I.IV TROIS ENTKE TIENS SUK LA G U E Ull E
Soloviev se souvenait toujours de la vie réelle, individuelle ou sociale, on n'a pas lieu de s étonner que sa philosophie proprement dite porte la marque de la môme préoccupation. De bonne heure, il a publié une thèse intitulée Critique des principes abstraits. Dans cette œuvre, ce qu'il reproche surtout aux plus célèbres philosophes modernes, c'est d'avoir construit des théories faites pour se tenir en l'air et d'avoir traité l'homme comme si celui-ci n'était qu'une machine à raisonner. Soloviev ne niait pas la valeur des principes abstraits, mais il affirmait que ce sont surtout des instruments de travail, utiles pour étudier la réalité; et qu'on doit avoir soin de ne pas les confondre entièrement avec la réalité absolue. Ne jamais perdre de vue l'homme tel qu'il est, c'est-à-dire un être faible, agité par des besoins et par des passions, soumis à des épreuves, obligé de lutter non seulement pour vivre ici-bas mais aussi pour se connaître et pour se conduire, pour accomplir sa destinée définitive, voilà ce que Soloviev a toujours recommandé.
Pour connaître sa nature et pour accomplir sa destinée, l'homme a besoin de la religion. Aussi Soloviev a-t-il toujo^irs pris le plus grand
INTRODUCTION LV
soin de rattacher la philosophie et la morale au christianisme enseignant, vivant et agissant. La source de la vie intellectuelle et morale, c'est la parole du Christ, c'est le Christ lui-môme, personnel, vivant, ressuscité, le Christ avec sa doctrine, ses exemples, son Église. Cela, Solouiev Га démontré depuis le premier jour jusqu'à la fin.
En 1877, en effet, le grand penseur russe publiait les Principes philosophiques d'une science intégrale; puis, bientôt après, les leçons sur V Humanité' Dieu et, quelques années plus tard, les Fondements religieux de la vie. Là, comme dans la Critique des principes abstraits, et d'ailleurs comme dans ses autres ouvrages, il a pour but d'établir l'accord total de la science, de la philosophie, de la tiiéologie, de la morale privée et publique.
Soloviev ne demande pas que la religion absorbe et remplace la philosophie, la science et la politique ; mais il veut lui rendre l'autorité supérieure à laquelle elle a droit. Il affirme que la philosophie, la science et la politique ont usurpé sur la religion. Il se préoccupe de corriger cette usurpation et de rétablir l'ordre, selon la justice et selon la vérité. En somme, chacun dans son rôle; chacun à sa place.
Lvi TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
N'est-ce pas très simple? Bien des lecteurs seraient disposés à juger que c'est trop simple; mais je les prie d'admettre deux remarques. D'abord, le programme que je résume d'une manière si banale et si pauvre, Solovieu l'a exposé avec une ampleur, une élévation et une pénétration extraordinaires. Puis, le même programme l'a conduit à soutenir contre de nombreuses et très hautes personnalités russes une ardenle polémique, qui, pendant vingt-cinq années, s'est renouvelée coup sur coup. Cette polémique faisait surgir une quantité de problèmes philosophiques, religieux, politiques. Bref, une conception en apparence toute simple a procuré au philosophe russe une éclatante destinée, d'autant plus originale qu'il a eu, tantôt contre lui, tantôt pour lui, les groupes les plus différents.
Demander que chaque chose fut mise à sa place, c'était affirmer que la religion doit être reconnue comme l'autorité supérieure. Par cela même, Soloviev irritait les savants, les philosophes, les économistes et, en général, les libres penseurs. Mais bientôt, il vit, ainsi que je l'ai noté, se dresser contre lui une foule de chrétiens zélés qui le trouvaient beaucoup trop philo-
INTRODUCTION tvil
sophe. Enfin, sa propagande pour l'union des Eglises et pour la reconnaissance de la suprématie du Pape scandalisait les « orthodoxes " comme les libres penseurs. Le triple antagonisme fut persistant et eut des phases très agitées.
Dans la première partie de cette Introduction, j'ai indiqué comment le hardi chrétien se trouva souvent en lutte avec une foule de croyants, fidèles défenseurs de la Russie chrétienne. Entre eux et lui existaient trois sujets de désaccord : — 1° Les excès du nationalisme (du moins de ce qui s'appelait ainsi); — 2" le régime politique de l'Eglise russe; — 3° l'isolement et l'hostilité de cette Eglise par rapport à l'Eglise romaine.
Résumons les longs débals sur le nationalisme. Aux nationalistes (ou slavophiies) Soloviev reprochait un amour égoïste et aveugle pour leur patrie terrestre, dette patrie, il l'aimait profondément, passionnément; il la souhaitait forte et glorieuse; d'ailleurs, tout en ayant puisé beaucoup de choses dans la culture occidentale, il était, par ses habitudes et par ses goûts, demeuré très Russe, tel que l'avaient fait son tempérament et son origine. Mais il n'admettait pas le genre de patriotisme qui régnait
LVill TROIS EIVTRETIENS SUR LA GUERRE
alors sous le nom de nationalisme ou de slavo" philisme et qui jugeait avec mépris l'Europe occidentale. Soloviov accusait les nationalistes elles slavopliilos de se laisser aller à une espèce d'idolâtrie de soi-même. Il leur reprochait de vouloir faire de la Russie une nation à part, supérieure et indépendante, n'ayant aucuii devoir envers 1er, autres, comme si elle avait accaparé et absorbé la totalité de l'esprit chrétien ; et comme s'il n'y avait plus qu'elle de chrétien, sur la terre. Ces excès et ces aveuglements de patriotisme, Soloviev les a souvent signalés et répudiés, soit dans des discours, soit dans des articles de revue, soit dans des livres.
