Trois conférences Strasbourgeoises
Le périlleux honneur que l'on m'a fait, en me chargeant d'inaugurer la série de ces conférences, a, du moins, une compensation. Il m'impose un premier devoir que je suis heureux de remplir. Mais je ne saurais m'en acquitter dignement sans votre concours. Laissez-moi donc, pour un instant, me faire votre interprète et, en votre nom , remercier publi* quement et chaleureusement notre honorable Comité. Reconnaissons, Messieurs, la courageuse initiative qu'il a montrée en organisant ces réunions et la persévérance opiniâtre et triomphante qu'il a mise à vaincre les oppositions, à calmer les peurs, à écarter tous les obstacles. — Il y aurait également de l'ingratitude à ne pas rappeler ici la décision unanime, aussi noble que libérale, par laijuelle le Consistoire
de Saint-PieiTc-lc-Vieux nous a rouvert les perles de celle église. Nous avions gardé un trop bon souvenir de l'hospitalité que nous y avions déjà reçue pour ne pas éprouver beaucoup de regrets à y renoncer celle année. Nous y tenions d'autant plus que notre dessein n'était point de faire quelque chose d'extraordinaire ou d'inusité, mais seulement, en des temps si nouveaux, de faire revivre une heureuse tradition des temps anciens. -Nous avions besoin de nous revoir ; et voire empressement ce soir, s'il est bien propre à m'effrayer, prouve assez clairement que la pensée du Comité a été celle de tous.
Nous pouvons donc nous féliciter ensemble et nous réjouir de ce premier succès. Mais, laissez-moi vous le rappeler en commençant, comme au sage de l'Écriture, environné de périls au milieu d'un monde étranger, il nous convient de nous réjouir avec crainte et tremblement. Quant à moi , pour éprouver ce tremblement salutaire, je n'ai besoin que de songer à la tâche qui m'est imposée. On m'a recommandé d'être à la fois très-inléressant et bien sage. Mais, vous le savez, les gens inléressanls ne sont pas toujours sages, et les gens sages ne sont pas toujours intéressants. Il y a là un problème auquel le vieil Ésope, malgré tout son esprit, aurait renoncé. Je suis forcé de taire ce que vous voudriez bien entendre, et obligé de vous parler longuement de ce dont peut-être vous vous souciez fort peu. Messieurs , je ne me propose pas de résoudre la difticulté ; je vous
propose (le la trancher. Je me résigne à la sagesse, (liissé-je vous condamner à l'ennui. Plus tard, peutcire , m'en aurez-voiis quelque reconnaissance. Ne vous abusez point, en efîet. Il y a ici un prix de sagesse qu'il faut gagner. Pour en apprécier la valeur, vous n'avez qu'à relire les noms et les sujets inscrits au dos de vos cartes d'entrée. Vous ne me pardonneriez pas de vous le faire perdre par une imprudence, et moi, je mêle pardonnerais moins encore. Eh bien! nous le mériterons ensemble. Je dis : ensemble, et j'insiste, car j'ai toujours remarqué (pardonnez encore cette remarque indiscrète) que l'orateur ne dit jamais que ce que l'auditoire veut bien entendre.
Mais le meilleur moyen, nous disent les moralistes, de ne pas succomber aux tentations, c'est de les fuir. Fuyons donc ! fuyons les temps présents et ses grandes tristesses. Tournons-nous vers l'histoire, la grande consolatrice , pour écouter une de ses plus nobles et de ses plus fortifiantes leçons.
Transportez-vous avec moi, je vous prie, au 25 octobre 1555 dans la grande cité de Bruxelles, la capitale politique des Pays-Bas. La ville entière est en proie à la plus vive émotion. Les grands, la bourgeoisie , les ouvriers sont dans les rues. La foule accourt de toutes parts au palais des anciens ducs de Brabant, où sont réunis les États généraux de la nation. Charles-Ouint va donner au monde un spectacle
qu'on n'a point revu depuis Sylla et Dioclélien. Le maître de la moitié de l'Europe el de tout le Nouveau- Monde , l'heureux adversaire de François I^r vient renoncer publiquement au premier trône de l'univers pour aller préparer ses funérailles dans le couvent de Saint-Just. Vieux, cassé, tordu par la goutte, il entre dans la salle des Etats, appuyé, d'un côté sur sa béquille et de l'autre, sur l'épaule d'un beau jeune homme de 22 ans, au front noble et réfléchi, au regard calme et droit. Ce jeune seigneur qui vient aider l'empereur impotent à déposer sa couronne, sera l'homme qui brisera celle de son fils et successeur Philippe II, le héros de la révolution qui arrachera la moitié des Pays-Bas à l'Espagne, le fondateur de la Répubhque hollandaise; c'est, en un mot, Guillaume le Taciturne, dont je voudrais essayer ce soir de peindre l'originale figure et de raconter la vie.
Le sujet ne laisse pas que d'offrir de sérieuses difficultés. Nous n'avons point ici une de ces figures exposées au plein soleil de l'histoire. Elle est profondément engagée dans la multiplicité des événements, des intrigues politiques et militaires qui font le tissu des annales des Pays-Bas à cette époque. 11 faut donc la tirer un peu au-dehors, la mettre en lumière pour la comprendre et la juger. Il faut tracer dans cette vie si dense et si pleine quelques grandes lignes. Il est facile de voir que Guillaume le Taciturne n'est point, au début, ce qu'il sera plus lard. Ce caractère si vigoureux ne s'est développé qu'avec la tache que les
événements lui imposaient. Deux périodes reslonl ncltemenl dislinclcs dans sa carrière : c'est d'abord une longue lutte diplomatique et politiijue contre l'Espagne, terminée par l'exécution des comtes de Ilorn et d'Egmont et le bannissement du prince d'Orange (1508). A cette lutte sourde, toute de ruses et d'intrigues, succède une lutte ouverte, lutte inégale, héroïque d'un peuple qui ne veut pas mourir et de consciences qui ne peuvent pas se soumettre. C'est alors seulement que le Taciturne se révèle tout entier, llaconter ces deux phases de sa vie orageuse dans leur suite logique, ce sera montrer comment de l'habile diplomate des premiers jours, est sorti et s'est développé le héros des derniers temps.
