‹ Trois conférences StrasbourgeoisesChapitre 2 sur 3 · V15RA11AM LINCOLN · texte numérisé non relu

V15RA11AM LINCOLN

Mesdames et Messieurs,

Au moment où je succède à tant d'oraleurt; émincnts qui dans les soirées précédentes ont su mériter vos sufTrages, le sentiment qui me domine est celui de mon insuffisance profonde. A défaut d'autres mérites, je ne puis même invoquer celui d'être venu de loin pour vous entretenir ce soir. Aussi, pour ne point perdre courage dès l'abord, j'ai besoin de toute votre indulgence et de toutes vos sympathies. Je viens les solliciter avec une confiance qui, je l'espère, ne sera point déçue, et jecompte d'ailleurs que vous voudrez bien fermer les yeux sur les défaillances de l'orateur en vous attachant à la grandeur (kl sujet.

Rn |)reiiant Lincoln pour ihème de celle conférence, je ne viens point vous parler d'un inconnu. 11 y a bien peu de personnes, sans doute, dans cette enceinte, qui ne se rappellent encore avec quel intérêt

nous suivions, il y a dix ans, l'origine et le développement de la grande crise américaine, et combien de fois le nom de Lincoln se rencontrait alors sur nos lèvres. Il n'est aucun de vous, j'en suis sûr, qui n'ait gardé le souvenir de l'impression profonde causée dans toute l'Europe parla nouvelle inattendue de l'assassinat du président de lalîépublique. Cette impression que fit alors sur la foule le nom de Lincoln ne s'évanouit pas de sitôt ; deux ans plus tard, Pans ouvrait ses murs à la cohue des souverains et des peuples qui venaient y visiter les splendeurs de l'Exposition universelle, et je me rappellerai toujours avec quel sympathique respect la foule s'arrêtait dans la galerie des tableaux devant la figure anguleuse et décharnée d'Abraham Lincoln, figure laide, il est vrai, mais si belle dans son intelligente laideur, tandis qu'elle passait indifférente ou moqueuse devant les portraits nombreux de nos monarques et de nos hommes d'État, dont les uniformes brodés d'or et les plaques de diamants formaient un si frappant contraste avec le simple habit noir du président de la République américaine.

Depuis, je le sais, l'image de Lincoln et les souvenirs de la grande lutte transatlantique se sont obscurcis dans notre mémoire. Des événements plus récents, et bien autrement terribles pour nous, qui en avons été à la fois les spectateurs et les victimes, ont absurb é toutes nos pensées et s'imposent à nos souvenirs. Nous regardons le présent et l'avenir d'un œil

troj) préoccupe j)ûui' nous abandonner longteni|i.s à l'élude létrospeclive de ce passé séparé de nous par lanl de larmes et de sang-. Mais c'est précisément, Messieurs, parce ([ue ce passé qui se relire devant nous offre lanl d'analogies avec noire présent, parce que les crises d'aulrclois ressemblent sous tant de rapports à celle que nous traversons aujourd'hui, que j'ai cru faire une chose utile en y choisissant mon sujet. C'est une étude consolante et forlilianle à la lois que celle d'un grand peuple, inopinément jeté dans l'abîme, ne perdant point courage, entamant une lutte gigantesque, la soutenant sans défaillance, et faisant triompher enfin, après cinq années de combats, la cause de l'égalité sociale, de la justice et de la liberté. Cette époque, nul ne peut mieux la personnifier à nos yeux que l'homme énergique et modeste qui fut le champion^ le guide et le martyr du ÎNord dans sa lutte contre le Sud. Et c'est pour y puiser quelque instruction, quelque consolation peut-être, que je veux vous rappeler aujourd'hui les traits principaux de cette sympathique figure.

Je n'ai pas l'intention — à peine ai-je besoin de le dire — de dérouler devant vous, dans son ensemble, le vaste panorama de cette guerre civile, qui devait extirper l'esclavage du sol des Étals-Unis et qui se développa sur un territoire six fois grand comme ce* lui delà France. Il me faudrait, pour le faire, presque autant d'heures que j'ai de minutes devant moi, clj'e n'ai garde de refroidir, pai' des |)eispectives aussi peu

rassurantes, l'intérêt que vous voulez bien me témoigner ce soir. Je serai donc très-bref, et je puis d'aulant mieux l'être que personne assurément ne s'attend à me voir exposer ou discuter ici, ne fût-ce qu'en passant, la question même de l'esclavage. Je crois qu'il y a mieux à faire qu'à développer en périodes cadencées des lieux-communs dès-longtemps admis par vous tous; car, en vérité, Messieurs, je croirais vous faire injure en supposant un seul instant que «l'institution particulière du Sud,» comme s'exprimaient les délicats de l'Union, n'est pas, depuis longtemps déjà, jugée et condamnée par vous. Nous pourrons donc nous borner à un mot d'introduction rapide et purement historique sur les origines du conflit gigantesque qui pendant cinq ans devait tenir l'Europe et l'Amérique en suspens et donner tant de lustre à des hommes obscurs jusque-là et qui se croyaient peut-être eux-mêmes destinés à l'oubli, au moment de devenir immortels.

L'Union américaine, vous le savez, Messieurs, est le glorieux produit de la révolte légitime des colonies d'outre-mer contre Toppression lyrannique de la métropole anglaise ; elle s'était définitivement constituée par le pacte fédéral de 1787. Un certain nombre de ces colonies, transformées en Etats libres, s'étaient volontairement groupées autour d'une Constitution commune, et devinrent les États-Unis de l'Amérique du Nord. Plus peuplées alors, plus puissantes, mieux représentées que les États septentrionaux, les pro-

vinccs du Centre cl du Sud exercèrent dès l'abord une influence prépondérante sur les destinées de la réj)ul)li([ue nouvelle. C'est grâce à cette influence que l'Union se vit affligée, dès sa naissance, d'une laclic originelle, facile peut-être à effacer alors, mais qu'on ne put faire disparaître plus tard qu'au prix des plus terribles sacrifices. Je veux parler de l'esclavage. Cette institution datait de loin aux Etats- Unis. Elle avait existé depuis près de deux cents ans dans les colonies anglaises au moment de la création de la république. Mais elle était loin d'être aussi florissante qu'un demi-siècle plus tard. Les Etals du Nord avaient aboli spontanément l'esclavage, et les grands fondateurs de l'Union, Wasbington en tète, s'imaginèrent à tort que dans le Sud il fallait laisser l'esclavage mourir de mort naturelle, sans brusquer sa fin. Ils avaient compté sans l'avidité des uns, sans l'ambition des autres. A mesure que le sol du Suil s'appauvrissait par une culture excessive, ses habitants devenaient de plus en plus partisans du travail servilequi, seul, leur permettait d'exploiter d'une façon lucrative les champs de colon formant la base de leurs richesses. A mesure que l'immigralion européenne peuplait les régions septentrionales et faisait entrer de nouveaux Etats libres dans l'Union, les politiques du Sud tâchaient d'occuper à leur tour de nouveaux territoires pour conserver leur prépondérance, et ces territoires, ils ne pouvaient les saisir, ils ne pouvaient s'y maintenir surtout, qu'en y im-

plantant l'esclavage. La traite étant abolie, le Sud avait tâché d'augmenter ses ressources en établissant dans les États du centre, où la culture du tabac avait épuisé le sol, où le climat ne permettait point la culture du coton, une industrie nouvelle et florissante, l'élève du bétail humain, La Virginie, le Kentucky, le Maryland étaient de grands haras d'hommes où l'on dressait chaque année des milliers d'êtres, créés par la servitude et destinés à ses chaînes, et les millions que produisait l'exportation de ces récoltes vivantes dans les plantations méridionales rivaient ces États intermédiaires à la politique ainsi qu'aux passions du Sud.

Pendant près d'un demi-siècle, le but principal de la politique sudiste fut d'implanter l'esclavage à un nombre de plus en plus grand d'États et de territoires et de combattre avec fureur les tentatives de le réprimer ou de l'abolir. Les politiques, d'ailleurs, ne furent pas seuls à soutenir la lutte. Moralistes et théologiens, — hélas, les théologiens surtout î — vinrent se joindre à leurs efforts avec un acharnement égal. Je pourrais vous citer une longue série des plus humiliantes paroles prononcées sur ce sujet par des prêtres de tous les cultes, dans les églises et les temples les plus divers. Écoutez seulement ce que disait un ministre presbytérien de la Nouvelle-Orléans , la veille même de la séparation du Sud.

