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CHAPITRE DEUXIEME

Et le mercredi 15 mars, à sept heures, sur le seuil d'un salon blanc et rouge, 67. boulevard Haussmann, au premier au-dessus de l'entresol, Montségur soudainement reçut un se-

cond coup de foudre, beaucoup plus violent que celui qui l'avait frappé, un soir, au théâtre du Palais-Royal, dans le fauteuil d'orchestre n° 92.

Madame Lambertin était une personne délicieuse, brune, mince, fine, mais, en même temps, potelée, là où cela pouvait être utile... Elle avait une taille de fée — cinquante-deux centimètres — et des épaules irréprochables. Aussi prenait-elle plaisir à en faire les honneurs à ses invités; elle laissait même voir un peu plus que ces éblouissantes épaules; elle allait en cela jusqu'à l'extrême limite et montrait tout ce qui peut se montrer dans un dîner politique.

Car c'était un dîner politique. Madame

Lambertin était une femme fort avisée,

fort intelligente, fort ambitieuse. Elle se rendait parfaitement compte de la complète insignifiance de son mari; il n'avait de mérite et de valeur que par elle, Laure Lambertin... Elle se nommait Laure... C'était elle, elle seule, qui avait fait Lambertin conseiller municipal, maire, conseiller général, député, secrétaire du centre gauche, et csetera, et caetera... Enfin, elle l'avait fait... tout ce qu'il était.

Elle rêvait plus et mieux, elle le voulait ministre; et le chemin du ministère, c'étail la présidence du centre gauche... C'est là qu'il fallait ramener! Aussi travaillait-elle à grossir le centre gauche, à le peupler d'amis à elle, de

serviteurs dévoués à la fortune de Lambertin. Elle était active, ardente, énergique, passionnée et, en toute occasion, payait bravement de sa personne.

Mme Lambertin s'empara de Montségur, après le dîner, et le régala, dans un coin du salon, d'un très éloquent discours politique.

— Comment, il s'attardait sur les bancs du centre droit ! C'était de la Colie ! La France avait marché ! Il fallait marcher avec la France ! Le pays était centre gauche, il fallait être centre gauche !

Laure Lambertin parlait avec beaucoup de force et de chaleur. Son animation ajoutait à sa beauté; légèrement

gonflées par l'émolion. de petites veines d'un bleu tendre couraient sous sa peau délicate et fine jusqu'à la transparence.

Montségur n'écoutait pas Mme Lambertin. Il la regardait parler. Tel un de mes amis, passionnément amoureux d'une chanteuse qui avait un visage délicieux et la voix très fausse, se bourrait les oreilles de coton pour aller regarder chanter celle qu'il adorait.

Montségur restait là, immobile, perdu dans la contemplation de ces épaules idéales et de leurs dépendances. Il avait entendu bien des orateurs à la Chambre, autrefois, quand il assistail aux séances... Mais ni M. Thiers, ni

le duc do Broglie, ni M. Gambetta, ni Mgr Dupanloup n'avaient réussi à faire sur lui une telle impression.

Un soir, il avait dîné chez M. Thiers, et le président de la République, au sortir de table, l'avait emmené à l'écart dans le coin du grand salon de la préfecture de Versailles. La mise en scène avait été la même, et le discours aussi le même. M. Thiers, qui était un merveilleux causeur, en même temps qu'un grand orateur, avait longuement célébré les vertus et les douceurs du centre gauche... Montségur avait tenu bon contre l'éloquence de M. Thiers ; il était plus faible devant l'éloquence de Mme Lambertin.

C'est qu'il n'était pas décolleté,

M. Thiers ! C'est que ses paroles n'étaient pas appuyées par le sourire de ces lèvres rouges comme des cerises qui s'ouvraient sur des dents blanches comme du lait; c'est que ses paroles n'étaient pas soutenues par les gestes élégants de ces beaux bras, séparés de ces triomphantes épaules seulement par une imperceptible languette de salin cerise.

Au début du joli roman de Marivaux. Marianne est renversée dans la rue par le carrosse de Valville. — Les amoureux dans ce temps-là s'appelaient Valville, et les voitures, des carrosses. — La pauvre Marianne est blessée au pied... Valville saule à bas de son carrosse, relève Marianne, l'enlève. IVni-

porte chez lui, la fait mettre sur un lit de repos, envoie chercher un chirurgien... Lequel arrive et demande à voir le pied de Marianne. Celle-ci de rougir, mais, tout en rougissant, elle songe qu'elle a le plus petit pied du monde, que Valville va le pouvoir admirer, et qu'elle aura fort innocemment tout le profit de l'aventure. Elle fait cependant quelque résistance, parle de n'ôter que le soulier, mais ce n'est pas assez; elle se résigne donc, et, racontant la chose, dit gentiment :

