‹ Trois drames en versChapitre 72 sur 176 · LA SECONDE · texte numérisé non relu

LA SECONDE

Le démon!...

LA PREMIÈRE, à la SCCOtldi'.

Maud, si nous retournions écouter le sermon!

Les deux femmes rentrent dans l'église.

LA MENDIANTE

II fait chaud là dedans; Tcglise est toute pleine.

DOM ALEXANDRE

La connaissez-vous?

LE FORGERON

Non!

MADELEINE, d'iinc voix lente et vague.

Mon nom est Madeleine!

LE TISSERAND

Elle parle!

LE FORGERON

On dirait qu'elle dort.

LE TISSERAND

Oui!

J'ai froid.

LE MENDIANT

Écoutez !

MADELEINE, immobile, les yeux ouverts.

Qui je suis?... Je suis fille de Roi!

Du Roi Jacques Premier... Oui, bâtarde... A cette heure. Nul ne s'en souvient plus!... Je suis vieille et je pleure! Autour de moi tout croule et périt. Je m'assieds. Lasse, ayant de la boue et du sang à mes pieds; Ils partent, ils s'en vont; je demeure, hagarde. Les yeux ardents, la bouche en feu! Je les regarde: Ils s'en vont, tous, là-bas, du côté des tombeaux; Ils meurent, tous, les plus jeunes et les plus beaux. Invoquant l'Espérance aimée et décevante.

Et je suis encor là, moi, toujours là, vivante! Mais prends-moi donc, ô Mort! Je suis lasse à la fin: Je veux mourir! Je n'ai plus soif et n'ai plus faim Que de repos!... Je veux mourir...

Se levant, avec un cri,

A moi, Marie!

A moi! viens! Reste là, près de moi, ma chérie! Regarde! le vois-tu qui vient vers nous, là-bas?

IfO LE COEUR SANGLANT

11 t'appelle... 11 voudrait... Non! Non! Je ne veux pas! Je le reconnais bien dans l'ombre, quoi qu'il fasse... En vain ramcne-t-il son plaid vert sur sa face!... Arrière, misérable! On ne me trompe point!

Ce n'est pas toi? Tu mens! J'ai vu sur ton pourpoint Le blason des Douglas, le Cœur Sanglant! Arrière! Tu ne la prendras pas!... La fille après la mère!... Il s'approche toujours... Je ne veux pas... Va-t'en! Mais va-t'en donc, bandit!

Elle fait des efforts comme pour retenir qiielqn^im dans ses bras.

Non!... Marie!... Ah! Satan!

Il l'a prise, l'infâme!

Pleurant,

11 l'a prise! II l'emporte!

Je suis trop vieille, donc?... Je me croyais plus forte! Je n'ai plus qu'à mourir, puisqu'il l'a prise aussi!

Le metuliant se rapproclje peu à peu d'elle, comme saisi par un intact étrange à ce récit.

DOM ALEXANDRE

Pauvre femme! On a pris son enfant!

MADELEINE, joyeusc, commc caressant un enfant.

La voici!

C'est bien elle! Dis-moi ton nom!... Oui, j'en suis sûre. Tu t'appelles Marie?

Avec lx>rreur, reculant.

Ah! l'horrible blessure!

S' agenouillant , penchée.

Sa fille! 11 l'a tuée! Il Ta frappée... II l'a

Frappée au cœur!... Un pcre... Oui! la blessure est là.

TABLEAU II, SCÈNE II Ifl

Au cœur!

Se îet'ant et s' éloignant avec dégoût.

Ah! maintenant elle est de ta famille; La mort Ta blasonnée et ce n'est plus ma fille; Cest votre fille au Cœur Sanglant, comte Douglas! Adieu, lady Marie!... Hélas!...

Soupirant.

Hélas !

Frissonnant de tout le corps.

Hélas !

Elle tombe en arrière, toute roide.

LE TISSERAND, la recevant dans ses bras.

Elle est folle, Jésus !

LE FORGERON, V asseyant.

Ce qu'elle dit m'effraie.

LE MENDIANT, qui écoutait anxieusement .

Non! laissez-la parler; son histoire est très vraie! Le comte Angus a pris sa fille.

MADELEINE, encore inconsciente.

