Trois coups de foudre
Montségur avait été élu député, en février 1871, et de la façon la plus inattendue; n'ayant aucun passé politique et venant à peine d'atteindre l'âge de l'éligibilité parlementaire, —
vingt-cinq ans, — Montségur possédait une fort belle propriété dans les environs de Saint-Chamand. Il commanda un bataillon de mobiles pendant la guerre, se conduisit très bravement et fut blessé à la bataille du Mans, le 10 janvier 1871. Il se trouvait à l'ambulance établie chez les Pères de Sainte-Croix, lorsqu'il reçut, avec une véritable stupeur, la nouvelle de son élection à l'Assemblée de Bordeaux.
On ne pouvait certes l'accuser d'intrigues et de manœuvres électorales.
Candidat sans le savoir, il était, député sans le vouloir.
Voilà ce qui s'était passé. Dans quel trouble et dans quelle confusion se firent les élections de 1871, qui ne
s'en souvient? Un comité conservateur s'était formé, en toute hâte, au chef- Lieu du département de la Saône-Inférieure et avait arrêté une liste de sept noms. Sur cette première liste, aucune trace de Montségur. Mais, la veille même de l'élection , un des sept, M. deLormieux, avait déclaré qu'il déclinait toute candidature; et le comité fort embarrassé, pris au dépourvu, fit précipitamment tirer de nouveaux bulletins portant le nom de M. de Montségur. Les électeurs avaient voté pour Montségur comme ils auraient voté pour Lormieux.
C'est labeautéduscrutindeliste! Les électeurs votent, les yeux fermés, de confiance, sans savoir pourquoi ni
pour qui. Avec le scrutin d'arrondissement, l'électeur peut encore se rendre compte vaguement des bêtises qu'il va faire; avec le scrutin de liste, il ne s'en doute même pas.
Donc, Montségur, par miracle, se trouva député. Dès qu'il fut rétabli, vers le commencement de mars, il s'en alla tout droit de l'ambulance du Mans à la salle de spectacle de Bordeaux.
La France, à ce moment-là, n'avait guère d'opinion; et Montségur était un peu comme la France. Cependant la majorité de la Chambre inclinait vers le rétablissement de la monarchie, par cette raison que l'Empire avait mal fini et que la République avait mal commencé.
Rfontségur étudia la liste de ses collègues. Il rencontra le nom de deux de ses amis parmi les membres du centre droit. Il alla s'asseoir à côté d'eux, pour être en pays de connaissance, et, pendant cinq années, de 1871 à 1876, paisiblement, docilement, en toute occasion, il vota avec son groupe.
Pendant ces cinq années, Montségur dépensa beaucoup d'argent. Il était jeune, riche, garçon, maître de sa vie et de sa fortune ; il fit de toutes deux un usage assez bête. Il s'engoua d'une jeune personne qui se nommait Réginette, et qui, de loin en loin, jouait de petits bouts de rôles dans les levers de rideau du théâtre du Palais-Royal.
Montségur avait ce bonheur ou ce
malheur de devenir facilement amoureux. Déjà plusieurs fois, à cet égard, il avait fait ses preuves. A première vue, devant Réginette, il tomba sous le charme. Il reçut en pleine poitrine ce qui s'appelle le coup de foudre. Réginette était blonde, avec de grands yeux noirs; elle avait le cœur très large et la main très petite. Or, dans sa comédie de V Attaché d'ambassade, M. Meilhac a fait une très spirituelle et très exacte observation... « On ne se doute pas, at-il dit, de ce qu'il peut tenir d'argent dans la main d'une femme , surtout quand cette main est petite. »
Voilà comment, pendant le cours de cette première législature, cinq ou six cent mille francs, sortis du porte-
feuille de Montségur, avaient été délicatement ramassés par la main de Réginette.
Aux élections de 1876, plus de scrutiu de liste. M. Buffet avait obtenu le rétablissement du scrutin d'arrondissement. Montségur eut la fantaisie de rester député. Il avait pris goût à la vie politique et s'en accommodait à merveille. Le métier, tout d'abord, lui avait paru un peu sévère... Montségur, en effet, avait commencé par remplir en conscience ses devoirs de député: assistant à toutes les séances, à toutes les commissions, écoutant religieusement tous les discours, prenant part en personne à tous les votes, jetant des cris d'enthousiasme quand
il voyait son groupe dans le délire, et poussant des grognements quand il entendait grogner son groupe. Bref, un député modèle.
