LE DOMINICAIN
Lui, coupable... et lui, complice Du crime de Luther, dont ils sont les fauteurs.
JACQUES, d*un mouvement spontané.
Et Ton va me brûler ces deux bons serviteurs... Ces deux amis!
2f8 LE COEUR SANGLANT
ANGUS
Sa Grâce, en gardant auprès d'ElIe Des païens, semblerait elle-même infidèle.
Ce doute injurieux ne peut être permis.
GALWIN.
Vous avez grand besoin de garder vos amis, Sire !
ANGUS
Vous abusez, Monsieur le secrétaire; Taisez-vous, ou sinon, moi, je vous ferai taire.
JACQUES, avec violence, à Angus.
Pardieu !
Se calmant soudain, et narguant Galwin avec affectation.
Ne sais-tu plus comment on parle aux rois, Galwin? Des amis! mais j'ai des amis, je crois! Comptes-tu donc pour rien mon laird de Kilspindie?
GALWIN.
Votre Grâce...
JACQUES
Vieillard, Tapostrophe est hardie.
Mais ton petit discours, ce soir, est mal tombé.
Montrant do m Alexandre.
On me prend un moine, oui, mais je garde un abbé;
Montrant sir Patrick. Sir Patrick m'est ravi, mais sir Georges me reste.
Montrant Parhhcad.
Et puis, mon grand ami que voilà! Malepestc!
Que te faut-il de plus? Je te trouve exigeant; 11 ne me quitte pas !
Montrant Angus.
J'oubliais mon Régent!
Cest mon meilleur ami, celui-là, qui ne songe Qu*à mes plaisirs. Je n'ai pas d'amis! Ce mensonge, Foi de Dominicain ! pourrait te coûter cher, Si je n'étais d'humeur très joyeuse, mon cher!
ANGUS, à Parhixad.
Il est ivre !
JACQUES, qui a reconnu Marie.
Marie !
Avec intention et donnant un double sens aux mots.
Ah ! j'en ai besoin, certe, De vrais amis! sinon l'État court à sa perte, Et c'en est fait de moi; mais, sans chercher ailleurs. Je me sens entouré d'amis... et des meilleurs. J'ai là mes cinq Douglas, et je gagerais même Que je pourrais trouver des amis... en Bohême!
// a jeté un regard fur tif d'intelligence à Marie.
MARIE, à part.
11 m'a vue!
MADELEINE, de V autre côté.
11 comprend !
JACQUES, nwntrant les deux prisonniers et affectant V indifférence .
Pour ceux-là, sans remords.
Qu'on les brûle!... et j'aurai des amis... chez les morts!
26o LE COEUR SANGLANT
SIR PATRICK
Qu*on nous brûle, c'est bien! mais non qu'on nous bafoue î Nous acceptons le feu, Sire, mais pas la boue. Vous nous deviez justice et, puisque nous mourons, Vous nous devez encor le respect. Bas les fronts !
Sir Patrick et dom Alexandre, escortés par les soldats et les moines, s'éloignent.
JACQUES, à bout de forces.
Emmenez-le, Messieurs... Galwin, qu'on les emmène;
A mi-voix.
Ou je me trahirais, vois-tu ! La force humaine
A des bornes!... Mon Dieu! que pensent-ils de moi ?
SIR PATRICK, prêt à Sortir.
Que Dieu sauve le Roi !
DOM ALEXANDRE, </^ fW'mt'.
Que Dieu sauve le Roi !
JACQU ES, à part.
Pour que le Roi vous sauve... Au revoir...
Dont Alexandre, sir Patrick, Vofficier, les moines et leur escorte franchissent la porte; la herse tombe.
TABLEAU VII, SCÈNE VII lôl
scê:/^e vu
Les Mêmes, momsSlR PATRICK, DOM ALEXANDRE, les Dominicains et /'escorte.
MADELEINE, s\ipproc1xint du Roi.
Sire! Sire!
A voix basse.
Il faut que je vous parle; écoutez...
