‹ Trois chants de l'Iliade, traduits en vers françaisChapitre 2 sur 14 · PARIS DÉFIE MÉNÉLAS · texte numérisé non relu

PARIS DÉFIE MÉNÉLAS

( CHANT III. ) Quand sous leurs chefs divers sont rngés les soldats Les enfans d’Ilion vers le champ des combats S’élancent à grands cris : tel, du sommet des nues , Sur le vaste Océan un bataillon de grues , Transfuge des climats glacés par les hivers , De bruyantes clameurs fatigue au loin les airs, Et porte le carnage et la mort aux Pygmées.

D’une fureur tranquille en secret animées , Les troupes de la Grèce à pas silencieux Marchent ; la même ardeur brille dans tous les yeux. Comme on voit un brouillard qui, duhautdes montagnes Au souffle du Notus , envahit les campagnes , Plus que la nuit encor propice au malfaiteur, Couvrir ses attentats d’un voile protecteur Et dérober à l’œil jusqu’au vol de la pierre : Ainsi de toutes parts une épaisse poussière Vers les cieux obscurcis s’élève en tourbillons ; Sous le poids des guerriers gémissent les sillons.

Quand chaque peuple enfin de plus près se menace Paris aux premiers rangs a porté son audace ; Le carquois sur son dos frémit, et dans sa main il balance deux traits étincelant d’airain :

Le glaive arme son bras , et sur son corps flottante Brille d’un léopard la dépouille éclatante.

Il marche ; l’œil surpris croit voir marcher un dieu , Et, beau de sa valeur, brûlant d’un noble feu, il appelle au combat la Grèce tout entière.

A ce défi superbe , à son allure altière, Le vaillant Ménélas le reconnaît soudain.

Comme un lion fougueux qu’aiguillonne la faim , S’il trouve au fond des bois ou la chèvre sauvage Ou le cerf ombragé de son jeune branchage , Vole, écume , rugit, d’un regard assuré Des chiens et des chasseurs voit l’essaim conjuré , Et dévore bientôt sa palpitante proie :

Tel le Grec , frémissant et d’orgueil et de joie , Dans l’espoir de punir un rival odieux , Les armes à la main, la fureur dans les yeux , S’élance de son char. Le Troyen, à sa vue , Immobile et frappé d’une crainte imprévue, S’arrête tout-à-coup , et, pour fuir le trépas , Au sein des rangs profonds précipite ses pas. Lorsque le voyageur sous un buisson perfide Voit s’allonger le corps d’un serpent homicide , / Il frissonne, et soudain , dans sa course arrêté, La pâleur sur le front, recule épouvanté :

Tel, emporté déjà par une fuite prompte , Paris court dans la foule ensevelir sa honte.

Mais Hector, de l’honneur fait entendre la voix : « Malheureux , lui dit-il, qui bornes tes exploits « A séduire , à tromper , à ravir une femme , « Lâche , indigne Troyen ! si d’un hymen infâme « Ton audace deyait allumer le flambeau , « Que n’es-tu descendu dans la nuit du tombeau !... « Mais non , et tu deviens la fable de la Grèce ! « Ces guerriers , dont le rire insulte à ta faiblesse , « Avaient cru ta vaillance égale à ta beauté. 41 S’ils outragent Paris , Paris l’a mérité ; « Son corps est sans vigueur, son âme est sans courage. « Tel on ne le vit pas , quand d’un lointain rivage « Vers nos bords indignés son vaisseau ravisseur « Emportait des héros et l’épouse et la sœur. « Combien gémit Priam ! que de larmes dans Troie ! « Quel sujet pour les Grecs de triomphe et de joie ! « Mais pour toi quelle honte ! ainsi ton faible bras « Craint d’opposer son fer au fer de Ménélas.... « Connais mieux le héros dont tu ravis l’épouse, « Connais mieux sa vaillance et sa fureur jalouse ; « Combats , et la beauté que tu tiens de Vénus , « Tes cheveux d’or, ta lyre , ornemens superflus, « Ne te défendront point expirant sur l’arène. « Plût aux dieux qu’Ilion , dans sa trop juste haine , « Sur le front de Paris, auteur de tous ses maux, « Eût étendu déjà la pierre des tombeaux ! »

