ANGUS, SIR GEORGES
SIR GEORGES
Notre approche a fait fuir tous ces manants.
ANGUS, rêveur.
Peut-être !
TABLEAU I, SCÈNE III I^f
SIR GEORGES
Nous leur avons fait peur.
ANGUS
Sans doute!
SIR GEORGES
C'est un tort
De sortir seul...
ANGUS
Aussi tu me suis!
On ne nous aime pas !
SIR GEORGES
Oui, Mylord;
On me craint!
SIR GEORGES
Que Ton sache Que vous sortez sans garde, et qu'un homme se cache, 11 pourrait...
ANGUS
On me hait!
SIR GEORGES
Surtout dans Edimbourg; Ici surtout. L'église occOpe ce faubourg :
11 faut se méfier, Mylord ; parmi ces prêtres. Le Stuart a beaucoup de partisans. Les traîtres Pourraient oser... Qui sait? Le chancelier aussi. Le lord Beaton, a son palais tout près d'ici.
1^6 LE COEL'R SANGLANT
ANC US
Frère, pourquoi toujours voir les choses au pire?
SIR GEORGES
L'archevêque et Lcnnox ont pris beaucoup d'empire Sur Sa Grâce.
ANGUS
En flattant ses instincts généreux!
Ne crains rien, nous aurons l'avantage sur eux; lis mettent en avant leurs vertus, leurs services, Le devoir... Mais c'est peu, quand nous avons ses vices! D'ailleurs, j'ai prévu tout et je les confondrai : J'exilerai Lcnnox; le lord de Saint-André Rendra les sceaux; le roi va signer leur disgrâce.
SIR GEORGES
Le Roi signe?
ANGUS
Je veux...
SIR GEORGES
Éloignés de Sa Grâce, Tous deux vont conspirer; rarchcvéque est puissant Sur le peuple...
ANGUS, api'is un silence.
On me hait, n'est-ce pas?
SIR GEORGES
En passant Dans Black-Friars, j'ai vu des yeux pleins de menace... Rentrez, Mylord; je crains que cette populace... J'ai peur pour vous... Rentrez!
ANGUS
Oui ! Douglas le Mauvais !
C'est ainsi qu'on m'appelle, et, partout où je vais. Je l'entends, ce nom-là, s'échapper de leurs bouches. Et s'ils ne disent rien, au fond de leurs yeux louches, Dans lesquels tout à coup leur courroux s'est trahi. Je lis un autre nom... Oui! Douglas le Haï!
Haï! Toujours haï!... Pas un être qui m'aime!
SIR GEORGES
Mon frère ! . . .
Qui? vous? Non! Non! personne! pas même Un chien... Je leur fais peur; ils s'éloignent de moi! Je n'aime pas et nul ne m'aime... C'est la loi! Et ce serait si bon, hélas! d'avoir un être... Un seul être... qui vous aimât... sans vous connaître. Sans rien savoir de vous... que son amour!... J'avais Ce bonheur-là, pourtant, et Douglas le Mauvais, Et Douglas le Haï l'avait enfin conquise.
Cette joie, et goûtait cette douceur exquise. Par une chère voix au rire parfumé, De s'entendre appeler le Bon, le Bien-Aimé!
Ma fille! c'était bien l'amour rêvé!... Ma fille! Toute seule avec moi... sans mère... sans famille, Et ne pouvant aimer que moi! Ne connaissant De moi que mes baisers sur son front innocent. Que mon sourire à ses doux yeux pleins de caresses Et que mes pleurs parfois sur l'or pur de ses tresses. N'était-ce pas assez?... Que me faisait à moi. Quand son doux bégaiement me remplissait d'émoi, La malédiction du peuple ou sa colère!
Son cœur d'enfant m'ouvrait un abri tutélaire;
Je me serais jeté je ne sais pas jusqu'où
Avec le bouclier de ses bras à mon cou !
Et ce bonheur dura six ans! Une méprise
Du destin... Mon enfant!... Ma fille! Ils me l'ont prise!
Le seul rayon tombé sur cet ambitieux,
Obscurci tout à coup! Mon étoile des cieux,
Éteinte! Ma colombe, à jamais envolée!
Ils m'ont pris mon enfant... Et mon âme affolée,
Depuis dix ans, ressemble à quelque affreux taudis
Où, l'Ange n'étant plus, habitent les Maudits.
Le Malheur et le Mal en ont fait leur repaire !
Et pourtant je pouvais être bon... J'étais père!
SIR GEORGES
Vous êtes tout-puissant, Mylord, et Votre Honneur Peut ce qu'il veut.
ANGUS
Peut-on se donner le bonheur?
SIR GEORGES
Vous pouvez oublier!... Quand on arrive au faîte. Qu'importent les soucis vulgaires?
ANGUS
C'est sa fête!
Elle avait nom Marie!... Elle aurait dix-sept ans Bientôt... Elle naquit, un beau jour de printemps, A l'aurore!... Elle fut l'aurore de ma vie!