Guillaume de Nassau était né en 1533. Il appartenait à une vieille et illustre famille princière qui avait donné un empereur à l'Allemagne. Depuis sept ou huit générations, la branche aînée était établie dans les Pays-Bas et avait hérité de la principauté d'Orange. La branche cadette avait gardé les terres patrimoniales sur les bords du Rhin et habitait le château de Dillenbourg dans le comté de Nassau. C'est de cette branche cadette que Guillaume est issu. Ses parents avaient de bonne heure embrassé la Réforme de Luther. Sa mère, .lulie de Stolberg, fut
une femme humble, héroïque et a mérité une place dans la noble galerie des mères des grands hommes. D'elle est sortie une famille vigoureuse et florissante. A 77 ans, un peu avant sa morl, elle pouvait compter cent soixante enfants ou petits - enfants , dont plusieurs avaient déjà donné leur sang à la cause des Pays-Bas. Guillaume était l'aîné de cette forte race; à l'extinction de la branche des Nassau établie dans les Pays-Bas, il devint l'héritier d'immenses domaines, prince d'Orange, vassal de Charles-Quint. La foi de ses parents ne semble pas, à cette époque, avoir été bien intolérante ou rebelle aux accommodements politiques. Ils n'hésitent point à laisser leur fils, âgé de 11 ans à peine, entrer comme page dans la maison de Charles-Quint et abandonner la foi de sa famille pour suivre celle de son protecteur. Pendant plus de la moitié de sa vie, Guillaume resta catholique, et, s'il n'apporta dans la pratique de sa religion aucune ferveur, rien ne nous autorise à dire qu'il y mit de l'hypocrisie. Il protesta de son attachement au catholicisme à l'occasion de son mariage avec Anne de Saxe. 11 confia son fils aîné, le comte de Buren , aux professeurs de l'Université de Louvain dont l'orthodoxie était fort jalouse. Il n'a publiquement professé la foi réformée qu'en 1568, n'a communié pour la première fois sous ce rite qu'en 1573, dix ans avant sa mort. Son caractère et ses convictions n'ont mûri que lentement^ au milieu des longues tempêtes où il fut jeté.
Les circonstances , a-l-on dit , font les grands hommes. Les circonstances seules, en efTet, peuvent nous faire comprendre comment Guillaume d'Orange devint l'âme et fut le héros d'une révolution politique et religieuse. On ne saurait concevoir un caractère moins prédestiné au rôle d'agitateur, un génie moins aventureux, plus froid, en un mot, une nature moins démocratique et moins populaire. Il était né grand seigneur, et sa carrière naturelle était la diplomatie. Je ne veux point dire que les diplomates ne puissent L'Ire de grands agitateurs; mais ils le sont d'une façon toulautre que les apôtres ou les trihuns. Charles- Quint fut tout d'abord frappé des talents politiques de son page. Il semble avoir deviné le génie de cet adolescent. Il admirait en lui une maturité précoce, un jugement froid et clair, une vive pénétration des hommes et des événements^ une présence d'esprit, une discrétion à toute épreuve. Aussi l'honorait-il d'une confiance que l'âge du jeune prince ne devait point inspirer. 11 le gardait auprès de lui quand il donnait audience à des ambassadeurs étrangers, et aimait à avouer que son page lui communiquait des observations , des réflexions qui auraient échappé à sa propre sagacité. A cette haute école de la cour espagnole, Guillaume développa encore ses rares facultés. Il fut rompu de bonne heure à tous les tours et détours de la diplomatie; il vit de près jouer tous les ressorts de la machine gouvernementale. Il prit goût à ces menées tortueuses, à ces luttes sonter-
raines; il excella dans l'art de cacher ses propres pensées et de deviner celles des adversaires. Les historiens d'oulre-Rhin rappellent avec emphase l'origine allemande de Guillaume. Mais ne lui prêtez rien, je vous prie, de ce que nous appelions autrefois la candeur germanique. On aimait à lui confier les missions les plus ardues et les plus délicates. Il s'en acquittait avec honneur. Il réussit à Paris comme diplomate ; on admirait sa bonne mine ; il dansait admirablement bien. Il avait, vous le voyez bien, toutes les qualités du métier. Ne nous étonnons point si plus tard il est de taille à lutter contre les plus fins ministres de l'Espagne. Il percera à jour l'astuce du cardinal Granvelle. Philippe II aura beau se cacher, pour ourdir ses trahisons, dans le plus sombre cabinet de l'Escurial; il se sentira toujours deviné et prévenu. Un détail vous donnera une idée de ce côté peu connu de la vie du Taciturne. Il eut des espions à gages jusque dans ce palais de l'Escurial, et l'un des secrétaires de Philippe était en même temps son agent secret à Madrid.
Cependant hâtons-nous de dire que, si Guillaume d'Orange se forma à l'école de ki diplomatie espagnole, il ne s'y corrompit point. Sous l'habileté consommée, la réserve calculée de sa conduite, il y a un fond de loyauté, d'honnêteté chevaleresque, qui, tout en lui permettant bien des ruses , le gardait de toute infamie. Il n'y a dans cette nature rien de ce que désigne le mot de machiavélisme. C'est par ce point
qu'il se sépare des seigneurs espagnols ou italiens. Il aimait à se laiie pour n'avoir point à mentir; mais quand il parlait, il le faisait d'une voix ferme et franche. 11 était aussi incapable de faire des dupes que de se laisser duper lui-même. On pourrait dire qu'il connaissait trop les hommes pour avoir à leur sujet des illusions, et qu'il s'estimait trop lui-même pour descendre jusqu'à l'hypocrisie. 11 lui manquait les facultés poétiques de l'àme, l'imagination, l'élan généreux, l'enthousiasme. Là est la limite de ce grand esprit, l'antithèse vivante du comte d'Egmonl. Les facultés dominantes en lui, c'étaient l'intelligence lucide et la volonté résolue. Ainsi s'explique l'attitude recueillie, froide, silencieuse qui lui a valu son glorieux surnom. A cette honnêteté foncière s'ajoutait le patriotisme le plus vigoureux et la plus mule indépendance. 11 voulait servir son roi et son pays, mais sans devenir l'esclave ni de l'un ni de l'autre. Avec une égale fermeté nous le voyons dire les vérités les plus dures au desj)Ote implacable et au peuple révolté. Sous son gouvernement, à Anvers, éclate un jour une sédition furieuse. Les réformés de la ville voulaient aller au secours de leurs frères qu'ils voyaient écrasés sous leurs murs par l'armée espagnole. Le prince, pour empêcher leur sortie et prévenir un irrémédiable malheur, fait couper les ponts et fermer les portes de la ville. La foule s'ameute contre lui. Seul, sans armes, il sort à cheval au devant des insurgés. On l'accueille par des cris de rage. On l'appelle traître,
ministre de l'Antéchrist; une arquebuse est dirigée contre sa poitrine. Calme et froid, il tient tête à l'orage, parvient à se faire écouter, et sa parole, brève, ferme et claire, dompte l'émeute. Que de séditions pareilles n'a-t-il point eu à apaiser ! Il n'y a jamais employé la violence. Le peuple lui était obéissant. C'est que son autorité jaillissait de son caractère. La foule, qui sent d'instinct ce qu'elle ne comprend pas, lui pardonnait son opposition, sachant bien qu'à l'heure décisive le Taciturne ne faillirait point. En effet, il n'a jamais failli. Aussi est-ce grâce à kii que le mouvement révolutionnaire aux Pays-Bas se développe et marche. Guillaume ne se laisse aller à aucune illusion, à aucun enthousiasme; il reste froid quand les autres laissent éclater leurs espérances. Mais, s'il va lentement, il va toujours; s'il ne se précipite pas en avant, il ne recule jamais. C'est ainsi qu'en réalité il est toujours au premier rang. Si Egmont représente la poésie de cette première phase de la révolution belge, on peut dire que le Taciturne en représente l'in- (lexible logique.
