Daniel de Cosnac, Mémoires^ t. I", p . 86 et suiv
A TRAVERS LA FRONDK.
migraine et se déroba. Il fallut signer le traité du 24 juillet accordant premièrement €à Madame la Princesse et à Monsieur le Ducd*£nghien son fils, à tous leurs domestiques, officiers de troupes, train et équipage > de gagner par terre ou par mer les Pays- Bas. Le 2 août , la princesse de Condé montait à Lesparre, accompagnée de son fils, le vaisseau qui les conduisait vers la terre étrangère '.
I. Histoire des princes de Condé^ par Mgr le duc d'Aumale, t. VI, p. 316.
Le gnuMl Condé.
Jiîipître Di):iBme.
Ça Mknnais a écrit : « L'exilé n'est jamais chez soi. » Celtei mélancolique pensée est bien celle qui se dégage de l'é-^ tude suivie et attentive des six années {1653-1659) que séjourna dans les Pays-Bas espagnols Henry-Jules de Bourbon, le fils du grand Condé, lui-même banni. A Bordeaux déjà, l'enfant avait passé deux ans éloigné de son père, ce père que, suivant le mot resté historique, Mazarin lui avait pris et que les magistrats du Parlement avaient promis, les larmes aux yeux, de lui remplacer ; mais là, en Guyenne, il avait conservé sa mère. En des temps plus faciles, Claire-Clémence eût peut-être vécu moins rapprochée de lui. La gêne financière, conséquence forcée d'une guerre civile trop inégale, en favorisant, surtout au déclin, la réunion des maisons de M^'= la Princesse et de M. le Duc, avait été sous ce rapport heureuse pour tous deux. Contraste bizarre. Maintenant, lui va être matériellement plus près de Condé, et l'on ne voit pas pourquoi il serait séparé d'elle. C'est désormais pourtant que la distance morale va s'élargir entre chacun des trois personnages. Les journées de rencontre et de vie en famille seront rares sur celle terre nouvelle, où la communauté de malheur, à défaut d'autre lien, eût semblé devoir réunir en un même foyer le père, la mère el l'enfant.
Ce n'est pas que le gouvernement de Sa Majesté catholique, représenté à Bruxelles par les archiducs Léopold puis Don Juan d'Autriche, n'ait entouré ces descendants de nos rois très chrétiens des marquessincères de la plus respectueuse sympathie. S'il refusait, par politique de timidité et tactique défensive, au plus hardi des hommes de guerre. les moyens efficaces de pousser une invasion jusqu'à Paris, si même il lui ménageait l'or des galions d'Espagne, il lui accordait assez libéralement les honneurs dus à son sang.
Le départ du vaisseau Y Admirai, faisant voile de Lesparre * vers la Flandre, n'eut lieu que le 6 août. Ce navire, — la réflexion est de M^^« Gerbier, la cousine de Lenet, — contenait 4L force femmes et peu d'hommes. Il n'y a que Tourville, Salnove, du Vouldyet le chevalier de Rochefort qui accompagneront le petit Prince. Les autres sont tous allés par terre trouver Monseignr le Prince. > Le manque de cavaliers n'était pas le seul regret des dames ; les adieux avaient été précipités : <L l'on n'a jamais veu une séparation si confusse qu'a esté la nostre ". > Et quelle tristesse pour tous les passagers, pendant les trois semaines de leur voyage par mer, de contourner lentement, de la Gironde au Nord, cette belle terre de France, qui désormais n'était plus la leur !
Le 27 août, ils débarquaient à Dunkerque, alors ville des Pays-Bas. Toute la bourgeoisie de la cité sortit en armes pour recevoir dignement Mme la princesse de Condé, M. le duc d'Enghien et leur suite, composée en partie de deux bataillons d'infanterie espagnole. Au bruit des salves du canon, ils se rendirent au logis du marquis de Lede, venu quatre ou cinq jours d'avance préparer la réception ^
Dès le 7 septembre suivant, veille de la Nativité de la T. S. Vierge, la princesse de Condé donnait aux Dunkerquois un bel exemple de piété envers la Mère de Dieu : elle voulut elle-même suivre, avec le duc d'Enghien, la procession de Notre-Dame Auxiliatrice, patronne de la cité ; elle était accompagnée du gouverneur, le marquis de Lede, du Magistrat de la ville et de plusieurs membres de la noblesse des Pays-Bas ^
Quelles étaient les dispositions intimes des habitants de Dunkerque, il serait malaisé de le découvrir dans les pièces officielles. Après la prise de la place par Condé (1646V l'occupation française y avait duré six ans jusqu'à sa reprise par Léopold (1652). Les Dunkerquois pardonnaient-ils au vainqueur de Rocroi de les avoir rendus quelque temps français, maintenant que lui-même défendait la couronne de Philippe IV et demandait pour les siens leur hospitalité ? « Flamande de cœur, de race et
1 . Lesparre, petite ville située sur la rive gauche de la Gironde, à 16 kilom. de la mer et à 65 kilom. de Bordeaux.
2. M*"* Gerbier à Lenet, à bord du € Vis- Admirai, > 5 août. Manuscrits de P, Lenet, Lettres et traités, suite de 1653, Bib. nat., fonds fr. 6716, fol. 67.