Le printemps de mon cœur!... Las! Ils me l'ont ravie!... Mais j'ai tort de parler ainsi de mes regrets ; Si j'y pensais autant tous les jours, j'en mourrais.
Et puis, d'autres soucis ont courbé cette tête !
Tant d'autres!... Mais, tu sais, aujourd'hui, c'est sa fête!
Des voix s'élh'ettt dans V église, qui clxintent Y Ave Maria.
Entrons prier... Ave Maria! C'est son nom!
Je prierais aujourd'hui la sainte Vierge...
// veut entrer dans Vèglise,
Non.
Nous sommes, tous les deux, de tièdes catholiques; C'est bon pour le Stuart d'adorer les reliques Des Saints et de prier la Vierge !
ANGUS
Puisqu'elle a Le même nom, viens donc la prier!
SIR GEORGES
Non!... voilà William, la crosse en main, la tête sous la mitre. Qui vient à Saint-André, flanqué de son Chapitre De chanoines. Le lord abbé de Sainte-Croix, Au pied des saints autels, va prier pour nous trois.
La porte de Y église s* ouvre. Les clocJjes sonnettt à toute volée; Vorgue joue une marche. Le clergé de Saint-André vient sur les marches au-devant de Vahbé de Sainte-Croix. En tète du clergé, James Beaton, archevêque de Saint-André, debout sur le seuil. Le lord abbé et le clxipitre des clxinoines d'Holy-Rood entrent au fond, suivis par des flots de peuple.
S CE s^(iE I V
Les Mêmes, BEATON, LORD WILLIAM DOU- GLAS; puis SIR WALTER, LE FORGERON, LE VIEILLARD.
AN G us, à sir Georges en lui motttrant Bealott, Georges, vois donc l'orgueil de cet homme d'Église !
SIR GEORGES
Jouis de ton hochet avant qu'on ne le brise, Évêque !
Vainement croit-on l'humilier!
Qu'importe si, demain, il n'est plus chancelier! Qu'il lève la main droite, en passant par les rues. Voici qu'autour de lui les foules accourues Inclineront la tête et s'agenouilleront!
Deux thuriféraires eucenseut Varclyevéque qui bénit la foule agenouillée; des cfjoristes lui jettent des fleurs.
Regarde-le, la crosse en main, la mitre au front, On lui jette des fleurs et de l'encens. 11 garde, Quand je lui prendrais tout, sa puissance. Regarde! Il est plus grand que moi ! Tout à l'heure, là-bas, On ira lui baiser la main. Je ne peux pas Lui prendre le baiser de ses moines! Ce prêtre, Il a son trône comme un roi î Qui sait ? Peut-être Cet homme a-t-il vraiment la seule royauté!
Et rien de ce pouvoir ne lui peut être ôtë!
Je n'en puis avoir rien ! Ce prélat qu'on encense Me nargue, dans l'orgueil de sa toute-puissance!...
Courbant la tête et regardant Vévéque.
Et je n'aurais pas, moi, quand eux ont de tels droits. Un peu de ce pouvoir des prélats... ou des Rois!
Frissonnant de h tête aux pieds.
Roi!
Sir IValter, le forgeron et le vieillard paraissent à une fenêtre de la forge. A ce montent, Varchevêque descend au-devant de l'abbè.
SIR WALTER, montrant Varchevcque au forgeron et au vieillard. Voilà notre chef!
LE FORGERON
Sa voix soit obéie!
LE VIEILLARD
Je le suivrai !
LORD WILLIAM, s'approcJxint d'Angus, pendant que son cortège sur deux files monte les degrés et entre à V église.
Courez, mon frère, à l'abbaye; Le Roi n'a pas voulu signer votre décret !
ANGUS
11 le refuserait! 11 le refuserait!
Saisissant le bras de Georges et Ventratnant.
Viens vite, et pour mater ce retour d'énergie. S'il nous fallait encor l'orgie... Eh bien! l'orgie!
// sort avec sir Georges par le fond.
LORD WILLIAM, à Bcaton, au bas des degrés.
Mon Père, le baiser de paix !
B E A T o N , l'embrassant .
La paix!
Quand l'abbé de Sainte-Croix s'est retourné pour monter les degrés, Beaton, d'une iHjix sourde :
Judas !
// mojtte derrière l'ahbé. — Sir IValter, le vieillard et le forgeron paraissent sur le seuil de la forge,
SIR WALTER
Soyez prêts, au signal, à joindre nos soldats !
LE FORGERON
Mon amour est ardent !
LE VIEILLARD
Moi, ma haine est féroce !
LE FORGERON
Je mourrai, s'il le faut, pour Mylord Roi d'Ecosse !
LE VIEILLARD
Mais pas avant d'avoir, plaise au Dieu tout-puissant! Étouffé le dernier des Douglas dans mon sang!
Sir Walter et h vieillard sortent à gauche. Le forgeron entre dans Y église. Les cloches sonnent; l'orgue et les cJxvurs entonnent le Magnificat; la populace, en chantant, envahit les marches del'église.