‹ Trois chants de l'Iliade, traduits en vers françaisChapitre 12 sur 14 · COMBAT D’ACHILLE ET D’ÉNÉE · texte numérisé non relu

COMBAT D’ACHILLE ET D’ÉNÉE

(CHANT XX. ) Mars Achille, d’Hector demandant la présence, Brûle par son trépas d’assouvir sa vengeance ; Il veut apaiser Mars , quand soudain Apollon , D’un des fils de Priam, du jeune Lycaon A la fois empruntant les traits et le langage , Court du vaillant Enée enflammer le courage : « Eh bien ! les voilà donc ces glorieux exploits « Que nous avait promis ton orgueilleuse voix 2 ia8 ILIADE.

« Assis dans nos festins, tu défiais Achille ! » ' « Abjure, dit Enée, un espoir inutile.

« J’ai déjà rencontré , déjà fui ce héros , « Alors que sur l’Ida m’enlevant mes troupeaux, « Il courut désoler et Pédase et Lyrnesse.

« Terrible et dirigeant sa fureur vengeresse , « Pallas le précédait, et si le roi des cieux « N’eût détourné de moi son fer victorieux, « S’il ne m’eût dans la fuite ouvert un sûr asile, « Je tombais sous les coups de Pallas et d’Achille. « Eh ! comment échapper à son bras destructeur? « Sur lui d’un dieu puissant le regard protecteur « Toujours veille, et toujours dans le sein qu’il menace « Vient se plonger le trait lancé par son audace. « Mais, sans l’appui céleste , eût-il un cœur d’airain , « L’avantage entre nous flotterait incertain. »

« Il est aussi des dieux armés pour ta défense ; Dit Phébus ; si Thétis lui donna la naissance , « Tu la dois à Vénus , et du roi de la mer « Le sang n’égale pas le sang de Jupiter.

«.Sur l’espoir de ta mort si son orgueil se fonde, « S’il ose t’insulter , que ton fer lui réponde. »

D’une nouvelle ardeur le héros animé, Hors des rangs phrygiens s’élance tout armé ; Mais Junon l’aperçoit : « O Pallas ! ô Neptune? « D’Achille menacé protégez la fortune. « Voyez contre un héros , à tous les trois bien cher, « S’avancer le Troyen étincelant de fer.

« En vain Phébus l'enflamme, en vain Phébus l’entraîne; « Paraissez , et bientôt il va quitter l’arène. « Oui, défendez Achille et combattez pour lui. « Protégé par vos soins et fort de votre appui, « Qu’il apprenne combien tous les dieux de la Grèce « L’emportent sur les dieux que Pergame intéresse. « Eh quoi ! transfuges vains du céleste séjour , « Nous pourrions le trahir!.... Il approche ce jour « Où doit s’exécuter un arrêt trop sévère.

« Dès qu’il a tressailli dans le sein de sa mère , « Avare de ses jours , l’inflexible destin « Bien près de leur naissance en a placé la fin. « S’il ne marche entouré de la force divine , « Bravera-t-il les traits qu’Apollon lui destine? « Non, non ; sans le combattre il fuirait son rival, « Tant l’aspect seul des dieux aux mortels est fatal ! »

Mais Neptune : « Bannis ces frivoles alarmes ! « Sur de faibles rivaux sans essayer nos armes , « Au sommet de ces murs tranquillement assis , « Ne laissons à leurs bras qu’un succès indécis. « D’Apollon ou de Mars si la jalouse rage « Veut d’Achille indigné captiver le courage, « Alors éclatera notre juste courroux ; « Nous les verrons tous deux succomber sous nos coups, 1 30 « Et tous deux , emportés par une fuite prompte , « Dans le fond de l’Olympe iront cacher leur honte. »

En achevant ces mots , le dieu conduit leurs pas Vers ces antiques murs , ouvrage de Pallas, Où , d’un monstre vomi par l’Océan perfide, Hercule sut tromper la poursuite homicide.

