‹ Trois conférences StrasbourgeoisesChapitre 3 sur 3 · NI · texte numérisé non relu

NI

cslimé (juc bien laid à sa juste valeui', que nous leganlions avec orgueil comme le représentant de nos vœux et de nos douleurs, et dont la vie, toute consacrée au dévouement, venait de se briser avec les liens séculaires qui nous rattachaient à la patrie. Lincoln et Kûss ! Malgré bien des différences extérieures et quelque inattendue que puisse paraître à plusieurs l'association des noms de deux hommes si divers parle milieu dans lequel ils ont vécu, je dis qu'ils appartiennent à la même famille, qu'ils sont les enfants d'un même esprit, et que c'est à cet esprit de support mutuel, de liberté, de justice, qu'apjiartient l'avenir. A de pareils hommes. Messieurs, ne prodiguons ni de vains élog;^s ni de pompeuses oraisons funèbres ; quelque sincère que soit notre admiration pour eux, ne leur élevons pas de monuments inutiles! Faisons mieux; descendons eu nous-mêmes, et là, face à face avec notre conscience, jurons-nous, au plus profond de nos âmes, nous qui sommes le jirésent, vous qui êtes l'avenir, jurons-nous de vivre comme ils ont vécu, de lutter comme ils ont lutté, tic mourir, s'il le faut, conmie ils sont morts, pour l'accomplissement du devoir, et quand nous nous serons prêté à nous-mêmes ce serment solennel, que Dieu nous fasse la grâce de le tenir à jamais.

AGRIPPA D'AUIUGNK

Mesdames et Messieurs,

C'est avec une émotion profonde que j'ai reçu l'appel de voire comité ; c'est avec une émotion plus profonde encore que je me retrouve au milieu de vous. L'honneur que vous m'avez fait, il y a deux mois, en demandant mon concours, et celui que vous me faites aujourd'hui, en venant m'écouter, resteront un des plus fortifiants souvenirs, une des plus précieuses consolations de cette époque de ma vie si remplie de tristesses, d'anxiétés et de deuil. Oh! laissez-moi tout d'ahord vous remercier, comme professeur et comme Strashourgeois... Comme Strasbourgeois... Vous me permettrez de prendre, i)eulètre d'usurper ce litre (jue votre noble altilude dans le malheur a, je le sais, rendu bien difficile à porter. Je n'ai pas un droit de cité écrit sur le parchemin, mais je le porte gravé dans mon cœur avec les impressions ineffaçables de ce siège, à jamais mémora-

ble ilaiis riiisloite, avec les souvenirs impérissables des souffrances que nous avons endurées ensemble pendant les heures de cette grande tribulation , avec les sentiments d'admiration, de respect et d'affection que m'a laissés le spectacle de votre cité redoublant de courage, de dévouement et de résignation dans la mesure où s'aggravaient ses dangers et ses désastres. Oli ! qui aurait pu être témoin de cet héroïsme calme, sans faste et sans bruit, et ne pas aimer votre ville comme un de ses citoyens, comme un de ses enfants ! Depuis que le malheur des temps m'a contraint de quitler Strasbourg, même dans mon pays natal, même sur cette douce terre «où mon père a son père, où ma mère a sa mère,» j'ai senti en moi quelque chose de l'exilé, et lorsque, hier, j'ai franchi le seuil de l'une de vos portes, il m'a semblé que je rentrais dans ma patrie.

Ces sentiments me donnent le courage de surmonter la défiance de moi-même que j'éprouve en me présentant devant vous. Je sais combien il est difficile de tenir, à un deuil comme le vôtre, le langage qui lui convient. Votre tristesse est mâle et virile; elle est dégoûtée et attristée par l'image des petitesses, des mesquineries, des platitudes du temps présent ; car, aujourd'hui, à quelques exceptions près, le mot de Mirabeau est encore plus vrai que du temps de la Révolution: «Les circonstances sont bien grandes et les hommes bien petits... » Oublier un moment ces hommes petits pour le bien, et grands seulement

pour le niul , se iej)lacei' en présence de l'une de ces belles et hautes figures du passé, est un besoin de votre esprit, de votre cœur, de votre conscience. C'est à ce besoin (|ue je vais m'efforccr de répondre en évoquant, devant vous, du fond du seizième siècle, un des types les plus caractéristicpies de nos vieux huguenots, Théodore-Ag-rippa d'Aubigné.

