LA FEMME DU BOURGEOIS
Allons le prier.
Elle entre dans Véglise au hras de son mari.
UN FORGERON
Sombre histoire Que la nôtre î
LE TISSERAND
Oui, compère, et chaque jour plus noire!
Tant de malheurs!
LE JOAILLIER
Et tant de deuils immérités!
LA MENDIANTE
La famine!
LE DRAPIER
La guerre !
LE FORGERON
Et les minorités î
LE DRAPIER
Et les assassinats!
LE JOAILLIER
Vengeances sur vengeances!
LE TISSERAND
Et tous les favoris!
LE FORGERON
Et toutes les régences !
Voyez! Jacques Premier, Jacques Deux, Jacques Trois, Des mineurs! Obligés de défendre leurs droits Contre tous les seigneurs révoltés! Jacques Quatre Nous ramenait la paix; voilà qu'il va se battre Pour Tamour d*unc femme et par faux point d'honneur!
LE VIEILLARD
Il est mort en héros!
LE JOAILLIER
En laissant un mineur.
LE DRAPIER
Oui! Jacques Cinq avait deux ans...
LA MENDIANTE
Je me rappelle Que je le vis alors, auprès de la chapelle D'HoIy-Rood.
LE TISSERAND
Aujourd'hui Sa Grâce a dix-sept ans.
LA MENDIANTE
Je ne l'ai pas revu depuis...
LE JOAILLIER
Les mauvais temps!
LE TISSERAND
Pauvre pays!
LE FORGERON
Depuis la sanglante bataille, Notre Ecosse en ses flancs garde une large entaille Que rien ne peut guérir, hélas ! Et, comme si Ce n'était pas assez de peine et de souci, Nous avons pour régent un Douglas!
LE DRAPIER
A mon compte, Nous en avons bien cinq!
LE TISSERAND
Cinq pestes!
LE FORGERON
Mylord comte Angus, le régent!
LE D RA P I E R, Comptant sur ses doigts.
Un!
LE FORGERON
Ce rêveur hasardeux Plein de sombres projets...
LE TISSERAND
Son frère Georges !
LE DRAPIER
Deux!
LE JOAILLIER
Qui craint toujours que son coffire-fort ne tarisse!...
LE FORGERON
Angus, l'ambition, et Georges, Tavarice!
LE TISSERAND
L'autre frère, mylord William !
LE DRAPIER, Comptant sur ses doigts.
Nous disons trois!
LE FORGERON
Un gourmand, ce bon gros abbé de Sainte-Croix!
LA MENDIANTE
Il prêche à Saint-André, ce soir.
LE JOAILLIER
Qu'on se le dise !
LE TISSERAND
Et sur quoi prcche-t-il ?
LE FORGERON
Oh ! sur la gourmandise !
LE TISSERAND
Sir Archibald, leur vieil oncle!
LE DRAPIER
Quatre !
LE FORGERON
L'amour Gouverne encor cet amoureux sur le retour; Son péchc capital, à lui, c'est la luxure.
LA MENDIANTE
Péchcrait-il encore à son âge .''
LE DRAPIER
On l'assure!
LE TISSERAND, rilVtt.
En parole!
LE JOAILLIER, de même.
En pensée !
LE FORGERON
Oui, passe encore; mais, En action, il est converti désormais!
LE TISSERAND
Et le laird de Parkhead, leur cousin!
LE DRAPIER
Cinq!
LE FORGERON
Farouche, Lui! La menace au poing et l'injure à la bouche. Il représente bien, par ses instincts brutaux, La colère, parmi leurs péchés capitaux...
Et le Roi languit sous la pesante tutelle Des cinq bandits.
LE TISSERAND
Comment Sa Grâce pourrait-elle Échapper à ce joug honteux?
LE FORGERON
Si seulement Elle voulait !
LE TISSERAND
Est-il un seul bon sentiment Que ces traîtres n'aient su ravir à sa faiblesse?
LE DRAPIER
Peut-Elle encor vouloir, Sa Grâce?
LE JOAILLIER
Elle les laisse S'acharner sur l'Ecosse et piller le pays.
LE FORGERON
Roi Jacques, nos espoirs en ton nom sont trahis... Tu demeures captif en ton indifférence!
Cependant il est temps; songe à la délivrance, Brise le joug et prouve, en reprenant tes droits, Que dans tes veines court le sang de nos vieux rois!
Lt TISSERAND, montrant sir Walter qui sort de Valise. Parlez bas; cet archer nous écoute peut-être.
LE JOAILLIER
Les Douglas ont partout des oreilles.
SCÈS^E 11
Les Mêmes, SIR WALTER, UN MENDIANT.
SIR WALTER, ni costunw iVurchr, qui les écoutait depuis un instant, debout sur les marcJjes de l'église.