Là, tous se sont placés ; d’un voile officieux Les immenses replis les dérobent aux yeux.

Mais bientôt près de Mars , près d’Apollon se range Des vengeurs d’Ilion l’immortelle phalange.

Sur le riant coteau, par le Xanthe arrosé , ils s’arrêtent : ainsi l’un à l’autre opposé, Du haut de la colline et du haut des murailles, Chaque Dieu différait le moment des batailles , Lorsqu’au faîte des airs Jupiter a tonné.

Les cieux ont retenti, le signal est donné, Et des sanglans combats la fureur recommence. Sous le poids des guerriers gémit la plaine immense i L’airain brille /partout s’élève un bruit confus , Quand le fils de Thétis et le fils de Vénus Sortent impatiens de l’une et l’autre armée : D’une égale fureur leur âme est enflammée.

Enée, enorgueilli de son casque d’airain.

Au bras le bouclier , le javelot en main , S’avance ; dans ses yeux respire la menace; Il brave Achille : Achille a ri de tant d’audace. Tel un lion, qu’assiège un peuple de chasseurs, Méprise les efforts de leurs traits agresseurs ; Mais s’il en est frappé, de sa gueule béante Ruisselle à flots épais une écume sanglante ; La rage de son cœur a passé dans ses yeux, De sa queue indignée il bat ses flancs poudreux, Rugit, vole, s’élance , altéré de carnage, Et triomphe ou périt en vengeant son outrage : Ainsi frémit Achille ; il marche, et le premier S’adressant au Troyen : « Audacieux guerrier ! Dit-il, pourquoi viens-tu défier ma vaillance, « Et quel superbe espoir arme ta faible lance? « Crois-tu donc, si les Dieux couronnent tes efforts, « Partager de Priam le sceptre et les trésors ? « Priam a des enfans , et sa vieille sagesse « N’ira pas confier l’empire à ta jeunesse.

« Si ton fer se rougit de mon sang généreux, « Peut-être les Troyens ont promis à tes vœux « Et d’immenses forêts et de fertiles plaines « Lâche ! ne compte pas sur ces promesses vaines : « Toi, mon vainqueur!.. jamais:ce n'est pas d’aujourd’hui « Qu’Achille va t’apprendre à trembler devant lui. « Ne te souvient-il plus qu’ardent à ta poursuite, « Je te vis loin d’Ida précipiter ta fuite, « Lorsque, n’osant sur moi retourner tes regards, « Tu courus de Lyrnesse implorer les remparts? « Secondé de Pallas , j’y portai le ravage ; « Je revins triomphant : pour prix de mon courage, « Un essaim de beautés escorta mon retour.

« Jupiter te sauva ; mais frémis en ce jour ! « Sur toi va retomber le poids de ma colère.... « Cependant je te donne un conseil tutélaire : « Fuis , échappe à la mort, tu n’as plus qu’un instant : « Fuis , le sage l’évite et l’insensé l’attend. » « Achille ! lui répond le héros intrépide, « Suis-je donc un enfant qu’un seul mot intimide? « Tu m’insultes , je puis t’insulter à mon tour. « A Pélée , à Thétis tu dois, dit-on , le jour : « Moi, j’ai Vénus pour mère, et je suis fils d’Anchise « Sorti du sang des Dieux, la fierté m’est permise... « Hélas ! il faudra donc que Vénus ou Thétis « Verse aujourd’hui des pleurs sur la tombe d’un fils! « C’est trop perdre de temps en menaces frivoles, « Il nous faut des exploits et non plus des paroles : « Combattons. Je pourrais te citer mes aïeux; « Tout l’univers est plein de leurs noms glorieux. « Quand les murs d’Ilion n’existaient pas encore, « Ce noble fils du Dieu que l’univers adore, « Ce Dardanus régnait, Dardanus qui fonda « Une cité fameuse au sommet de l'Ida.