« Nous défendons, s'écriait-il, dans cette grande lutte, la cause de Dieu et de la religion ; il est impos-

siblc de nier que l'esprit d'abolitionisme ne soit un esprit d'alliéisme. Notre mission est de préserver et de transmettre à la postérité notre système d'esclavage et d'obtenir pour lui le droit de se propager partout où la Providence le permettra. Dieu nous a choisis [)our être les défenseurs do l'esclavage et rien que son développement ne peut nous satisfaire».

Durantun demi-siècle, le Sud, toujours victorieux, remporta d'éclatants succès dans la Chambre des Représentants et le Sénat de l'Union. Il serait intéressant d'en parcourir avec vous les différentes phases depuis le compromis du Missouri jus((u'au bill du Kansas ; mais je ne saurais m'arrêter davantage aux préliminaires de mon sujet. L'excès même des triomphes du Sud, la crainte de voir l'esclavage réintroduit de force dans les Etals du Xord, les appels éloquents d'un Channing, d'un Parker, d'un Sumner, d'un Wendell Philipps , à la conscience humaine, amenèrent enfin dans les provinces septentrionales une réaction sérieuse. Pour lutter contre le danger, un nouveau parti se constitua, le parti républicain. On n'emploie pas ce mot en Amérique dans le sens que nous lui donnons dans nos pays à traditions monarchiques ; en Amérique, on entendait surtout par républicain le parti unitaire centralisateur oppose au parti démocratique (jui tenait à une autonomie plus grande des différents Etats; dans la suite les républicains devinrent de plus en plus abolitionistes; les démocrates furent les défenseurs timides ou avoués

de l'esclavage. Le Sud tout entier professait les opinions démocratiques, tandis qu'au Nord démocrates et républicains balançaient leurs votes. En 1856, le nouveau parti compta pour la première fois ses forces d'une façon sérieuse aux élections présidentielles. Il y fit bonne figure et si le candidat républicain et abolitionisle , le colonel Frémont, dut abandonner la partie à M. Buchanan, candidat des démocrates et du Sud, les planteurs sudistes sentirent bien que la crise était proche, et dés ce moment ils se préparèrent à la lutte que devait ramener^ à échéance fixe, l'élection présidentielle de 4860. Mais au Nord également quelques esprits supérieurs pressentaient un avenir gros de tempêtes. « Nous marchons vers une guerre pire que celle de la Crimée, s'écriait vers cette époque d'une voix prophétique Théodore Parker, dans un de ses plus beaux discours ; elle commence déjà ; combien de temps durera-t-elle? Jusqu'à ce que l'esclavage ait mis la liberlé par terre, disent nos maîtres du Sud ; et nous répondons énergiquement : Jusqu'à ce que la liberté ait chassé l'esclavage de l'Amérique... Telle est ma confiance dans les institutions démocratiques, que je ne crains pas le résultat. L'Amérique a devant elle un bien glorieux avenir, mais de l'autre côté de la Mer Rouge. y>

Dès 1859, un épisode significatif vint trahir l'ex- 'irême irritation des esprits. Vous vous rappelez sans doute le nom de John Brown, ce hardi pionnier de l'Ouest illuslré par la plume et le crayon deV. Hugo,

qui, suivi triiiic troupe d'cnlhousiastes aveugles, appela les nègTCS île Viiginie à la révolte et qui |iérit au gibet, victime de son fanatisme généieux, apiès une lutte héroïque aulanl (ju'insensée. Tandis qu'au Sud les cloches carillonnaient joyeusement à l'heure de son supplice, le Nord se couvrait de draperies de deuil ; dans toutes les églises de la Nouvelle-Angleterre on sonnait le glas funèbre et l'on entonnait le chant des trépassés en l'honneur de celui que les uns insultaient comme un bandit et que les autres vénéraient comme un martyr.

L'année 1(S60 vit enfin, comme on l'avait prévu, se dessiner nettement les deux tendances hostiles. En Amérique, les partis qui se disputent le pouvoir ont l'habitude de se réunir en conventions libres, où les candidatures aux charges publiques sont discutées par les délégués d'un même parti; les choix faits^ on en propose la ratification à la nation tout entière qui , parmi les noms, soutenus par les fractions diverses, se décide pour ceux qui semblent lui présenter le plus de garanties ou qui flattent le plus ses passions dominantes.

L'émotion publique fut indicible cette fois, l'activité des partis devint fiévreuse. Il s'agissait de savoir si le Sud, uni aux démocrates du Nord, donnerait encore une fois un président à l'Union ou si le parti républicain serait assez puissant enfin pour s'emparer à son tour du pouvoir. La convention préparatoire du parti démocratique se réunit la première à Charles-

ton, dans la Caroline du Sud ; mais les délégués du parti, divisés par leurs rancunes et des soupçons réciproques, ne purent s'entendre sur le seul nom qui peut-être leur aurait assuré la victoire, celui du plus grand orateur démocrate du Nord, du sénateur Douglas. Ils finirent par rester séparés en deux camps, dont l'un porta le candidat que je viens de nommer, tandis que l'autre, composé du Sud presque entier, préférait M. Breckenridge, partisan décidé de l'esclavage. Je ne mentionne que pour mémoire un parti unioniste conservateur qui se formait à la hâte , à travers toute l'Union, ralliant les indécis, les timides, les partisans de la paix à tout prix ; il ne parvint pas à recruter un nombre d'adliérents suffisant pour se faire prendre au sérieux. En mai 1860, la Convention républicaine se réunit à son tour à Chicago, cette grande métropole de l'Ouest qu'un terrible incendie dévastait naguère et à laquelle vous avez envoyé, si durement éprouvés vous-mêmes, un témoignage efficace d'une sympathie réelle. Ce fut dans cette assemblée que le nom d'Abraham Lincoln fut désigné le 18 mai 1860 pour servir de drapeau électoral au parti républicain et de point de ralliement dans la grande lutte qui devait s'ouvrir bientôt.

Ce nom n'était point, comme on s'est plu à le redire alors en Europe, celui d'un obscur partisan que les hasards seuls d'u« troisième tour de scrutin ou l'antipathie instinctive de toute démocratie contre le talent réel auraient désigné pour le pouvoir. A cette

(lal(% Ij'iicolii joiiissail (rime r('|nilalioii léi^iliine ou sein de son parti, tant par ses capacités administialives et par son talent oratoire (jiic par sa modération politique, éyalemenl hostile à tous les excès, et par son lionnêtclé surtout, devenue dès lors proverbiale en Amérique,

C'est ici le moment de vous redire en peu de mois la vie déjà longue et bien remplie de l'homme dont la grande carrière politique fut aussi courte que brillante et dont l'avenir à ce moment ne devait plus compter que quatre années. Abraham Lincoln était né le 12 février 1809; son père, Thomas Lincoln, modeste cultivateur, était alors fixé dans l'Etat de Kentucky ; mais bientôt, désertant ces contrées où l'esclavage prédominait de plus en plus, il alla s'établir dans les plaines fertiles et pi'esque sauvages encore de l'Indiana. Ce fut au milieu d'une de ces vastes forets d'Amérique, avec lesquelles les romans deCoopernous ont familiarisés dès notre enfance, que s'établit le hardi pionnier, constiuisant de ses mains sa rustique chaumière. C'est sous ses yeux, partageant ses travaux et ses fatigues, que grandit le jeune Abraham. Loin de toute école, il dut se contenter du modeste savoir que pouvait lui communiquer son père et dont il imprégnait son esprit avec une avide curiosité. Il y avait cependant dans ce blockhoiise perdu au fond des bois — que n'en est-il de même pour chacune des chaumières de notre pays ! — il y avait là trois livres qui suffirent à ilévelopper son in-

lelligence et son cœur et dont l'influence resta visible jusqu'au dernier jour. C'étaient une traduction des fables d'Ésope, une Vie de Washington et la Bible. Il conserva des unes un goût marqué pour l'apologue, qui se montre dans ses grands discours et dans ses harangues famihères ; il puisa dans l'autre les convictions profondes et le respect de l'honnêteté publique qui nous ont donné dans Washington un modèle qu'on n'a point dépassé depuis. Il trouva enfin dans cette lecture assidue de la Bible, dont il conserva pieusement l'habitude pendant les jours les plus troublés de sa présidence, ce calme parfait et cette confiance sereine en la Providence qui ne l'abandonnèrent jamais. A vingt ans, il échangea le métier de bûcheron et de fendeur d'échalas contre celui de batelier; il s'engagea, pour dix dollars par mois, comme matelot sur un de ces flat-boats ou radeaux informes qui descendaient le Mississipi pour porter à la Nouvelle-Orléans les richesses des frontières de l'Ouest, avant que les bateaux à vapeur, aujourd'hui si nombreux , fussent chargés de ce service. Pendant ces voyages pénibles, qui duraient plusieurs mois et souvent n'étaient pas sans périls, Lincoln put étudier sur les lieux la question de l'esclavage, et son intelligence ouverte en comprit dès lors l'injustice et les dangers.