Haut,
Je sais lire Dans la main.
Bas,
J*ai caché sous le banc...
Haut,
Amoureux!
Biu.
Des habits sous lesquels vous pourrez...
Haut.
Généreux!
Bas.
Fuir, cette nuit, parmi la bande...
Haut.
Cette ligne...
Bas.
Sous le banc, près du mur...
Haut,
Est encore un bon signe.
Bas.
■Quittez-moi maintenant!
JACQUES, riant.
Et tu ne saurais mieux Terminer qu'en disant que je mourrai... très vieux!
MADELEINE, S* éloignant et se perdant dans la foule. Dieu vous entende!
JACQUES, allant à Marie.
Et toi, beau Bohémien?
A voix basse,
Marie, Tu comprends, n'est-ce pas? c'est qu'il faut que je rie, Mais j'ai des larmes plein le cœur!
MARIE
Courage encor!
JACQUES, iMJUt.
Montre-nous à jongler avec tes boules d'or!
A voix basse.
.le joue un rôle, il est cruel, et, tout à l'heure, Quand Patrick m'a parlé...
MARIE
Vous pleurez!
Oui, je pleure!
Que doivent-ils penser de moi? Mais vous voici,
TABLEAU VII, SCÈNE Vil 20]
Et je vais donc pouvoir, en m'échappant d*ici, Briser le joug honteux, jeter le masque infâme, Reconquérir mon cœur et reprendre mon âme!
Ah ! tu m'auras deux fois sauvé! Comment jamais Nracquitter?... Autrefois je t*aimais... Je t*aimais! Était-ce de Tamour? Non! Maintenant, Marie, C'est plus que de Tamour, c*est de Tidolâtrie; C'est un culte... Je t'aime avec respect...
MARIE
Merci !
Car rien ne m'est plus doux que d'être aimée ainsi!...
JACQUES
Marie, éloignons-nous; le comte nous regarde...
MARIE, à part.
S'il me reconnaissait...
JOHN
Que Mylord prenne garde !
JACQUES, Ixiui, à Marie.
Oui, tu m'enseigneras des tours de ta façon; Suis-moi donc, et toi, John, viens prendre une leçon. Viens! J'ai le cœur, ce soir, rempli de poésie...
// monte le perron avec Marie, John et Galwin.
PARKHEAD, à Angits, montrant le Roi, Faut-il?...
Laisse le Roi suivre sa fantaisie. ^
Les Bohémiens ont disparu à droite; on entend leur musiqtic dans Véloignement.
scê:/^e VIII
ANGUS, PARKHEAD.
ANGUS
Tu ne vas pas danser, là-bas?
PARKHEAD.
Non, je suis vieux..
ANGUS
Notre oncle Archibald danse cncor.
PARKHEAD.
Moi, j'aime mieux
Boire.
ANGUS
Moi, je dansais quand j'avais vingt ans... Boire î Ce doit être un plaisir très grand... Perdre mémoire De tout! ne plus penser à rien! et lourdement Tomber dans un sommeil d'anéantissement...
Pouvoir dormir... Ne pas rcvcr!... Oh! je t'envie! L'ivresse et le sommeil, cousin, la belle vie! Que tu dois être heureux et comme je voudrais Oublier le passé plein de sombres regrets. Et l'avenir rempli d'ambitions plus sombres... Je voudrais m'oublicr!
PARKHEAD.
Pourquoi de telles ombres
Sur ce front qui devrait être resplendissant?
Nul n*est plus grand que vous et nul n'est plus puissant!
ANGUS
Le Roi !
PARKHEAD.
Le Roi, c'est vous. Conquête vaut naissance!
ANGUS
Il a le nom!
PARKHEAD.
Le nom, Mylord, sans la puissance.
C'est peu.
ANGUS
Mais sans le nom, la puissance n'est rien.