Une monographie complète de d'Aubigné comporterait d'abord une étude attentive de cette noblesse protestante qui lient ^ dans l'histoire générale de la noblesse française, une place si nettement distincte. 11 faudrait pénétrer dans l'intérieur de ces manoirs, meublés, la plupart, avec une simplicité dont un bourgeois de nos jours serait choqué ; il faudrait décrire ces mœurs sévères , grossières peut-être à certains égards et encore relativement patriarcales ; montrer les gens du seigneur s'asseyant, le dimanche, à sa table et causant familièrement avec lui; dire le rang considérable que la femme méritait et obtenait dans la famille comme épouse et comme mère; faire connaître la forte éducation littéraire, morale et religieuse donnée aux enfants, surtout aux fils; suivre ensuite dans les ardeurs de la polémique et sur les champs de bataille ces enfants devenus hommes; raconter comment se comportaient, au milieu des périls , ces champions armés de la cause huguenolte, apprivoisés à la mort de père en fils; recueillir les témoignages éclaianls rendus par leurs adversaires, par Mayenne lui-même, à la valeur de ces

gentilshommes cousus en leur cuirasse comme la tortue en sa coquille et soudoyés de vengeance, de passions et d'honneur... Il faudrait enfin signaler, dans la conscience politique de cette noblesse, des instincts d'indépendance et de fierté qui semblaient des germes , des espérances , des gages de véritables idées libérales.

On aurait ainsi comme le fond du portrait de d'Aubigné. D'Aubigné, avec son tempérament fougueux et trop sanguin, son courage provocant, son humeur frondeuse et indisciplinable, sa rude franchise, sa fierté intraitable, sa foi rigide qui n'excluait pas une certaine largeur d'idées, son austérité puritaine mêlée à des velléités de verve rabelaisienne et à de véritables écarts de conduite, nous apparaîtrait comme le représentant ou plutôt comme l'enfant perdu de cette noblesse calviniste.

Mais un plan semblable offrirait, je le crains, deux inconvénients : d'abord il rentrerait difficilement dans les limites du temps dont je puis disposer; en second lieu il m'amènerait à répéter, devant un auditoire si instruit de l'histoire du calvinisme, des choses qu'il sait admirablement bien. J'aime mieux limiter mon sujet et vous présenter d'Aubigné comme une réponse vivante à deux reproches que l'on adresse, de nos jours, avec tant de persistance et d'injustice, l'un, au caractère, l'autre, au protestantisme français, accusés, le premier, d'être atteint d'une irrémédiable légèreté ; le second , de perdre dans les égare-

S7 ments d'uii l'aiialisiiiu sectaire l'idûc cl le sculiiiiciiL de la patrie.

D'Aiibii^iié répond à ces deux l'oproclics : il y répond dans sa vie, dans ses mémoires, dans sa grande histoire, dans ses pamphlets et surtout dans son poème des Tragiques, la Divine Comédie du seizième siècle, l'épopée dantesque de nos guerres religieuses. D'Auhigné nous montre, par nn frappant exemple, tout ce (ju'une foi profonde, appuyée sur nne éducation virile, peut mettre de sérieux réel et durable sous l'apparente frivolité du caractère français ; il prouve mieux encore que le dévouement aux intérêts de leur cause religieuse a pu, dans le cœur des vieux huguenots, s'exalter parfois jusqu'au fanatisme sans étouffer, dans leur àme, le cri du patriotisme.

Agrippa d'Aubigné naquit, le 8 février 1550, au château de Saint-Maury, près de Pons en Saintonge. Son père, Jean d'Aubigné, était un fervent adhérent de la Réforme. Sa mère, Catherine de l'Estang, qui mourut en le mettant au monde, avait tout le savoir, toute la culture d'esprit des femmes de la Renaissance. Klle laissa à son fils un Basile grec annoté de sa main. D'Aubigné hérita des goûts studieux de sa mère et reçut de bonne heure l'empreinte des convictions ardentes de son père. Tout jeune encore, il apprit le latin, le grec, l'hébreu : à six ans, il savait lire dans ces trois langues ; à sept ans, il traduisait le Criton de Platon.

Jean d'Aubigné voulut (juc l'instruction de son fils,

commencée en province par deux précepteurs , s'achevât à Paris : il partit avec son enfant et une escorte de dix-huit cavaliers. C'était au lendemain de la conspiration d'Amhoise. La petite troupe dut traverser Amboise encore ensanglantée par les implacables vengeances des Guises. Jean d'Aubigné, qui avait été mêlé à la conspiration, reconnut, sur le marché, les têtes de dix-sept conjurés. En proie à une vive émotion, il s'écria à haute voix, au milieu des sept ou huit cents personnes qui étaient là (c'était un jour de foire) : «Ils ont décapité la France, les bourreaux ; » et, comme pour se soustraire aux sentiments qui l'étreignaient à cette vue , il éperonne son cheval. Agrippa avait remarqué son trouble : il piqua après lui. «Mon enfant, lui dit son père, en étendant la «main sur sa tête, il ne faut point épargner ta tête «après la mienne pour venger ces chefs pleins d'hon- « neur dont tu viens de voir les têtes. Si tu l'épar- « gnes, tu auras ma malédiction ! »