La race américaine, exubérante de jeunesse, sans traditions et sans passé, est encore presque nomade et se transporte à travers les vastes étendues de

l'Union avec une lacililé que nous avons peine Q comprendre, nous qui sommes les enfants d'une civilisation vieillie, presque écrasée par ses souvenirs, et qui éprouvons une douleur si profonde quand nous devons nous arracher au sol qui porta notre berceau et qui couvre les cendres de nos pères. Lincoln fit comme tant d'autres de ses compatriotes: au retour d'un de sesvoyageSjil alla transporter une seconde fois ses pénates. Ce fui encore plus loin vers l'Ouest, dans le naissant Étal d'illinois, que Lincoln alla se fixer. 11 s'établit d'abord comme commerçant en détail, puis comme meunier dans la petite ville de New- Salem ; il y reçut bientôt ce surnom de « l'honnête Abraham, » qui restera l'un des plus beaux titres du président de la République et qu'on ne pourrait donner à bien des têtes couronnées. Il fut capitaine de volontaires dans une guerre contre les Indiens, puis maître de postes, puis géomètre-arpenteur (vous savez avec quelle merveilleuse facilité l'on change de carrière aux États-Unis) ; enfin il se mit à l'étude du droit. Après deux années d'études opiniâtres, il se faisait recevoir avocat, était nommé presque en même temps membre de la Législature de l'Illinois et allait s'établir à Springfîeld, la capitale de cet État. Je ne sais si Lincoln fut un grand avocat dans le sens que nous attachons à ce mot, mais j'ai quelque peine à le croire, les Américains étant gens trop pressés et trop pratiques surtout pour se livrer à cet exercice futile de polir des phrases que l'on affectionne tant en

France et qui semble y survivre à tous les malheurs publics. Il s'est conservé cependant une anecdote relative à l'apparition de Lincoln au barreau, que vous me permettrez d'enchâsser en courant dans ce résumé de sa carrière. Le fds d'un de ses anciens bienfaiteurs fut accusé d'assassinat. Lincoln connaissait le jeune homme et le savait incapable d'un pareil forfait. Il promit à la mère inconsolable de tout faire pour le sauver. Cependant des témoignages accablants le chargeaient. Un homme surtout jurait qu'il avait reconnu le meurtrier penché sur le corps de la victime, aux rayons de la lune brillant dans tout son éclat. Le jury allait prononcer un verdict de culpabilité, quand l'avocat, décrochant un almanach qui était suspendu dans la salle d'audience, prouva aux juges et aux témoins que, le jour du crime, la lune ne s'était levée que bien des heures plus tard, et, par cette seule remarque, parvint à sauver la vie d'un innocent et à le ramener dans les bras de sa mère. Je voudrais pouvoir vous raconter encore quelques autres traits caractéristiques , conservés sur cette période de son existence, qui font également honneur à la sagacité de son esprit et à la bonté de son cœur. Mais tant d'événements plus importants nous réclament que je n'ai guère le loisir de suivre Lincoln dans sa vie journalière ni même de vous montrer sa réputation politique grandissant peu à peu. En 1847, il se vit transporté sur une scène plus vaste, ayant été nommé représentant de l'illinois au

CongTès (le Washington. II y ileviiU Itionlot ruii dos orateurs les plus influents et les plus respectés du pai'ti républicain modéré et dès lors aussi, l'un des adversaires les i)lus résolus, mais les plus politiciues, de l'institution de rcsclavage.

L'annonce de la candidature de Lincoln à la présidence excita dans le Sud la plus violente colère. Le danger de le voir nommer était d'autant plus grand que le parti démocratique était profondément divisé, comme je vous le disais tout à l'heure, et que le parti unioniste intermédiaire afTaiblissait encore ses rangs plus que ceux de ses adversaires. Enfin, les électeurs fédéraux qui sont nommés par chaque Etat, avec mandat impératif, pour désigner le futur président de la République, se léunirent à la date prescrite, et le () novembre 18G0, au soir, on sut par tout le pays que l'immense majorité des électeurs de tous les Etats libres s'était prononcée pour Lincoln et ({u'il avait réuni 180 suffrages sur 304- électeurs appelés à voter. On sut aussi que les représentants des sept Etats de l'extrême Sud avaient unanimement voté pour M. Dreckenridge, le défenseur de l'esclavage, tandis que les états du Centre avaient donné leurs voix à M. Bell, le chef du parti unioniste conservateur. Le quatrième candidat, celui des démocrates du Nord , M. Douglas , avait été choisi par deux États seulement.

Quand le résultat du scrutin fut oniciellement connu, l'indignation tie l'aristocratie des planteurs ne connut plus de bornes. Surtout dans la (-aroline du Sud, cen-

tre des idées séparatistes, on se décida pour les mesures extrêmes. Immédiatement, le gouverneur de l'État convoqua les Chambres législatives, pour leur proposer de sortir de l'Union. Et cependant, d'après la Constitution , M. Buchanan , le président en exer^ cice, restait en fonctions jusqu'au 4 mars de l'année suivante. 11 était tout dévoué au Sud, en faveur duquel ses ministres et ses fonctionnaires trahissaient leur devoir.

Mais l'impatience des Sudistes ne put être réfrénée. Quand le Congrès des États-Unis se réunit pour sa session régulière à Washington, en décembre 1860, les représentants des États à esclaves vinrent y apporter des déclarations de guerre formelles. Un sénateur de la Géorgie s'écria «qu'il y avait entre les deux sections de l'Union une inimitié plus profonde que les abîmes de l'enfer; qu'ils étaient décidés à se séparer, et qu'avant l'installation de Lincoln celte séparation serait un fait accompli; qu'on ne craignait pas la guerre; les gens du Nord font grand bruit de leur force, mais quand on les regarde en face, ils tremblent comme les chiens devant le fouet. Si d'ailleurs ils arrivent, nous irons à leur rencontre pour leur offrir l'hospitalité de la tombe !» — Et la réalité répondait à ces violentes paroles. Le terrorisme le plus effrayant régnait déjà de fait dans le Sud ; tous ceux qui avaient eu le courage d'y voter pour Lincoln ou même pour M. Bell étaient poursuivis ou livrés aux insultes delà populace; la sauvage loi de Lynch était mise

partout en vigiiciir; des comités de vigilance confisquaient les correspondances entre le Sud et le Noid, ai relaient et faisaient jiendrc les snspecls.

Pourquoi toute cette colère, celle indignation , ces menaces de sécession, si rapidement accomplies? lîien n'était changé à la Constitution américaine, rien ne devait y être modifié; l'action régulière du suffrage universel amenait seulement un nouveau parti au |)0uvoir. Cette autonomie constitutionnelle des Etals, (jui fut pour le Sud le prétexte de la lutte, n'était point attaquée; l'institution de l'esclavage elle-même, qui en fut la cause profonde et véritable, ne l'était pas davantage alors. Ce fut seulement l'enlraîncmenl de la lutte et le besoin d'en finir une fois pour toutes qui poussèrent plus tard Lincoln et le Nord dans la voie glorieuse de l'émancipation absolue.

