JACQ^UES, ANGUS
ANCUS, allant au Roi,
Très bien, Sire! les yeux sont doux, la voix est tendre; Votre Grâce a bon goût.
JACQUES, impatienté.
Comte î
ANCUS
Je suis discret!
C'est tout simple, d'ailleurs; le Roi vient en secret Courtiser une fille aimable et très jolie, Rien n'est plus naturel. Quelque peu de folie, Sire, ne messied pas au roi de dix-sept ans ! De par sainte Brigitte, il sera toujours temps De gouverner... Et puis, je suis là...
JACQUES, iron iquemcut .
Merci, comte...
TABLEAU III, SCÈNE X l8l
ANGUS
Enfin, je n'ai rien vu, rien entendu!
J'y compte!
Ainsi, vous me suiviez?
ANGUS
Les affaires d'État !
JACQUES
Je n'imaginais pas, Mylord, qu'on les traitât Dans une hôtellerie, entre deux brocs.
ANGUS
Cher Sire, Ne vous irritez pas et laissez-moi vous dire Rien que deux mots, en hâte; il s'agit du décret...
JACQUES
Encore !
ANGUS
J'espérais que le Roi signerait; En rentrant au palais, on m'apprend...
JACQUES
Que je signe !
Jamais! Le chancelier d'Ecosse est toujours digne De notre confiance, et jamais cette main Ne le flétrira... Non!
ANGUS, à part.
Tu signeras demain, Enfant! car je saurai briser ta résistance.
l82 LE COEUR SANGLANT
Allez ! et désormais cessez toute insistance.
ANCUS, très souple.
Oui, Sire, j'avais tort; mon zèle est maladroit; l\ suffit que je veille et ce n*est pas l'endroit Ni l'heure de parler d'une ennuyeuse affaire, Car, après tout, elle est de celles qu'on diffère... Je m'en vais... N'ayez plus souci que d'être heureux!
JACQUES
Hélas !
ANCUS
Car j'ai surpris, mon royal amoureux.
Deux baisers qui troublaient l'écho de cette salle Et prouvent qu'on connaît son devoir de vassale.
JACQUES
Non, ce baiser, c'était le baiser de l'adieu; Elle part... On l'emmène.
ANGUS
Elle part ! Jour de Dieu !
11 faut bien qu'être roi vous serve à quelque chose; Vous êtes tout-puissant; enlevez-la!
JACQUES, après reflexion .
Je n'ose...
Je l'aime!
ANGUS
11 faut oser! vous avez tous les droits.
Tout ce que vous voulez, vous le pouvez. Les rois, Absolus souverains des choses et des êtres.
N'ont que leur bon plaisir pour règle; ils sont les maîtres. Le devoir des sujets se forme de leurs vœux, Et tout doit obéir quand ils disent : Je veux!
JACQUES, tristemetit.
Je voudrais.
Prenez-le.
ANCUS
Mon cheval est là, près de la porte;
JACQUES
L'enlever? Non! c'est mal!
ANGUS
Et qu'importe !
JACQUES
L'enlever ?
ANCUS
L'emporter au palais...
JACQUES
Non I la voir Pleurer!... Non!
ANCUS
Vous l'aimez. . . Vous l'auriez !
JACQUES, frissonnant.
Moi!... L'avoir A moi seul ! La tenir dans mes bras ! Ne plus craindre Qu'on me la prenne !
ANCUS
Eh bien?
JACQUES
Je n'ose la contraindre.
ANC us, lui prenant la main.
Vous montez à cheval... — Ah ! comme votre main Tremble!... — Je vous la jette entre les bras...
Un silence.
Demain, Vous me remercierez, timide que vous êtes...
Allons! laissez-moi faire et, cette nuit...
JACQUES,y>r« d*un violent désir.
Oh!
Après une lutte intérieure.
Faites !
ANCUS
C'est bien! séparons-nous... Courage! la voici...
SCÈ^E XI
Les Mêmes, MARIE.
MARIE, pâle, avec un regard vers la cave.
Un homme!... là!... qui rampe... Oh! j'ai peur! Ah!
Elle s'approche de la table où vient de s'asseoir Angus et y place, d'un mouvement automatique, un broc, puis un gobelet.
ANCUS
Merci !
TABLEAU III, SCÈNE XI 1 8f
JACQUES, bas, à Marie, Viens avec moi, veux-tu?
MARIE
Non ! Non !
A part.
Je serai forte.
JACQUES, légèrement.
Adieu, donc !
MARIE, (Tune voix profonde.
Au revoir! Je suis à demi morte...
Jacques, Dieu m'est témoin que je vous aime, mais Je ne peux pas... Plus tard, tu verras... Je t'aimais...
Jacques sort. On le l'oit s'approcJjer du clxval, puis le monter Douglas se lève comme pour partir.
Ah!... vont-ils me laisser ici, seule... avec l'homme?...
JACQUES, revenant sur le seuil.
Tu ne m'embrasses pas, Marie!
DOUGLAS, s' arrêtant à ce nom.
Elle se nomme Marie!... Ah! je voudrais qu'elle eût un autre nom Pour ce que je vais faire...
Un dernier baiser !
A NOUS, ysitant.
Non!
Je n'ose pas... Marie!...
l86 LE COEUR SANGLANT
MARIE
Un dernier!
ANGUS
C'est indigne !
MARIE
Puisque c*est le dernier...
Elle court â Jacques qui vient de monter à cixt'al.
ANGUS, hésitant.
Marie!...
Prenant une résolution.
Il faut qu'il signe !
// s'élance en déroulant son plaid. Marie est auprès du Roi, lui tendant les bras. Angus lui jette son plaid sur la tête, puis, la saisissant par le milieu du corps, la dépose dans les hras du Roi.
MARIE
Au secours!
ANGUS
Maintenant, en route !
Ij* Roi piirt au galop. Douglas reste sur le seuil, les regardant s'éloigner. Pendant ce temps, la porte de droite s'est ouverte, et le mendiant, eu rampant, s'avance et s'accroche â la muraille pour se lez'i'r.
SCÈt^E XII