Être Roi! m'appeler le Roi!... Je voudrais bien M'entendre ainsi nommer, un jour! M'entendre dire, Ne fût-ce qu'une fois, ce mot qu'on lui dit : « Sire! » Le Roi! je suis jaloux de lui, quand je le vois. Parmi le tremblement des regards et des voix. S'avancer au milieu de ces têtes baissées !
Ce jeune homme, occupé de frivoles pensées, Je le hais! Tout-puissant, dis-tu? Tout-puissant! Non! Quand je pense qu'il faut à mes actes son nom. Et que mes volontés demeurent dédaignées Tant que ce petit Roi ne les a pas signées. Je voudrais lui briser la plume dans les doigts! Ah! s'il se révoltait encore... Quelquefois, J'espère le revoir insolent et rebelle Comme jadis; alors, la partie était belle Et je n'ai pas osé la jouer. A présent.
Trop tard ! Ce révolté, devenu complaisant,
N*a d*autres volontés que moi. Je prends à tâche D'user sa patience; impossible! il est lâche. En faisant arrêter ses amis sous ses yeux, J*espërais qu'il allait bondir; insoucieux De l'amitié, fuyant à son appel austère, Au lieu de s'indigner, il n'a su que se taire, Et pensera n'avoir rien à se reprocher S'il s'amuse, pendant qu'on dresse leur bûcher!
PARKHEAD.
Nous avons bien semé, fertile est la récolte!...
ANCUS
Du moins, si l'on pouvait compter sur la révolte De ses amis!
PARKHEAD.
Depuis Melrose et Newliston, Les Arran, les Campbell, les Scott et les Beaton Ont peur !
ANGUS
Ils sont domptés! Je révais qu'on me craigne; Je trouve maintenant qu'on me craint trop. Je règne Sur le Roi, mais non pas sur l'Ecosse, et l'effroi Qui glace ses sujets ne m'a pas fait leur roi !
PARKHEAD, la main sur son poignard.
Ceci vous fera roi, quand vous voudrez!...
Prends garde!
Cet être chétif... Dieu peut le prendre!
PARKHEAD.
Dieu tarde!...
Le diable même, avec le secours du péché, N'a pu venir à bout du jeune débauché!
Le diable veut qu'on l'aide... aidons-le...
AN G us, le repoussant.
Va, va boire!
PARKHEAD.
Aidons-le, croyez-moi!...
ANCUS
Je ne veux pas te croire!
Parkïjead s'éloigne au fond.
scê:/^e IX
ANGUS, seuL
Et quand je serai roi ! Quand tous les fronts baissés Proclameront le maître! Est-ce tout? Est-ce assez?... Serai-je satisfait?... Dans ce rêve de gloire, Tout disparaîtra-t-il? Perdrai-je la mémoire Du passé ? Garde-t-on, sur ces sommets assis, Conscience du mal qu'on a fait? Les soucis S'envolent-ils? A-t-on l'amour? A-t-on la haine? Dans cette royauté traîne-t-on quelque chaîne Qui vous attache encore à l'humble sort humain? On est au but, a-t-on souvenir du chemin?
Dans l'éblouissement de la toute-puissance, Qu'est-ce que la rancune et la reconnaissance? Reste-t-il des regrets ? Survit-il des remords ?
Pleure-t-on quelquefois les absents ou les morts ? Puisqu'on peut tout, est-il encore quelque envie Qui vous émeuve. Si notre âme est assouvie, Tout est-il dit?... Verrai-je, en un lointain confus, S'eftacer pour toujours cet homme que je fus ? Serai-je heureux enfin, et, loin de ma pensée, Fuira-t-elle à jamais, la chimère insensée, La folle obsession dont rien ne me défend?... T'aimerai-je toujours, ma fille, mon enfant?
Aurai-je le regret de ta beauté chérie?...
L'espoir de te revoir peut-être un jour?... Marie!... Marie!... Ah!... S'il fallait, j'y songe avec efiroi, Ne pas tout oublier, lorsque je serai roil...
La nuit tombe pat à peu, Madeleine s* est approchée é^Angm*
SCÈD^E X