Mais les passions politiques sont aveugles, et sans réfléchir à l'abîme où l'on allait se plonger, la sécession commença. La Caroline du Sud fut la première à en donner le signal. Le 17 décembre 1800, au milieu des réjouissances populaires les plus insensées, elle se déclara désormais indépendante et arbora le drapeau du Palmier qui devait être l'étendard de la Confédération nouvelle. Avant la fin de janvier, six autres Étals: le Mississipi, l'Alabama, la Floride, la Géorgie, la Louisiane, le Texas, avaient suivi cet exemple. Plus tard encore, la Caroline du Nord, l'Arkansas et la Virginie devaient les imiter. En février, les délégués de ces Etats se réunirent à Montgommery et y

formèrent une Union nouvelle : les États confédérés du Sud, La même Constitution que celle des États^ Unis devait les régir, avec une addition significative. L'esclavage y était expressément introduit et reconnu comme institution fondamentale, de droit naturel et divin, comme la pierre angulaire de l'édifice nouveau, Un homme intelligent autant qu'énergique, M. Jefferson Davis, du Mississipi, était nommé président de la Confédération nouvelle, et inaugurait ses fonctions en appelant aux armes cinquante mille volontaires pour défendre les libertés du Sud si l'on devait les attaquer. On le craignait peu pour le moment. L'attitude du président de la République, de M. Buchanan, en présence de cette révolte ouverte, était scandaleuse. Il laissait tout aller à la dérive, sans remplir aucun des devoirs que lui imposait son serment. Bien plus, ses ministres, sudistes enragés, avaient tâché de rendre toute lutte impossible. Le ministre de la marine , M. Toucey, avait dispersé la flotte américaine à toutes les extrémités du globe; l'armée régulière américaine

— composée de vingt-cinq mille hommes seulement

— avait été envoyée au Texas ou disséminée sur la fi'ontière indienne , au fond des territoires du Sud ; le ministre de la guerre, M. Floyd, avait, en outre, et sous des prétextes divers , vidé tous les arsenaux du Nord ; aucune des forteresses fédérales du Sud n'était approvisionnée, ni armée, ni occupée de manière à pouvoir se défendre contre la révolte. C'est à peine si quelques compagnies de troupes purent être réunies

à laliàte par le vieux général Scott, pour mettre Washiugton et le Congrès à l'abri d'un audacieux coup de main du Sud.

Pendant que le Nord, hésitant, déconcerté, ne semblait plus savoir que faire en présence de ces aflligeantes nouvelles, il y avait bien quelques hommes au Sud qui essayaient de faire entendre à leurs compatriotes la voix de la raison. En effet, la majorité des liabitanls de ces États était désintéressée dans la lutte. Sur les six ou sept millions de la population du Sud, il y avait quatre millions de nègres, deux millions et demi de pelits-blancs , c'est-à-dire d'individus qui ne sont ni propriétaires d'esclaves ni même, le plus souvent, propriétaires territoriaux, mais qui mènent, dans les villes ou dans les bois, une existence aussi désœuvrée que misérable. La véritable classe gouvernementale de ces contrées, les grands propriétaires d'esclaves, étaient au nombre de cent cinquante mille au plus et, en réalité, c'était pour eux seuls qu'allait se verser tant de sang. Voici cependant ce que l'un des plus marquants parmi ces aristocrates esclavagistes du Sud, M. Alexandre Stephens, disait encore en janvier 1861, dans la Législature de son État : «Notre gouvernement est le meilleur et le plus libre de tous, le plus équitable dans les droits qu'il confère, le plus juste dans ses décisions, le plus indulgent dans ses lois ; vouloir renverser un pareil gouvernement, sous lequel nous avons vécu trois quarts de siècle, sous lequel notre nation est

devenue riche et puissante, qui nous a donné l'ordre à rintérieur, la paix à l'extérieur, une prospérité sans limites et des droits respectés de tous, c'est le comble de l'absurdité , de la folie , de la perversité, et c'est à quoi je ne donnerai jamais ni mon vote ni ma sanction.»

Il est vrai que, quelques semaines plus tard, M. Stephens était vice-président de la Confédération du Sud; triste exemple de la faiblesse de caractère de certains hommes , comme on en retrouve toujours dans les grandes crises pohtiques et sociales, que nous voyons flotter indécis de droite à gauche, proclamant aujourd'hui d'une voix plus retentissante que celle des autres leurs principes et leur foi politique, et se montrant le lendemain, recrues nouvelles, récompensés, méprisés et satisfaits, dans les rangs de ceux qu'ils injuriaient la veille! Mais quelle qu'ait été la valeur morale de l'orateur que je viens de vous nommer, j'ai tenu à vous citer son discours, parce qu'il prouve d'une manière péremptoire qu'au fond le Sud n'avait à faire valoir aucun grief légitime. C'est faussement qu'il a tenté de se draper alors et plus tard dans les plis de la noble bannière de l'indépendance et de la liberté des peuples, et nous ne nous laisserons point prendre à ces pièges menteurs. VExaminer de Richmond, l'un des organes les plus fanatiques du Sud, montrait une plus grande franchise en exposant le programme de la Confédération nouvelle. «Nous avons répudié, s'écriait-ii, nous avons répudié l'ancienne

devise: Liberté, égalité, Iratei'iiité, et nous y avons ilélibérément substitué la devise nouvelle: Subordinalion^ esclavage, gouvernement fort!» Nous savons, Messieurs, ce que veulent dire ces mois et ce ({u'ils cachent de misères, et nous ne saluerons jamais de nos apj)iaudissements cette république nouvelle, (|ucls (juc soient les exploits (|ui s'accompliront sous son drapeau !

Ce fut au milieu de ce désarroi général que le nou veau chef de l'Étal vint occuper le fauteuil présidentiel, le -4 mars 1861. On craignait un attentat sur sa jiersonne, lorsqu'il traverserait Baltimore, capitale du Marylaiid, pour se rendre à Washington, enclavé dans le territoire de cet Étal ; pour y échapper, Lincoln fut obligé de s'introduire à la dérobée dans la capitale officielle de l'Union. La situation était des |)lus délicates pour lui ; car, tandis que le Sud était prêt à repousser par les armes tous ceux qui tenteraient de contester son indépendance, le Nord, bien (ju'il tînt au maintien de l'Union, n'était pas unanimement favorable à la lutte. Beaucoup de gens en étaient encore à croire que toutes ces démonstrations du Sud n'étaient — passez moi le mot — qu'une comédie à grand orchestre, destinée à effrayer le Nord et à lui arracher des concessions nouvelles. Il fallnitdonc agir avec une extrême prudence afin de ne point effaroucher leurs scrupules. Si Lincoln, en saisissant le pouvoir , avait touché le moins du monde à l'esclavage, c'en était fait de l'Union. Les

Etats du Centre auraient fait cause commune avec ceux du Sud, les démocrates du Nord auraient absolument refusé leur concours, et la République américaine était définitivement dissoute. Le président comprit que son grand, son unique devoir, c'était le maintien de l'Union. Il déclara donc solennellement, lors de son installation à la Maison-Blanche, qu'il élait décidé à faire respecter partout l'esclavage dans ses limites actuelles; qu'il n'avait ni le droit ni l'intention d'y toucher de quelque manière que ce fût, si l'Union élait respectée; mais que, l'Union étant indissoluble, instituée à perpétuité, aucun Etal n'avait le droit d'en sortir, et qu'il veillerait à la maintenir par tous les moyens légaux, à moins que le peuple, son souverain légitime, ne le relevât de ces obligations. Il terminait par un touchant appel à la concorde, qui malheureusement ne fut point entendu. Les actes répondirent à ses paroles ; il nomma pour ministres des hommes distingués par leurs talents, mais aussi par leur modération ; deux d'entre eux snrtout, M. Se- Ward aux affaires étrangères^ M. Chase aux finances, furent des auxiliaires précieux dans la lutte qui allait s'ouvrir,.

Elle éclata bientôt. Quelques troupes fédérales occupaient encore cerlains points des Etats du Sud, entre autres le fort Sumter qui défend l'entrée de la rade de Charleston. Un chef énergique, le major Anderson, s'y était renfermé avec une poignée de soldats, au moment où la rébellion éclata. Soumis par

les Sudistes à LUI hlociis rigoureux, privé de iniinitious et de vivres, il dut amener le pavillon fédéral le 12 avril 1(S01, après un bombardement acbarné de deux jours.