Sa loyauté à l'égard de Philippe II n'était pas moins sincère. Il met la même conscience dans ses protestations de fidélité à la couronne que dans son opposition à des mesures arbitraires et violentes. C'est au nom du roi et dans l'intérêt de son pouvoir qu'il lui résiste. Que notre esprit démocratique ne se hâte point de ne voir dans cette conduite qu'une habileté (le plus. Guillaume, encore une fois, n'est point un
révolutionnaire. Môme après avoir pris les armes, il prétend rester fidèle à son prince. 11 oppose Philippe H au duc d'Albc. El jusqu'en 1581, c'est au nom du roi qu'il administre la Hollande ellaZélande, nomme les fonctionnaires et rend tous ses décrets. 11 a besoin d'un suzerain, et si Philippe se rend impossible, il ira en demander un antre à l'Autriche, à l'Angleterre, ùla France. C'est ainsi qu'il a appelé tour à tour l'archiduc Matthias et le duc d'Anjou. C'est que le vrai révolutionnaire aux Pays-Bas n'est pas le prince d'Orange; c'est Philippe II lui-même. C'est Philippe II qui attente aux traditions, aux libertés de la nation, c'est Philippe II qui viole les lois, et c'est le Taciturne qui se lève pour les défendre.
Quelque influence qu'ait eue Guillaume d'Orange, ce serait donc se méprendre tout à fait sur son rôle , que de voir en lui la cause première de la révolution. Elle avait commencé avant lui , elle a continué après sa mort. Il en représente le moment héroïque et décisif. Mais la révolution lient à des causes plus générales et plus profondes; et, pour bien préciser le rôle de notre héros, il est indispensable maintenant de dessiner à grands traits la situation politique et religieuse de ces provinces.
Les causes générales de la Révolution des Pays- Bas se peuvent réduire à trois : le patriotisme na-
lional , la réforme religieuse et la politique de Philippe II.
Depuis le moyen âge, les riches et laborieuses populations flamandes nourrissaient un sentiment d'indépendance vivace et jaloux. Toutes les classes se rencontraient dans un patriotisme fort ombrageux. La noblesse voyait avec dépit les seigneurs espagnols s'emparer de toutes les places , recueillir toutes les faveurs. Les vaillantes communes d'Anvers, de Bruges, de Tournay, de Gand regardaient toujours le pouvoir de l'Espagne comme une oppression étrangère. Gand n'avait-il pas osé se soulever contre Charles-Quint? Par une distinction que la susceptibilité nationale fait comprendre, les Belges, même en se soumettant, disaient bien haut qu'ils ne voyaient en Charles-Quint que le duc de Brabant, leur prince national. L'empereur avait toujours, par une habile politique, ménagé cette fierté. II résidait souvent et longtemps dans les Pays-Bas , aimait à rappeler qu'il y était né, en parlait la langue, et s'entourait des principaux seigneurs des provinces.
A l'avènement de Philippe II, tout change. Ce prince était essentiellement espagnol. Il ne comprenait ni les mœurs ni les intérêts des Pays-Bas. Il résolut, au mépris de ses serments , d'en faire une province espagnole. En réalité, c'est une conquête qu'il entreprend, une assimilation complète qu'il poursuit, disons le mot, une annexion espagnole. C'est une proie qu'il tient et qu'il faut digérer; voilà tout. Devant cette in-
vasion espagnole, la nation lontcnlièrcse lùvo cl proteste ; ou bien, quand la protestation est inlertlile, reste silencieuse, triste, dans celte inertie, celle allitude morne propre aux populations des bords du Rliin. Quelques historiens ontafîecté de ne voir dans la révolte des Pays-Das qu'une suite de la réforme religieuse. Il y a autre chose : il y a ici la lutte d'une nationalité hère conlre une inique et brutale invasion. Toutes les provinces s'entendent et sont unies dans la résistance. Arras la catholique donne la main à Anvers déjà protestante. Les comtes d'Egmont et de Ilorn sont de sérieux catholiques. Les gentilshommes confédérés, en présentant leur requête fameuse à la régente Marguerite de Parme, jurent encore de maintenir le catholicisme. C'est que. Messieurs, sous l'oppression de l'étranger, toutes les ditTérences particulières s'évanouissent; plus que jamais on se sent membre de la même famille : il n'y a plus de protestants, il n'y a plus de catholiques, il n'y a que des citoyens qui aiment leur pays ou des citoyens qui le trahissent.
Après cela , nous pouvons bien reconnaître que ce patriotisme, à lui seul, n'aurait point suffi à amener le triomphe de la révolution. La tyrannie espagnole blessait un sentiment plus profond et moins endurant, une liberté plus chère et plus résistante : la liberté religieuse. Philippe II réussit à mettre les meilleurs de ses sujets dans la nécessité de choisir entre leur foi cl lui. Ils n'hésitèrent point. Les persécutions al-
lumèrent et déchaînèrent les passions religieuses, et celles-ci changèrent une opposition latente en une guerre ouverte, et des troubles, passagers peut-être, en une effroyable tempête.