« Hector ! répond Paris , ô mon généreux frère ! « Je l’ai trop mérité ce reproche sévère ; « Rien ne peut ébranler la vertu de ton cœur : « De l’inflexible airain tel le tranchant vainqueur « De coups multipliés frappe un chêne docile « Qui se courbe en vaisseau sous une main habile. « Ne me reproche pas les bienfaits de Vénus ; « Quels que soient les présens que l’homme ait obtenus, « L’homme doit conserver avec reconnaissance « Les dons que lui départ la céleste puissance.... « Mais si tu veux qu'enfin je signale mon bras , « Que les Troyens , les Grecs suspendent les combats ; « Ménélas et Paris, au milieu de la plaine , « Vont, le glaive à la main , se disputer Hélène , « Et le vainqueur devra , pour prix de ses efforts, « Ainsi que ses attraits posséder ses trésors. « Le Troyen , grâce aux nœuds d’une paix fraternelle , « Tranquille, habitera la terre paternelle, « Et les enfans d’Argos reverront un séjour « Que protège Bellone et que chérit l’Amour. »

Il dit ; soudain Hector , rayonnant d’allégresse, Entre les fils de Troie et les fils de la Grèce, Le javelot baissé , marche, et de ses soldats Enchaîne la valeur et retarde les pas , Quand tout-à-coup les Grecs font pleuvoir sur sa tête De pierres et de traits une immense tempête.

Atride voit Hector frappé de toutes parts , il s’écrie : « Arrêtez , fiers disciples de Mars ! « Retenez dans vos mains la flèche vengeresse ; « Ce héros veut parler aux peuples de la Grèce. »

Immobile, l’armée obéit à ses lois , Et le fils de Priam élève ainsi la voix :

« O Grecs ! et vous, Troyens ! apprenez ce qu’espère « Le coupable artisan d’une fatale guerre.

« Si tous vous déposez le glaive des combats , « Au milieu des deux camps , mon frère et Ménélas « Vont seuls l’un contre l’autre éprouver leur courage; « Hélène du vainqueur deviendra le partage , « Tandis que les traités et la foi des sermens « Cimenteront l’oubli de vos ressentimens. »

Il dit ; de tous côtés règne un profond silence , Quand Ménélas s’écrie : «Oui, long-temps la vengeance « M’aveugla sur le sort et de Troie et d’Argos ; « C’est peu de les pleurer, je veux finir vos maux. « Vainement de Paris le déplorable crime « Nous a précipités vers le bord de l’abîme; « Pour arbitre entre nous ne prenons que le sort. « Meure celui des deux que doit frapper la mort ! « Peuples ! qu’à vos foyers la paix enfin vous rende , « Séparez-vous. Troyens ! immolez en offrande « L’agneau noir à la terre et le blanc à Phébus ; « Jupiter à son tour recevra nos tributs.

« Mais que Priam lui-même à nos traités préside , « Priam et non ses fils , dont l’audace perfide « Viole impunément les sermens les plus saints ; « Qu’ils tremblent d’outrager le maître des humains ! « La jeunesse est toujours légère, aveugle, injuste; « Qu’un vieillard la dirige , et sa prudence auguste « Se rappelant le mal pour mieux le prévenir, « Fait servir le passé d’exemple à l’avenir.

A ces mots , les enfans de Mycène et de Troie Se livrent aux transports d’une commune joie ; Tous espèrent un terme aux jeux cruels de Mars , Retiennent les coursiers , s’élancent loin des chars, Et, quittant leur armure et leur haine rivale , Ne laissent plus entr’eux qu’un léger intervalle.

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