« Quand mon pied fut en état, voilà « le chirurgien qui l'examine et qui « le tâte. Le bonhomme, pour mieux « juger du mal, se baissait beaucoup

« parce qu'il était vieux, et Val vil le,

« prenant insensiblement la même « attitude, se baissait aussi beaucoup, i parce qu'il était jeune; il ne conb naissait rien à mon mal, mais il se « connaissait à mon pied. »

Tel Montségur. Il ne connaissait pas grand'chose à toute cette politique, mais il se connaissait à ces merveilleuses épaules... Aussi se sentait-il doucement entraîné vers le centre gauche, quand Mme Lambertin lui disait :

— Croyez-moi, monsieur, croyezmoi... Il n'y a que notre groupe! 11 n'y a que notre groupe !

Laure Lambertin avait une couturière de premier ordre; le corsage de

sa robe était, un chef-d'œuvre de hardiesse et de précision. Les regards de Montségur s'arrêtaient avec complaisance sur les contours nettement accusés d'un très joli centre droit et d'un très joli centre gauche, lesquels formaient un groupe harmonieux, fort agréablement soulevé par le patriotisme. Montségur se disait qu'il serait fort agréable de se rallier à ce groupelà; et des idées folles lui passaient par la cervelle, qui avaient, d'ailleurs, un caractère strictement parlementaire, sur le juste milieu, sur la plaine et sur la montagne, sur la conjonction des centres, sur la formation et la séparation des groupes.

A tel point que Régi nette fut dé-

laissée, pendant la seconde quinzaine de mars, un peu ; pendant la première quinzaine d'avril, beaucoup; pendant la seconde quinzaine d'avril, tout à l'ait. Montségur préparait son évolution vers le centre gauche; il devint un des familiers du salon de Lambertin.

Un soir, Montségur, au milieu de plusieurs grandes phrases politiques, glissa une toute petite phrase d'amour.

On lui répondit par un sourire. Le lendemain, il s'enhardit, et ce fut une toute petite phrase politique qui se glissa au milieu de plusieurs grandes phrases d'amour. La passion bientôt domina dans ces entretiens, où d'abord il n'avait été question que de M. Du-

faure, de M. Jules Simon, de M. de Marcère et de M. de Fourtou.

Enfin, un jour, et ce jour était le mardi i5 mai 1877, — il faut bien retenir cette date qui est d'une importance capitale, — donc, ce jourlà, Montségur arriva, vers deux heures, chez Mme Lambertin... Le mari avait été appelé à la Chambre par la présidence d'une commission... Montségur se déclara, et très nettement; il fut éloquent, il fut audacieux... on le laissait dire... et même on le laissait un peu faire...

Aussi allait-il redoubler d'éloquence et surtout redoubler d'audace, lorsque, tout à coup, la jolie Mme Lambertin, dégageant ses deux mains

qui se trouvaient étroitement emprisonnées dans les deux mains de Montségur :

— Vous dites que vous m'aimez?

s'écria-t-elle.

— Oui, je vous aime !

— Que vous m'adorez ?

— Oui, je vous adore!

— Vous osez dire cela !

— Oui, je l'ose !

— Et vous n'êtes pas encore inscrit au centre gauche !

Alors Montségur, dans un accès d'enthousiasme :

— En sortant d'ici, j'irai me faire inscrire au centre gauche... Je vous le jure, entendez-vous, Lattre, je vous le jure !

C'était la première foisquil l'appelait

Laure ! Ce ne fut pas la dernière !

Ce même jour, vers cinq heures, fidèle à son serment, Montségur allait se faire inscrire au centre gauche. Ce fut un cri de joie dans toute la presse libérale ! Les monarchistes venaient à la république! La surprise et l'indignation furent grandes parmi les amis politiques de Montségur... Ils prononcèrent le mot de trahison.

— Que voulez-vous?leur répondit-il, la France a marché, je marche avec la France !

Donc, tout cela s'était passé le 15 mai 1877; et le maréchal de Mac- Mahon, le lendemain, faisait le coup d'État ou le coup de tête du 16 mai; il

écrivait sa fameuse lettre à M. Jules Simon.