L'agitation au Nord fut indicible quand on apprit cette nouvelle ; il fallait croire enfin au sérieux des intentions séparatistes du Sud. Lincoln répondit à l'agression en convoquant le Congrès et en appelant soixante-quinze mille volontaires sous les drapeaux pour trois mois afin de faire respectei' les luis et l'intégrité de l'Union. Et alors commença cette grande guerre, que bier encore nous pouvions appeler la lutte la plus étonnante de ce siècle, tant par le nombre des combattants et par l'étendue des territoires (|u'elle embrassait, que par l'importance des principes politiques et sociaux qui s'y trouvaient engagés.

La guerre, Messieurs, est une cbose horrible^ et nous la connaissons tous de trop près, nous avons trop bien ressenti ses maux et trop bien vu de quoi se compose la gloire, pour que notre conscience nous permette de traiter jamais autrement quecomme des fléaux du monde ceux qui la décbaînent à la légère. Mais il est des cas bien rares où tout la rend excusable : c'est quand un peuple prend les armes pour défendre ou pour icvendiquer son indépendance et sou unité, pour garantir sa liberté intérieure contre de folles agressions; (|uand, eu un mut, la force brutale des armées est mise au service de la justice et du

droit. Ce l'ut le cas des États-Unis, Messieurs; aussi cette guerre est-elle un des épisodes trop rares que l'historien peut admirer sans rougir et dont il peut vanter la grandeur, tout en déplorant ses sacrifices.

Mais cette grande guerre, qui dura cinq années, dévorant un demi-million d'hommes et tant de milliards, il n'entre point dans mon plan de vous la décrire. 11 faudrait tout d'abord pouvoir élaler ici, devant vous, une carte gigantesque afin que vous puissiez y suivre des yeux les péripéties multiples de tant d'événements miUtaires ; il faudrait faire défiler devant vous trop de noms de généraux, de villes, de rivières, de montagnes et de batailles ; et la géographie américaine présente lant de noms si bizarres ! Il faudrait enfin trop souvent perdre de vue celui qui doit nous occuper exclusivement ce soir. Je ne parlerai donc de la partie militaire de mon sujet que dans la mesure de ce qui sera strictement nécessaire pour faire mieux comprendre Lincoln et les errements de sa politique dans les années qui vont suivre. Je voudrais seulement vous retracer à grands traits le tableau de l'enthousiasme général qui s'empara de la nation quand elle vit que la lutte était inévitable et qu'il s'agissait de laisser périr l'Union ou de tout sacrifier pour elle. Tous les avantages étaient |)onr le Sud au début ; la population des petits blancs, oisive, habile à la chasse, accourait sous les drapeaux ; la plupart des officiers de la ilolle et de l'ar-

niée fédérales, nés dans le Sud, oublieux de leur serment, venaient offrir à la révolte le concours de leur épée. Au Nord, peu d'esprit militaire, peu de chefs capables, et cependant, le premier saisissement passé, les soldats ne manquèrent jamais. Les régiments de volontaires s'improvisèrent avec une rapidité merveilleuse. Commerçants et industriels des côtes de l'Atlantique, agriculteurs venus des bords des grands lacs, pionniers et bûcherons du Far-West, alimentèrent constamment les armées qui se reformaient après chaque revers. Ces troupes, cela va sans dire, n'avaient point la solidité de nos troupes européennes ; elles manquaient surtout de discipline^ et l'on ne peut s'empêcher de sourire en voyant, aux premiers jours de la lutte, les sentinelles yankccs, commodément assises sur leurs pliants, lire leur journal en fumant un cigare, le fusil négligemment étendu devant eux, à cinquante pas des avant-postes ennemis. Leurs chefs, aussi inexpérimentés que les simples troupiers, avocats, juges, négociants, députés ou sénateurs, purent prêter à rire à juste titre à nos étals-majors d'Europe, mais il y avait en eux l'étoile d'excellents soldats, et l'on n'aurait plus ri sans doutC) s'il avait fallu les combattre cinq années plus tard. Quant au matériel de l'armée, tout manquait également. 11 n'y avait ni provisions, ni munitions, ni médecins, ni hôpitaux, au débul de la guerre. Ce fut presque le chaos. Mais finalement il sortit de tout ce désordre une organisation très-solide et Irùs-pra-

tique. Le service médical el celui des ambulances surtout furent admirablement organisés par la grande Commission sanitaire des Etals -Unis, grâce au concours généreux et au dévouement admirable des femmes américaines. Je voudrais pouvoir m'étendre ici sur ce qu'elles ont fait pendant cette longue et terrible lutte, sur leurs fatigues, leurs travaux et le résultat béni de leurs labeurs. Mais le temps me manque, et, d'ailleurs, où sait-on mieux qu'à Strasbourg ce que peuvent développer de patience, de courage et de douceur celles que nous appelons si brutalement le sexe faible et qui sont si vaillantes et si fortes quand il s'agit de consoler l'infortune et de soulager le malheur ?

Je n'ai point entrepris. Messieurs, le panégyrique de l'Amérique du Nord. Je sais trop bien qu'aucun peuple n'est parfait et qu'on rencontre chez tous de splendides échantillons de la scélératesse humaine. Je ne songe donc point à vous cacher qu'à côté de mille traits de dévouement patriotique on en a pu relever bien d'autres qui témoignent d'un égoïsme sordide, d'une cupidité révoltante. On a vu en Amérique des spéculateurs éhonlés trafiquer des malheurs de la patrie, volant les braves qui combattaient pour elle, et s'engraissant de leur sueur et de leur sang. Flétrissons ces infamies, Messieurs; maisavonsnous le droit d'être trop sévères à leur égard, quand notre mémoire nous rappelle tant de faits analogues, commis plus près de nous el à une époque plus récente ?

Le4juillcl 1861, s'ouvrit à Washington la session du Congrès, où siégeaient seuls, pour la première fois, les représentants du Nord et du Centre. Lincoln leur demanda leur plus énergi{iue concours pour rétablir la paix. Le Congrès l'autorisa à réunir jusqu'à cinq cent mille volontaires et à concluie en même temps un emprunt de cinq cent millions de dollars ou deux milliards et demi de francs. Puis, cédant à la pression de l'opinion publique, qui se berrait toujours encore de l'espoir qu'un pourrait en finir bientôt, le président, en sa qualité de commandant suprême de toutes les forces de l'Union, ordonna l'attaque du territoire désormais ennemi. Cette attaque fut malheureuse ; l'armée fédérale , à peine entrée en Virginie, saisie d'une panique soudaine, se débanda à Bulls-Piun , plutôt qu'elle ne fut battue. Mais ce premier échec ne fil que stimuler l'ardeur de la nation. Un nouveau chef, le général iMac-ClelIan, fut appelé à la tète des troupes, qui durent être soumises à une réorganisation complète, et dés le moicde décembi'e Lincoln put annoncer au Congrès que l'Union comptait sous les drapeaux six cent soixante mille soldats. Il adressait en même temps aux représentants du peuple américain un message qui fut comme le premier pas dans une voie nouvelle, qu'il ne s'apprêtait à suivre qu'avec une hésitation facile à comprendre. Il y proposait aux représentants de voter et de convertir en loi la résolution suivante: «11 est du devoir des Etals-Unis de venir en

aide à tout État de l'Union qui décidera l'abolition graduelle de l'esclavage, en donnant à cet État une somme dont il disposera à son gré en indemnités pour les propriétaires d'esclaves. » C'était, on le voit, un simple appel à une entente libre avec les intéressés. Le président semblait vouloir tâler l'opinion publique.

Avant que la discussion sur ce sujet brûlant eût pu être abordée, la campagne s'était rouverte en mars 1862. Mac-Clellan inaugurait par de brillants combats la seconde campagne de la Virginie, tandis qu'une autre armée, embarquée sur une flotte nombreuse, s'emparait de la Nouvelle-Orléans et des bouches du Mississipi, prenant ainsi les Confédérés à revers. Déjà le général de l'Union n'était plus qu'à quatre lieues de Richmond, capitale de la Virginie et de la Confédération tout entière ; déjà le Congrès, se croyant sûr de la victoire, avait suspendu tous les enrôlements ultérieurs , quand soudain la joie du Nord fut troublée par la nouvelle inattendue que Mac- Clellan revenait en arrière. Son plan de campagne avait échoué devant l'habileté supérieure des généraux du Sud, et cent mille hommes venaient d'être sacrifiés en vain.