J'ai (en commençant) cité des passages de la conférence YIdée russe, où Soloviev expose que toutes les patries ont chacune un devoir propre : remplir la mission qui leur est assignée dans « le plan de Dieu » . Cette mission il Га, de la même manière, définie dans plusieurs de ses ouvrages.
Il l'a même exposée de nouveau chez nous, lors de son dernier séjour à Paris, en 1893. C/était l'heure où se produisaient les manifestations qui préparaient Falliance franco-russe. Cette année-là (16 décembre), Soloviev fit au
INTRODLCTIOM blX
Cercle catholique du Luxembourg une autre con- ГсЧепсе, dont je publiai dans VUnivers un compte rendu. Voici la partie essentielle de la conférence :
« La première condition pour que l'amitié contractée entre la Russie el la France soit durable et féconde, disait Soloviev, c'est que les deux peuples, différents par leur caractère et par leur histoire, éloignés l'un de l'autre au point de vue géographique, se fassent une idée précise des raisons qui les ont rapprochés. 'Tfj'intérêt politique ne suffit pas, puisqu'il est, de sa nalure, passager. Est-ce l'amour des contrastes? Non; car alors nous aurions pu, mieux encore, nous entendre avec la Chine. 11 faut voir ce que les deux pays ont de commun et de spécial.
" Des sentiments de foi et de générosité, une tendance irrésistible vers l'idéal, constituent le premier élément de la sympathie qui s'est manifestée avec tant d'ardeur. Mais cette sympathie ne se développera point par elle-même. Elle a besoin d'être dirigée et stimulée pour ne pas demeurer inerte. Ici apparaît une loi essentielle de l'activité du monde : c'est par l'emploi des forces contraires que l'union se réalise.
Cette théorie, que les seuls esprits légers peuvent trouver paradoxale, est absolument d'accord avec les phénomènes les plus simples et les plus fréquents. On ne voit pas s'associer des êtres rigoureusement pareils l'un à l'autre. La vigueur et la faiblesse, la douceur et l'énergie sont faites pour s'allier. La force en mouvement cherche la force en repos. »
Soloviev montrait la France, qu'il appelait le verbe de l'humanité, toujours portée à répandre les idées engendrées par elle ou reçues du dehors. En regard de cette activité, il signalait la Russie, restée en quelque sorte passive et comme enfermée dans son immense domaine : « La France, qui dépense sans mesure son ardeur, ne ressemble-t-elle pas à un moteur qui est sur le point de fonctionner à vide? Au contraire, la Russie est riche des croyances qui se sont conservées comme un capital accru par les siècles. Elle attend l'impulsion qui déterminera un mouvement général et qui portera partout la chaleur et la vie. "
Il n'est pas jusqu'à la différence de leur état politique actuel où Soloviev ne trouve un argument et une facilité pour le rapprochement des deux nations : « L'esprit d'individualisme, person-
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nifié aujourd'hui avec tant d'excès par la France, doit être bienfaisant pour la Russie, qui en est si dépourvue. En revanche, le peuple ami vous fera partager son amour de la solidarité, qui, chez lui, est purement la fraternité chrétienne. » Espérer unir les efforts de la France et de la Russie dans une propagande et dans une action religieuses, n'est-ce pas un rêve contredit par la réalité présente et par les prévisions prochaines? Pour écarter cette crainte, il suffit d'examiner de près le caractère des grands mouvements qui se dessinent à notre époque. On se trompe en considérant comme révolutionnaires, en elles-mêmes, certaines idées ou certaines réformes soutenues par des hommes qui ne professent pas notre foi, ou bien qui la combattent sans la connaître. Plus d'une œuvre accomplie en apparence au nom de la vraie religion n'était pas chrétienne. En revanche, il y a un christianisme latent qui agit par des voies détournées. 11 emploie à son avantage les instruments mêmes qui sont dirigés contre lui. C'est d'ailleurs l'un des principes qui éclairent l'activité universelle. jVous le savons par l'Evangile et nous le constatons dans l'histoire : ces forces innombrables qui se sont dépensées, qui cher-
chent leur voie ou qui dorment en réserve, sont destinées à se rencontrer, à s'unir, à se compléter les unes par les autres, à collaborer à l'œuvre définitive. La renaissance de l'esprit chrétien, Soloviev la voyait dans la passion qui s'est éveillée en faveur des œuvres sociales de vérité, de charité et de justice. Il saluait avec joie, il célébrait avec enthousiasme l'esprit qui pousse les hommes à se considérer de plus en plus comme obligés de se prêter assistance et de se témoigner une affection véritable. C'est la charité du Christ qui souffle sur le monde.
Soloviev ne manquait pus de rendre le plus chaleureux et le plus sincère hommage au Pape Léon XIIÏ, qui venait de fixer la direction de ce mouvement et qui ouvrait ainsi une nouvelle période.