C'était consacrer l'enfant à la guerre civile et religieuse^ en plein jour, sous les yeux et au mépris d'une foule dont l'irritation faillit faire un mauvais parti à cette poignée de huguenots. Une pareille scène, ces (êtes livides et sanglantes, l'émotion, les gestes,, les paroles de Jean d'Aubigné, les menaces et les cris de la foule, durent laisser dans l'àme d'Agrippa des impressions et des sentiments qui valaient un serment d'Annibal.

En vain les dissipations d'une jeunesse aventu-

reusc, en vain les frivolités cl les drsordrcs de la vie de cour passeront sur ces impressions et sur ces sentiments : ils ne les effaceront pas; ils n'amolliront |)as la fierté des instincts huguenots de d'Aubii^né : ils n'atteindront pas le coin d'austérité puritaine qui est au fond de son âme et que l'âge ne fera que développer.

C'est au lendemain même de la Saint-Bartliélemy que nous retrouvons d'Aubigné à la cour des Valois ; il y est attaché, à titre d'écuyer, à la personne du roi Henri de Navarre ; il y mène joyeusement l'existence de courtisan et de cavalier ; il est au premier rang dans toutes les folies , dans toutes les mascarades , dans tous les duels ; il brille dans touki les cari'ousels ; il compose des vers et des tragédies ; il s'abandonne à tous les plaisirs, à tous les enivrements du monde corrompu qui l'entoure: les Guises admirent sa bonne grâce, son esprit, sa dextérité, et deviennent ses amis ; mais, sous cette apparence de légèreté frivole ou coupable, d'Aubigné reste un huguenot obstiné ; il veille snr la cause protestante ; il conserve au fond du cœur {serval sub pcclorc vulnus) les justes colères de son parti-. En vain prend-il part aux entretiens élégants de cette académie littéraire du Louvre qu'Henri 111 préside avec le goût et le sens artistiques naturels aux Valois ; en vain recueille-t-il avec plaisir, de la bouche de ce prince, des éloges sur les poètes de l'école protestante. Il n'en voit pas moins toujours, sur la main efféminée d'Henri III, h tache.

!a tache de sang de la Saint-Barthélémy. Il nourrit, transforme, élève ces ressentiments parla méditation passionnée des plus belles pages de Tacite; il fait pénétrer dans « son âme embrasée » l'âme du grand justicier de la Rome impériale. Il se crée ainsi, nu milieu de ce tourbillon qui semble l'emporter, comme une solitude morale à l'abri de la contagion ; et c'est des hauteurs de cette mâle solitude qu'il observe en moraliste, en poêle, en vengeur, les scandales et les corruptions de cette cour infectée par les vices de l'Italie. Il entend les adulations des courtisans ; il est témoin de celte lâcheté qui s'effraie à la pensée de dire la vérité :

Sur la langue d'aucun à présent n'est porté Cet épineux fardeau qu'on nomme vérité ;

il voit le Louvre entier se précipiter sur les pas des mignons d'Henri III; il ne comprend rien, il s'informe, il demande :

Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province ? Ont-ils, par leurs conseils, relevé un malheur? Délivré leur pays par extrême valeur?

Ont-ils sauvé le roi, commandé quelque armée? Et, par elle, gagné quelque heureuse journée ? A tout psi répondu : Mon jeune homme, je croi Que vous êtes bien neuf : ce sont mignons du roi.

Enfin, un jour des Rois, il a assisté à ce bal où Henri III s'est montré avec un habit monstrueux...

IH

le moiiloii |)inc('|(' ,

Le visage de blnnc et de noir hulioté,

Le chef tout omi)Oudré

Et tel qu'on le voyant chacun était en peine

Si c'était un loi l'cnuiie ou bien un lionune reine.

débauche effrénée des sens et de l'imagination qui n fait monter au front des courtisans tout ce qui pouvait leur rester de pudeur et de honte !

Toutes ces images traverseront la conscience de d'Aubigné, s'y chargeront de ses colères et de ses indignations avant d'arriver à son imagination , d'où elles jailliront, un jour, en magnifiques tableaux satiriques pour remplir d'alfrenscs vérités et faire étinceler de sublimes beautés le second livre ou plutôt le second chant des Tragiques intitulé Les Princes. Je voudrais insister sur ces beautés ; je voudrais surtout exposer à vos regards ce chef-d'œuvre de satire et de poésie, cet admirable portrait d'Henri III que M. Sainte-Beuve a, le premier, exhibé de cette galerie trop oubliée des Tragiques; mais je m'arrête, bien qu'à regret,

Devant le ton hardi de ces rimes cyniques.

