ACTE I, SCÈNE I f
L'âme et le cœur, des mots creux!
LA CHANOINESSE
Ce vocabulaire Est usé, mais, pourtant, n'a pas cessé de plaire. On comprend sans comprendre et Ton sait sans savoir. C'est l'Idéal!... Eh bien! j'aime mieux le Devoir, Moi!
Elle se Ih'e.
Maintenant, reprends ta lecture... enfantine. Nous lirons la Gazette après.
Montrant le livre que tient Jeanne.
C'est Lamartine ?
Il a du bon, et, tout à l'heure, j'approuvais Ces vers que tu m'as dits, qui ne sont pas mauvais... Assez bien pensés, même...
Voulant prendre le livre.
Attends que je relise.
Donne donc; il parlait des prêtres, de l'Église, De Dieu...
Elle tend la main à Jeanne.
JEANNE, Jaisant un mouvement pour refuser le livre. Madame...
LA CHANOINESSE, insistant.
Eh bien !
JEANNE, troublée.
C'est que...
LA CHANOINESSE
Tu ne veux pas Me donner?... Qu'as-tu donc à marmotter tout bas? Tu rougis ! Quelles sont ces sottes fantaisies ? Donne-moi ce livre!
Elle le lui arracljc violemment .
JEANNE, se caclxiut le visage.
Oh!
LA CHANOINESSE, UsiVlt.
Premières Poésies Par le marquis Louis de Keruzel... Parbleu!
J'aurais dû m'en douter... des vers de mon neveu! Eh! mon Dieu! lisez-les, s'il vous plaît de les lire. Mais ne me mettez pas en tiers dans ce délire Poétique, où vous vous plaisez... étrangement.
Elle jette le livre sur la table.
Qu'on me donne la paix avec ce garnement.
Il paraît qu'il s'est fait recevoir symboliste! Ils sont là quelques-uns dont on donne la liste Dans la Gazette...
Elle prend un journal.
Et qui scandalisent Paris!
Un tas de...
Lisant.
a Byzjnti.is, usés, blasés, pourris.
Qui voudraient inventer dans leurs pauvres cervelles Des sentiments nouveaux et des formes nouvelles... »
Jetant le journal.
Comme si le bon Dieu n'avait pas tout trouvé!...
Voilà dans quel milieu vit cet homme énervé.
Ah! les journaux m'en ont appris long sur son compte.
Un poète, un athée! et sur qui Ton raconte
Des choses — à mi-mot — terribles!... Ils ont mis
A la mode un poison qu'ils boivent entre amis,
Leur morphine!... Voilà comme Monsieur raffine
Sur les simples mortels : il boit de la morphine!
Il a trente ans; voilà douze ans qu'il est parti.
Et Monsieur ne s'est pas encore repenti
De gaspiller, là-bas, sa fortune, sa vie.
Son nom... Depuis douze ans il n'a pas eu l'envie
De revoir une fois Keruzel... où sont morts
Tous les nôtres; mais, eux, sans honte et sans remords.
Monsieur mène la vie à Paris! qu'il y reste!
Et qu'il y meure et qu'on ne m'en parle plus... Peste!
Il me faudrait encore entendre ses écrits...
S'arrêlatti dci'ant le buste.
Un de ces jours, je vais renvoyer à Paris
Le buste de ce beau poète qui fait tache
Parmi tous nos portraits!... Vite! qu'on me le cache
Avec ceci...
Elle prend un chilc noir sur un fauteuil et le jette à Jeanne.
JEANNE
Madame!
LA CHANOINESSE, durement.
Allons, obéissez!
Je ne veux plus le voir, et ce n'est pas assez : Je devrais le briser...
JEANNE, r arrêtant.
Madame!
KERUZEL
LA CHANOINESSE, ilchvit et iVuH tou glilVi'.
En effigie, Je veux te châtier, homme sans énergie, Déserteur du foyer natal et du devoir!
Dernier des Keruzel, je veux qu'un voile noir Au regard des aïeux dérobe la statue D'un lâche qui nous tue et qui nous prostitue!
Sur un ircstc Je la chmoinesse, Jeanne couvre le busie,
JEANNE, à nti-voix.
Au lieu du voile noir que mouilleront mes pleurs. Pardonne, je voudrais te couronner de fleurs, O fraternel ami de mon rêve!
Les deux femmes sont là. Mont, immobiles, à leurs pensées . Le cure entre au fond.
SCÈV^E II
Les Mêmes, LE CURÉ.
LA CHANOINESSE, saus xvir le curé.
Après cette Exécution, viens me lire la Gazette,
Apercevant le curé.
Tiens! monsieur le curé... Bonjour!
À Jeanne.
Vous, dépêchez!
Jille va s'asseoir près de la fenêtre.