A notre époque, entreprendre de faire converger vers le triomphe de l'Evangile, sous la conduite du Pape, l'Occident, que la Révolution veut séparer de Home, et l'Orient, que le schisme en a détourné, n'est-ce pas une utopie? Kon. C'est dans ces conditions, c'est au milieu de cet antagonisme que s'élaborent le progrès et l'harmonie.
M'oublions pas, disait hardiment Soloviev,
IMTRODUCTION LXIII
que w l'histoire iiniversolle est la réalisation des utopies » .
Eu terminant, il résumait, dans un original et charmant parallèle entre saint Pierre et saint Jean, les traits des deux nations unies aujourd'hui pour une OMivre commune. Pierre, l'apôtre de l'Occident, Jean l'apôtre de l'Orient, avaient en quelque sorte fait l'échange de l'excès de leurs qualités. Saint Jean, dont on ne connaît plus que la douceur, était à l'origine un violent. Saint Pierre avait été violent et faible. Tous deux, cédant à des pensées de représailles et croyant servir leur Maître, s'attirèrent une leçon mémorable : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! >> Gardons-nous d'encourir le même reproche. Servons la foi avec l'amour de la \érité; servons la charité avec l'amour de la justice.
De la notion de la destinée providentielle des peuples Soloviev a tiré de graves conséquences, notamment celles qui le conduisirent à combattre le régime politique de l'Eglise russe. Voyons ce qu'il disait là-dessus dans ses livres :
Le plan de Dieu se manifeste et se réalise
bXlV TROIS lîiVTRETIE\S SUR LA GUERRE
par l'institution (le l'Eglise universelle. Mais estce que l'Eglisiî universelle n'est pas en proie à la division? Est-ce que nous ne voyons pas (!es Eglises chrétiennes, grandes ou petites, séparées les unes des autres? Oui, assurément. Or, cette division Soloviev voulait la faire cesser; et il l'a combattue de toutes ses forces, au milieu de polémiques diverses, qui agitaient les questions les plus passionnantes.
Parmi les causes de division, Soloviev signalait le système qui place la religion sous la dépendance de l'autorité nationale, c'est-à-dire du pouvoir civil.
Au sujet du régime politique et administratif de l'Eglise russe, Soloviev avait pris tout de suite et pour toujours l'attitude d'un contradicteur. Dans ce rôle, il avait l'avantage de ne pas se trouver seul de son côlé et de pouvoir invoquer le témoignage de plusieurs écrivains russes, slavophiles très estimés, entre autres Ivan Aksakov et Georges Samarine. Comme eux, Soloviev a vivement combattu la dépendance de l'Eglise russe devant l'autorité civile. Je dis « comme eux » , mais je dois ajouter qu'il le fit d'une manière moins violente et, en même temps, plus profonde. Tout en se montrant très énergique,
INTRODUCTION
il s'imposait dans Je langage une certaine retenue, tandis (jue les deux autres écrivains, Aksakov surtout, s'exprimaient ordinairement avec colère. Mais, je le répète, l'argumentation de Soloviev était celle qui allait au fond des choses; car elle employait la philosophie et la théologie. Qu'on me permette de dire encore une fois, mais en trois lignes, que les discussions auxquelles il prenait part agitaient beaucoup les différentes catégories de lecteurs cultivés. Le grand philosophe avait le don de mettre les esprits en mouvement. D'ailleurs, la question qui se discutait était de celles devant lesquelles la conscience et l'intelligence russes ne pouvaient rester indilTérentes.
L'émotion s'augnienla encore lorsque Soloviev exposa son plan complet de réforme de l'Eglise.
Alors, il ne s'agissait plus seulement des rapports enire l'autorité religieuse et l'autorilé civile de la Russie, mais des rapports de l'Eglise russe avec le monde religieux occidental et avec l'Eglise catholique romaine.
(j'était une conséquence de la ihèse soutenue par Soloviev en faveur de l'indépendance de l'Eglise vis-à-vis de l'Elat.
Soloviev affirmait la nécessité, pour toutes les Eglises chrétiennes, l'Eglise russe comme les autres, d'être unies autour d'un centre indépendant de toutes les autorités civiles ou nationales, un centre purement religieux et vraiment universel, c'est-à-dire la Papauté.
N'oublions pas que le grand penseur et grand croyant russe ne concevait et ne pouvait concevoir la religion chrétienne que sous la forme de religion réellement universelle. Pour ce motif (et pour d'autres encore) il repoussait l'ingérence de l'autorité civile ou politique, ou nationale, dans les questions de doctrine, de culte, de hiérarchie ecclésiastique; ingérence qui divise l'Eglise chrétienne en nations et qui, ainsi, s'oppose au principe de l'universalité. Affranchies de la dépendance et de la limitation civile, politique, nationale, les Eglises doivent s'unir les unes avec les autres. Une telle union universelle exige un centre. Or, il n'y a qu'un centre possible et concevable : celui qui est établi à Rome depuis les commencements du christianisme.
Soloviev le déclarait d'une manière très catégorique. Tout en critiquant, parfois avec animation, certains faits et certaines périodes his-
1 \ Т II о I) L с Т 1 о \
toriques du gouvernement pontifical, Soloviev affirmait (jue la Papauté possède légitimement et nécessairement la puissance religieuse centrale et suprême.