Il viendra bientôt un moment où ces révoltes instinctives et caressées de la conscience huguenolte de d'Aubigné contre les mœurs scandaleuses des ennemis de sa foi prendront, dans son âme, l'énergie d'un remords ; il ne lui suflira plus de sonder ces corrup-

tions avec lo regard implacable qui n'appartient qu'aux Tacite et aux Junéval : il faudra les fuir.

Fuyez, Loths, de Sodome et de Gomorrhe brûlantes.

Il ne lui suffira plus d'être de cœur avec les défenseurs armés de la Réforme : il faudra aller les rejoindre, combattre, vaincre ou mourir avec eux.

Mais comment entraîner son maître?

Retenu à la cour par ses faiblesses amoureuses et le leurre de la lieutenance générale du royaume , Henri de Navarre semble oublier ses anciens compagnons d'armes. Catherine de Médicis, qui veut le garder sous sa dépendance, flatte et encourage ces faiblesses. D'Aubigné rompra le charme. Avec sa pénétration italienne et féminine, la reine-mère devine nn adversaire dans d'Aubigné : elle le hait et le craint : elle lui reproche de ressembler à son père. « Dieu m'en fasse la grâce ! » répond-il avec une franche et courageuse fierté.

F.es appréhensions de Catherine sont bien fondées.

Un soir, le roi de Navarre est couché dans son lit, au Louvre. D'Aubigné est assis à son chevet ; le prince ne dort pas : il est agité par la fièvre ; tout à coup il se met à chanter à demi-voix un vieux chant huguenot, le dernier verset du psaume 87^. C'est une plainte, nn regret, une rêverie mélancolique, que le lendemain dissipera peut-être. D'Aubigné en fait une inflexible résolution : quelques jours plus lard, suivi de son écuyer et de quelques autres fidèles, Henri de

Navarre traverse, à franc élrier, la Beauce battue en tous sens par des compagnies de clievau-légers que la reine-mère a lancés à la poursuite des fugitifs.

A partir de cette hégire, souvent brouillé avec le roi de Navarre, dont il accuse, à plus d'une reprise, l'avarice et l'ingratitude, mais toujours réconcilié avec lui au moment du danger, infatigable, constamment à cheval, d'Aubigné ne se repose que le temps nécessaire pour se guérir de ses maladies ou de ses blessures , se charge des missions les plus difficiles et les plus périlleuses, soutient les avis les plus favorables, sinon aux intérêts , du moins à l'honneur de la cause protestante, prend une part glorieuse aux journées de Coutras , d'Arqués et d'ivry, et ne s'éloigne de son maître, maintes fois soutenu et réconforté par ses conseils , que lorsque celui-ci s'éloigne de la Réforme.

La conversion d'Henri IV au catholicisme laisse au cœur de d'Aubigné une blessure qui ne guérira jamais. Il n'admet pas, comme Sully, des considérations et des excuses tirées de la politique. Cette abjuration est, à ses yeux, une apostasie que Dieu punira. Après l'attentat de Jean Chàtel, le roi montre à son ancien écuyer sa lèvre percée par le couteau de l'assassin. «Sire, lui dit d'Aubigné, comme vous n'avez encore «renoncé Dieu que des lèvres. Dieu s'est contenté « qu'elles fussent percées ; mais s'il vous arrive de le « renoncer un jour du cœur , alors il permettra « que votre cœur soit percé. » — « Oh ! les belles

«paroles! s'écrie Gabriclle d'Eslrées, présente à «l'entretien, mais mal employées!» — Oui, Ma- « dame, répond d'Aubigné , parce qu'elles ne servi- « ront de rien. »

Il y a dans l'austérité amère de ces paroles émues

un reflet de cette grandeur triste qui s'attache aux

derniers et fidèles représentants des causes désormais

perdues. Inébranlable au milieu de ce courant de

conversions intéressées qu'il a flétries avec tant

d'énergie dans sa Confession de Sancy, d'Aubigné

assiste, avec un mélange d'indignation, de colère et

(le tristesse, à la décadence du parti huguenot que son

chef a abandonné et qui se trahit lui-même. Le vieux

levain calviniste est sans force dans les assemblées

politiques des protestants. Les esprits s'abaissent, les

caractères s'énervent, les hommes se vendent...