« Son fils vit, après lui, ses cavales superbes « De ses vastes marais paître les molles herbes ; « Borée, uni d’amour à ces fougueux essaims , « Du souffle créateur emplit leurs jeunes seins ; « Bientôt il en sortit douze coursiers rapides « Qui, sur les champs dorés, sur les plaines humides , « Volaient, des vents légers impétueux rivaux, « Sans courber les épis, sans incliner les flots. « Parlerai-je de Tros? Quel mortel ne le cède « A ce fameux llus , à ce beau Ganimède , « Qui, partageant le sort des habitans du Ciel , « Verse à leur souverain le breuvage immortel? « De Tithon, de Lampus te dirai-je la gloire, « Hicétaon , si cher au Dieu de la victoire, « Le grand Laomédon, le vaillant Clytius , « Et Capys, orgueilleux du sang d'Assaracus, « Et Priam , dont Hector a reçu l’existence, « Et cet auguste Anchise , auteur de ma naissance? « Voilà tous mes aïeux , j’ai droit d’en être fier. « Mais que sert un vain nom? le puissant Jupiter « Seul nous refuse et seul nous donne le courage. « Achille! loin de nous la menace et l’outrage ! « Devons-nous discourir au milieu des combats ? « C’est le fer à la main que parlent des soldats. « La langue des mortels abonde en impostures ; « Nous pourrions l’un sur l’autre épuiser les injures. « Mais ne ressemblons pas à ce sexe jaloux, « Prodigue de mensonge ainsi que de courroux , « Et laissons-lui l’insulte, arme de la faiblesse. « Viens punir mon orgueil, si mon orgueil te blesse ; « Viens , mon glaive a besoin de combattre le tien. « Ou ta mort ou la mienne, ou ton sang ou le mien ! »

Il a dit, et déjà le javelot rapide A frappé du héros le bouclier solide :

Achille s’en étonne, et loin de lui sa main Du mobile rempart a détourné l’airain.

Du fer de son rival il redoute l’atteinte ; L’insensé! dans l’excès d’une première crainte, A-t-il donc oublié que les armes du ciel Ont triomphé toujours des armes d’un mortel?

Le bouclier céleste , ingénieux ouvrage, Dont cinq lames d’airain composent l’assemblage, Piésiste au javelot, et, soudain repoussé, Le javelot bondit et retombe émoussé.

Bientôt un trait vengeur , parti des mains d’Achille, Du bouclier d’Enée atteint le dos fragile :

Percé d’un double coup, le bouclier gémit.

Le Troyen se détourne , il s’arrête, il frémit En voyant à ses pieds la lance meurtrière; Un voile à ses regards dérobe la lumière.

La menace à la bouche et le glaive à la main, Le Grec impétueux fond sur lui ; mais soudain Enlevant sans effort un rocher dont la masse Des mortels de nos jours eût effrayé l’audace. t.

Sur le casque d’Achille et sur son bouclier il va , d’un bras vainqueur, le lancer tout entier; Achille furieux le menace du glaive, Quand , témoin du combat, Neptune enfin se lève; Il s’écrie : «O vous, Dieux , contemplez ma douleur ! « Faut-il que du Troyen succombe la valeur ?

« Malheureux ! le trépas est donc la récompense « Que réserve Apollon à son obéissance'.

« Mais devez-vous souffrir que du crime d’autrui « Cet innocent guerrier soit victime aujourd’hui ? « Sur vos nombreux autels sa main religieuse « Prodigue incessamment l’hécatombe pieuse.

« Ses jours sont menacés, sauvons-les , ou sur nous « Du monarque des cieux tombera le courroux.... « Mais il ne mourra point ; en lui seul tout entière « Repose d'Ilion l’espérance dernière.