Une telle doctrine, formulée en Russie par un écrivain russe éminent et célèbre, ne pouvait manquer d'y provoquer d'ardentes polémiques. Ces polémiques il les soutint avec une énergie croissante. Au lieu de reculer devant les reproches qu'il recevait de divers côtés, il accentua sa thèse en plusieurs occasions, qui se succédèrent bientôt et dont je note les principales.
Ce fut, d'abord, dans un discours prononcé le 19 février 1883 pour honorer la mémoire de Dostoïevsky. En cette circonstance, Soloviev qualifia de « malheur » et de « scandale ^ la longue séparation religieuse survenue entre l'Orient et l'Occident; et il glorifia l'Eglise romaine d'avoir combattu tous les réveils du paganisme et toutes les hérésies.
La même année, de nouveau et davantage encore, il remua les esprits par une publication considérable et didactique intitulée le Grand débat de la politique chrétienne. Là, tout en reproduisant un certain nombre des reproches qui sont ordinairement adressés à la politique
bXVIlI TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
pontificale, Soloviev prenait la défense de l'autorité religieuse romaine constituée sous la forme du Saint-Siège apostolique. De nouveau il désignait et il saluait Rome comme le centre unique, légitime et nécessaire de l'Eglise universelle.
A la date de 1885, nous trouvons l'apôtre philosophe en discussion publique, sur le même sujet, avec un métropolite. Cette fois, Soloviev présente sa thèse en une série de neuf questions, qui s'enchaînent, pour ainsi dire, mécaniquement. Raisonnant d'après les décrets des conciles œcuméniques et aussi d'après les décisions de l'Église russe, il soutient que la séparation accomplie depuis des siècles n'a pas de causes doctrinales et que c'est uniquement une œuvre de la politique humaine.
La conférence faite, en français, à Paris (25 mai 1888), affirme encore la nécessité d' «un sacerdoce général ou international, centralisé et unifié dans la personne d'un Père commun de tous les peuples, le Pontife universel » .
La moitié du livre, français aussi, publié à Paris en 1889, sous le titre la Russie et l'Eglise universelle, a pour but de prouver que la suprématie du Pape est fondée sur le droit divin. En
INTROnUCTIO^
laveur de cette suprématie hiérarchique et doctrinale, Soloviev invoque encore une quantité de considérations diverses, historiques et philosophiques. Le livre contient une Introduction qui donne, en cinquante pages, un incomparable résumé des grandes crises religieuses durant les premiers siècles chrétiens et durant le moyen âge. La dernière partie, consacrée à l'application du principe trinitaire, lait entrevoir une synthèse de toutes les sciences et de toutes les forces, humaines ou surnaturelles. On a reproché à l'auteur des excès d'imagination et une espèce de panthéisme mystique. En tout cas, il y a là une prodigieuse quantité de connaissances et d'idées; et, vraiment, le livre est extraordinaire.
J'ai noté que le livre la Russie et l'Eglise universelle est écrit en français ; mais cela ne suffit pas. Il faut dire que le style français de l'éiniuent penseur et écrivain russe est un modèle de pureté, d'élégance et de noblesse. Obligé de quitter Paris avant l'impression de son travail, Soloviev m'avait confié le soin d'en corriger les épreuves. Le manuscrit semblait l'œuvre d'un auteur dont la langue natale est le français, le meilleur français, à la fois classique et moderne.
Si remarquable par son contenu et par sa forme, ce livre a encore l'avantage de préciser la conception et la tendance de Soloviev au sujet de l'Eglise.
On s'est souvent trompé à cet égard. Même en Russie, et peut-être surtout en Russie, certain grave malentendu est persistant.
Par exemple, bien des personnes pensent que, durant une période peut-être assez longue, le grand philosophe et théologien russe a eu pour le catholicisme une sympathie plus ou moins vive, mais peu à peu affaiblie et finalement dissipée.
Or, en ce qui concerne l'attitude de Soloviev à l'égard du catholicisme, le mot sympathie doit être écarté, étant à la fois équivoque et inexact. Le mot sympathie fait supposer que Soloviev aurait envisagé le catholicisme d'après les impressions variables d'un sentiment variable lui-même selon les circonstances. En réalité, il s'agit ici d'une chose tout autre qu'un sentiment, et beaucoup plus importante. Il s'agit d'une doctrine précise et qui, dans la pensée ainsi que dans l'œuvre de Soloviev, est fondamentale.
INTRODUCTION
essentielle, fixe. Même dans son grand ouvrage la Justification du Bien, qui est surtout un traité de morale, l'idée de l'union des Eglises est exposée d'une manière catégorique et assez développée. Là, comme ailleurs, le philosophe apôtre affirme, coup sur coup, l'universalité, la catholicité, de la véritable Eglise chrétienne (l).
De bonne heure, et jusqu'à la fin de son apostolat, il a souhaité l'union des Eglises et il a déclaré que cette union devait nécessairement avoir pour centre la Papauté. Dès 1882, dans l'un des premiers discours en l'honneur de Dostoïevsky, il affirmait l'universalité et la suprématie du Saint-Siège romain. On rencontre la même doctrine dans le livre si curieux, quoique inachevé : Histoire et avenir de la théocratie. Cette doctrine remplit la plus grande partie de l'ouvrage français la Russie et l'Eglise universelle (2).