«Je puis me vanter, dit Henri IV à d'Aubigné, qu'un

« homme d'entre vous, et des meilleures maisons, ne

« m'a coûté que 500 escus pour me servir d'espion

<<. dans vos assemblées et me rapporter tout ce qui s'y

« passerait. »

Ces assemblées sont devenues telles que « des femmes prostituées. » D'Aubigné ne les fi-équentera plus: il s'isole, il vit dans la retraite; il s'enferme dans ses places du Dognon et de La Maillezais. C'est de là qu'il voit passer, avec mépris, ces premières années du dix-septième siècle qui sont comme la queue attardée et corrompue du seizième ; c'est de là qu'il déverse le sarcasme sur cette nouvelle génération de

noljjpsso. qui romplil In cour de Mario do Môdiris ot du jcuuo loi Louis XHI. D'Anbigné la personiii(i(i dans Le baron de Fœnesle (.pai'vsaOat, paraître), dont il met si vivement en scène la frivolité corrompue , l'ignorance bavarde, l'ambition vulgaire, la cupidité sordide, la vénalité courtisanesque, on les o[)posant à la gravité austère, simple et patriarcale d'Knay. Enay (slvat, être) c'est le vieuxgentilliomme bugucnot, un peu démodé, aux habits étroits, au col rabattu, sérieux, instruit, retiré sur ses teri'es, indépendant, républicain, à moitié disgracié, entouré de surveillants, de délateurs, de mouchards: c'est d'Aubigné lui-même.

Avec un tempérament dont l'âge n'a en rien diminué la fougue, d'Aubigné passera aisément de cette attitude frondeuse, mécontente et chagrine, à la révolte armée. Il se mêle aux agitations de la régence de Marie de Médicis ; mais ces soulèvements ne sont que de mesquines parodies des grandes prises d'armes du seizième siècle. Les traités qui les terminent sont des « foires publiques des lâchetés générales et des perfidies particulières. » Le mot est de d'Aubigné, et il n'est que juste dans sa sévérité pour ces chefs de parti qui ne songent qu'à vendre leurs soumissions à chers deniers, en trahissant les défenseurs de leur cause. D'Aubigné a tiré pour le prince de Gondé sa vieille épée huguenotte ; après la paix de Loudun^ Coudé s'empresse de dénoncer à la cour d'Aubigné comme un factieux, un ennemi de la

royauté, capable, à lui seul, tant qu'il vivra, d'empêcher le roi de régner avec une autorité absolue.

Tristes temps! tristes caractères! Bien décidément d'Aubigné a survécu à son époque; mais il ne survit pas à lui-même. Sa généreuse vieillesse a toutes les forces, toutes les ardeurs, toutes les convictions de la jeunesse. Il perd une à une toutes ses espérances : il conserve toute sa foi.

Cette foi que le présent attriste, sans la décourager, se replie dans le passé. D'Aubigné devient une seconde fois le témoin et l'acteur de nos grandes guerres religieuses du seizième siècle, en les racontant dans son Histoire universelle. Il y a dans cette Histoire des longueurs, des diffusions, des inexpériences, des obscurités; mais ces défauts sont rachetés par la vie que l'auteur rend aux héros de la Réforme militante, et dont un cœur , resté profondément huguenot, comme le sien, pouvait seul avoir conservé l'étincelle sacrée.

Cette vie anime les discours fermes, serrés, fortement travaillés , pleins d'oppositions et d'antithèses, que d'Aubigné a intercalés dans son récit. Elle résiste victorieusement à cette recherche un peu curieuse de la forme; elle n'en est pas refroidie. C'est que ces discours ne sont pas l'œuvre d'un rhéteur, mais celle d'un homme qui croit profondément à ce qu'il écrit ; c'est que ce soin extérieur de la forme n'est en réalité que le culte de l'historien pour les idées qu'il fait exprimer par ses personnages ; c'est

qu'il n'y a pas ici un artifice do style, mais nu effort supérieur pour traduire, dans toute leur force, dans toute leur énergie, des sentiments qui sont la partie la plus intime de la vie morale de l'auteur. D'Aubigné les rend parfois avec cette vérité saisissante qui n'appartient qu'au génie.