Ses après-midi appartenaient à la France et ses soirées à Réginette.
Elle avait quitté le Palais-Royal. 11 serait plus exact de dire que le Palais- Royal l'avait quittée. Elle était libre, et, fort ennuyée de l'être, cherchait un engagement, n'en trouvait pas, rêvait de la Comédie-Française et disait, un soir, à Montségur:
— Ah! comme j'aimerais à rentrer au théâtre, mais pas dans un théâtre pour rire, non, dans un théâtre sérieux...
À la Comédie-Française, par exemple...
— A la Comédie-Française!
— Oui, à la Comédie-Française...
oh ! je suis bien sûre que ça n'est pas plus compliqué de jouer là que de jouer ailleurs. Et je sais bien ce qui me conviendrait au Théâtre-Français...
c'est la tragédie...
— La tragédie!!
— Oui, la tragédie... J'ai des bras admirables. . . j'ai bien des choses bien, mais rien de mieux que les bras... et il paraît que c'est ce qu'il y a de plus nécessaire pour la tragédie, parce qu'il faut, tout le temps, lever les bras au ciel, les agiter convulsivement en l'air, accuser le sort, invoquer les dieux... Là, tu vois bien que je sais ce que c'est que la tragédie!... Ça me va comme un gant le
— If —
costume antique... Je me suis habillée une fois en Vestale...
— En Vestale !
— Oui, en Vestale... Pourquoi ris-tu?
— Je n'ai pas ri...
— C'était à un bal déguisé... et, quand je suis entrée, il n'y a eu qu'un cri sur mes bras... Et il y avait là un auteur, un vrai, qui s'y connaissait, qui avait fait représenter quelque chose en vers quelque part, et qui m'a dit qu'avec des bras comme ça je n'avais qu'à entrer en scène pour réussir dans la tragédie... Eh bien! est-ce que ça ne dépend pas du gouvernement, la Comédie-Française?... Tu n'aurais donc qu'un mol à dire, la veille d'une grande séance,
la veille d'un jour où ta voix aurait
de l'importance... Tu as dîné mercredi chez un ministre... De quoi lui as-tu parlé? De ce chemin de fer qui intéresse tes électeurs ! Et ce qui m'intéresse, ça ne te préoccupe pas... Ils t'ont préféré à tes concurrents, tes électeurs, mais moi aussi, je t'ai préféré à tes concurrents, et je n'ai jamais rien pu obtenir de toi... Rien !
— Oh ! rien !..
— Non, rien, rien !... Pas même un bureau de tabac pour papa!... Tu vas me dire qu'il n'avait pas de titres, mais s'il en avait eu, le beau mérite!...
Valérie a eu plus de chance que moi.
Elle est tombée sur un député qui sait demander et qui sait se faire donner
ce qu'il demande. 11 lui a casé une
tante, qu'elle avait à sa charge, comme ouvreuse à l'Odéon. Et son père a été nommé gardien d'un square — et d'un square qui n'est jamais ouvert, — ce qui fait qu'il n'a qu'à aller voir, tous les matins, si la grille du square est bien fermée... Ça m'irait très bien pour papa, une place dans ce genrelà... Mais moi, d'abord... Je t'en prie... Fernand, sois gentil, va voir demain le ministre et fais-moi entrer au Théâtre-Français.
En attendant le jour de son début à la Comédie-Française, cette pauvre Réginette, ne pouvant jouer elle-même, allait, tous les soirs, voir jouer les autres; tous les soirs, elle s'enfermait
dans une ayant-scène de rez-de chaussée; Montségur était obiigéde se tenir là, derrière Régiuette, au fond de la loge, dans une atmosphère asphyxiante, aveuglé, brûlé par le gaz de la rampe, voyant quinze ou vingt fois la même féerie et la même revue de fin d'année. De temps en temps, il essayait de s'échapper, allait se promener un peu sur le boulevard; mais, au retour, il trouvait la loge encombrée de petits jeunes gens, et, s'il faisait mine de se plaindre, Régiuette lui disait :
— C'est ta faute... tu n'avais qu'à rester là. Je ne peux pas empêcher mes amis de venir me dire bonsoir.