« Et quel héros jamais nous dut être plus cher ? « Jupiter le protège : aux yeux de Jupiter « Autant de Dardanus la race est précieuse , « Autant du vieux Priam la race est odieuse : « Oui , nous verrons un jour sur les Troyens soumis « Régner le fils d’Anchise et les fils de ses fils. »

« Ordonne ou la victoire ou le trépas d’Enée, Dit Junon , de toi seul dépend sa destinée.

« Avec Pallas déjà j’ai mille fois juré « Une éternelle guerre à ce peuple abhorré ; « Fidèle à nies sermens, je laisserais la Grèce « Porter dans Ilion la flamme vengeresse. »

La déesse a parlé : vers le champ des combats Neptune impatient précipite ses pas; il jette un voile épais sur les yeux d’Æacide , Et, faisant à ses pieds tomber l’arme homicide , A travers les soldats , les chars, les javelots , D’Ilion dans les airs emporte le héros.

Jusques aux derniers rangs où le Caucon fidèle Vient unir aux Troyens sa troupe fraternelle, Tous deux sont parvenus. « Quel conseil ennemi « Arma contre un héros ton bras mal affermi ? Lui dit le roi des mers ; cet Achille terrible, « Et toujours cher au ciel, et toujours invincible, « Dans un combat nouveau , malgré l’arrêt du sort , « Peut te précipiter’ au séjour de la mort.

« Fuis son aspect vainqueur; mais lorsque de son âme « La Parque impitoyable aura coupé la trame , « Revoie dans l’arène et combats sans effroi ; « Il n’est plus d’ennemi qui triomphe de toi. »

Il dit, court vers Achille, affranchit sa paupière Du bandeau qui des deux lui voilait la lumière. Le héros en gémit, le héros consterné Autour de lui promène un regard étonné.

« Qu’ai-je vu? se dit-il, et quel nouveau prodige « A mes yeux éblouis fait briller son prestige ? « Ma lance est à mes pieds , et mon œil cherche en vain « L’ennemi dont ce fer devait percer le sein. « Eh bien ! puisque les Dieux embrassent sa défense, « Heureux de fuir la mort, qu’il échappe à ma lance : « Moi, contre les Troyens excitant mes soldats, « Je vais les animer de l’ardeur des combats. »

Bientôt de rang en rang il vole , exhorte, enflamme « Grecs ! ne redoutez plus les enfans de Pergame ; « Soldats contre soldats, héros contre héros, « Marchez , signalez-vous par des exploits nouveaux ! « Je ne puis lutter seul contre une armée entière ; « Mars en vain combattrait ; cette Pallas si fière « En vain à ses efforts opposerait les siens. « Mais je cours enfoncer les bataillons troyens ; « Il est temps que des Grecs le triomphe s’achève : « Malheur aux ennemis que trouvera mon glaive ! »

Hector de ses soldats réveille aussi l’ardeur. « Nobles Troyens! bravez Achille et sa fureur; « Comme lui je pourrais , dans ma coupable audace , « Aux habitans des Cieux prodiguer la menace. « Si sa bouche blasphème , elle blasphème en vain ; « Que son bras soit de feu , que son cœur soit d'airain, « N’importe, j’ose seul le combattre, et ma lance « Va punir à vos yeux sa superbe insolence. »

Il parle et mille cris lui répondent dans l’air ; Les traits frappent les traits , le fer croise le fer. 1 38 ILIAD E.

Mais Apollon, d’Hector enchaînant le courage : « Du fils des Dieux, dit-il, n’affronte point la rage. « Cache-toi : n’attends pas qu’il plonge dans ton cœur « Ou sa flèche homicide ou son glaive vainqueur. »

De terreur, à ces mots, Hector reste immobile; Mais bientôt dans la foule il se replonge ; Achille De son fer meurtrier , de ses cris frémissans Frappe et poursuit au loin les Troyens pâlissans. MU///e//ve//e varer wve UUU//U ven/ vvwe Memnetve vv

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