Il est, par exemple, une page de celte Histoire universelle que je vous demande la permission de vous lire : c'est le dialogue de l'amiral de Goligny et do sa femme, Charlotte de Laval. Nous sommes au lendemain du massacre de Vassy et à la veille de la première guerre religieuse: Goligny hésite à prendre l'épée. Un soir, entre autres, il a résisté, par dou\ fois, à toutes les raisons que les siens lui ont exposées de prendre les armes ; mais voici que deux heures après avoir donné le bonsoir à sa femme, il est réveillé par les chauds soupirs et les sanglots qu'elle jette : il se tourne vers elle, et, après quelques propos, il lui donne occasion de parler ainsi :

«C'est à grand regret. Monsieur, que je trouble « v{jlre repos par mes inquiétudes ; mais, étant les « membres du Christ déchirés comme ils sont, et «nous de ce corps, quelle partie peut demeurer in- « sensible ? Vous, Monsieur, n'avez pas moins de sen- « timent, mais plus de force à le cacher. Trouverez - « vous mauvais de votre fidèle moitié si, avec plus de « franchise (|ue de respect, elle coule ses pleurs et ses « pensées dans votre sein:^ Nous sommes ici couchés « en délices, et les corps de nos frères, chair de notre

« ch.TÎr cl os Je nos os, sont, les uns, clans les cacliols , « les autres, par les champs, à la merci des chiens et « des corbeaux. Ce lit m'est un tombeau, puisqu'ils (t n'ont point de tombeaux ; ces linceuls me repro- « chent qu'ils ne sont pas ensevelis ...» Et Charlotte de Laval conclut en faisant appel à l'épée de chevalier de son mari.

L'amiral répond : « Puisque je n'ai rien profité par « mes raisonnements de ce soir, puisque tant de «forces du côté des ennemis, tant de faiblesse du «nôtre, ne vous peuvent arrêter, mettez la main sur «votre sein, sondez, à bon escient, votre constance, «si elle pourra digérer les déroutes générales, les « opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, « les reproches que font ordinairement les peuples a quand ils jugent les causes par les mauvais succès , « les trahisons des vôtres, la fuite, l'exil en pays « étranger, votre honte, votre nudité, votre faim, et, «ce qui est plus dur, celle de vos enfants, Tâtez en- « core si vous pourrez supporter votre mort par un « bourreau , après avoir vu votre mari traîné et ex- « posé à l'ignominie du vulgaire; et, pour fin, vos « enfants, infâmes valets de vos ennemis accrus par « la guerre et triomphants de vos labeurs. Je vous « donne trois semaines pour vous éprouver ; et quand « vous serez^ à bon escient, fortifiée contre de tels « accidents , je m'en irai périr avec vous et vos « amis. »

Charlotte de Laval réplique : « Ces trois semaines

a sont achevées (mol siihlimc! Mossioiirs, (ligne de «Corneille et de Shakespeare); vous ne seiez jad mais vaiiiCLi par la vertu de vos ennemis ; usez de la « votre ; et ne mettez point sur votre tête les morts «de trois semaines. Je vous somme, au nom de « Dieu, de ne nous frauder de plus, ou je serai témoin « contre vous en son jugement! »

Voilà bien, dans toute leur grandeur sombre, les viriles inspirations, les mâles vertus de cette première époque de nos guerres religieuses. On comprend que ces inspirations et ces vertus, restées vivantes dans le cœur de d'Aubigné, lui aient fait regretter ces grandes guerres en présence des mesquines et misérables factions de la régence de Mario de Médicis. C'était comme un Age héroïque qui grandissait, a ses yeux, de toute la petitesse do l'époque présente.

Mais non-seulement d'Aubigné a regretté ces guerres lorsqu'elles ont appartenu au passé et à l'histoire , il les a aimées au moment même où elles sévissaient; il s'est complu dans leurs luttes; il s'y est senti comme dans son élément. Encore enfant, à peine jeune homme, il s'est jeté dans cette mêlée épique. Pendant la seconde guerre, son tuteur a eu grand'peinc à contenir sa fougue. Quand la troisième éclate, le tuteur prévoyant redouble de surveillance et de précautions : il tient d'Aubigné sous clef; il fait, tous les soirs, retirer et serrer dans sa chambre les vêtements de son trop belliqueux pupille. Ces

obstacles n'arrêtent poinf d'Aubigné : il a fait^ avec ses camarades, le complot d'aller rejoindre l'armée huguenolte. Un coup d'arquebuse tiré sous les fenê» 1res de sa prison sera le signal. A peine d'Aubigné l'a-t-il entendu, qu'il attache à sa fenêtre les draps de son lit et descend en chemise et pieds nus; il saule par-dessus deux murs, manque de tomber dans un puits, et rejoint ses camarades, heureux et pleurant, parce que ses pieds lui font un mal horrible.