La réforme religieuse avait , en effet , trouvé dans ces provinces de nombreux adhérents. Ses petits écrits circulaient partout. Des marchands , des gentilshommes , des ouvriers , des matelots se faisaient les missionnaires de la foi nouvelle. En vain la cour d'Espagne rendait les édits les plus cruels. La mort des martyrs consacrait leurs idées. Voici un édit qui re-^ monte à Charles-Quint, mais qui ne paraît avoir été appliqué que sous Philippe II : «Considérant que les prolestants sont des perturbateurs du repos public , seront condamnés ceux d'entre eux qui se repentiront : les hommes à être décapités, les femmes à être enter^ rées vivantes.» Quelle législation, grand Dieu! que celle où être enterré vivant peut être considéré comme une grâce! Faut-il s'étonner si de telles cruautés ré-» voilaient les catholiques autant que les protestants, si le peuple s'opposa parfois à l'exécution de barbares sentences, si les ultra-calvinistes, les profanateurs des églises et les briseurs d'images se laissèrent aller à des représailles coupables ? Pour triompher de cette résistance générale, Philippe II eut recours à l'Inquisition. Il ne violait que plus ouvertement les franchises nationales et ses promesses. Cette institution, subrepticement introduite, souleva immédiatement contre elle tous les partis. Les gouverneurs des pro-
vinces refusèrent même de soiilenir les inquisiteurs; et ils ne firent du mal que lorsqu'ils furent assistés des soldats du duc d'Albe. En attendant, les grandes villes s'ouvraient à l'esprit nouveau. La régente des Pays-Bas dut autoriser les prêches calvinistes jusqu'aux portes de Bruxelles. Autour de Gand , d'Anvers, de Valenciennes, chaque dimanche voyait se réunir des assemblées de plus de dix mille personnes. Et, comme leur nombre leur assurait l'impunité, les bourgeois faisaient ensuite dans leurs villes des entrées triomphales. Comment enfin caractériser la politique de Philij)pe II? 11 est difficile de la calomnier. Les documents que nous ont livrés récemment les archives de Simancas ont mis en pleine lumière cette conduite sombre, où l'on ne sait ce qui l'emporte, de la fourberie ou de la cruauté. Ici, Messieurs, je veux me bornera une seule réflexion. En les parcourant, on est obligé de s'avouer — et c'est là ce qui m'épouvante — que Philippe II était sincère et sincèrement pieux. Eh bien ! voici un prince qui se dit et qui se croit le protecteur de la foi, le ministre de Dieu pour exécuter ses sentences et faire triompher son règne, qui ment sans scrupule, assassine sans remords et, sur les ruines amoncelées par son orgueil , s'en vient modestement entonner un hymne de reconnaissance au Dieu des chrétiens! Avec son système d'espionnage, ses dépêches patehnes, ourdissant dans l'ombre de l'Escurial ses trames criminelles, il m'apparaît comme une sorte de Tibère chrétien.
Ce prince se fit représenter dans les Pays-Bas par deux hommes qui semblent être le dédoublement de son sinistre génie; l'un personnifiant son astuce, l'autre sa cruauté. Le premier fut le cardinal Granvelle, le second, le duc d'Albe. Granvelle, sorte de Mazarin espagnol, employa d'abord la ruse; mais il vit tous ses plans déjoués par la claire intelligence de Guillaume d'Orange; son masque lui fut arraché, ses mensonges découverts ; il dut se retirer devant la ligue de tous les honnêtes citoyens. Sa tentative n'avait abouti qu'à réunir en un faisceau les forces jusque-là éparses de la résistance.
Les gentilshommes campagnards, dirigés par Marnix de Sainte-Aldegonde, Bréderode et Louis de Nassau, un frère de Guillaume, s'étaient mis à la tête du mouvement. En 1566, on les vit arriver à Bruxelles dans un costume austère. Au nombre de 300, en procession solennelle, sans armes , ils vinrent présenter à la régente une ferme requête, demandant l'abolition de l'Inquisition et la prompte convocation des Etats généraux. C'est à cette occasion que les confédérés reçurent le surnom qu'ils ont rendu immortel. Ce nom était une misérable injure. Le triomphe de la force brutale. Messieurs, même éclatant, même complet, ne peut suffire à personne. En cela éclate, même chez les hommes qui la méconnaissent, la dignité de l'âme humaine. De là vient cet étrange besoin qu'éprouvent les vainqueurs, au sein de leur ivresse, de calomnier, d'insulter, d'avilir les vaincus. Mais la
conscienr.n a ses revanches ; elle ramasse l'injure el la change on un litre d'honneur. H en fut ainsi du parti national aux Pays-Ras. Un traître, un coui'lisan de l'élianger, en voyant dédier les confédérés^ s'écria devant la régente: «Ce n'est qu'un tas de rjucux!)) Brèderode, leur chef, recueillit celte insulte. Le soir, un hanqnetles réunissait tous au château de Culemhourg. On cherchait un nom à donner à la ligue. Bréderode se lève, rapporte l'épilhète offensante, s'écrie qu'il l'accepte lihrement et s'estimerait heureux de devenir gueux et mendiant pour la cause de son pays. Des cris de : Vivent les gueux ! lui répondent. Bréderode disparaît un moment , revient hientôt déguisé en mendiant , une besace au cou, une écuelle à la main. L'écuelle s'emplit de vin et circule à la ronde, et chaque convive, en la vidant, dévoue sa tète au salut de ses compagnons. On raconte que le prince d'Orange, survenu par hasard, sans rien dire, y trempa les lèvres.