L'effroi fut immense à Washington ; il était légitime, car on pouvait apercevoir, de l'autre côté du Polomac, les bataillons ennemis ; bientôt même ce lïeuve fut franchi. Lincoln, calme et serein dans la défaite, comme après la victoire, alla lui-même au de-

vanl de l'armée battue, encourageant les soldats et les chefs et lançant un nouvel appel de trois cent mille volontaires, pour combler les lacunes causées par la désertion, la maladie on la mort. Tandis que Mac-Clellan refoulait, par un effort suprême, l'invasion sudiste en deçà de ses frontières, le président, voyant la lutte devenir chaque jour plus ardente et le moment de la pacification de l'Union reculer sans cesse, se décida à suivre une politique plus radicale et à frapper enfin de grands coups, pour arracher les armes aux mains du Sud. Le 22 septembre 1802, il adressait une proclamation solennelle à tous les citoyens des États-Unis. Ilyrappelaitlesessais de réconciliation si souvent déjà tentés par lui, les refus obstinés des rebelles , et il annonçait qu'au premier janvier suivant toutes les personnes tenues en esclavage par les États insurgés contre l'Union seraient libres dorénavant et à toujours, et que le gouvernement des États-Unis reconnaîtrait et protégerait cette liberté. C'était, remarquez-le bien, une mesure purement défensive, parcequ'elle ne louchait en aucune manière à l'esclavage dans les Étals restés fidèles, comme le Kentucky, le MarylandouleTenessee. Néanmoins Lincoln ne la prit qu'avec crainte et tremblement, comme il le dit lui-même, ne sachant si, dans ces graves circonstances, ses concitoyens approuveraient cet acte. Mais l'opinion publique, surexcitée par la lutte, s'était modifiée déjà ; les gouverneurs républicains de quinze États du iSord rédigèrent une

adresse de félicitations au président des États-Unis, et plus d'un démocrate même approuva secrètement celte mesure qui allait enfin faire disparaître l'éternelle « question noire, » en extirpant l'esclavage. Au Sud, la fureur des planteurs ne connut point de limites, surtout quand Lincoln, passant de la théorie à la pratique, fit organiser des régiments nègres, où les noirs reconnaissants vinrent s'enrôler en foule et qui comptèrent bientôt parmi les plus braves de l'Union.

Le Sénat confédéré de Richmond décréta que tout officier fédéral prisonnier serait condamné dorénavant aux travaux forcés, jusqu'à ce que le président eût rétracté sa proclamation , et que les chefs qui commanderaient ces troupes nouvelles seraient immédiatement passés par les armes ; il offrit cent mille dollars à qui rapporterait la tête de Butler, le général énergique qui tenait la Nouvelle-Orléans et qui se servit le premier de ces nègres. Les plus belles et les plus nobles demoiselles du Sud briguèrent l'honneur de filer la corde avec laquelle ce monstre devait être pendu.

Mais ces impuissantes fureurs , si elles amenèrent d'atroces cruautés , de ces actes féroces qui déshonorent à jamais les partis qui les accomplissent, ne purent enrayer désormais la logique des faits. L'impulsion était donnée au mouvement abolitioniste et devait vaincre tôt ou tard les hésitations les plus consciencieuses. Aussi, dans un nouveau message, daté

(les derniers jours de décembre, Lincoln engageait-il le Congrès à voter un amendement à la Constitution fédérale, décrétant le rachat de tous les esclaves dans les Etals fidèles, aux frais de l'Union et dans un délai qui pourrait s'étendre jusqu'en 1900. Dans l'exposé des motifs de cette mesure presque révolutionnaire, mais de plus en plus nécessaire pour résoudre pacifiquement la question de l'esclavage, Lincoln avait trouvé de généreux accents : «Les dogmes d'un passé tranquille, disait-il, sont insuffisants dans ces jours de tempête. Nous sommes entourés d'obstacles grandissants. 11 nous faut grandir avec eux. Les circonstances sont nouvelles ; nos paroles, nos actes doivent être également nouveaux. Dégageons-nous des préjugés; c'est ainsi que nous sauverons la patrie. Concitoyens , nous ne pouvons échapper à l'histoire. Nous qui faisons partie de ce Congrès et de cette administration, nous resterons, en dépit de nous-mêmes, dans la mémoire de la postérité. Notre valeur propre ou notre insignifiance ne pourront sauver aucun de nous, et les flammes à travers lesquelles nous passons éclaireront notre gloire ou notre déshonneur jusqu'à la dernière génération!»

Une campagne d'hiver entreprise sur ces entrefaites en Virginie fut infructueuse, et d'autres expéditions encore, tentées à cette époque, restèrent également sans succès. Cela n'empêcha point que, fidèle à sa promesse, Lincoln ne promulguât, le l^rjanvier 1863, son décret d'émancipation pour les nègres de tous les

Etats rebelles, en appelant sur ccl acte «le jugement calme du genre humain et la gracieuse faveur du Dieu tout-puissant.» Plus de trois millions de noirs voyaient ainsi leurs chaînes se briser; six cent mille à peine restaient encore esclaves dans les États fidèles. Vous n'avez pas oublié, sans doute, avec quel enthousiasme ce grand acte émancipateur fut salué, par les émancipés d'abord, puis par l'Europe libérale tout entière! Gomme si l'acte de justice et d'humanité qu'elle venait d'accomplir lui eût infusé des forces nouvelles, l'Union faisait au même instant un vigoureux effort pour lui donner partout un résultat pratique. De nouvelles levées furent faites , un nouvel emprunt de trois milliards fut voté, et malgré le terrible fardeau qui pesait sur elle, l'Amérique sut prendre et conserver encore une attitude des plus dignes vis-à-vis de l'étranger. Je laisse ici. Messieurs, une lacune dans mon récit, mais c'est une lacune volontaire. Pour être historien fidèle et complet, il me faudrait parler maintenant des démêlés de la République avec l'Angleterre et la France qui^ pour des motifs divers, poursuivaient alors à l'égard de l'Union une politique aussi imprudente et maladroite qu'hostile. C'était l'époque où de tristes aventuriers entraînaient la France au Mexique, tandis que des ports anglais sortaient impunément les nombreux corsaires du Sud. L'Angleterre, vous le savez, peut voir en ce moment ce que lui coûtent les applaudissements qu'elle prodiguait aux merveilleux exploits de VAlabama et de ses complices , ex-

|)loils qui consistaient presque toujours à attaquer de pauvres navires marchands sans défense et à les brûler en pleine mer, après avoir pillé la cargaison et volé les chronomètres, qu'on emportait comme de t;lorieux trophées. Quant à la France, Messieurs, tout ce que j'en veux dire ici, c'est que la nation n'était nullement hostile à la République américaine, et qu'elle a payé bien cher la faiblesse de s'être laissé dominer pendant vingt ans par ce régime odieux et maudit que nous avons vu s'abîmer naguère dans la fange et le sang. Le printemps, l'été, l'automne de 1863 virent se renouveler encore une fois la double campagne sur le Potomac et le Mississipi , avec des chances alternatives de succès et de revers. Tandis que le général Grant, dont le nom commençait à percer, soumettait enfin le cours du grand fleuve de l'Ouest aux lois de l'Union, l'armée de Virginie reprenait pour la quatrième fois la lutte directe contre Richmond. Victorieuse, au début, dans plusieurs combats, elle était finalement repoussée avec pertes et poursuivie à son tour par l'armée confédérée, commandée par le vaillant Robert Lee, le plus habile général du Sud. Ce fut sur le territoire du Nord, à Gettysburg, en Pennsylvanie, que se livra pendant trois jours une bataille terrible dont sembla dépendre un instant le salut de la République. Les Confédérés durent se retirer à la fin, mais le succès de l'armée fédérale fut acheté par de cruels sacrifices, et^ pour la première fois, l'opinion publique du Nord, voyant échouer une quatrième

campagne, parut sérieusement ébranlée. Lincoln tâcha de relever les cœurs dans un des plus beaux discours qu'il ait jamais prononcés, lors de l'inauguration du cimetière tracé sur le champ de bataille de Gettysburg. Je ne puis résister au désir de vous en citer quelques lignes que l'on croirait écrites d'hier ; j'aime à rappeler, dans cet entrelien, les paroles mêmes du grand citoyen dont je vous parle, parce qu'elles expriment bien ses pensées les plus intimes et parce que Lincoln ne fut jamais de ceux qui croient avec un diplomate trop célèbre, que la parole fut donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.