Dès lors, soldat de la cause huguenotte, ouvrier de la première et de la dernière heure, il exercera jusqu'au bout , sous les drapeaux de la Réforme en armes, son esprit et son cœur ferrés dignes des guerres civiles. Mais cette ardeur persévérante n'est pas un enthousiasme aveugle, un fanatisme sans entrailles. Si d'Aubigné est huguenot, il est homme, il est Français. S'il est dévoué jusqu'à la mort aux intérêts de sa cause religieuse, il s'émeut aux souffrances et aux cris d'angoisse de sa patrie. Le premier livre des Tragiques, peut-être le plus beau, le plus vivant, le plus vraiment inspiré, est consacré aux malheurs de la France.

La France, pendant ces guerres religieuses du seizième siècle, souffrait cruellement. Un fait, entre bien d'autres, suffira à attester ces souffrances. Une relation allemande de l'expédition que le comte palatin Jean-Casimir fit dans la France, en 1575, nous montre plusieurs nobles du Bourbonnais réfugiés avec leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, dans

un aiicioti pnils à charbon. Lorsque les t^enlilshommcs n'avaient d'autre asile que les entrailles 'le la terre, à quelles extrémités ne devaient pas être réduits le simple peuple des villes et les pauvres gens de la campagne? — D'Aubigné a été témoin de ces misères; il a contribué lui-même à les aggraver : il fait dresser les cheveux sur la tète aux officiers et compagnons qui viennent le visiter, en leur racontant les excès et les pilleries qu'il a commis avec ses soldats.

Ces souvenirs et ces images pèsent, comme autant de remords, sur sa conscience et sur son cœur, lorsqu'on 1577 il est étendu sur son lit de douleur à Casteljaloux : il vient d'être blessé grièvement; le chirurgien lui laisse peu d'espoir. Comme pour soulager son cœur et sa conscience, d'Aubigné dicte le début de son poëme qui ressemble à une expiation envers la France meurtrie par ses mains. Ce n'est pas une imitation du discours de Ronsard sur les malhoirs du temps; c'est une inspiration intime, personnelle, jaillie du plus profond de l'àme. Une réminiscence n'inspire pas des accents comme ceux que vous allez entendre :

Je veux peindre la France , une mère affligée , Qui est entre ses bras de deux enfants chargée. I^e plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts Des tettins nourriciers; puis, à force de coups D'ongles, de poings, de pieds, il bi-ise le partage Dont nature donna à son besson l'iisasre.

Ce voleur acharné , cet Ésaû malheureux

Fait dégât du doux laict qui doit nourrir les deux ,

Si que pour arracher à son frère la vie ,

Il mesprise la sienne et n'en a plus envie.

Mais son Jacob , pressé d'avoir jeûné meshuy,

A la fin se défend , et sa juste colère

Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.

Cette femme esplorée , en sa douleur plus forte ,

Succombe à sa douleur, mi-vivante, mi-morte.

Elle voit les mutins tout déchirés , sanglants ,

Qui , ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.

Quand pressant à son sein, d'une amour maternelle,

Celui qui a le droit et la juste querelle ,

Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las ,

Viole, en poursuivant, l'asile de ses bras.

Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine;

Puis , aux derniers abois de sa proche ruine ,

Elle dit : « Vous avez , félons , ensanglanté

Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté.

Or vivez de venin , sanglante géniture.

Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture. «

Quel admirable mouvement, Messieurs! Quelle Ame! Quelle vérité et quelle profondeur de sentiment! En lisant ces beaux vers, je me rappelle, malgré moi, cette lyrique invocation de Barbier :

Patrie ! ah ! si les cris de ta voix éplorée N'ont plus aucun pouvoir sur la foule égarée , Si tes gémissements ne sont plus entendus, Les mamelles au vent et les bras étendus , Mère désespérée , à la face publique Viens , déchire à deux mains ta flottante tunique

Kl,;

Et iiiontro aux «^laivos nus de tes lils inilés

Les lianes, les larges ilancs (jui les ont tous jiurtés.

Voilà ce qu'on appelle de vivantes personnifications. Les traits dont Agrippa d'Aubigné peint la France déchirée par les luttes intestines des deux partis sont généraux; mais comme l'émotion du poète les préserve de la banalité !