La correspondance de Soloviev, elle aussi, montre souvent combien était profonde chez lui la préoccupation relative à l'union religieuse; union complète, c'est-à-dire morale, doctrinale, ecclésiastique. Comme exemple, je citerai deux
(1) Chapitre xix, p. 531-543.
(2) Publié à Paris par la librairie Savine, ce livre appartient aujourd'hui i la librairie Stock (rue Saiut-Honoré, 155).
(les lettres qu'il m'adressa, (^es lettres indiquent bien sa disposition d'esprit ordinaire, ou plutôt constante; et elles le peignent lui-même tel qu'il était au milieu de ses travaux, de ses projets, de ses sollicitudes. Elles font, en outre, juger de la charmante affection qu'il témoignait à ses amis :
(Non datée. De Pehograd, 1894; probablement au commencement d'avril.)
Inappréciable ami et frère de mon âme, je profite d'une occasion favorable pour vous et mettre sur la piste я . Mon ami M. Cavos, demi-italien franco-russe et homme excellent sous tous les rapports, s'est chargé de vous remettre cette lettre, que je n'aurais pas voulu confier à la poste.
Il s'agit d'un grave mouvement parmi les dissidents russes (ceux que l'on considère comme protestants et nationalistes, mais qui ne le sont pas en. réalité) vers \л catholicité (je ne dis pas encore catholicisme). Ils tiennent, entre autres, à avoir une hiérarchie valal)le, c'est-à-dire possédant la succession apostolique. Puisqu'il n'y a aucune possibilité pratique d'ohtenir la chose voulue d'une source orientale, il s'ensuit...
La seconde éventualité — la seule qui reste —
ilVTKODUCTION LXXIII
serait d'autant plus à désirer qu'elle réunirait à Tavanta<je de la valabilité celui de la régularité. — Vous comprenez l'impression personnelle que produisent sur moi ces horizons nouveaux ouverts d'une manière si inattendue. J'ai vu que je me suis préparé pendant ces douze dernières années(sans y penser et sans le prévoir) un rôle pratique et indispensable; que je ne me suis pas trompé et que je n'ai pas travaillé en vain, même au point de vue purement pratique. Il ne s'agit plus de « jeter la bonne graine i' , mais de préparer et de réaliser un acte historique d'un caractère tout à fait déterminé et d'une importance incalculable.
Je ne puis pas vous communiquer ces détails à présent. En automne, vous aurez des nouvelles plus précises, de vive voix, je l'espère. Je vous prie de ne communiquer à personne le contenu de cette lettre excepté à Lorin (1) et Menard (2), ainsi qu'à votre excellente femme, qui me fait l'effet d'être exempte de certaines faiblesses de son sexe.
Bientôt, j'espère vous envoyer le manuscrit très refait de ma conférence, sous le titre « Quelques pensées sur notre avenir à |)ropos de l'amitié francorusse. »
Je voudrais bien, qu'avec votre aide, M. Cavos apprenne quelque chose sur la destinée des papiers
(1) M. Henri Loiiii, dont j'ai déjà mentionné le nom et chez qui Soloviev avait .séjourné à la fin de 18УЗ.
(2) M. Joseph Menard, mort député de Paris, avait, en 1888, mis Soloviev en rapports avec M. Saviiie, éditeur, pour la publication de la Russie et Г E(jlise universelle .
laissés par notre amie défunte à mon nom, d'après ce <|iio m'a écrit M. Onéguine (l).
Mille amitiés à M. Desqiiers (2) et à votre excellente femme. J'embrasse Lorin et Menard. Je vous embrasse
de tout mou cœur.
Votre V. S.
Je me porte pas mal et travaille à de petites choses publiquement et à de grandes en secret.
Tsarskoïe-Sélo, mai-juin 96.
Dimidium animœ mœe, le plus cher et le plus excellent de tous les Eugènes! Vraiment, votre lettre a été une grande joie pour moi, elle m'a transporté dans
(i) a Motre amie défunte » triait M'ie Olga Smirnov, fille de Mme Alexandrine Smirnov dont on a publié les mémoires. Aille Olga Smirnov, personnalité très originale et très distinguée, àmt; d'élite, venait de mourir à Paris, où elle résidait depuis longtemps. Au sujet des nombreux papiers qu'elle laissait et qui sont restés inédits (et dont peut-être, s'ils existent encore, on a perdu la trace), une lettre avait été adressée à Soloviev par il. Onéguine, un des membres de la colonie russe. M. Onéguine a formé à Paris, avec autant de goût que de dévouement, une rare et précieuse collection artistique et littéraire coucerDaut de uombreuses célébrités russes, et uotammeat Pouchkine.
(2) Mon beau-père.
IXTUODllCTION LXXV
un moudc de souvenirs ayiéables mêlés à des pressentiments plus agréables encore. Je souffre de nostalgie cosmopolitique. Le patriotisme n'empêche pas d'être gêné par les frontières. C'est pour cela que j'ïidore la mer, qui n'eu a pas.
Il faut cependant que je vous explique ma lenteur à répondre, ainsi que l'insuffisance de ma lettre.
En dehors des préoccupations qui ne sont pas faites pour une communication postale et des travaux littéraires accidentels, j'ai deux travaux quotidiens, qui m'absorbent plus qu'il ne faut peut-être.