La crise décisive approchait. Les forces de la ligue s'organisaient. L'opposition jusque-là platonique des grands seigneurs ahoutissait falalemenl à une révolte armée. D'un autre côté, Philippe II n'était point homme à céder; il rongeait son frein; il dissimulait, caressait même ses victimes en se préparant à les frapper. Ses sinistres projets éclatèrent au grand jour (|uand on apprit la mission donnée au duc d'Alhe, envoyé dans les Pays-Bas avec une forte armée espagnole.
il fallait prendre une décision. Le Taciturne le sen-
tait et aurait voulu le faire comprendre à tous. Il réunit à Termonde ses vieux amis, les comtes deHorn et d'Egmont, exposa la situation et démontra qu'il n'y avait plus de milieu entre une soumission complète et la révolte ouverte ; il ajouta que, s'ils voulaient prendre les armes, il était prêt à combattre, à mourir ou à triompher avec eux; sinon, qu'il partait pour l'exil. Son ferme bon sens ne put triompher ni de la timidité de l'un, ni des illusions de l'autre. Cependant les événements se précipitaient. L'approche du duc d'Albe rendait à l'administration espagnole toute son audace et toute sa rigueur. Les échafauds se relevaient dans toutes les villes. Les défections commençaient. Le prince d'Orange, avant de s'éloigner, fit encore une dernière tentative, sinon pour entraîner Egmont, au moins pour le sauver. Il le revit: «Je m'afflige, lui dit-il , de vous voir aveugle à ce point. Les promesses du roi vous endorment jusqu'à ce que d'Albe soit arrivé. Vous serez, vous mon cousin, sa première victime. Si vous ne voulez combattre, fuyez avec moi.» Egmont répondit en parlant de la bonté du roi. (4Ion ami, lui dit Guillaume, j'ai vécu trop longtemps dans la chambre de l'empereur, je connais trop l'humeur de Philippe, pour croire qu'il pardonnera à des gens tels que nous. Pour ces raisons et pour d'autres , adieu ; je ne veux point attendre la justice des Espagnols ni me fier à leur clémence. Comte, ajouta-t-il d'une voix de plus en plus émue , votre noble confiance vous perdra. Vous serez le pont par lequel nos
ennemis cnlioroiil clioz nous, cl (ju'ils diUiiiiionl après avoir passé.» En achevant ces mots proj)liL'tiques, le Taciturne, en pleurant, embrassa son ami, comme s'il ne devait plus le revoir. Egmont persista dans ses illusions. La destinée séparait ces deux illustres soldats, si bien faits, semble-t-il, pour se com[)Iéler et pour vaincre ensemble. L'un maicliail veis l'échalaud qui l'attendait à Bruxelles; l'aulie allait dans l'exil pour s'y retremper et recommencer bientôt une lutte sans trêve ni merci.
Cet exil ne marque pas seulement une pbase nouvelle dans la carrière du Taciturne, mais encore une crise dans sa vie inlime et une transformation de son âme. Dans la solitude du château de Dillenbourg, il rencontra l'homme qui devint le compagnon fidèle de toute sa vie, Marnix de Sainte-Aldegonde, l'austère et noble disciple de Calvin. Il étudia avec lui les grandes questions religieuses du lemps. Son àmc froide et enveloppée ne résista point aux arguments de Marnix; elle s'épanouit et s'éleva; et dès lors une foi commune, dans une commune destinée, fut le sceau de leur héroïque amitié. Guillaume n'avait pas compris jusqu'alors le lien intime qui unit la liberté religieuse à toutes les autres. A ce moment, il abandonne le catholicisme et identifie la cause de Tin-
dépendance des Pays-Bas avec celle de la liberté de conscience. Aussi, quand en 1568 le Taciturne rentre dans la lutte, revoyons-nous en lui un homme nouveau. Ce n'est plus le grand seigneur qui joue habilement avec les partis et attend la fortune ; c'est un héros dont l'âme a retrouvé la simplicité du devoir et s'est revêtue de constance comme d'une invincible armure. Il a délibéré et il a résolu, comme il le dit lui-même, de mettre le tout pour le tout»
Il fallait bien une conviction qui ne raisonne pas, pour entraîner le prince d'Orange dans une lutte qui ne pouvait paraître à tous les sages vulgaires qu'une héroïque folie. Leducd'Albe triomphait dans le sang ; il avait, en quelques mois, brisé toits les ressorts d'une brave nation. De la ligue des Gueux, il ne reste que quelques fugitifs cachés dans les bois ou les marais. Les plus illustres seigneurs ont été décapités ; les plus lâches se sont vendus ; les autres émigrent en masse. Les biens de Guillaume ont été confisqués ; son fils , le comte de Buren , enlevé par le duc d'Albe à l'Université de Louvain , est retenu en Espagne comme otage; son frère Adolphe de Nassau vient de succomber dans un combat suprême, au fond de la Hollande. La terreur a, dans tous les cœurs, étouffé l'énergie. C'est à ce moment que le Taciturne vend son argenterie , engage ses dernières terres , se condamne à la pauvreté, lui et sa famille, pour lever une armée. Le duc d'Albe croyait sa campagne finie ; elle allait seulement commencer; el, au moment où
il renlrait Iriompliunl dans la ville de Bruxelles, il apprend que le prince d'Orange a passé la Meuse à la tête de 25,000 hommes et marche sur la capitale du Brahant.
Je n'ignore point, Messieurs, que plusieurs blâmeront comme coupable une révolte que je veux louer comme héroïque. Aux yeux de certains hommes pieux, obéir aux rois n'est pas seulisment un devoir social limité par d'autres devoirs également sacrés , également absolus, c'est un dogme religieux. La tête des princes ne leur apparaît que comme entourée d'un nimbe céleste qui les rendrait participants de l'autorité et de la majesté divines. De leur part nous devons, tout souffrir. Les autres hommes rencontrent des barrières dans le droit de leurs frères; les rois n'en rencontreraient point d'autres que celles de leur conscience, quand ils en ont, ou de leur bon plaisir.
