‹ Trois entretiensChapitre 4 sur 7 · XI.VI TROIS ENTKETIENS SUR LA G IJ E H R K · texte numérisé non relu

XI.VI TROIS ENTKETIENS SUR LA G IJ E H R K

Sluart Mill, etc. J'ai noté qu'il avait d'abord été très attaché à Spinoza. Cej)endant, il sut bientôt dévoiler les erreurs du panthéisme en générai et celles du maître lui-même. Il avait aussi été disciple de Kant et de Schopenhauer. Graduellement, il échappa à leur influence.

Il a souvent discuté et polémiqué; mais ses réfutations, même celles qu'il composait avec le plus grand soin, ne sont, dans son œuvre, qu'une partie secondaire. Il ne détruisait que pour construire. Cet inflexible adversaire des erreurs répandues par le positivisme a construit une doctrine morale qui, tout en s'appuyant sur la critique et sur le mysticisme, mérite cependant d'être appelée positive. Elle est même plus positive que toutes les autres constructions ainsi dénommées. En elFet, elle envisage et harmonise les divers aspects de la vie humaine, individuelle, familiale, politique, sociale; et elle accorde tous ces aspects avec les lois si nombreuses qui constituent l'existence du monde et qui donnent au monde une signification compréhensible pour l'homme et digne de Dieu. Grand métaphysicien, Soloviev est aussi un grand théologien et un grand mystique. On peut dire, avec une entière justesse, qu'il est toujours

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tout cela ; et voilà de quoi se compose la haute et forte originalité de son enseignement.

Ajoutons tout de suite que Soloviev, habitué à développer les plus larges vues d'ensemble, prend néanmoins un constant souci de distinguer les caractères et les limites de chacun des sujets (ju'îl groupe dans le même cadre. Par exemple, il place sous la loi du Christ le monde matériel et la vie physique, de même que l'intelligence, la conscience et la morale ; mais il traite ces différents sujets d'après la méthode qui convient pour chacun d'eux. Écoutez-le disserter sur les atomes ou sur la logique, sur l'art ou sur les passions, sur le dogme ou sur la mystique : vous croirez entendre successivement plusieurs spécialistes. Pourtant, c'est la même voix qui résonne; c'est le même esprit qui enseigne tant de choses, sans rien confondre.

Sans rien confondre, certainement; mais, certainement encore, sans rien diviser de tout ce qui doit rester uni. Car si Soloviev distingue toujours, toujours aussi, avec la même attention, il rappelle et met en lumière le principe supérieur par lequel sont rattachés les uns aux autres les domaines les plus opposés et, en apparence, les plus séparés. Pas de séparation radicale; du

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moins, pas d'intervalle ou d'abîme que ne puisse combler la loi de la vérité et du bien, c'est-àdire, en un mot, le christianisme. Sans confusion et sans division, cette formule est très chère à Soloviev. Elle se rencontre souvent dans ses ouvrages, à propos de la foi comme à propos de la morale, de l'économie politique, des sciences naturelles ou d'autres sujets encore. Tout en respectant scrupuleusement les frontières de chaque catégorie de lois et de phénomènes, il veille à ce que rien ne reste détaché du principe par lequel il explique le monde. Le monde il le définit et le résume d'après l'antique formule de la scolastique chrétienne : c'est-àdire la variété dans l'unité.

On a appelé Soloviev un « conciliateur >? . Mais ce mot, insuffisant, est, au fond, très inexact. Soloviev a fait beaucoup plus et beaucoup mieux que ne firent autrefois les philosophes alexandrins et, au commencement du siècle dernier, les éclectiques qui suivaient la voie tracée par Victor Cousin. Dans l'éclectisme ancien ou moderne s'associaient des théories généralement contradictoires. Celles qui s'accordaient à peu près les unes avec les autres n'étaient pas liées entre elles par un même prin-

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cipe fondamental. Bref, l'éclectisme formait un assemblage souvent incohérent, toujours dépourvu de stabilité, de vie, de force génératrice. Soloviev avait l'esprit trop élevé et trop puissant pour se contenter d'une conciliation extérieure et incomplète. Il voulait non pas seulement concilier mais unifier. L'unification qu'il avait en vue n'était pas du tout une combinaison matérielle, étroite et sèche. Il voulait mettre les doctrines, les théories, les opinions, les aspirations en contact avec l'éternelle et universelle source de vérité, de lumière, d'activité et de vie; c'est-à-dire : miifier pour vivifier.

Il a écrit des pages merveilleuses sur l'unité active et féconde, qu'il appelle l'unité plurale et qu'il emprunte au dogme de la trinité divine. Là s'épanouit l'étonnant accord que réalisaient en lui le mathématicien, le philosophe et le mystique. C'est pourquoi on a pris parfois Soloviev pour un élève de Pythagore; d'autres fois, pour un adepte de la gnose (il avait en effet beaucoup pratiqué les gnostiques) ; ce qui n'a pas empêché qu'on le rangeât aussi parmi les disciples de Schelling. Il y avait en lui plus ou moins de cela... et d'autres choses encore. Surtout il y avait \di foi chrétienne, foi intense, immense, ap-

profondie, qui nourrissait sa pensée, son cœur, son talent do prosateur et de poète, sa philosophie, sa métaphysique, son zèle de réformateur et d'apôtre.