Mon enfant!

Un ange rose et blond ! Seize ans ! Le cœur se fend ! Il l'emporta tremblante au fond de son repaire... Et Dieu permit que cet homme-là devînt père!

Hélas ! Elle a vécu dans cet âpre séjour Moins d'un an, et mourut en te donnant le jour. Ma petite Marie !

LE MENDIANT

Et lui, cet homme sombre,

If2 LE COEUR SANGLANT

Devenait radieux, en voyant dans son ombre

La clarté de deux yeux candides. 11 avait

Des attendrissements, le soir, à son chevet.

Remué tout à coup par un amour immense,

Il sentait dans son cœur des élans de clémence.

Elle l'apprivoisait, et Ton voyait sur lui

Qu'un rayon de la jeune innocence avait lui.

Et l'enfant grandissait. Un seul mot de sa bouche

Suffisait à dompter le laird au cœur farouche;

Et, depuis six printemps, dans ces remparts maudits.

Le bonheur rayonnait comme en un paradis,

Où, semblable à la fleur, s'entr'ouvrait la jeune âme!

Il l'aimait! 11 était heureux!

MADELEINE, hondissant.

Heureux, l'infâme!

Et moi, je la pleurais... Souvent j'allais m'asseoir Sous les murs du château, les yeux levés... Un soir, — Je la guettais toujours, — je la vois à la porte. Seule!... Alors je bondis, je la prends, je l'emporte! O la joie! A cheval, jusque dans Edimbourg, Je m'enfuis... Je l'avais!... Depuis, dans ce faubourg. Près d'elle, je vivais ma vieillesse prospère... Mais j'ai peur... S'il allait me la prendre!... Son père! J'ai peur!

LE MENDIANT

Depuis dix ans, Angus désespéré La fait chercher; il a souffert, il a pleuré, Il est redevenu mauvais par la souffrance; Et la douleur de ceux qui n'ont plus d'espérance A ravagé ses traits comme le feu d'enfer!

TABLEAU II, SCÈNE II If]

LE FORGERON

Nous sommes donc vengés si Douglas a souffert!

LE MENDIANT

Ah ! si vous l'aviez vu comme moi, ce farouche,

Quand il sut la nouvelle, immobile, la bouche

Crispée et les yeux pleins de larmes!... Il pleurait!

Alors, se redressant, il prit un couperet,

Et, terrible, arrêtant le valet infidèle :

« Pour la garder, dit-il, je t'avais mis près d'elle!

Tends le bras... » Et d'un coup, il lui coupa le poing.

« Je pourrais te tuer ! Va-t'en ! Je ne veux point

Que tu meures. Va-t'en chercher l'enfant volée...

Ne perds pas un instant... Cherche dans la vallée;

Franchis-la; va plus loin, parcours tout le pays.

Va! que pas une roche et que pas un taillis

Ne t'échappent. Tu fus un mauvais chien de garde.

Tâche d'être un meilleur limier; sinon, regarde :

Lorsque tu reviendras, dans un an, au logis,

— Car je t'accorde un an, — sur ces pavés rougis,

Si l'enfant n'est pas là, j'en jure mon épée,

Ta tête folle ira baiser ta main coupée. »

Le serviteur partit, mais il ne revint pas.

Partout, depuis dix ans, lentement, pas à pas,

Il a cherché l'enfant avec amour, sans trêve,

Ne l'ayant jamais vue, excepté dans son rêve,

La poursuivant toujours et vainement, hélas!

Et voilà qu'aujourd'hui... Réjouis-toi, Douglas,

Le deuil n'est plus, voici venir les jours de fête!

Et toi, vieux serviteur craintif, dresse la tête;

J'ai retrouvé l'enfant perdue !

MADELEINE, commc sc rcvcUlant d'un long sotnmeil.

Il ment! 11 ment!

If4 ^^ CŒUR SANGLANT

C'est ma petite-fille... 11 se trompe... Comment Voudriez-vous?... Si j*ai dit... Je me suis trompée... Il a menti !

LE MENDIANT, ΀vant SOU hros datit la main est coupée. Ment-elle aussi, la main coupée?

MADELEINE, Suppliante.

