‹ Trois chants de l'Iliade, traduits en vers françaisChapitre 13 sur 14 · PRIAM DANS LA TENTE D’ACHILLE · texte numérisé non relu

PRIAM DANS LA TENTE D’ACHILLE

(CHANT XXIV. ) P RAM , d’un fier vainqueur affrontant le courroux, Se présente à ses yeux, se jette à ses genoux, Et baise cette main terrible , meurtrière , Par qui ses fils nombreux ont perdu la lumière. Trop souvent l’assassin qu’un jugement fatal Condamna pour jamais à fuir le sol natal, D’un palais étranger vient mendier l’asile ; il entre et voit frémir l’assemblée immobile: Tels , portant l’un sur l’autre un rapide regard , Les soldats , étonnés à l’aspect du vieillard , L’observent. Le héros , dont le courroux balance , Long-temps reste plongé dans un profond silence, Quand Priam , du malheur attestant les saints droits , Elève jnsqu’à lui sa suppliante voix :

« Achille ! fils des Dieüx ! souviens-toi de ton père ! « Tous les deux nous touchons à notre heure dernière: « Peut-être qu’aujourd’hui son trône chancelant « Va tomber sous les coups d’un vainqueur insolent; « Du moins si le danger , si la mort l’environne , « Son âme paternelle à l’espoir s’abandonne : « Il sait qu’Achille existe ; il se flatte qu’un jour « Les Dieux n'environt plus Achille à son amour. « Tel n’est pas mon destin. Hélas! quand de la Grèce « Aborda sous nos murs la flotte vengeresse , « J’avais cinquante fils , cinquante, et sous ses coups « L’impitoyable Mars les a fait périr tous.

« De ceux que me donna l’amour ou lhyménée , « Un seul charmait encor mon âme infortunée : « Eh bien ! ce fils chéri, l’orgueil de mes regards , « Ce guerrier dont le bras protégeait nos remparts , « Ce héros que la gloire armait pour la patrie , « Hector enfin , c’est toi qui lui tranches la vie !.... « Mais un dernier espoir m’amène sur ces bords : « En échange d’un fils accepte mes trésors.

« Vois Priam à tes pieds prosterner sa misère ; « Achille ! crains les Dieux, souviens-toi de ton père ! « Le Ciel m’a fait un sort plus affreux que le sien.... « Eli ! quel malheur jamais égalera le mien ? « Grands Dieux! j’ai pu presser de ma bouche tremblante « Du meurtrier d’un fils la main encor sanglante! »

Achille, au nom d’un père et d’un père adoré , Repousse doucement le vieillard éploré :

La pitié dans son cœur succède à la colère.

Ils confondent tous deux leur plainte involontaire : L’un pleure un fils , et l’autre , en son double chagrin , D’un père et d’un ami déplore le destin.

Cependant le héros, rassasié de larmes, Se lève, du vieillard dissipe les alarmes, Prend sa main , et jetant un regard de douleur Sur ce front sillonné par l’âge et le malheur :

« Que de maux, lui dit-il, ont accablé ta vie ! « Quoi ! seul, parmi les rangs d’une armée ennemie , « Du trépas de ton fils tu viens chercher l’auteur! « Oui, de fer et d’airain le Ciel arma ton cœur. « Toutefois mets un terme à ta douleur extrême ; « Imite-moi, vieillard, triomphe de toi-même. « C’est trop verser de pleurs : tel est l’arrêt des Dieux, « Pour nous est l’infortune, et le bonheur pour eux. « Du céleste palais sur la terre inclinées , « Deux urnes , dont le sein contient nos destinées, « Nous versent tour à tour et le bien et le mal ; « Alors que de ces dons le partage est égal, « Notre sort à la fois est propice et sévère. « Mais quand sur un mortel l’urne de la colère « Seule épanche ses flots, souffrir est son destin ; « Victime condamnée aux tourmens de la faim , « Abandonné du Ciel et proscrit par la terre, « Il se traîne au tombeau de misère en misère. « Dès ses plus jeunes ans, comblé de tous les biens, « Mon père commandait aux fiers Thessaliens ; « Il brilla le premier en grandeur, en richesse, « Et mortel, il reçut la foi d’une Déesse.

« Mais à tant de bonheur succèdent les revers. « Hélas ! il ne voit point, dans ses palais déserts, « De glorieux enfans sa vieillesse entourée : « Du seul fils qu’il obtint la vie est mesurée ; « Et je ne puis encore au déclin de ses ans « Prodiguer mes secours et mes soins consolans : « Enchaîné par les Dieux sur la rive étrangère, « Je deviens le bourreau de ta famille entière.... « Et quel prince jamais fut plus heureux que toi? « Lesbos , qui de Macare avait subi la loi, « Et la riche Phrygie et l'Hellespont immense « Se courbaient sous le joug de ta vaste puissance. « Roi d’illustres états, père d’enfans nombreux, « Le bonheur t’entourait.... O changement affreux ! « Sous nos glaives vengeurs Troie entière succombe ; « Partout règne la mort, partout s’ouvre la tombe. « Lève-toi cependant, résiste à tes douleurs : « De stériles regrets et d’impuissantes pleurs « Ne sauraient arracher ton fils au noir rivage ; « Que tes maux redoublés redoublent ton courage. »

« Je reste à tes genoux : ce fils que j’ai perdu « Sur la poussière encor n’est-il pas étendu? « Accepte mes présens ; que ton âme attendrie « Rende enfin à mes vœux sa dépouille chérie ! « Pour prix d’un tel bienfait, puisse le juste Ciel « T’accorder le retour au palais paternel ! »

Achille sur Priam lançant un œil sévère :

« Vieillard, n’irrite plus ma bouillante colère : « Je vais te rendre Hector ; au nom du roi des cieux, « Ma mère m’a prescrit cet ordre impérieux; « Car je n’en puis douter , jusque dans cette tente « Un Dieu même a conduit ta vieillesse tremblante. « Et quel autre mortel, quand la jeunesse encor « De ses pas enhardis seconderait l’essor, « Aurait de mes soldats trompé la vigilance , « Ou des portes du camp violé la défense?

« Tu connais ma pitié , redoute mon courroux ! « Vainement ta misère embrasse mes genoux; « Malgré l’ordre des Dieux, tremble que je n’outrage « Les droits de ton malheur et les droits de ton âge. »

Le vieillard obéit : loin du camp , à ces mots, Comme un lion fougueux s’élance le héros.

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