcide encor retarde la naissance ; « Puis, remontant aux cieux , et d’un air triomphant : « O maître delà foudre! il est né cet enfant « A qui ta voix promet l’empire de la terre : « Eurysthée est son nom, Sthénélus est son père ; « C’est ton sang qui l’anime, et ce vaillant héros « Méritera l’honneur de régner sur Argos. »

« Soudain de Jupiter un vif chagrin s’empare ; « Jupiter, tout entier au courroux qui l'égare, « Jure devant les dieux qu’aux célestes sommets « L’impitoyable Até ne paraîtra jamais, ILa saisit, et bientôt, d’une main irritée, « Au séjour des mortels il l’a précipitée ; « Cependant il a vu d’un lâche souverain « Sur Alcide opprimé peser le joug d’airain.

« Victime, ainsi que lui, de ce monstre inflexible, « Combien je frémissais quand, toujours invincible, « Hector, le grand Hector, jusque sur nos vaisseaux « Poursuivait, combattait, immolait nos héros ! « La haine m’aveugla , le repentir m’éclaire. « Arme-toi, venge-nous ; j’abjure ma colère.

« Tous les présens qu’Ulysse en mon nom t’a promis « A tes vaillantes mains seront bientôt remis : « Si tu peux enchaîner cette ardeur qui te presse , « Dis un mot, et soudain j’accomplis ma promesse. »

« Que je reçoive ou non tes superbes présens, « N’importe ! loin de nous ces délais offensans ! Répond Achille. «Amis ! signalons notre lance. « Un grand péril réclame une grande vaillance. « Redevenu héros, je vole aux premiers rangs « Fouler aux pieds les corps des Troyens expirans , « Heureux , si le guerrier qui déjà me contemple, « Admirant mon courage, imite mon exemple !

« Fils des dieux ! dit Ulysse, à ces bouillans transports « Permets que la prudence oppose ses efforts. « Sous les murs d’Ilion ne porte pas la guerre ; « A peine éclatera sa fureur sanguinaire, « Des Grecs et des Troyens, ou vaincus ou vainqueurs, « La Discorde, long-temps embrasera les cœurs. « Oui, suspendons encor le signal du carnage , « Et que tous nos guerriers , oisifs sur ce rivage, « Loin des plaines de Mars, y savourent en paix « Et les dons de Bacchus et les dons de Cérès : « Tout entière en ces dieux la vaillance réside. « Jusqu’au déclin du jour , quel soldat intrépide , « Dévoré par la soif, par la faim consumé , « Soutiendrait un combat sans cesse rallumé ? « Il lutte , mais en vain ; ses forces le trahissent ; « Il languit, il succombe et ses genoux fléchissent. « Dans le sein des banquets si les mets prodigués « Raniment tout-à-coup ses membres fatigués, « Plein d’un nouveau courage , il fixe la victoire, « Et s’il sort du combat, il en sort avec gloire. « Sépare tes guerriers : de ses présens nombreux « Laisse Atride étaler le spectacle pompeux.

« Quel triomphe pour toi ! pour loi quelle allégresse ! « Quand il aura juré , devant toute la Grèce, « Que jamais il n’osa , dans sa profane ardeur, « De ta jeune captive offenser la pudeur , « La table des banquets , sous sa tente dressée , « Verra conclure enfin l’union commencée.

« Superbe Atride ! apprends à vaincre ta fureur ; « Un roi peut, sans rougir , expier une erreur. »

« Oui, dit Agamemnon, sage et prudent Ulysse ! « Oui , par ta bouche encore a parlé la justice. « Je le prononcerai, cet auguste serment ; « Mais qu’Achille, vainqueurd'un noble enrpressement « Souffre qu’aux yeux des Grecs le traité s’accomplisse « Un banquet solennel, un pompeux sacrifice , « De l’accord désiré cimenteront la foi.