L'esprit de foi le possédait et l'animait entièrement. C'est le trait principal de son œuvre et de sa personnalité. Cela est reconnu dans les études critiques ou biographiques qui ont été consacrées à Soloviev par des auteurs nombreux et différents, entre lesquels on distingue le prince Serge Troubetskoï, Kousmine-Karavaev, Slonimski, Speranski, Koni, Loukianov, Boulgakov, Velitchko; et dans l'étude si remarquable, large et pénétrante que M. Radiov a jointe à l'édition des œuvres complètes.

Ces auteurs, et d'autres aussi, s'accordent à appeler Soloviev un penseur croyant et mystique. En effet, il était et voulait être cela. 11 envisageait toutes choses d'après la divinité, l'enseignement et la résurrection du Christ; et il prenait un soin continuel de rattacher au Christ morale et science, individus et sociétés, vie présente et vie future. Son mysticisme s'appuyait sur la philosophie, sur la théologie, sur l'histoire et, en outre, offrait un caractère essentiellement pratique.

Pratique, c'est le mot juste. Car Soloviev avait toujours en vue l'application de la doctrine religieuse dans l'ensemble et dans les détails de l'existence ordinaire. C'est si vrai que, parmi ses écrits, nombreux et variés, celui qu'ila composé avec le plus d'attention et de recueillement est un vaste traité de morale intitulé la Justification du Bien. Ne nous étonnons pas si le titre est original. Soloviev était toujours original. D'ailleurs, les premières lignes du livre en indiquent complètement la signification. «Mon but, dit l'auteur, est de montrer que le bien est la vérité; que le bien est la voie de la vie, voie unique, voie juste et sûre, en tout, jusqu'au bout et poui- tous. » L'ouvrage expose en détail les fondements philosophiques de la moralité et du devoir et retrace avec ampleur « l'action du bien à travers l'histoire de l'humanité » . La première édition de ce grand volume fut épuisée dans l'intervalle de neuf mois. A la fin de la préface de la deuxième édition (1898), l'auteur déclarait qu'il venait de relire cinq fois son ouvrage en entier pour le corriger et l'éclaircir. Il avait voulu, comme il l'affirmait lui-même, éviter le reproche de faire avec négligence l'œuvre du Seigneur. Or, loin d'avoir rien négligé, il

avait prodigué tontes ses ressources et tous ses soins pour accomplir le travail qui lui était si cher. Là, vraiment, le grand penseur russe a employé tout son génie, toute son ame. Car ses plus ardentes aspirations avaient pour but le progrès de la morale théorique et pratique.

Une analyse de la Justification du Bien demanderait une longue étude. Je dois me borner ici à en indiquer les lignes principales. D'abord, l'auteur montre la nécessité, pour les hommes raisonnables, de chercher et de comprendre le sens de la vie qui leur a été donnée. La vie ne peut se dispenser d'être morale. La moralité, c'est le progrès continuel dans la voie du bien. Le bien, par essence, c'est Dieu, de qui dérivent tous les autres biens. IVous sommes assujettis à la matière, mais nous sommes aussi assujettis à la loi divine; et notre moralité représente l'effort que nous déployons pour faire prédominer en nous le bien sur le mal. Ce bien que nous nous appliquons à conquérir et à nous incorporer nous est antérieur et supérieur. C'est le bien absolu, c'est Dieu. Le devoir nous est imposé par Dieu. (On voit tout de suite que la doctrine morale de Soloviev est en opposition radicale avec celle de Kant. Soloviev s'est, de plu-s en

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plus, détaché de l'influence de Kanl, influence qu'il avait d'abord profondément ressentie. ) Dans l'examen détaillé des devoirs, le philosophe russe réfute la fausse philosophie qui prétend séparer la morale, non seulement de la religion, mais aussi de la métaphysique. Puis, il étudie l'opposition apparente et le lien réel qu'on observe entre la société et l'individu. C'est le sujet du grand chapitre intitulé : « Le Bien dans l'histoire de l'humanité. « Là, apparaît l'homme social, sous le triple aspect de la famille, de la nation et de l'humanité. On retrouve dans ce chapitre le développement méthodique de la règle chère à Soloviev : « sans division et sans confusion^^ , qui fixe la place, le rôle, les rapports de chaque chose et de chaque être dans l'ensemble du monde. Tout cet ensemble s'harmonise par la solidarité et se perfectionne par la spiritualisation. Nous nous avançons ainsi vers Г " organisation parfaite de l'humanité intégrale « . La loi du progrès, que tant de philosophes et d'hommes politiques ont voulu opposer à la puissance divine, rentre dans le plan providentiel et se développe sous l'action du Christ et de l'Eglise.

Si, comme moraliste, théologien et mystique,

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