Un traître !
Si l'un de nous reçoit le pain de trahison.
Ce n'est pas moi; celui qu'on mange en ma maison, Fils, on me le pétrit de si pure farine.
Qu'il ne nourrit que loyauté dans la poitrine. Mais il serait mortel aux Douglas !
Se rapprochant (Peux et les rassemblant autour de lui, d*uue voix sourde.
Vos Douglas!
Vainement tiennent-ils enfermé dans leurs lacs Le jeune aiglon; bientôt l'oiseau fier et sauvage S'envolera, pour fuir le honteux esclavage.
Et nous irons, vengeant les anciennes douleurs, Libres enfin, frapper les sombres oiseleurs.
TOUS
Oui ! oui I vive Stuart !
LE FORGERON
Mort aux Douglas !
UN MENDIANT, 5fr levant.
Précoce Est votre espoir. En vain vous appelez l'Ecosse; Vous avez beau crier : Vive Stuart et mort Aux Douglas ! Stuart est faible, Douglas est fort. Le Roi n'entendra pas les cris de votre haine, Et ses geôliers adroits ont su dorer sa chaîne. Quand ils l'ont vu grandir, les Douglas ont jeté Le vice en muselière à sa jeune fierté.
Depuis deux mois qu'il est dans Edimbourg, je gage Que nul de vous encor n'a pu voir son visage; Holy-Rood vous le cache en ses profonds ennuis. L'aigle est l'oiseau du jour; lui, le hibou des nuits. A Stirling, il courait, le soir, dans les ruelles. En quête de débauche, et, comme les cruelles
Ip LE COEUR SANGLANT
Y sont rares, le beau prince de dix-sept ans
A barbouillé dans tous les ruisseaux son printemps.
Il n'a plus aujourd'hui même assez d'énergie
Pour chasser. Aussi, quand, la paupière rougie.
Le front blême, repu d'amour et saoul de vin.
Il s'endort, ce Stuart abruti, c'est en vain
Qu'on viendrait lui parler de régner. Oh ! sans doute
On l'a tenté, mais lui, le pauvre enfant, redoute
L'effort qu'on lui demande et pense avec effroi
Que c'est une fatigue énorme d'être Roi I
SIR WALTER
Tais-toi!... Maudit soit donc ce régent qui nous vole Notre Roi, qui l'a fait libertin et frivole.
Et qui, pour mieux garder l'enfant, l'abâtardit! Qu'il soit maudit!
TOUS, excepté le mendiant.
Qu'il soit maudit!
SIR WALTER
Qu'il soit maudit!
Maudit pour tout le sang répandu, pour les larmes Que nous versons, ce comte Angus, qui, dans ses armes. Au champ de son ccu qu'on regarde en tremblant. Porte, blason toujours fatal, un cœur sanglant! Oui, maudit! car ce cœur dont sa race féroce Se blasonne, est le cœur sanglant de notre Ecosse... Mais vous tous, espérez! bientôt les temps viendront Où le Roi, glaive en main et diadème au front. Se lèvera, dressant, aux clameurs de vengeance. Sa royauté sur les débris de leur régence; Edimbourg entendra bientôt sonner leur glas : Vive Stuart! Mort aux Douglas!
TOUS
Mort aux Douglas !
LE FORGERON
Puisses-tu dire vrai, vaillant archer!
LE VIEILLARD
Dieu fasse Que rélan du combat me jette face à face Avec Tun d'eux !
LE MENDIANT
Que peut le bras de ce vieillard?
LE VIEILLARD
Il peut redevenir jeune pour le Stuart!
SIR WALTER, /d prenant à part.
Le jour venu, j'irai frapper à ta demeure.
LE VIEILLARD
Puisse ce jour béni luire avant que je meure !
LE FORGERON, montrant la maison à gauc1)c.
Je suis un Mac Gregor et ma forge est ici ; On y peut affiler vos claymores.
SIR w A L T E R , //// prenant la main .
Merci !
LE TISSERAND, retenant de la droite.
Monseigneur le régent avec son frère George î
LE JOALLIER.
Sauvons-nous !
LE DRAPIER
Décampons !
SIR WALTER, OU forgerott.
Conduis-moi dans ta forge,
Mac Gregor. Toi, soldat, viens aussi.
LE VIEILLARD
Je vous suis.
SIR WALTER
Je vous dirai ce que je veux et qui je suis.
Ijes bourgeois et les marciMnds sottt entrés dans Téglise, Les mendiants se sont dispersés au fond et à gaucljt; Sir Waîter, le forgeron et le %'ieillard entrent dans la forge.
LE MENDIANT
Le comte Angus!... Mieux vaut éviter l'œil du maître!
// entre dans P église; le dernier son de ivpres tinte à Saint- André.
SCÈS^E III