« Cours dans ma tente , Ulysse! et reviens près de moi « Chargé de mes trésors , suivi de mes captives ; « Et que Talthybius amène sur ces rives « Le sanglier sacré qui, tombant sous le fer, « Doit honorer Phébus et le grand Jupiter. »

« O Prince ! dit Achille, ô puissant fils d’Atrée ! « La Grèce à de tels soins sera-t-elle livrée , « Tandis que des combats brillent encor les feux? « Eh quoi ! tous ces guerriers que le maître des deux « A, par la main d’Hector, privés de la lumière, « Sans tombeau, sans honneur dorment sur la poussière, « Et l’on pense aux festins ! Grecs ! suivez mon conseil : « Avant que dans les flots se plonge le soleil, « Courez tous , illustrant vos généreux courages , « Dans le sang des Troyens effacer vos outrages , « Et vous ferez céder, au sein d’un doux loisir, « La fatigue au repos et la gloire au plaisir. « Qui? moi !.. de vos banquets je goûterais les charmes, « Quand Patrocle, entouré de mes soldats en larmes, « Languit, pâle et sanglant ,sur le seuil étendu !.... « Il demande vengeance, il doit être entendu. « Affamé de périls , altéré de carnage , « C’est du sang qu’il me faut pour éteindre ma rage. »

« O toi, de tous les Grecs et l’espoir et l’appui, Dit Ulysse; « à ma voix sois docile aujourd’hui. « Je te cède en valeur , mais non pas en sagesse , « Et j’ai le triste droit d’éclairer ta jeunesse. « De Bellone aisément expire la fureur , « Alors que Jupiter, déchaînant la terreur, « Incline sa balance, arbitre des batailles ; « Bientôt il a comblé le char des funérailles, « Et, comme les épis abattus sous la faux , « Frappés de toutes parts, succombent les héros. « De nos gémissemens quel sera donc le terme, « Si tous ceux, que des morts le noir séjour enferme. « Par la cruelle faim doivent être honorés?

« Décernons aux soldats que Mars a dévorés « Les honneurs du tombeau, le tribut de nos larmes. « Mais , pour mieux assurer la victoire à nos armes , « De Bacchus, de Cérès que les secours puissans « Rappellent la vigueur dans nos corps languissans ; « Et bientôt , des banquets revolant aux batailles, « Ilion nous verra , jusque .sous ses murailles , « Porter, le glaive en main , la terreur des combats. « Périsse le guerrier qui ne nous suivrait pas ! »

En achevant ces mots , vers la tente d’Atride Il marche ; à ses côtés volent d’un pas rapide Mélannipe et Mégès , Thoas et Mérion , Et les fils de Nestor et le fils de Créon , Qui déjà, rapportant les offrandes promises , Etalent aux regards des phalanges surprises Vingt coupes , dix talens et sept riches trépieds : Près d’eux on voit bondir douze fougueux coursiers. La fille de Brysès, par Ulysse conduite , S’avance, et sept beautés paraissent à sa suite. Au milieu du conseil quand les Grecs assemblés Ont vu tant de trésors briller accumulés , Au pasteur des humains Talthybius présente Du monstre des forêts la tête obéissante.

Atride alors se lève, Atride s’est armé ; il imprime à son front l'outrage accoutumé, Le frappe , le dépouille et de son poil sauvage A Jupiter d’abord offre le saint hommage.

Bientôt, environné des Grecs silencieux, Vers le ciel il élève et ses mains et ses yeux :

« O maître de l’Olympe ! ô roi de la nature ! « Terre ! soleil ! et vous , dieux, vengeurs du parjure « Je vous prends à témoins que Briséis jamais « Ne m’a vu profaner ses pudiques attraits ; « Non , je ne l’ai jamais , par une loi fatale , « Condamnée à l’honneur de ma couche royale.

« Dieux justes ! si ma voix prononce un faux serment « Frappez ! j’ai mérité votre ressentiment. »

Il a dit, et son glaive immole la victime ; Talthybius la jette aux monstres de l’abîme.

Mais Achille s’écrie : « O monarque des airs ! « Combien sur nous ton bras déchaîne de revers ! « S’il n’avait dû frapper les Grecs sur cette rive , « Jamais Agamemnon, m’arrachant ma captive, « N’eût commencé le cours de nos sanglans débats « Mais volez aux festins pour voler aux combats , « Séparez-vous. » Il dit et la foule docile Des navires soudain a regagné l’asile.

Les soldats empressés dans le camp du héros Ont porté les présens ; et les coursiers nouveaux Rivalisent entr’eux et de force et d’audace.