Représentez-vous, Messieurs, l'état des Pays-Bas sous la tyrannie du duc d'Albe ; tous les excès d'une soldatesque orgueilleuse, les villes, comme Utrecht et Naarden , livrées à la discrétion de 3 ou 4000 garnisaires , chargés de leur faire suer 5000 fr. par semaine , à titre de réquisitions de guerre ; les arbres , le long des grandes routes, ployant sous le poids des cadavres, comme épouvantés eux-mêmes de porter de tels fruits; les bûchers flambant dans toutes les villes ; les martyrs mourant par milliers et exécutés de la fagon la plus barbare. Le bâillon ne suffisait point à étourter leurs dernières paroles ; on leur brûle
alrocement la langue, jusqu'à ce qu'elle enfle el cm plisse la bouche, el, quand ces malheureux se tordent de douleur, les moines les raillent encore: «Ils ont assez chanté, qu'ils dansent maintenant!» Le Conseil des troubles avait quelques remords d'avoir condamné un innocent; le grand-inquisiteur le rassure aisément. «Tant mieux pour lui, s'écrie-t-il , s'il n'était point coupable; il s'est trouvé plus tôt dans le paradis!» Albe se faisait gloire d'avoir fait supplicier 18,000 personnes, el il évaluait froidement dans son budget le chiffre annuel des confiscations à 500,000 ducats. Plus de 100,000 familles quittèrent les Pays-Bas. Les villes mouraient, les campagnes étaient désertes, et la famine venait ajouter ses horreurs à celles de l'Espagne. En présence de ce sang, de ces ruines, de ces défis jetés à l'humanité, qu'on vienne nous parler encore du droit divin des rois ! Nous répondrons avec la voix de l'histoire : Honneur, trois fois honneur au Taciturne en ces extrémités de n'avoir point balancé, et d'avoir donné sa fortune et son sang à la cause de son pays !
Ses premières campagnes ne furent point heureuses. Son armée, composée de mercenaires allemands, se débanda deux fois au premier choc : d'abord, sous les murs de Liège et ensuite, devant Mons. La première fois, il fut coupé de l'Allemagne et dut chercher un asile en France auprès de l'amiral Coligny. Il assista au combat de la Iioche-Abcille et au désastre de Moncontour. Saluons ces deux noms qu'une même
destinée a rapprochés un instant : le Tacituni(3 , (^oligny! La ressemblance est frappante entre ces deux grands hommes : celui-ci, peut-être plus grand général, plus ouvert, plus serein et plus patriarcal ; celui-là plus froid, plus habile, plus souple; mais tous deux également opiniâtres, tous deux connaissant l'art de faire sortir le succès des plus grands désastres, usant leurs ennemis quand ils ne peuvent les vaincre ; tous deux enfin mourant assassinés par le môme fanatisme, (|ui désespérait de les réduire!
C'est à Coligny que Guillaume d'Orange dut, sen> ble-t-il, l'inspiration de génie qui sauva la cause hollandaise. Le grand patriote français lui fit comprendre que ce n'est point avec des mercenaires étrangers que l'on fonde l'indépendance d'un peuple. Il lui montra, dans les marais de la Zélande, le vrai terrain où il devait porter la lutte. Guillaume, en effet, ne s'exile plus. «J'ai résolu, écrit-il à son frère, à son retour de France, de me retirer en Zélande, et de faire là mu sépulture.»
Alors s'éveille le vrai génie de la Hollande. Sur ces digues étroites, ces sables mouvants, ces marais fangeux, le Taciturne a trouvé son vrai champ de bataille et, dans les gueux de la mer, hardis matelots , passablement pirates, les vrais soldats de la liberté. Puis , quand les soldats manqueront , n'aura-t-il pas toujours sous la main les ondes de l'océan , devant lesquelles devront reculer le despotisme de Philippe II et ])lus lard celui de Louis XIV ?
Le prince d'Orange organise fortement et discipline ces gueux de la mer; il leur donne des chefs hardis et bientôt en fait une armée redoutable. Tantôt, montés sur des barques légères, ils prennent d'assaut les grands navires espagnols ; tantôt combattant sur terre, ils surprennent et détruisent les garnisons espagnoles disséminées sur les côtes. En 1571 , une poignée d'entre eux s'empare de la petite ville de Brill et pose ainsi la première pierre de la république batave. Bientôt Rotterdam, Delft, Flessingue, Harlem secouent le joug de l'Espagne et accueillent le Taciturne comme un libérateur. Le duc d'Albe, qui avait déjà annoncé trois ou quatre fois à Madrid l'entière pacification des Pays-Bas, est obligé de demander des renforts ; il accourt avec 30,000 hommes. Mais il ne finira point cette guerre, comme les précédentes, par un coup décisif. Chaque ville, chaque bourgade nécessite un siège et doit être emportée d'assaut. La petite ville de Harlem, avec des remparts délabrés et une garnison de 2000 hommes, arrêta pendant sept mois toute l'armée espagnole. Cette ville connut, hélas ! toutes les horreurs d'un long siège. Elle fut bombardée et soutint trois formidables assauts. Les femmes de Harlem, comme si, dans ces grandes catastrophes , c'était toujours le rôle de nos mères, de nos épouses et de nos sœurs de nous montrer l'honneur et le devoir, furent les plus intrépides et les plus obstinées dans la résistance. Au jour des grands assauts, on les voyait debout sur les remparts et, sans
souci des balles, verser sur la têle des assaillanls une véritable pluie de feu, de pierres, d'iiuile bouillante. Tout cet liéroïsme, alors comme de nos jours, fut impuissant. Des pigeons voyageurs venaient bien aussi soutenir l'espoir des assiégés. Mais toutes les tentatives du Taciturne pour dégag-er la idace échouèrent. La famine, cette implacable alliée des plus forts, vint faire tomber les armes des mains de l'héroiVine cité, qui expia dans le sang et les flammes la gloire de sa défense.
Encore une fois tout semblait perdu. Le pays s'ouvrait de nouveau au duc d'Albe. Tout abandonnait Guillaume d'Orange. Il ne s'abandonna point luimême. Seule, la petite ville d'Alkmser, à la pointe septentrionale du Zuyderzée, restait debout, dernier refuge , dernière sentinelle de la liberté. Elle n'avait qu'une g'arnison de 800 soldats ; elle n'en ferma pas moins ses portes et soutint les assauts de 10,000 Espagnols. Le Taciturne eut le temps de pourvoir à son salut ; il fit rompre les dig-ues, et devant les flots do l'océan les envahisseurs durent reculer à leur tour. Dès ce moment, la fortune si longtemps jalouse semble s'incliner enfin devant tant de malheurs et de constance. La flotte patriote écrase dans le Zuyderzée la flotte espagnole et fait prisonnier l'amiral ennemi le comte de Bossu. En vain, pour réparer ses échecs, l'armée espagnole, après s'être refaite, vient-elle assiéger Leyde ; cette ville se défendit comme Harlem et fut plus heureuse. Le prince d'Orange avait com-
muniqué son indomptable énergie à loiis les Hollandais. « Mieux vaut encore , s'écrièrent leurs députés, noyer son pays que de le voir aux mains de l'étranger!» Les digues furent encore une fois rompues. Surpris par les vagues, l'ennemi dut lever précipitamment le siège et fuir en désordre ; et , un matin , les habitants de Leyde, que ni les menaces, ni la famine, ni la peste n'avaient pu dompter, purent saluer du haut de leurs remparts la flotte libératrice du Taciturne portée en pleine terre sur les flots vainqueurs. L'orgueil du duc d'Albe dut s'avouer vaincu; il fut rappelé et alla mourir en Rlspagne dans la disgrâce du maître qu'il n'avait pourtant que trop bien servi. Les meilleurs capitaines s'usaient bien vite dans cette guerre d'un genre nouveau. Après le duc d'Albe, c'est le commandeur de Castille, Requesens, emporté par la fièvre au bout d'une année (1577) ; puis c'est don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante, succombant à la mélancolie l'année suivante sous les remparts de Namur. Enfin le grand Farnèse lui-même put bien préserver les provinces méridionales, mais non détruire l'œuvre de Guillaume d'Orange. Désormais la liberté avait trouvé en Zèlande et en Hollande une citadelle inexpugnable. L'enclume avait usé le marteau.