Cette émotion est plus vive et plus poignante encore lorsque d'Aubigné retrace l'horrible épisode dont il a été témoin à Mommoreau. Un frisson de pitié et d'horreur court parmi ses vers. Les cheveux de Henri de Navarre se hérissaient lorsqu'il racontait à sa table, à ses familiers, les horreurs de la Sainllîarthélemy. Ceux de d'Aubigné se dressent aussi au souvenir de cette épouvantable scène qu'il décrit avec une énergie el des détails effrayants :

J'ai vou le reistro noir foudroyer au travers Les masures de France et, comme une tempeste. Ravaiieant ce ({u'il peut, emporter tout le reste. Cet amas affamé nous fit à Mommoreau Yoir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau. Nous vînmes sur leurs pas, une troupe lassée, Que la terre portait, de nos pas harrassée, I^à , de mille maisons . on ne trouva que Unix . Que chai'OL;nes, que morts ou visantes alTreux. La faim v<i devant moi : force est que je la suive. J'oy d'un gosier mourant une voix demi-vive. Le cri me sert de j^uide et fait voir à l'instant D'un homme demi-mort le chef se débattant. Ce demi-vif la mort à sou secours appelle

De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort Disait, en son patois, langue de Périgord : «Si vous êtes Français, Français, je vous adjure. Donnez secours de mort. »

Il raconte que les reitres, exaspérés de ne pouvoir se faire comprendre et de ne pas trouver de quoi repaître en sa demeure , l'ont ainsi assassiné :

D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté Ce bras que vous voyez près du lict , à costé ; J'ai au travers du corps deux balles de pistole.

Sa femme, enceinte, est quelque part, morte de coups. Ils ont été frappés, l'un et l'autre, en voulant arracher à leurs bourreaux leurs petits enfants qui les appelaient, liés en leurs berceaux :

Hélas ! si vous avez encore quelque envie

De voir plus de malheurs , vous verrez là-dedans

Le massacre piteux de nos petits enfants.

D'Aubigné entre et ne trouve qu'un enfant qui , les yeux flétris, sans force et sans voix, expire sur sa couche. Mais l'horreur n'est pas encore à son comble :

Voici après entrer l'horrible anatomie

De la mère asséchée. Elle avait, au dehors.

Sur ses reins dissipés roulé, traîné son corps

Jambes et bras rompus. Une amour maternelle

L'émouvant pour autrui beaucoup plus que pour elle ,

A tant , elle approche sa tête du berceau ,

La releva dessus : il ne sortait plus d'eau

De SOS yeux consumés; de ses plaies inoiielles Le saiiy baignait reniant : [ilus de lait au\ mamelles. Mais des peaux sans humeur. Ce coips séché, retrait, De la France qui meurt lut un autre portrait.

Vous voyez, Messieurs , comme l'imag-e de la France est présente à l'imagination et au cœur de d'AuIjigné. 11 se la représente et la représente à nous-mêmes d'une manière encore i)lus saisissante que l'aïeul des poêles et des écrivains patriotes français, le vieux Alain Cliarlier. L'idée et le sentiment patriotiques ne se sont pas aiïaiblis en passant dans l'àme des poêles et des soldais de la Réforme.

Au milieu de tout l'emportement passionné des guerres civiles et religieuses, nos vieux huguenots avaient le cœur français : dans l'acharnement de la lutte, ils frémissaient soudain d'horreur à la pensée (jue le champ de ces combats fratricides était le corps ensanglanté de la patrie.

Les protestants de nos jours n'ont pas renié celle tradilion de leurs ancêtres et de leurs héros, (juoi (|u'aient jirétendu les mensonges officiels et les calomnies du fanatisme. Où le sait-on mieux, où l'al-on dit avec plus d'éloquence, où l'a-l-on prouvé avec plus de force qu'à Strasbourg? Oh! puissent tous les Français aimer leur pairie comme l'aimaient les d'Aubigné , lesColigny, les Duplessis-Mornay, et comme on l'aime encore dans l'Église protestante. Mais puissent-ils surtout retrouver cette fermeté de caractère, cette constance de dévouement, cet héroïsme de con-

loi)

viciions el de foi qui ont donné tant de grandeur aux champions de la Réforme !

Messieurs, la réalisation de ce vœu importe au relèvement de la France. Joignez-vous à moi pour le former et pour l'exprimer! Votre autorité morale est grande dans notre malheureuse patrie. Lorsque, dans nos tristesses , nous voulons apprendre comment on supporte noblement une grande infortune, nous tournons nos regards vers Strasbourg. Quand la presse honnête veut exorciser du milieu de nous les petitesses et les misères aujourd'hui criminelles de l'esprit de parti, elle cite l'exemple de Strasbourg. Toute voix partie d'Alsace est reUgieusement écoutée parmi nous. Dites donc à la France que les peuples ne se relèvent et ne vivent que par la foi et le dévouement aux grandes idées et aux saintes causes. Naguère, obéissant à une pensée touchante, vos mères, vos femmes et vos sœurs envoyaient leur étrenne à la France. Joignez à l'étrenne de votre libéralité cette étrenne morale de votre sagesse, que je vous demande pour mon pays , et permettez-moi d'en être le porteur ému et reconnaissant.

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