Egalant de Vénus les attraits et la grâce, La jeune Briséis paraît ; son œil tremblant Du malheureux Patrocle a vu le corps sanglant ; Elle tombe éperdue et de ses mains outrage L’albâtre de son sein , les lis de son visage; Ses regards sont voilés d’un nuage de pleurs, Et belle , sa beauté s’accroît de ses douleurs.

« O toi dont j’ai vu l’âme à la mienne attachée, « O Patrocle! à ces lieux quand je fus arrachée , « Je t’y laissai vivant, je t’y retrouve mort. « Plus que le tien , hélas ! je dois pleurer mon sort; « La misère pour moi succède à la misère.

« L’époux que me choisit ma vénérable mère, « Je le vis succomber aux pieds de nos remparts.... « J’eus trois frères : leur sang coula sous mes regards. « Quand , la flamme à la main, l’impétueux Achille « Foudroyant de Minés la glorieuse ville, « De l’époux le plus cher privait mon jeune amour, « Toi seul séchais mes pleurs , tu me disais qu’un jour « Achille, dans Larisse emmenant sa conquête, « D’un pompeux hyménée ordonnerait la fête.

« Doux ami, je te perds !.... Un trépas si cruel « Sera de mes douleurs l’aliment éternel. »

A ce touchant discours les captives répondent ; Le malheur les unit, leurs larmes se confondent, Mais si leur triste voix gémit sur le héros , Leur cœur n’a de pitié que pour leurs propres maux.

Près d’Achille rangés , tous les chefs de la Grèce En vain à leurs banquets invitent sa tristesse.

« Ah ! si je vous suis cher, dit-il en soupirant, « Respectez de mon deuil le sujet déchirant.

« Pour céder à vos vœux, ma douleur solitaire « Attendra que Phébus n’éclaire plus la terre : « Partez. » On obéit. Près du héros encor Restent Idoménée , et Phœnix et Nestor, Et le divin Ulysse, et les deux fils d’Atrée ; D’un chagrin non moins vif son âme est pénétrée , Le trépas d’un ami lui dicte son devoir ; Combattre et le venger, voilà tout son espoir.

« Infortuné Patrocle ! a-t-il dit, quand nos armes « Aux enfans d'Ilion renvoyaient les alarmes , « C’est toi qui, dans ma tente, apprêtais mes festins : « Qui me rendra tes soins ? Vaincu par les destins, « Tu succombes , hélas ! et moi, je vis encore! « Je vis!.... Mais loin de moi ces festins que j’abhorre! « Il n’est pas de malheur à mon malheur égal, « Non, quand même en ce jour un message fatal « M’instruirait que la Parque a frappé mon vieux père; « Traînant dans son palais le poids de sa misère, « En ce moment peut-être il gémit, et ses pleurs « Redemandent le fils, objet de ses douleurs, « Ce fils qui doit périr sur la rive troyenne , « Victime d’Ilion et du crime d’Hélène.

« Avec moins de chagrin j’apprendrais que la mort « De mon Néoptolème a terminé le sort.

« Mon cœur s’était bercé d’une orgueilleuse joie : « Loin d'Argos, j’espérais tomber seul devant Troie, « J’espérais qu’un ami, des rives de Scyros, « Aux champs thessaliens conduisant ce héros, « De son père envers lui déploîrait la tendresse, « Et sur le trône enfin placerait sa jeunesse. « Hélas ! Pelée est mort, ou sa longue douleur, « Fléchissant sous le poids des ans et du malheur, « Pour descendre au séjour de la nuit éternelle, « Attend de mon trépas la sanglante nouvelle. »

Tous les rois sont frappés d’un cruel souvenir ; Le héros à ses pleurs voit leurs larmes s’unir.

D’un tel spectacle ému, le maître du tonnerre:

« O Pallas ! a-t-il dit, ô fille qui m’est chère ! « Laisseras-tu gémir Achille abandonné?

« Sur ses vaisseaux déserts vois-tu l’infortuné? « Le vois-tu, des festins refusant tous les charmes, « Se nourrir de regrets et s’abreuver de larmes ? « Va , cours le ranimer ; d’un nectar bienfaisant « A son sein abattu cours verser le présent. »

Comme un aigle dans l’air étend ses vastes ailes, La déesse, quittant les voûtes éternelles, Vole et déjà ses mains , dans le cœur du héros, De la douce ambroisie ont épanché les flots.