1° Je publie un gros volume sur la philosophie morale, qui sera suivi par deux pareils sur la métaphysique et l'esthétique, dont une moitié est sous presse tandis que les derniers chapitres sont encore in statu nascenti;
2° Je rédige la section philosophique et en partie théologique d'une énorme encyclopédie russe (lettres A-L) parue en trente-cinq volumes, deux mille feuilles d'impression, trente-deux mille pages; la plupart des articles de ma section sont écrits par moi-même, et la lettre M, à laquelle nous sommes arrivés, est infernale : matière, matérialisme, manichéisme, métaphysique, mystique, morale, monisme, monothéisme, monophysite, monothélite, mandéens, Maimonide, Malebranche, Mill, et un tas de termes russes que je vous épargne. Maintenant, je profite de deux ou trois jours un peu plus libres, entre Malebranche et Matière, pour vous répondre d'une manière très incomplète.
Je savais déjà quelque chose sur le mouvement anglo-romain par la Quinzaine, que l'on m'envoie
l.XMi rllOIS EN TUE TIEN S S II К LA G U E К « E
(luclquolois. Je trouve c(; iiiouvenicnt non seulement très désirable en lui-même, mais encore très tempeslit", au moment où certaine partie de Riglil Révérends commence à jeter des œillades du côté Nord-Est; ces œillades piatoniquemont adultérines ne peuvent avoir qu'un seul résultat, celui d'embêter les bons et d'encourager les méchants; mais grâce au mouvement anglo-romain, ce triste effet sera quasi manqué (1).
Vous savez que, selon mou avis, tant que la Chrétienté orientale est dans l'état où elle est, tout succès extérieur pour elle ne peut être qu'un malheur pour la cause du Christianisme universel et, partant, pour les vrais intérêts de tout pays chrétien, la Russie et la
(1) Il s'agit (le deux mouvements d'union religieuse qui se produisaient alors (1894-1898) au sein de l'Eglise anglicane. Le premier, personnifié par le noble lord Halifax, comportait l'union avec la Papauté. ICt Soloviev s'en réjouissait. — Le second, entre dis prélats anglicans et des prélats russes, se dessinait en dehors de Rome. Et Soloviev lui était hostile.
Coïncilence curieuse : au moment où je corrige cette épreuve, le Coirespondant (livraison du 25 août 1916) publie uu article anonyme intitulé : L'interrommmiioti entre l'Église Anglicane et Г Kglixe Orthodoxe russe. C'est un historique des diverses tentatives qui furent faites pour amener l'union religieuse des Anglicans et des Gréco-Russes. Il y eu eut sons Pierre le Grand et même plus tôt Celle à laquelle Soloviev faisait allusion et qu'il réprouvait avait probablement été préparée par la Easlern Church Association (Association de l'Eglise d'Orient); mais ce groupe s'était dis.sous. Certains de ses éléments furcnl plus tard absorbés par une nouvelle association dénommée : The Anglican and Easte>7i Orthodocc Church Association {^vàonAesVj^s&s Anglicane et Orthodoxe orientale), puis The Anglican and Eastern Association. En 1912, plusieurs membres importants de cette société se sont rendus à Petrograd pour y délibérer avec des membres d'une association russe, sur un programme d'union religieuse.
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France comprises. Par contre, dans l'état actuel des choses, tout ce qui est succès pour la chrétienté occidentale dans le sens de son unification est un bonheur pour tout le monde.
Quant à votre demande de vous fournir des données pour un article concernant ma très maigre personne, je dois, pour des raisons que vous devinerez peut-être, nie borner à une courte exposition de mes principes religieux. Si les remarques qui suivent sont inutiles pour l'article en question, acceptez-les tout de même comme une manifestation amicale.
Et, pour commencer, je commence par la fin.
Respice Jinem. Sur ce sujet, il n'y a que trois choses certaines attestées par la parole de Dieu :
1" L'Evangile sera prêché par toute la terre, c'està-dire que la vérité sera proposée à tout le genre humain, ou à toutes les nations;
2" Le Fils de l'Homme ne trouvera que peu de foi sur la terre, c'est-à-dire que les vrais croyants ne formeront à la fin qu'une minorité numériquement insignifiante et que la plus grande partie de l'humanité suivra l'Antéchrist;
3° Néanmoins, après une lutte courte et acharnée, le parti du mal sera vaincu et la minorité des vrais croyants triomphera complètement. De ces trois vérités aussi simples qu'incontestables pour tout croyant, je déduis tout le plan de la politicjue chrétienne.
Et d'abord la prédication de l'Evangile par toute la terre, pour avoir cette importance eschatologique qui lui a valu une mention spéciale de la part de Motre- Seigneur lui-même, ne peut pas être limitée à l'acte
!, X X V 1 1 1 TROIS E M R E T 1 к M s SUR LA G U E P. R E
extérieur de répandre la Bible on des livres de prières et de sermons parmi les nr^res et les Papous. Ce n'est Icà qu'un moyen pour le vnii but, qui est de mettre l'humanité devant le dilemme : d'accepter ou de rejeter la vérité en connaissance de cause, c'est-à-dire la vérité bien exposée et bien comprise. Car il est évident que le fait d'une vérité acceptée ou \ç\e.iêe par malentendu ne peut pas décider du sort d'un être raisonnable. Il s'agit donc d'écarter non seulement l'ignorance matérielle de la révélation passée, mais aussi l'ignorance formelle concernant les vérités éternelles, c'est-à-dire d'écarter toutes les erreurs intellectuelles qui empêchent actuellement les hommes de bien comprendre la vérité révélée. Il faut que la question d'être ou de ne pas être vrai croyant ne dépende plus des circonstances secondaires et des conditions accidentelles, mais qu'elle soit réduite à ses termes définitifs et inconditionnés, qu'elle puisse être décidée par un pur acte volitif ou par une détermination complète de soimême, absolument morale, ou absolument immorale.