«Voilà, disait-il, en assistant à la sépulture des vingt mille soldats tombés dans la grande lutte, voilà quatrevingt-sept ans que vos pères ont fondé sur ce continent une nation nouvelle, et la voici, cette nation, engagée dans une guerre qui montrera si elle était destinée, avec les principes qui ont présidé à sa nais- .sance, à vivre longtemps ou à périr. Réunis aujourd'hui sur un des champs de bataille de cette terrible guerre, nous venons en consacrer une partie comme dernier asile de ceux qui ont ici donné leurs vies pour que la nation pijt vivre. C'est bien, c'est beau, ce que nous faisons là. Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons, nous, consacrer et sanctifier ce sol. Ils l'ont déjà consacré, vivants ou morts, les braves qui ont combattu en ces lieux. C'est bien plutôt à nous, vivants, de recevoir ici une consécration à l'œuvre qu'il ne leur a pas été donné d'achever, à la grande

l.iclio qui l'oslc devant nous. Récidons au plus pcofund (le nos cœurs que nos morts ne seront pas tombés en vain, ([ue notre nation, sous le regard de Dieu, aura, comme nation libre, sa nouvelle naissance, et fjue le g'ouvcrnement du i)cuple, \rài le peuple, pour le peuple, ne périra point de la terre!»

Ces exhortations chaleureuses venant du cœur cl jiarlant aux cœurs eurent un plein succès, et le Nord se releva bientôt d'une passagère défaillance. La guerre continua pendant tout le reste de l'année 1863, mais sans amener de résultats décisifs. Au commencement de l'année suivante, le général Grant, illustré par tant de combats heureux , fut appelé au commandement en chef de l'armée fédérale, tandis que son ami et collègue Sherman lui succédait à la tète de l'armée du Mississipi. Les deux chefs se mirent d'accord sur un nouveau plan de campagne; tandis que Grant «prendrait, selon ses propres expressions, le taureau par les cornes,» et tenterait pour la cinquième fois le siège de la capitale des rebelles, Sherman devait traverser, de l'ouest à l'est, les Etats du Sud, et prendre ainsi les sécessionnistes à revers. Ce plan s'exécuta, lentement, il est vrai, mais sûrement cette fois, pendant le courant de l'année 18C4, par une série de brillantes victoires, disputées par les rebelles avec le courage du désespoir. Déjà le résultat final se laissait prévoir, (juand la durée des fonctions présidentielles de Lincoln toucha à sa fin. Les quatre années de son règne constitutionnel éluieiit écoulées; luais le parti républi-

cain, dans son ensemble, sentait combien il serait imprudent de changer de chef au milieu de la tourmente. Sous l'influence des dernières victoires, l'opinion publique se prononça pour la réélection de Lincoln. Luimême avouait hautement qu'il désirait voir le peuple renouveler ses pouvoirs, car, disait-il dans son pittoresque langage, a ce n'est pas au milieu du gué que l'on doit songer à changer les chevaux de la voiture.» Gomme les Etats du Sud ne prenaient point part à l'élection, la lutte fut beaucoup moins vive qu'en 1860. Les démocrates portaient le général Mac-Clellan, brouillé depuis peu avec le gouvernement, mais qui voulait, lui aussi, continuer la guerre jusqu'à la chute de la rébellion , tout en se prononçant contre l'abolition de l'esclavage. Quand arriva le jour du vote, les délégués de vingt-deux Etats, sur les vingtcinq ralliés à l'Union, nommèrent encore une fois Lincoln à la présidence de la République.

C'était donc un nouveau triomphe pour la botine cause, un nouvel échec pour le Sud , qui avait follement compté sur le succès des démocrates. Le jour même de l'élection de Lincoln, Jefferson Davis déclarait au Sénat de Richmond, que «le Tout-Puissant liii-même voulait le salut de la Confédération du Sud.» Et à la même heure presque, comme pour répondre à celte affirmation dérisoire, Sherman commençait sa grande marche stratégique à travers le Sud, et touchait, après six semaines, aux rivages de l'Atlantique, après avoir traversé de part en part les Etats rebelles.

Los deux Carolines ul lu Viiginie l'ésisltiiuiil seules encore, et le général Lee, acculé autour de Richinond , contenu par Grant, menacé sur ses derrières par vSlierman, voyait chaque jour, malgré son habileté et malgré son courage, le cercle de l'cr se resserrer autour de lui. Le''dénouement était proche et les jours de la rébellion étaient comptés. Ceux de l'esclavage l'étaient aussi. Ouand le Congrès se réunit à Washington, en décembre 1864, Lincoln insista de nouveau pour le vole de l'amendement qui devait abolir la servitude des noivs. Mais, comme s'il avait senti que l'avenir allait lui échapper bientôt, ce n'était plus une date éloignée, c'était le moment présent qui devait en marquer la fin. Le o'I janvier 1865 fut le jour solennel où le Sénat et la Chambre des Représentants déclarèrent l'esclavage aboli, à la majorité constitutionnelle des deux tiers. Au milieu d'un silence religieux qu'interrompirent bientôt des applaudissements enthousiastes , le président Colfax se leva, proclamant la volonté du peuple américain «que désormais ni esclavag'-e ni servitude involontaire, sauf en cas de crime dûment prouvé, n'existeraient plus aux États-Unis.» Deux mois plus lard, Richmond tombait enfin aux mains de Grant; Jefferson Davis quittait précipitamment sa capitale avec ses ministres et son Congrès, et disparaissait jusqu'au moment où, quelques semaines plus tard, il tombait, déguisé en vieille femme, entre les mains des cavaliers qui le cherchaient. Le 0 avril 1865, Robert Lee, dont l'héroique défense avail illiis.

tré les derniers moments de la plus injuste des causes, capitulait, avec ce qui lui restait de troupes, aux conditions honorables que Lincoln avait autorisé Grant à lui offrir. Sauf quelques résistances locales, la guerre était finie et la nation se livrait aux enivrements du triomphe. Elle en avait bien le droit, après les grandes choses qu'elle avait accomplies, à travers tant de périls et de souffrances, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, grâce à l'enthousiasme qu'avaient su lui inspirer et la justice de sa cause et la grandeur du but qu'elle devait atteindre. N'oublions jamais, surtout, en appréciant l'œuvre difficile et le génie de Liucoln, que cette crise immense avait été traversée sans que le président eût demandé, pour un seul jour, le sacrifice de la moindre des libertés de la République. Jamais il n'avait invoqué les nécessités du salut public pour faire agrandir les limites de son pouvoir, et c'est avec un légitime orgueil qu'il pouvait transmettre intact à la nation le dépôt sacré des libertés publiques qu'elle lui avait confié dans les jours de danger.

Mais il savait trop bien que ce n'est pas du jour au lendemain que les traces profondes des crimes de l'humanité s'effacent dans l'histoire, et c'est pourquoi, tandis que tout s'agitait bruyamment autour de lui, il était sérieux et triste. Il sentait bien qu'il lui faudrait lutter encore , bien qu'avec d'autres armes peut-être; il entrevoyait la rude tâche qui l'attendait, maintenant que la guerre était finie. On dirait qu'il

avait déjà le pressentiment de sa fin prochaine, tant son langage d'alors est grave et touchant dans sa tristesse. Quelles belles pages dans son dernier discours officiel, prononcé le 4 mars, lors de sa seconde installation présidentielle! Permettez-moi devons en citer la fin ; c'est comme le testament du juste au moment de sa mort, «Ardemment, dit-il, ardemment nous espérons et nous demandons que ce dur fléau de la guerre no tarde point à s'éloigner de nous. Mais si c'est la volonté de Dieu qu'elle continue jusqu'à l'entier épuisement de tout ce qu'a produit, durani deux siècles et demi, le travail gratuit des esclaves, jusqu'à ce que chaque goutte de sang qui a coulé sous le fouet soit payée par une autre goutte de sang coulant sous l'épée, — alors encore il faudra dire que les jugements du Seigneur sont droits et justes. Sans malveillance envers personne, avec charité envers tous, fermement appuyés sur le droit tel que Dieu nous donne de le voir, efforçons-nous d'achever noire œuvre, de panser les plaies de la nation ; songeons à ceux qui auront affronté la mort dans les batailles , aux veuves et aux orphelins; faisons tout ce qui pourra amener et consolider une paix juste et durable entre nous et avec toutes les nations ! »

