‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 137 sur 181 · AVANT LE COLLÈGE · texte numérisé non relu

AVANT LE COLLÈGE

et la traduction en français médiocre d'une épigramme de V Anthologie \ C'est dire qu'il n'y a dans ce Jésuite qu'un ascète et un humaniste. L'ascète domine. Inde ira. Est-ce là ce qui le rendra si peu sympathique à l'esprit fort de la maison de Condé, labbé Bourdelot ' t

C'est le second précepteur, le P. Jacques du Rosel, qui jouit de l'amitié de l'original docteur. Il est vrai que le Père socius ou compagnon d'Alleaume, tout en vivant dans la plus complète harmonie avec son frère en religion, a un caractère quelque peu différent. Il ne lui ressemble exactement qu'en un point, l'essentiel : comme lui il pratique les vertus de son état, agissant en tout avec une circonspection et une vigilance sur soi-même inaccessibles à l'esprit de cour. Mais il allie à l'esprit de l'Evangile les qualités de cœur les plus propres à ne pas effaroucher l'esprit du monde. C'est la personnification de la douceur et de la mesure. En politesse et en urbanité, il ne le cède à personne de son entourage distingué. Il est \ honnêteté même, dans le sens courtois du mot. S'intéressant particulièrement aux nouvelles ecclésiastiques, il suit les démêlés de la France et de Rome et tient Condé au courant. Son entretien doit être aussi instructif qu'agréable. Plus lettré qu'humaniste, il écrit en français avec finesse, comprend et admire M. de La Bruyère, son futur collègue, et se sert de son esprit fin et délicat pour railler, lui aussi, les ennemis de la religion, sans oublier ceux de la Compagnie ^

L'ouvrage oîi il s'est tout entier dépeint, paru seulement après ses années de préceptorat, est intitulé : Conduite pour se taire et pour parler^ principalement en matière de religion *.

Du Rosel, aucunement prétentieux, se défend de faire une préface ennuyeuse ou une longue épltre dédicatoire, encore plus d'étaler des approbations mendiées. Pas même de nom au titre.A-t-il voulu appliquer le précepte qu'il rappellera si souvent : tempus tacendi ? Mais il y a aussi un temps pour s'expliquer, tempus loquendi, et il va présenter au public des remarques utiles sur la manière de retenir ou de débrider à

1. Recueil de vers choisis (par le P. Bouhours). Paris, 1 701, in- 16, p. 305. Imitation d'une épigramme grecque de l'Anthologie :

Les dieux, touchez de mon naufrage, Ayant veû périr mon vaisseau, etc.

2. < M. Bourdelot me fait toujours Phonneur de me conter pour être autant de ses amis, qu'il conte peu le P. Alleaume de ce nombre. > Du Rosel à Condé (Paris, 17 février 1683). P. C, série P, t. LXXXIX, fol. 305. — Aux vacances de cette même année, le P. Alleaume étant allé dans sa famille en Bretagne, le P. Talon se présenta un jour à l'hôtel de Condé et pria Bourdelot de lui dire € s'il ne vouloit rien mander au P. Alleaume ; à quoy il me respondit avec un grand éclat de rire : Hé, mon Dieu, mon Père, laissés-le où il est, et qu'il sonne tant qu'il voudra touttes les cloches de Saint-Malo... > Série P, t. LXXXVII, fol. 197.

3. < Nihil illo erat suavius et moderatius, humanitate, comitate, morum suavitate'nulli inferior. Scripsit libellos aliquot, vemacula lingua, polite et eleganter, quibus acute prudenterque carpebat religionis hosteset societatis adversarios. > Notice nécrologique, A. C*. Quels sont cts libelles demeurés inconnus aux bibliographes ?

4. Paris, Bénard, iMt, L'achevé d'imprimer est du 20 décembre 169J. C'est dans cet ouvrage (p. 184) qu'il a paye un tribut de souvenir à 1' < un des bons écrivains de nostre temps, l'auteur des Carculèns de Théophrcule et des mœurs de ce siècle, >

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propos sa langue ou sa plume Quelle science d'observation dans ces tableaux, qui sont de vraies satires sur les défauts communs aux personnes jeunes ou avancées en âge, aux grands et aux gens du peuple, aux savants et aux ignorants^ enfin aux auteurs. A l'exemple de La Bruyère, il a fixé des regards discrets mais avisés sur la galerie variée des personnages qu à Chantilly ou à Versailles il voyait défiler devant ses yeux pénétrants, afin de se faire à soi et de donner à autrui C des klées claires. >

Et quel sage causeur ce devait être que ce religieux sachant gouverner sa langue et ne lui donnant qu'une liberté modérée par treize principes, ni plus ni moins, dont Tun est qu'il faut se dire d'abord les choses importantes à soi-même, et après cette précaution se les € redire >, de peur que l'on n'ait sujet de s'en repentir. Il a compté et défini les différentes espèces de silence : le prudent et l'artificieux, le spirituel et le stupide, celui d'approbation et celui de mépris ; il a analysé leurs causes et formulé leurs remèdes. Une jeunesse folle ne parle mal de la religion que parce que la sainteté de la morale chrétienne condamne son libertinage. Il faut concevoir de Thorreur de pareils monstres. Mais quel spectacle plus triste encore € que ce vieillard incapable de régler sa langue ! Ses yeux s'affaiblissent, ses oreilles se sont endurcies, son visage a changé de couleur ; la tête et les mains lui tremblent II n'a presque plus que l'usage de la langue, et il ne s'en sert que pour scandaliser et pour faire connaître ou son ignorance ou la corruption de son cceur 1 > Aux grands du siècle^ le P. du Rosel rappelle avec la même vigueur de ton que « l'on ne se moque jamais impunément de Dieu > et que leurs méchantes plaisanteries, spirituelles à leurs yeux, paraissent ridicules aux yeux des autres et leur conduite sans jugement