A quoi tient la destinée ! Si le maréchal de Mac-Mahon avait écrit sa lettre le 14 mai, au lieu de l'écrire le 16; si Lambertin, le 15 mai, n'avait pas été appelé au Palais-Bourbon par la présidence de cette commission ; si Montségur n'avait pas profité de cette circonstance pour aller rendre à Laure Lambertin cette visite qui fut décisive; examinez, je vous prie, les conséquences... Le Seize Mai trouvait Montségur membre du centre droit. Un chiffre changeait dans l'histoire. Trois cent soixante-deux députés seulement

— au lieu de trois cent soixante-trois

— déclaraient que le cabinet du

17 mai, représentant la coalition des partis hostiles à la République, était an danger pour l'ordre et pour la paix, en même temps qu'un trouble pour les affaires et les intérêts

Au lieu de compter parmi ces nobles citoyens aux inébranlables convictions, dont la fière attitude sauva les libertés publiques, Montségur figurait piteusement parmi les membres éhontés de cette odieuse coalition qui méditait de ramener la France aux plus mauvais jours de son histoire.

C'était le langage du temps. Donc, sans les triomphantes épaules de Mme Lambertin, les 563 n'étaient plus que les 362. Montségur fut un trois cent soixante - troisième par amour,

comme on est quatorzième à dîner,

par complaisance.

C'est aussi l'amour qui fit la réélection de Montségur. L'arrondissement de Saint-Chamand avait marché; il aurait repoussé Montségur, membre du centre droit ; il acclama Montségur, membre du centre gauche, et lui donna sept mille voix... Le rédacteur principal du Libéral de Saint-Chamand déclara que Montségur, avec un admirable flair politique, avait vu les écueils où courait le char de la République...

VA pourtant ce n'était pas cela qu'avait vu Montségur!

Il revint à la Chambre plus amoureux, et, par conséquent, plus centre

gauche que jamais. Il ne se doutait pas de ce qui l'attendait. Si l'arrondissement de Saint-Chamandavaitmarché, l'arrondissement de Bargeton — c'était la circonscription électorale de Lambertin — avait marché d'un pas plus rapide encore et plus dégagé. Lambertin, pour enlever son élection, avait dû prendre l'engagement d'aller siéger à la gauche républicaine...

Après cette période électorale, qui lui parut éternelle, — car elle le séparait de tout ce qu'il aimaif, — Montségur accourut chez Mme Lambertin et se montra fort empressé de reprendre les opérations extra-parlementaires de la précédente législature, mais Laure l'arrêta doucement et lui dit:

— Mon ami, à quelle réunion comptez-vous vous faire inscrire?

— A quelle réunion? s'écria Montségur... Pouvez-vous croire que j'aie jamais la pensée d'abandonner le centre gauche !

— Mon Dieu ! répliqua-t-elle, c'est que nous venons de l'abandonner, nous, le centre gauche... Edouard s'est fait inscrire à la gauche républicaine.

— A la gauche républicaine !

— Oui... et ce qu'Edouard a fait, vous ne pouvez pas ne pas le faire...

Vous lui devez bien cela...

A la gauche républicaine! Il était atterré... 11 se récria, se débattit...

C'était aller trop vite...

— Moins vite que la France, mon ami... Elle ne marche plus, la France, elle court... 11 faut courir avec elle.

— Vous m'en demandez trop !... Je ne peux pas, Laure, je ne peux pas !

Songez-y donc!... Mes convictions...

mes relations...

— Ah! lui dit-elle passionnément, qu'est-ce donc que tout cela à côté de notre amour!

Mme Lamhertin avait une si gentille et si douce manière de plaider ses procès qu'elle finissait toujours par les gagner.

Montségur, deux heures après, s'en alla se faire inscrire à la gauche républicaine.

Voilà donc Moiiségur et Lamhertin passant, tous deux, en bons amis, bras dessus, bras dessous, du centre gauche à la gauche républicaine. Ce groupe était beaucoup plus important, beaucoup plus nombreux. Mme Lambertin dut redoubler de zèle et d'ardeur; elle fut admirable, se prodigua, déploya une activité merveilleuse.

Son salon prit une teinte un peu plus foncée, un peu plus haute en couleur. Le mot démocratie n'effaroucha pas ses jolies lèvres, qui, jusqu'alors, s'en étaient tenues au mot libéralisme.

Le succès couronna de si nobles efforts. Mme Lamhertin, dans le cours de la première session, sut rallier à la

gauche républicaine une dizaine de centre-gauchistes hésitants et timorés; aussi réussit-elle à jouir bientôt, dans son nouveau groupe, de la même popularité qu'elle avait si vaillamment conquise dans l'ancien.

Mais ce pauvre Montségurfutun peu négligé; sa conquête n'était plus à faire. On n'eut plus que peu de temps à lui donner. Laure était si parfaitement sûre de lui ! Elle n'aimait pas à se dépenser en pure perte. Oui, sans doute, elle le préférait aux autres, mais elle ne voulait lui sacrifier personne.