Maintenant, vous conviendrez sans doute que la doctrine chrétienne n'a pas atteint actuellement l'état voulu, et qu'elle peut encore être rejetée par des hommes de bonne foi à cause de réels malentendus théoriques. Il s'agit donc :
1° D'une instauration générale de la philosophie chrétienne, sans quoi la prédication de l'Evangile ne peut pas être effectuée;
2" S'il est certain que la vérité ne sera définitivement acceptée que par une minorité plus ou moins persécutée, il faut pour tout de bon abandonner l'idée
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de la puissance et de la grandeur extérieures de la théocratie comme but direct et immédiat de la politique chrétienne. Ce but est la justice; et la gloire n'est qu'une conséquence qui tiendra de soi-même.
3° Enfin, la certitude du triomphe définitif pour la minorité des \rais croyants ne doit pas nous mener à l'attente passive. Ce triomphe ne peut pas être un miracle pur et simple, un acte absolu de la toutepuissance divine de Jésus-Christ, car s'il en était ainsi toute l'histoire du christianisme serait superflue. Il est évident que Jésus-Christ, pour triompher justement et raisonnablement de l'Antéchrist, a besoin de notre collaboration ; et puisque les vrais croyants ne sont et ne seront qu'une minorité, ils doivent d'autant plus satisfaire aux conditions de leur force qualitative et intrinsèque; la première de ces conditions est l'unité morale et religieuse qui ne peut pas être arbitrairement établie, mais doit avoir une base légitime et traditionnelle, — c'est une obligation imposée par la piété. Et, comme il n'y a dans le monde chrétien qu'un seul centre d'unité légitime et traditionnel, il s'ensuit que les vrais croyants doivent se rallier autour de lui; ce qui est d'autant plus idoine qu'il n'a plus de pouvoir extérieur compulsif et que, partant, chacun peut s'y rallier dans la mesure indiquée par sa conscience. Je sais qu'.l y a des prêtres et des moines qui pensent autrement et qui demandent qu'on s'abandonne à l'autorité ecclésiastique sans réserve, comme à Dieu. C'est une erreur qu'il faudra nommer hérésie, quand elle sera nettement formulée. Il faut s'attendre à ce que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des prêtres et
moines se déclareront pour ГА-С. C'est leur bon droit p( c'est leur affaire.
Quaud on parle du loup on eu voit la (jueue. Voici que j'ai dû interrompre cette lettre pour en recevoir une autre venant d'un moine galicien, qui veut m'imposer à tout prix le dogme... de la peine de mort. Il paraît que c'est là le point le plus important de sa ti doctrine chrétienne « . Bien qu'il aj)j)articnne à la Galicie d'Autriche et non pas à celle de l'Espagne, sa lettre n'a pas manqué de me rappeler qu'il y a des Espagnols qui se disent Espagnols mais qui ne sont pas de vrais Espagnols.
Pour revenir à nos propres afifaires, dans quel sens doit-on agir pour la vraie concentration chrétienne?
Je crois qu'avant tout il s'agit d'être pénétré par l'Esprit du Christ à un degré suffisant pour pouvoir dire, en bonne conscience, que telle ou telle action ou entreprise est une collaboration positive avec Jésus- Christ. C'est le critérium définitif. Quant au côté pratique et purement humain de l'action, son exposition (en tant qu'il s'agit de la Russie) n'est pas faite, dans les conditions données, ni pour la publicité, ni môme pour la poste. Nous en parlerons donc à Paris. Quand? Je commence vraiment à croire que le nombre cinq est fatal pour mes visites en France et que j'y viendrai en 1898.
Ah! combien de choses aurons-nous à nous dire? Et en attendant pourquoi ne me donnez-vous aucun détail de votre vie privée? Monsieur votre beau-père est-il en bonne santé? Je vous prie de remettre mes salutations les plus cordiales à Mme Tavernier. S'il y
INTRODUCTION LXXXI
a des amis à Paris qui se souviennent de moi (ce qui serait une preuve d'une très l)onne mémoire et d'un cœur généreux, vu mon silence absolu), embrassez-les de ma part. Je vous embrasse mille fois, mon ami sans pareil.
Tout à vous,
Vladimir Soloviev.
On voit que, dans ses propos intimes, de même qae dans ses déclarations publiques, Soloviev désignait la Papauté comme le centre nécessaire de l'union des Eglises.
Ce qui a varié chez lui, ce n'est pas la doctrine S'jr la nécessité ou sur les conditions de l'union des Eglises, mais c'est, selon les circonstances, l'espoir qu'il avait de voir se réaliser le commencement d'un si grand dessein.