Cette résistance héroïque à l'Espagne ne fait pas toute la gloire du Taciturne ; elle ne représente que
la moitié do son œuvre. Il no fallait pas seulement chasser l'étranger, mais encore organiser un nouveau gouvernement, créer sur de nouveaux principes une nouvelle société. Cette seconde partie de son œuvre, moins dramatique, nous intéresse au fond davantage. Le premier peut-être en Europe, Guillaume d'Orange a conçu l'idée de l'Etat moderne et a essayé de la réaliser. C'est comme initiateur d'un nouvel ordre social, comme apôtre de l'équité civile, de la justice et de la tolérance; qu'il me paraît grand et digne d'éloges. Par là surtout, il devance son siècle, devient un homme moderne, et peut encore servir de modèle.
La réflexion, avons-nous dit, dominait chez lui toutes les autres facultés. Au milieu de cette lutte de quinze années, il ne cesse pas un seul jour d'être un homme d'Etat. Sa vraie supériorité éclate moins encore sur les champs de bataille que dans les conseils. Il aurait pu facilement s'arroger le pouvoir suprême. Plus de vingt fois on lui offrit la dictature ; il la refusa toujours ; il établit dans les provinces du Nord un gouvernement représentatif sérieux et ne voulut jamais être que le mandataire de la nation. Mais en même temps il s'efforçait de mettre le gouvernement de l'État au-dessus ou en dehors des querelles religieuses. Après avoir revendiqué si longtemps la liberté pour sa conscience et celle de ses frères, il ne pouvait se résoudre à subslituerun despotisme religieux à un autre, comme ce fut le cas
dans tous les pays de la Réforme. Il dut chercher donc un autre principe sur lequel il pût asseoir le gouvernement de la société ; il le trouva dans la liberté pure et simple , dans l'indépendance absolue de la conscience en face de l'État, dans un égal respect de celui-ci pour toutes les convictions. 11 appela sur ce terrain nouveau non-seulement les provinces du Nord déjà émancipées , mais aussi les provinces catholiques du Sud, et il put espérer un instant d'y refaire l'unité de tous les Pays-Bas depuis longtemps détruite.
Les circonstances étaient singulièrement favorables. Les dernières victoires des patriotes hollandais avaient ébranlé partout la puissance espagnole. Les soldats du duc d'Albe démoralisés, mal payés se révoltèrent et commirent, dans les provinces qu'ils occupaient encore, d'épouvantables excès. Ces désordres amenèrent un soulèvement général. Les deux Flandres, le Hainaut, les deux Brabants s'unirent dans une haine commune contre la domination étrangère. Les États généraux de toute la nation se trouvèrent encore une fois réunis à Gand. Le Taciturne inspira leurs délibérations ; il leur fit accepter d'abord la Pacification de Gand et plus tard la paix de religion fondée sur le respect mutuel des deux confessions. A cette époque se placent dans celte vie si éprouvée et si orageuse quelques jours pleins de sérénité et d'espoir. Le héros semblait toucher au but de ses opiniâtres efforts. L'Espagne était vaincue; les pro-
vinccs, unies. Enfin, une licurouse union lui avait fait trouver dans Cliarlottc de Bourbon une compagne digne de lui. Son âme put un moment se détendre et s'épanouir dans la joie. Il parcourait la Hollande et la Zélande pour réparer les désastres des dernières années Partout il était accueilli comme un père. Son voyage fut un paisible et patriarcal triomphe. Point de fêtes offîcielles, point d'arcs de triomphe, point de musique bruyante ; rien que les acclamations simples et unanimes d'un peuple reconnaissant. Le Taciturne louche ici à Washington Hélas! ces quelques beaux jours furent de courte durée. La tempête va se déchaîner plus terrible, et, celte fois, elle viendra moins de l'Espagne que du fanatisme aveugle et réciproque des catholiques et des calvinistes des Pays- Bas.