11 se plaignit, gronda, se fit rabrouer, devint ténébreux, morose. Le soir, quand le salon était bondé de sénateurs et de députés, de fonctionnaires et de

journalistes; quand, avec une grâce infinie, Mine Lambertin se multipliait, lâchant d'être toute à tous, Montségur ne la perdait pas de vue un seul instant, s'efforçait de la bloquer dans un coin, et là, lui faisait de petites scènes, la gênant horriblement dans son manège compliqué de marivaudage politique.

Si bien qu'un jour elle se fâcha tout rouge et lui déclara qu'il devenait insupportable.

— Vous tuerez mon salon, lui ditelle. Votre attitude, hier soir, était intolérable. Vous me compromettez, vous m'affichez, et vous vous rendez, par-dessus le marché, pleinement ridicule. Vous venez vous jeter d'un air

sombre, en tiers, dans les tête-à-tête les plus innocents. Ce n'est pas Lambertin qui ferait jamais cela ! Vous êtes un obstacle permanent à la fortune et à l'avenir de mon mari.

— Je vous aime!

— Et moi aussi, mon cher, je vous aime. Je vous l'ai dit, je vous le répète : Je vous aime! Je vous aime! Je vous aime ! Là, c'est fait. En avez-vous assez? En voulez-vous encore? Êtes-vous content? Est-ce une affaire entendue?Cela devrait vous suffire. Ayez donc confiance. C'est si doux, la confiance, et c'est si bête, la jalousie!

Trois longues années suivirent, agitées, houleuses, mêlées de colères et de tendresses, de brouilles et de raccom-

raodements, de séparations éternelles et de soudaines réconciliations. Montségur, sans cesse, menaçait de plier bagage, de retourner au centre gauche, voire même au centre droit, en sautant d'un bond par-dessus le centre gauche. Il retrouverait là ses anciens amis, qui feraient bon accueil au retour de l'enfant prodigue.

Puis il se laissait ramener, était repris par une càlinerie, par une gentillesse, par un petit billet de quatre lignes où il n'était pas du tout question de politique. Il retombait sous le charme, reprenait sa chaîne, et son supplice recommençait. Au fond, était 1res amoureux, et, par conséquent, très malheureux.

Les Lambertin possédaient, près de Bargeton, le joli château de Larnas, et, autour de ce joli château, une très belle chasse.

Montségur, tous les ans, allait faire l'ouverture chez Lambertin, en tout petit comité, quatre ou cinq amis seulement, pris en dehors des Chambres et de la politique. C'était une halte dans les intrigues parlementaires, un délicieux instant de trêve et de repos. Montségur, le matin, montait à cheval avecLaure, et, le soir, se promenait avec Laure, au clair de la lune, tout le long de la petite rivière qui serpentait dans le parc. 11 l'avait à lui, bien à lui, toute à lui, rien qu'à lui. Il n'y avait entre eux deux que le mari.

et c'est si peu de chose un mari, quand ce n'est pas tout !

Mais voici que l'ouverture de la chasse, au mois de septembre 1880, prit chez Lambertin un caractère politique. C'est que les élections approchaient. Montségur vit arriver à Lamas une demi-douzaine de députés de la gauche républicaine et une demi-douzaine de députés de l'union républicaine. La session allait continuer, en petit, chez Mme Lambertin. Le soir, le long de la petite rivière, au clair de la lune , les échos entendirent .

au lieu de paroles d'amour, d'insipides discussions sur les beautés comparées du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement. Laure devenait in-

— 5f3 — saisissable. Elle préparait une grande fête champêtre et républicaine qui se donnerait dans le parc. On espérait avoir un ou deux ministres. Les réjouissances principales devaient être un banquet, un feu d'artifice et un grand discours de Lambertin. Et, comme il était incapable de le faire luimême, ce grand discours, Laure, pour y travailler, s'enfermait avec un grand brun, pas trop bête, assez beau parleur, qui faisait partie de l'union républicaine.

Monlségur éclata ; il fit à Laure une scène épouvantable. Elle l'écouta froidement, et, comme il lui disait :

— ,1e m'en irai! Je m'en irai!

— Mon cher, lui répondit-elle avec

iiti calme parfait, nous avons deux express : l'un le matin à neuf heures, l'autre le soir à dix heures. Quand vous le désirerez, je vous ferai conduire au chemin de fer.

— Ce soir alors.

— Ce soir, c'est entendu. 11 y a cinquante minutes d'ici à la gare. La voiture sera devant le perron à neuf heures.

ïontségur allégua la nécessité d'aller se retremper au sein de ses électeurs, fit sa malle, et partit le soir même à neuf heures.

Laure lui avait serré la main, au moment où il montait en voiture, et lui avait glissé cette petite phrase dans l'oreille :

— Vous êtes un grand enfant, vous nous reviendrez.

— Non, répondit-il.

L'avenir devait donner raison à cette énergique et brève réplique.

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