3. Relations véritables, 1653, p. 443. — Guillaume Bette, marouis de Lede, baron de Péronne, etc., d'une ancienne famille flamande, qui prit part aux Croisades. Né, en 1559, de Jean Bette et de Jeanne de Berghes, le marquis de Lede fut gouverneur de Dunkerque, amiral de la mer, grand bailli de Gand, etc. ; il mourut à Dunkerque le 23 juin 1638, des blessures qu'il avait reçues à la défense de celte place attaquée par Turenne. — Voir la Suite du supplément au Nobiliaire des Pays-Bas et du Comté de Bourfrogne (par de Visiano), /djo /(^/. Matines, 1779, in-8**,jp. 15.
4. Ce détail nous est fourni parles Litterœ Annuœ Collegii Dunkercani S./., qui s'expriment ainsi : < In profesto Nativitatis B. V. ejus statua, a quatuor e nostris sacerdotibus delata fuit per urbis plateas, insigni supplicatione, quam et cohonestavit Serenissima princeps Condaea, cum filio suc Duce Ënghiensi, qui hue, Burdigala a Gallis capta, appulerant ; sequebatur et urbis gubemator aliaque nobilitas. > Archives générales du Royaume de Belgique, à Bruxelles. Ad annum
d'esprit ', > telle était alors cette population que la bataille des Dunes livrera de nouveau à Louis XIV et que Louis XIV remettra le même jour à l'Angleterre (26 juin 1658). Cependant tous les soins furent prodigués aux nobles hôtes, qui envoyèrent € incontinent » un exprès, M. Desloges, au prince de Condé, afin de lui donner avis de leur arrivée *.
Dunkerque, dans la pensée de larchiduc Léopold, n'avait jamais dû être qu'un pied à terre pour les deux exilés. Avant même leur débarquement, le Magistrat de Valenciennes, ville choisie par Condé pour la résidence de la Princesse, avait reçu une lettre du gouverneur des Pays- Bas prévenant qu'elle resterait quelques jours seulement à Dunkerque, et ordonnant aux Valenciennois de la recevoir avec le duc d'Enghien, de les loger et de les défrayer indéfiniment avec leur suite. Recommandation était adressée de leur offrir une réception brillante, de tirer le canon, bref de i faire toutes les démonstrations, comme si le roi lui-même y estoît \ » Mais entre Sa Majesté catholique et M°^« de Condé, les bourgeois de Valenciennes ne virent pas ou ne voulurent point voir de rapport. Ruinés par la guerre, ils accueillirent mal ces ordres et n'eurent plus qu'un but : éviter cette nouvelle charge. Un courrier est dépêché par eux à Dunherque pour Philippe de Lannoy, comte de La Motterie, afin de le prier de les dispenser de recevoir la princesse française. Elle coûtait 200 florins (environ deux cent soixante francs) par jour et ils avaient déjà été épuisés par le passage de tant de troupes ! La Motterie promet d'en référer à Léopold, actuellement au camp de Rocroi. Mais que faire, en attendant la réponse, de Madame la Princesse et de son fils ? Dunkerque n'avait aucun désir de les garder ; Valenciennes leur fermait ses portes. La Motterie imagina un expédient : les faire voyager. L'odyssée du petit Duc va continuer dans les Flandres comme en plein pays de France au temps de la Fronde.
Vers le 12 septembre, sa mère et lui ont gagné Nieuport et se dirigent, qui l'eût cru, sur Bruges.
Soit compassion pour leur infortune, soit inspiration venue du gouverneur, Bruges se montra plus hospitalière que les villes précédemment traversées. Les Relations véritables, gazette des Pays-Bas, racontent cet accueil vraiment sympathique avec amples détails.
Le marquis Strozzi, intendant militaire, s'était porté en avant, à trois heures de la ville ; les bourgeois, plus sédentaires, n'avaient pas franchi les portes et préféraient faire sur place des décharges de mousqueterie.
£t parmi un grand concours de peuple qui remplissoit toutes les fenêtres et les rues de
1. Notes et documents four servir à l^ histoire des institutions ecclésiastiçues de renseignement secondaire à Dunkerque, à partir du X Vil* siècle, par l'abbé R. Flahaat, Dunkerque^ 1894, in- 16, i** fascicule, p. 37.
2. LeneC à Marchin et à Fiesqae, Dunkerque, 10 septembre 1653. Mss^ t* XV, fol. 8r.
3. La Princesse de Condé à Valenciennes (1653- 1654), parle D' A. Lejeal^ p* 711 dans les Mémoires historiques sur V arrondissement de Valenciennes^ t. I. Valenciennes» 18651 in-8*.
■oo passage, attîié pai le désir de voir une si grande Princesse, Elle fut conduite au logis du marquis où le Magistrat de cette ville et ceux de Flandre en corps lui furent aussitôt bire leurs compliments. Le lendemain matin Elle fut faire ses dévotions et visiter les saintes reliques particutiërement celles du Sang de Notre^Seigneur dans la Catédrale, à la porte de laquelle le Révérend issime Evêque avec son Clergé la receut. L'apibs diné EU' assista à la comédie qui fut représentée au collège des PP. Jésuites. Et le samedi après diné cette Princesse aian en tout été traitée à la Royale et avec tous les honneurs et la magnificence possibles partit pour Gand avec les mêmes cérémonies qu% son entrée aiant encor été accompagnée jusques à mi-chemin par le marquis Strozzi auquel elle témoigna beaucoup de satisiâction des devoirs qu'on lui avait rendus sous sa direction et conduite '.
OÙ s'arrêterait cette tournée de voyage ? A voir le Duc et sa mère