Je ne sais pas! Voyons! Soyez bon... Mon ami... Qu'ai-je donc dit?... Mon Dieu! Je suis folle à demi... Je suis si vieille... On croit comprendre... Je m'explique Si mal... Ëcoutez-moi : Vous êtes catholique; Le bon Dieu ne veut pas qu'on torture les vieux! Vous voyez bien que j*ai des larmes plein les yeux! Vous ne lui direz pas, n'est-ce pas?... Tout à l'heure, Je t'ai dit : « mon ami!... » Sois bon! Tu vois, je pleure. C'est ma petite-fille, à moi!... J'ai dit son nom?... Je ne sais pas... On dit tant de choses... Non! Non! Je n'ai rien dit... rien! rien! je ne veux pas! Sa fille? Tu mens! Je te dirai, si tu veux, sa famille... Non! Je te nommerai son père... Si tu crois Que tu l'as retrouvée, ah ! par la Sainte Croix, Ne va pas le lui dire. 11 la prendrait, ton maître! Il me la volerait!... Sa fille! Eh bien! peut-être!... Oui!... peut-être!... Tu vois, je dis ce que tu veux... Je pourrais nier... Non!... Je te fais des aveux: C'est sa fille, eh bien, oui!... Puisque je suis sincère. Toi, ne sois pas cruel! Elle m'est nécessaire; Je n'ai qu'elle; je suis si vieille!... Tu veux bien Que je la garde?... Dis que tu ne diras rien !

LE MENDIANT

J'erre depuis dix ans, comme un chien, tête basse

TABLEAU II, SCÈNE II Iff

Sous la peur, et d'un mot je puis avoir ma grâce Et me dresser enfin sans peur du couperet, Et je me tairais, moi ! Mais qui donc se tairait? Allons! rends cette fille à son père... Viens, femme! Cest du bonheur pour tous que je prépare !

LE FORGERON,/^ suisissant d'un côté.

Infâme !

SIR PATRICK, /<: saisissant de Y antre.

C'est un homme! un chrétien! A genoux!... à genoux, Misérable valet d'Angus !

Aux Imnmes et aux femmes qui les entourent.

Vous, laissez-nous!

Les Ixnnmes et les femmes se retirent.

Tu peux rentrer chez toi, femme! 11 est sous ma garde! 11 ne te suivra pas, j'en réponds!

MADELEINE

11 me tarde D'avoir quitté la ville avec elle... Ce soir, A l'instant...

LE FORGERON

Tu seras contrainte de surseoir :

Voici la nuit, bientôt les portes seront closes.

SIR PATRICK, à Madeleine, A quoi penses-tu donc?

MADELEINE

A de terribles choses!

Trh sombre, à part.

Puisqu'il a le secret, il parlera demain;

IfÔ LE COEUR SANGLANT

On nous aura bientôt rejointes en chemin.

Mais s'il ne pouvait plus parler, lui!... Dieu m'assiste!

LE MENDIANT, à part.

Si je puis seulement retrouver cette piste.

J'agirai sans parler, cette fois!

MADELEINE, au forgcroii et à sir Patrick.

Je pensais...

Laissez-nous; si cet homme est vraiment Écossais, Nous pouvons nous entendre. Il a souffert... Il tremble. Je suis sûre que nous nous entendrons ensemble Et mon pauvre vieux cœur s'est trop vite effrayé,

Au mendiant.

Il mendie... 11 est vieux... Douglas t'aurait payé; Je te paierai... Combien?

LE MENDIANT, à part.

Que seulement je sache Au fond de quel taudis notre vieille se cache, Et nous verrons...

Combien?

LE MENDIANT

Ton prix sera mon prix; J'ai ma ficrtc.

LE FORGERON, /r liiclxint.

Va donc!

LE MENDIANT

En êtcs-vous surpris?

Et puis, cette douleur est profonde... et me touche.

TABLEAU Jl, SCÈNE 11 l^J

MADELEINE, à part.

Si tu crois que je veux de cette pitié louche !

SIR PATRICK, leur montrant la porte de gaucljc. Allez donc!

Viens!

MADELEINE

viens! tant de discours sont superflus!

LE MENDIANT, à part.

Je vais donc savoir!

MADELEINE, à part.

Tu ne parleras plus!

Elle h prend par la main et V entraîne.

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