LE COMTE DE LENNOX
Qui le lui portera ?
MADELEINE
Moi!
Bas â Beaion.
Je tiens ma promesse ; Mais tu tiendras la tienne ?
Oui, par la Sainte Messe!
Aussitôt que le Roi sera délivré d'eux, Les portes du couvent s'ouvriront pour vous deux, Et j'ensevelirai sous les habits de laine Les deux nouvelles sœurs : Marie et Madeleine.
MARIE
Au pauvre cœur brisé Dieu fasse bon accueil ! Le repos du couvent et la paix du cercueil, Je n'ai plus d'autre rêve aujourd'hui !
BEATON
Le Roi daigne Nous aider, ce sera l'aurore de son règne!
A Madeleine.
Tu n'as rien oublié?
MADELEINE
Rien oublié.
BEATON, aux comtes.
J'aurai, Dans la nuit de demain, en un piège attiré Tous les Douglas. Chacun sera pris par son vice.
Les passions du plus rusé font un novice :
Sir Georges, en venant débattre à prix d'argent
La paix qu'humblement j'ai demandée au Régent,
Au lieu de l'or qu'il veut, au rendez-vous fidèle,
Trouvera de l'acier... Une femme auprès d'elle
Attirera le simple Archibald, et le jour
Nous le livrera pris aux filets de l'amour.
Quant à Mylord abbé de Sainte-Croix, bien vite
Il s'est venu jeter au piège où je l'invite;
Car à peine ai-je écrit : « C'est fête à Saint-André, »
Sa Gourmandise a répondu : « Je m'y rendrai. »
Parkhead, lui, dans les brocs où sa vieille habitude.
Chaque soir, boit l'ivresse et sa béatitude,
Parkhead, demain, boira le sommeil... Est-ce bien?
TOUS
Oui! oui! Nous les tenons!
BEATON
Mais je n'aurais fait rien.
Si, dans cette embuscade où je veux les abattre, Quand ils sont cinq bandits, je n'en tenais que quatre : Nous aurons le cinquième; Angus est pris aussi!
SIR WALTER
Qui nous le livrera ?
BEATON, montrant Madeleine, La femme que voici !
SIR WALTER
Comment?
MADELEINE
C'est mon secret; mais, croyez-moi, ce traître,
Aussi docilement que le chien suit son maître, Me suivra.
Regardant Marie,
Pour cela, j'ai des charmes très sûrs.
SIR WALTER
Mais comment pourras-tu pénétrer dans les murs De Falkland ?
MADELEINE
Ce matin, j*ai trouvé dans la lande, A Tautre extrémité du lac, toute une bande De Bohémiens qui vont à Falkland, ayant su Que leur troupeau joyeux y serait bien reçu.
Le Grand Vieillard, leur chef, moyennant une somme D'argent, m'a fait livrer les habits d'un jeune homme; Il a permis que je les rejoigne en chemin Et que j'entre avec eux dans le château. Demain, A l'aube, ils quitteront Falkland, c'est leur coutume, Et près d'eux notre Roi, caché sous ce costume. Sera libre bientôt et bientôt parmi nous.
BEATON
Prions Dieu de bénir nos projets. A genoux!
Tous s'agcuoniUcnt. Madeleine a posé prh d'elle le tartan qui contient le costume.
MARIE, à part.
Elle a des charmes sûrs!... Oh! pourquoi donc tremblé-jc? Elle me regardait. Des charmes sûrs!... Un piège?...
S'approclmnt de Madeleine.
Grand'mère, je voudrais vous suivre?
MADELEINE
Qu'as-tu dit?
BEATON
Seigneur Dieu, qui livras Holopherne à Judith, Livre-nous Tennemi du Roi ! Que ta justice.
Confiée à nos mains, sur lui s'appesantisse!
MARIE, à part.
Pourquoi donc ai-je peur? Oui! pourquoi cet émoi? Si c'est mon père, et si ce charme, c'était moi !
A Madeleine.