Ils nie voient seule... ils arrivent.
Montségur, qui était très amoureux
et 1res jaloux, n'osait plus bouger. Il menait donc une existence très sédentaire et très renfermée.
Un jour, dans les premiers mois de 1875, son tailleur lui apporta une redingote; quand il essaya de la boutonner, il rencontra une certaine résistance. Il avait engraissé légèrement.
Cette découverte le désola. 11 était assez joli homme et avait des prétentions. 11 s'en alla trouver son médecin.
— Je suis très inquiet, lui dit-il.
— Vous êtes malade ?
— Non, mais j'engraisse.
— Faites-vous de l'exercice?
— Pas du tout. Je passe mes journées assis dans la salle de spectacle
de Versailles, et mes soirées assis dans les salles de spectacle de Paris.
— Vous pouvez, le matin, sortir et marcher.
— Le matin, je dors. Je n'ai jamais pu me lever avant dix ou onze heures.
J'ai un grand besoin de sommeil.
— 11 faut prendre l'air et marcher, marcher beaucoup, au moins trois ou quatre heures par jour. Il n'y a pas d'autre remède contre les premières atteintes de l'obésité. Marchez le matin ou marchez le soir, puisque, dans l;i journée, vous êtes impérieusement retenu par les séances de la Chambre.
Marcher le malin, et pour cela sacrifier son sommeil, jamais!
Marcher le soir, et pour cela sacrifier Réginette, jamais non plus!
Montségur sacrifia les séances de la Chambre. Il alla cependant toujours à Versailles; ces petits voyages en chemin de fer avaient eu l'approbation de son médecin... C'était, sachez-le bien, une existence très saine que celle de nos législateurs, lorsque les Chambres siégeaient à Versailles. La statistique a établi, de façon péremploire, que la mortalité parlementaire s'est beaucoup élevée depuis le retour à Paris...
Montségur continuait donc d'aller à Versailles; seulement, une fois arrivé, il ne faisait que traverser le palais; il se montrait un peu, errait, pendant une dizaine de minutes, à travers les
gradins, distribuait une cinquantaine de poignées de main, puis s'en allait faire dans le parc d'immenses promenades. Son nom pourtant figurait dans tous les votes; c'était le point essentiel : il avait dit à son voisin de droite, qui, lui, ne s'absentait jamais :
— Quand il y aura un scrutin, faites pour moi comme pour vous.
Monfségur, grâce à ce régime d'entraînement, se trouva, au bout de six mois, fort à l'aise dans sa redingote.
Il avait maigri. Voilà donc quelle était sa vie, et pourquoi les travaux législatifs lui semblaient légers, et cominenl il était fort disposé à continuer ses promenades de santé dans le parc de Versailles, lesquelles promenades, an-
nuellement, lui rapportaient... ou plutôt rapportaient à Réginette une dizaine de mille francs; en effet, un jour qu'elle avait consenti à congédier un petit blondin qui inquiétait Montségur, celui-ci, dans un élan de reconnaissance, avait abandonné à la jeune actrice du Palais-Royal son traitement de député... Elle était devenue partie prenante au budget. Aussi conseillaitelle à Montségur de ne pas renoncer à la vie politique et de soutenir énergiquement la lutte dans l'arrondissement de Saint-Chamand.
Car, cette fois, la lutte était inévitable. Montségur allait avoir à batailler contre un légitimiste et contre un radical. 11 dut prendre position, orga-
niser, tout comme ses adversaire-, de fausses réunions publiques, faire une profession de foi, avoir un semblant de programme. Il ne se tira pas d'affaire trop maladroitement; il déclara que la forme du gouvernement lui était à peu près indifférente; et qu'il s'arrangerait à merveille de la république, à la condition qu'elle se rapprochât de la monarchie, ou de la monarchie, à la condition qu'elle se rapprochât de la république. Il fut élu par six mille voix, contre deux mille données au légitimiste et cinq cents au radical.
Montségur reprit sa place au centre droit et sa place chez Réginette. Il la retrouva plus blonde et plus avide que
jamais. 11 continua d'assister à la déroute de son argent, jusqu'au jour où son collègue Lambertin, membre et secrétaire du centre gauche, le pria de lui faire l'honneur de venir dîner chez lui, le mercredi 15 mars, à sept heures.