Contre les pédants, il décoche de petits traits de cegenre : € Le monde est plein de sçavans, si vous voulez en croire ceux qui s'imaginent l'être. > Plus acéré avec les mauvais auteurs, il les divise en trois groupes : ceux qui écrivent mal, ceux qui écrivent trop, ceux qui n'écrivent pas assez, et il se moque à loisir de leur manie d'écrire pour écrire ou pour le plaisir de se croire auteur.

Les indifférents et les neutres en matière de religion soulèvent sa vive réprobation. ^ Peut-il y avoir quelque parti à prendre entre la vérité et l'erreur, entre Dieu et ce qui lui est contraire ? >

L'auteur de cette franche déclaration, si hostile aux équivoques et aux réticences, était pourtant d'origine, sinon de tempérament, uif Normand. Né à Caen, le 2 juin 1643, Jacques du Rosel descendait d'une des plus anciennes races nobles du pays et avait des aïeux connus au temps du duc Guillaume, puis sous Philippe- Auguste et saint Louis \ Novice à l'âge de dix-sept ans (8 décembre 1660), il avait fiait cinq années de régence dans la capitale de sa province, à Rouen (1662-67).

I. La Chesnaye- Desbois, Dictionnaire de la Noblesse^ y édition L XVII,. col. 676. Le manoir de Rosel était proche de Caen.

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et une année à Alençon, comme professeur de rhétorique. Par sa théologie il appartient au collège deClermont, à Paris. En 1672-73 il est scolasttque de troisième année, chargé au pensionnat, en qualité de préfet de chambre, de Télève de physique Louis-Armand du Plessis, marquis de Richelieu \ de la branche des ducs d'Aiguillon, Le P. AUeaume, un peu plus ancien que le P, du Rosel, et d'âge et de Compagnie, s*y trouvait en même temps, étudiant de quatrième année et surveillant du jeune Claude Pellot, de Lyon. Ordonné prêtre, Jacques du Rosel retourne à Rouen pour y être tertiaire (1674-75), tandis que AUeaume l'est à Toulouse. Tous deux, dès la fin de cette dernière probation, font déjà partie en titre de la maison de Condé, et M« le Duc se charge des frais de leur retour *.

A la fin des grandes vacances de 1675, i^s entrent en fonction auprès du duc de Bourbon.

Mais l'éducation donnée au petit-fils du grand Condé serait -elle privée ou publique ? Le passé répondait pour le présent. Ecoutons là-dessus le P. Jacques de La Baune, futur régent du jeune Prince, et résumons la tirade oratoire qu'il adresse à Louis de Bourbon, devenu son élève de rhétorique :

< C'est un privilège héréditaire dans votre maison qu'à cet âge même oîi les princes manquent de cette auréole et de cet éclat que l'adolescence seule fait d'ordinaire briller en eux, à cet âge où leur dignité ne les sépare pas encore des autres comme une barrière, à cet âge débile par lui-même et sujet à toutes les faiblesses, à cet âge, dis-je, ils affrontent le plein soleil de l'éducation commune, se jettent dans la mêlée, et entourés de l'élite de la jeunesse française, combattent en rivaux dans ses rangs pour la palme de l'honneur et les lauriers du savoir ^ >

Louis III de Bourbon, aux vacances de 1675, accomplissait à peine sa septième année (11 octobre). Etait-il prudent et sage de le lancer ainsi dans la lutte avant d'avoir essayé ses forces } Le règlement du collège de Clermont y pourvoyait. En vertu de l'article IX du prospectus, à Paris aussi bien qu'à La Flèche, ^ il y a dans la Maison une Chambre oîi l'on instruit les Enfants qui ne sont pas encore en état d'aller en classe ^. » Le duc de Bourbon, après avoir reçu une première année (1675-76), sans

1. Louis-Armand du Plessis, marquis de Richelieu, né le 9 novembre 1653, mort le 22 octobre 1730, eut pour petit- fils le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères sous Louis XV.

2. < Aux Révérends Pères Aleaume et du Rozel de la Compagnie de Jésus, la somme de quinze cens livres que Monseigneur le Duc leur a accordée par grattifîcation tant pour les frais de leur voyage de Languedoc et de Normandie à Paris, que pour leur pension de l'année dernière 1675, quMls sont entrés auprès de Monseigneur le duc de Bourbon, jusques à Pasques de la présente année suiv' l'ordonnance du 16 mars 1676. > Archives de la maison de Condé. Comptes de Vannée 1676. Grattifîcations, fol. 206, n** 675.

3. Serem'ssimo principi Ludavico, duci BorboniOy eloquentia studia in collegio Claromontano féliciter auspicantiy oratio Jacobi de la Baune, e Soc, Jesu, Paris, Martin, 1682, p. 49. < Est hoc domûs ve^trx quasi jus hereditarium, ut eâ etiam a^tatc, qusc, etc.. >

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