Certes c'étaient là de bonnes paroles, c'était un beau programme à mettre en pratique, et personne n'était plus digne de l'exécuter que lui. Mais, tandis que le Nord se livrait à la joie, tandis que Lincoln, toul enlior aux idées de clémence, (\o \)i\\\ et de par-

don, se remettait nu travail pour faire renaître l'ordre et la prospérité, ensevelis sous tant de ruines, l'heure fatale approchait qui allait changer le bonheur en tristesse et les promesses de pardon en cris de vengeance. Une nouvelle incroyable autant qu'effrayante traversait tout-à-coup l'Union comme un coup de foudre : Le président des États-Unis venait de mourir, de mourir de la main d'un assassin ! Bientôt l'Amérique en deuil apprit les détails qu'elle attendait avec une anxiété fiévreuse. On aurait dit que la Confédération esclavagiste expirante avait voulu terminer son existence d'une façon digne d'elle. Secondé par des personnages marquants du Sud, un acteur fanatique, Wilkes Booth, avait conçu le projet d'assassiner Lincoln et ses principaux ministres ; et ce projet, il l'avait exécuté, d'une main trop assurée, hélas ! le 14 avril 1865. Ce soir, Lincoln, entraîné par sa famille, avait consenti à se montrer au théâtre, où il cherchait à de longs intervalles un délassement trop rare pour son accablant labeur. Il y avait trouvé la mort. L'assassin, pénétrant dans sa loge, lui avait tiré un coup de pistolet qui le renversa baigné dans son sang, sans qu'il eût pu proférer une seule parole. Le lendemain matin, celui que la nation reconnaissante appelait toujours encore « l'honnête Abraham » expirait sans avoir repris connaissance. Ce fut là, Messieurs, la catastrophe épique de cette lutte gigantesque qui avait duré cinq années et coûté trente milliards et plus d'un demi-million d'hommes aux

deux l'iacUons liosliles il(3 l;i lli'piihliquo nmi'iirniiio. L'Iiommcen qui s'élait incarné, plus qu'en loiilaulro, le principe d'émancipation et de liberté, l'homme qui avait contribué, plus que tout autre, au triomphe de la bonne cause, périssait, victime expiatuiie suprême, en même temps que l'esclavage et la rébellion dont il avait été le vainqueur. Admiions-le, Messieurs, mais ne le plaignons pas ! Heureux Ihomme de bien qui succombe ainsi, au sein même de la victoire, et dont le front s'orne, au jour de la mort, delà sainte auréole du martyre! Heureux aussi le peuple assez maître de lui-même et de ses destinées pour n'être point ébranlé par la perte de son meilleur citoyen, et qui peut l'honorer pieusement de ses larmes sans avoir à s'inquiéter de son propre lendemain ! Je nevous peindrai point les funérailles splendides que l'Amérique du Noid fit à celui qu'elle avait perdu ; je ne vous décrirai point ce cercueil (pie se disputaient pour un jour toutes les villes de l'Union, les plus dévouées comme celles qui avaient été les plus hostiles, afin de rendre un dernier hommage à celui (|ui n'était plus ; je renonce à vous montrer partout ces vêtements et ces drapeaux de deuil, cette douleur universelle et sincère, ces pauvres nègres surtout, venant baiser en pleurant les draperies funèbres qui recouvraient le corps de leur libérateur et de leur ami. Je ne vous montrerai point, au terme de ce long pèlerinage, le modeste mausolée qui recouvre à Springfield les cendres de Lincoln, à côté de celles de son plus jeune enfant.

Et c'est de ce citoyen d'élile, Messieurs, de cet illustre homme de bien, dont je viens de vous retracer l'image, qu'on s'est demandé quelquefois s'il était réellement un grand homme, un génie assez marquant pour prendre sa place au Panthéon de l'histoire ! Ah! si l'on entend par grands hommes les illustres conquérants^ les massacreurs d'hommes, ces fléaux de Dieu, qui, comme Attila, comme Dschengiskan, comme Napoléon, comme tant d'autres encore, parcourent la terre en la ravageant, brûlant les villes, dévastant les provinces, égorgeant des milliers d'hommes pour quelques stériles conquêtes et quelques rameaux de lauriers, si c'est là la grandeur qu'on admire et qu'on loue, non, Lincoln n'a point droit au titre de grand homme. Mais si la vraie grandeur ne se résume point dans la domination fugitive du monde au prix de tous les forfaits, si elle consiste à suivre partout et toujours la ligne inflexible du devoir, à faire le bien aux peuples et aux individus, à contribuer à la marche ascendante de l'humanité dans cette grande voie du progrès où l'on avance toujours sans arriver jamais, alors Lincoln mérite que nous la reconnaissions en lui. Condamné par les événements à devenir grand homme, je ne connais personne dans l'histoire qui ait accompli plus simplement, plus modestement que lui l'une des plus grandes œuvres de la civilisation moderne. Je ne sais si l'Union américaine , restaurée par Lincoln au prix de tant de sacrifices , est destinée à durer fou-

jours. Les ponplos iic sont poiiil iininorlols, non pins (|iie les individus ; mais les |)iiiicij)es le sont. Celui de l'aboliliGti de resclavagc est à tonl jamais inséparable du nom d'Abraham Lincoln. Et bien des héros modernes, bien des fondateurs d'empire seront tom- JK's en poussière , el avec eux leur œuvre éphémère , qu'on répétera pieusement , sur les (\cu\ rives de l'Atlantique , le nom modeste du citoyen dont les efforts ont rendu libres à jamais quatre millions d'hommes et tous leurs descendants !

Je sais bien. Messieurs, que dans les sociétés policées de notre vieille Europe, aux traditions monarchiques, les Lincoln ont de la peine à naître et que la lourde atmosphère où nous vivons ne se prête guère au libre développement des caractères virils. Mais si nous devons reléguer, pour le moment , dans le monde de l'idéal l'espérance de voir, dans un siècle meilleur, quelque Lincoln nouveau présider en paix la grande république des Etats-Unis d'Europe, rien n'empêche que, dès aujourd'hui, nous nous guidions sur son exemple, chacun dans sa sphère, quelque humble et modeste qu'elle soit. Les principes qui dirigèrent sa conduite peuvent être aussi les nôtres ; les croyances qui le fortifièrent dans la lutte nous l'affermiront, nous aussi, dans les jours d'épreuves, et nous pouvons invoquer comme lui cette constellation radieuse qui ne disparaît jamais à l'horizon, même dans les nuits les plus noires et au plus fort do la

Icmpôle, CCS consolantes cloiles de l'Evangile, de la patrie et de la liberté.

Ce triple principe, Messieurs, cette triple foi et ce triple amour qui se complètent l'un l'autre et doivent se confondre dans nos âmes en un sentiment unique, celui du devoir, sont la source vive d'où jaillissent tous les dévouements généreux et toutes les nobles pensées. Pratiquer ce précepte du Maître: Aimezvous les uns les autres ! se sacrifier pour son pays et pour la liberté, c'est là l'éloquente leçon que nous prêche la vie de l'homme dont j'ai voulu vous entretenir ce soir. Quelque grand qu'il ait été lui-même, il est assez près de nous pour que chacun puisse tendre à l'imiter.

Il est un nom qui vient involontairement sur mes lèvres , chaque fois que je pense à la simplicité, à l'austérité naïve, au profond sentiment du devoir du président de la République américaine. Ce nom, tout me le rapppelle aujourd'hui, et la date où je parle, et le public qui m'entoure, et le récit que je viens de vous faire des funérailles de Lincoln. Je sais bien que toute allusion politique est bannie de cette enceinte, et je n'ai garde d'enfreindre une promesse que j'ai faite. Mais personne ne regardera, j'espère, comme une manifestation politique le respectueux hommage que mes dernières paroles rendront à l'homme de bien dont je voudrais, en terminant, évoquer l'image. Il y a un an que tout Strasbourg suivait dans un douloureux silence le cercueil d'un homme qu'il n'avait

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