Je saurai me cacher... Grand'mère, je t'en prie; On ne me verra pas...
MADELEINE
J'irai seule, Marie.
A quoi bon ton amour? Ma haine suffira!
BEATON
O Seigneur, Dieu d'Esther et Dieu de Sisara, Frappe d'aveuglement la race haïssable !
MARIE
L'amour! J'avais écrit ce mot-là sur le sable; On a marché dessus, le nom est effacé!
BEATON
Venge-toi, Dieu vivant! toi qu'ils ont offensé. Venge le Roi !
// se lève et confère avec les comtes qui Ventourent.
Le Roi !
MADELEINE, se lei'ûnt.
Priez Dieu qu'il vous venge; Moi, je me vengerai...
MARIE, quia entendu, la suppliant.
Grand'mère !
MADELEINE
Non ! Que TAnge S'écarte de la route où marchent les Démons ! Falkland est sombre! Reste à l'abri de ces monts, Jusqu'à l'heure où, faisant mon œuvre avec leur œuvre. Et sous mes pieds ayant écrasé la couleuvre.
Je reviendrai te dire en te prenant la main : « Viens! maintenant que j'ai déblayé le chemin, Je ne crains plus pour toi; j'ai tué la vipère! »
MARIE
De qui donc parlez-vous?... Oh! j'ai peur que mon pcre Ne soit parmi ceux-là que vous traquez! Hélas! A la haine que j'ai pour le nom de Douglas Se mêle maintenant une tendresse amcre...
J'ai peur qu'un d'eux ne soit...
MADELEINE
Le bourreau de ta mère !
MARIE
Mon père!... Cet Angus, tenez! Si, comme moi,
Vous l'aviez vu, tremblant, se jeter sur le Roi,
Et me parler à moi, doucement... quand j'y pense!
Tendrement... Car, enfin, il a pris ma défense;
Et c'est lui, — maintenant j'y pense plus souvent...
MADELEINE
As-tu donc oublié qu'une heure auparavant,
C'est cet homme qui t'a livrée au Roi? J'espère
Qu'on n'en peut pas clouter, n'est-ce pas ? c'est ton père !
MARIE
Non! non! c'est impossible... et pourtant...
MADELEINE
Quels serments Veux-tu donc ? Que le Ciel m'écrase, si je mens !
MARIE, qui l'a regardée fixement, â part.
Elle a menti... j'irai!...
MADELEINE, à pari.
J'ai blasphémé. Ma vie Est doublement à Dieu ! Mais je mourrai ravie. Quand tu voudras. Seigneur, pourvu qu'en m'en allant. Je l'arrache à l'amour du laird au Cœur Sanglant!
Marie, sans être vue, a ouvert le tartan qui contient le costume de Bohémien, a pris ce costume et a mis son propre plaid à la place. Elle disparait dans la hutte. Les premiers rayons du soleil éclairent la montagne. On entend une marclje de Boljémiens qui se rapproche peu à peu.
Ce sont eux!
Cachons-nous, mes amis; leur cortège Vient de ce côté.
Tous se caclxnt derrière les rocljcrs ; à Madeleine.
Toi, va! Que Dieu te protège!
Tu portes l'avenir de l'Ecosse en ta main !
MADELEINE, prenant le tartan.
Que Dieu me soit en aide!
Saluant de la main les Ecossais cacljés.
Et vous tous, à demain!
La troupe des Bol}èmiens passe au fond. Madeleine les rejoint. A mesure que les BoMniens disparaissent, les Écossais sortent de leurs cachettes. Le soleil se lève sur le lac.
MARIE, sortant de la hutte dans le costume de BoJjémien. Tous les deux! Tous les deux! Je veux les voir encore!
B E AT o N , montrant le soleil.
Demain, Messieurs, nous saluerons une autre aurore!
Les bardes et les joueurs de cornemuse entonnent un pibrock. Sur un signe de Varcljevéque, le courrier part vers la gauclx. Marie gravit les rccljers à droite pour rejoindre les Boljémiens.