Les uns et les autres voulaient exploiter les termes de la Pacification de Garni. Les premiers voulaient faire triompher le catholicisme par la violence, et les seconds, par les mêmes moyens, imposer la foi réformée. Deux villes, Gand et Arras, se mirent à la tête de ces deux mouvements contraires et se répondirent par d'atroces représailles. Dans l'une, on brûlait les prolestants ; dans l'autre, on pendait les moines et pillait les églises. Farnèse entretenait habilement ces divisions et n'eut point de peine à détacher de l'union de Gand les provinces du Sud et à les remettre sous le joug' de l'Espagne. La cause des Pays-Bas était irrémédiablement perdue. Guillaume
ne se faisait aucune illusion sur le danger; il fit tout pour le prévenir; il se jeta dans cette nouvelle mêlée, exposant sa vie, prodiguant son éloquence, blâmant ses partisans forcenés jusqu'il s'attirer les plus injustes calomnies, adjurant les catholiques de se souvenir que les Espagnols foulent encore le sol de la patrie. Hélas! tous ses efforts restèrent inutiles ; il rencontrait ici quelque chose de plus difficile à vaincre que les bandes espagnoles. Mais qu'il est noble et touchant dans cette dernière partie de sa vie ; qu'il est grand entre ces deux fanatismes implacables, suspecté par les uns, détesté par les autres, et les dominant tous de son ferme bon sens, de son loyal patriotisme et de sa parfaite abnégation ! On avait fini par l'accuser des deux côtés d'être la cause de tout le mal. Ecoulez un passage de la belle justification qu'il adressa aux États généraux ; « Plût à Dieu que mon bannissement perpétuel ou même ma mort pussent vous délivrer de tant de calamités ! Qu'un tel bannissement serait consolant, qu'une telle mort serait douce! Pourquoi ai-je perdu mes biens? Elait-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu mes frères dans tant de batailles? Était-ce pour en trouver de nouveaux? Pourquoi ai-je laissé mon fils si longtemps prisonnier? Pouvez-vous m'en donner un autre? Pourquoi ai-je volontairement couru tant de dangers? Quelle récompense puis-je espérer de mes longs services et de ma ruine terrestre presque accomplie? Nulle autre que la joie d'avoir donné à mon pays la
liberté. Si donc vous ju^^cz, mes maîtres, que mon absence ou ma mort puisse vous servir, me voici prêta vous ol)éir. Commandez-moi, envoyez-moi à l'extrémité de la terre, je vous obéirai. Je vous offre ma tète. Ni prince ni monarque ne peuvent en disposer, elle n'est qu'à vous. Disposez-en pour votre bien, pour le salut de votre république. Mais si vous croyez que ce que je possède d'expérience ou d'habileté puisse vous être utile, si mes biens, ma vie vous semblent avoir quelque valeur, je vous les offre de nouveau aujourd'hui, à vous et à mon pays. »
A cette heure, Messieurs, le Taciturne touche à la vraie grandeur, à celle du renoncement, du détachement de toute ambition vulgaire, de la paix dans le sentiment du devoir accompli. Ainsi, cette âme^ venue dans un milieu malsain, s'est élevée par degrés avec les événements et émerge enfin dans la sereine lumière.
Philippe II avait renoncé à séduire ou à vaincre un tel homme ; mais il ne renonce point à le frapper. Ses soldats ont été battus ; il déchaîne contre le héros des assassins. H met au ban des nations le chef de la Hollande émancipée, a Nous dénonçons Guillaume d'Oi'ange comme un ennemi de l'espèce humaine. Si un de nos sujets ou un étranger peut nous en débarrasser, nous le livrer mort ou vif, ou le tuer, nous lui ferons remettre 25,000 couronnes en or aussitôt que la besogne sera faite. S'il a commis un crime, quelque odieux qu'il puisse être, nous pro-
mettons de lui pardonner, et s'il n'est point noble, nons l'anoblirons. » Il vaut vraiment bien la peine de se dire le roi des Espagnes pour en être réduit au langage d'un Mandrin ! C'est qu'il y a pour les caractères, comme pour les idées, une logique inexorable Je ne sais point si, au début, Guillaume d'Orange et Philippe éiaienl deux natures très-différentes ; mais chacun a suivi obstinément son chemin , et aujourd'hui l'un arrive à la gloire et l'autre aboutit à l'infamie.
L'appel du tyran ne fut que trop entendu. Deux tentatives d'assassinat, l'une à Anvers, l'autre à Gand, mirent les jours du Taciturne en danger. Elles ne lui firent rien changera ses habitudes confiantes et tranquilles. Un troisième assassin, Balthazar Gérard, devait mieux réussir. II s'introduisit dans sa maison patriarcale de Delft sous le prétexte de demander un sauf-conduit. Au moment où le prince se rendait dans son cabinet pour le lui donner de sa main, Gérard lui déchargea un pistolet en pleine poitrine. Atteint de trois balles, dont l'une l'avait percé de part en part, le prince tomba dans les bras des siens accourus à la détonation, et s'écria en français: «Mon Dieu, ayez pitié de mon âme, ayez pitié de mon peuple ! » ne séparant point à cette heure suprême ce qu'il n'avait jamais séparé durant sa vie : son propre salut et celui de son pays.
Aurais-je réussi. Messieurs, à dégager et à peindre
cette Ibrle cl originale figure qui domine i;i révolution (les Pays-Bas t.u seizième siècle? 11 m'a semblé qu'elle passait dans l'histoire comme voilée sous ce surnom de Taciturne. J'aurais voulu soulever pour vous un coin du voile et vous la faire entrevoir telle qu'elle m'est apparue. Nous pouvons bien avouer que l'éclat lui manque; elle n'est illuminée par aucune llamme d'enthousiasme; elle n'a rien de ce qui séduit la foule. C'est une grandeur un peu froide, une force concentrée, repliée en elle-même, qui ne se donne i\ connaître par aucun coup d'éclat, aucun éclair, mais seulement par la continuité d'un effort vigoureux. Il y a dans cette vie une suite logique, une croissance intérieure et^ à la fin, un déploiement harmonieux qu'aucune autre vie de héros ne présente peut-être au même degré. C'est d'abord l'intelligence lucide d'un diplomate dans l'àme d'un patriote ; en second lieu, c'est l'héroïsme austère d'un Coligny, puis la sagesse et la sérénité d'un Michel l'IIospital. Enfin, comme si son front devait trouver au terme l'auréole qui lui manquait, après avoir été le défenseur invaincu de la plus grande des causes, il en a été le martyr.
Guillaume le Taciturne a résumé lui-même son être et sa vie dans la devise de sa maison , qu'il a léguée à la Hollande et à tous les peuples opprimés comme l'immortelle protestation du droit courbé sous la force: Je mainlicndrai. Il n'a eu, pour être ce qu'il a été, qu'à lui rester fidèle. Devant l'Espagne,
qui foule son pays du poids de ses armées orgueilleuses et de ses généraux fiers de cent victoires, il a dit bravement : Je maintiendrai. Aux promesses brillantes de l'étranger, aux faveurs dont on paierait sa trahison, à toutes les séductions, comme à toutes les menaces, il a répondu simplement : Je maintiendrai. Quand tout semble perdu, quand ses frères sont morts, quand ses meilleurs amis trahissent et abandonnent la cause nationale, en présence de ces défections qui se multiplient, de ces capitulations de conscience honteuses, il s'est retranché dans le sentiment de son propre devoir et s'est redit plus fortement: Je maintiendrai! — Messieurs, une juste et grande cause ainsi maintenue peut bien être accablée, elle ne saurait périr !
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