Tandis qu’elle remonte au palais de son père, Délaissant leurs vaisseaux pour les champs de la guerre, Des Grecs impatiens marchent les bataillons : Ainsi, quand gronde au loin la voix des aquilons , Dans le nuage obscur la neige récélée Roule en flocons épais et tombe amoncelée.

Les boucliers, les dards, les casques menaçans Jettent de tous côtés leurs feux éblouissans ; Le ciel les réfléchit, et la terre charmée S’embellit de l’éclat dont elle est enflammée. Un bruit guerrier s’élève et la plaine gémit. Entouré de soldats , le fils des dieux frémit ; Sa colère, bientôt à Pergame fatale, S’échappe de ses yeux, de sa bouche s’exhale ; II appelle la mort, et de sang altéré, Du céleste artisan revêt le don sacré.

L’argent de son cothurne à ses pieds s’entrelace, Sur son corps s’arrondit la mobile cuirasse; A son flanc suspendu , brille un glaive divin , Et du bouclier d’or , chef-d’œuvre de Vulcain , Jaillissent les rayons d’une vive lumière :

Telle éclate des nuits la mobile courrière.

Ou tel , frappant les mers de son reflet tremblant Du sommet des écueils , un phare étincelant Apparaît aux nochers que , loin de leur patrie, Poussent les vents jaloux et Neptune en furie. D’un panache flottant avec art embelli, Le casque ombrage enfin son front enorgueilli ; L’œil voit étinceler son ondoyante aigrette : Moins terrible dans l’air resplendit la comète.

Sous ce noble appareil, l’intrépide héros Avec fierté prélude à des combats nouveaux ; il vole plus léger : les armes immortelles Paraissent à son corps avoir prêté des ailes. Bientôt d’un vaste frêne il soulève le poids : Pour la mort des guerriers , le Centaure autrefois Aiguisa sur les monts cette homicide lance, Et du noble Pelée en arma la vaillance.

Alcime , Automédon , ses fidèles amis , Des célestes chevaux courbant le front soumis , Les attachent au joug ; l’écume blanchissante Rejaillit de leur bouche au mors obéissante.

Les rênes d’une main , de l’autre l’aiguillon , Sur le char le premier s’élance Automédon ; Après lui monte Achille, et ses armes superbes Du brillant roi des cieux rivalisent les gerbes. Penché sur ses coursiers , il leur parle et sa voix Leur recommande ainsi d’obéir à ses lois :

« Légers fils de Podarge ! ô vous , Xanthe et Balie ! « Le sort de votre maître à votre sort se lie; « Mon ami fut par vous trahi dans les combats , « A la mort, comme lui, ne m'abandonnez pas. »

Xanthe incline le front : sa flottante crinière Déroule ses longs plis jusque sur la poussière; Il parle et c’est Junon qui lui dicte ces mots :

« Ne crains rien en ce jour , magnanime héros ! « Oui, nous te sauverons ; mais bientôt viendra l’heure « Où pour toi s’ouvrira la dernière demeure.

« Si Patrocle est tombé sous des vainqueurs puissans , « Du crime de sa mort nous sommes innocens ; « N’accuse qu’Apollon : c’est lui dont la vengeance « Choisit le fer d’Hector pour frapper sa vaillance. « Vainement du Zéphir , le plus léger des dieux , « Nos pas égaleraient le vol audacieux ; « Tu ne peux échapper aux Parques homicides , « Et la main d’un mortel.... » Soudain les Euménides De sa voix prophétique ont étouffé l’accent.

« O Xanthe ! lui répond le héros frémissant, « Pourquoi me révéler ce funèbre présage?

« Achille en est instruit ; la mort est son partage. « Loin d’une tendre mère et d’un père éploré , « Par le dieu des combats il sera dévoré ; « Mais il veut, aux Troyens vendant cher la victoire, « Descendre dans la tombe avec toute sa gloire. »

Impatient il vole, et ses cris menaçans Précipitent l’essor des coursiers bondissans.

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