Peut-être faudrait-il dire qu'une autre chose encore a subi des variations : l'injuste sévérité avec laquelle il appréciait certaines périodes de la politique religieuse occidentale ou ce qu'il appelait le papisme. Or, vers la fin, cette injuste sévérité diminua d'une manière sensible et continue. Ainsi, en 1881, parlant du moyen âge devant un auditoire de jeunes filles, il avait encore reproduit l'une des fausses accusations les plus répétées à propos de la croisade contre
LXXXU TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRB
les Albigeois. Tout le monde connaît la parole attribuée au légat du Pape : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. » Or, la parole atroce et fameuse n'a été rapportée par personne qui Tait entendue ni même par aucun écrivain contemporain digne de créance. Elle n'apparut que soixante ans plus tard, sous la plume d'un Allemand, Césaire de Heisterbach, qui n'avait ni probité ni culture historique et qui ne racontait que des commérages. Comme beaucoup d'autres analogues, le mensonger récit de Heisterbach a été cru pendant des siècles. Mais aujourd'hui les vrais historiens, même libres penseurs, le dédaignent et le repoussent. Soloviev eut l'occasion de s'en apercevoir, lui qui continuait d'étudier lorsqu'il était reconnu pour un maître. Dans l'ensemble de ses derniers travaux, sa science historique, comme sa philosophie et sa théologie, est de plus en plus impartiale et sereine. On peut, sans faire tort à Soloviev, se souvenir des erreurs où il tomba. Elles ne sont pas nombreuses; et il savait, si humblement, si aisément, les avouer et s'en corriger !
Outre l'humilité et la droiture, admirables chez lui, il était aidé à se rectifier par la doc-
trine même, vaste et complète, qu'il possédait pleinement et qui lui assurait le don et le sens de l'équilibre.
C'est tout à fait l'opposé de ce qui se remarquait chez Léon Tolstoï, dont il fut toujours, et de plus en plus, l'adversaire. Ces deux génies, si différents d'allure et de nature, se rencontraient, et se heurtaient, sur le terrain de la morale, comme de la religion. Le célèbre romancier, on le sait, avait au suprême degré la prétention d'être un moraliste et même le plus grand des moralistes. En réalité, il n'y entendait rien. Ce qu'il comprenait ou croyait comprendre, il le saisissait par un instinct fantaisiste,- aveugle, emporté, à la fois obstiné et mobile. Tolstoï était à peu près incapable d'une argumentation digne de ce nom. En outre, il ne possédait qu'une science confuse et vulgaire. Soloviev, au contraire, personnifiait la pensée méthodique, équilibrée jusque dans les elTorts les plus ardents et les plus audacieux, habituée à utiliser les ressources d'un savoir immense. Tolstoï, qui invoquait si souvent l'autorité du Christ, manquait complètement de foi chrétienne et n'en avait ni la notion, ni le sens, ni le goût. Ses commentaires sur l'Evangile, et aussi sur la morale,
Lxxxiv TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
sont souvent d'une prétention et dune naïveté puériles. Son génie consistait à observer et à peindre les sentiments et les passions des individus. Cela, il le faisait avec une pénétration et une adresse merveilleuses, mais instinctives. Tolstoï était tout instinct, tout caprice; tandis que Soloviev soumettait aux règles de la logique, de la science et de la foi ses plus vives aspirations. Pendant quelque temps, l'un et l'autre avaient semblé unis pour le même combat en faveur de la liberté, de la justice et de la charité — (je dois rappeler ici que Soloviev se montra toujours radicalement opposé à la peine de mort) — ; mais, assez vite, Tolstoï s'enfonça dans les voies de l'impiété et de l'anarchie; et, alors, l'hostilité des deux grands écrivains russes devint inévitable et sans remède. 11 y avait eu, entre eux, des relations personnelles, dans lesquelles Soloviev s'était efforcé d'introduire de l'amitié. Tolstoï, passionnément désireux de faire le prophète, ne supportait la contradiction que lorsqu'elle venait d'hommes qui ne pouvaient lui porter ombrage. Soloviev dut prendre le parti de le contredire et, entre autres exemples, à maint endroit du gros volume intitulé la Justification du Bien., mais sans nommer
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une seule fois son rival. Comme le note M. Radlov, cet ouvrage renferme a une constante polémique contre les opinions de Tolstoï » . Dans le dernier livre de Soloviev, les Trois Entretiens, qui m'a donné l'occasion de publier la présente étude, la doctrine de Tolstoï est encore longuement et vigoureusement combattue, sous une forme originale, spirituelle, élégante, où le grand art littéraire se met au service de la philosophie supérieure, de la foi religieuse et de la mystique. Là, encore, le nom de l'adversaire n'est pas prononcé.
Tolstoï ou Soloviev, lequel des deux durera le plus longtemps et exercera la plus profonde influence? Ce n'est pas difficile à deviner; ou plutôt rien n'a besoin d'être deviné. Tolstoï a prodigué l'exemple des égarements où peut tomber un génie déséquilibré ; et, comme penseur, il a découragé la confiance et l'indulgence.
Au contraire, la renommée et l'autorité de Soloviev ne cessent de grandir, même dans des milieiix très divers. Les littérateurs et les artistes le lisent avec attention, avec émotion bien souvent. Sa pensée, vraiment universelle, les
attire et les impressionne. Il y a de lui, sur la critique et sur l'esthétique, une série d'études qui sont pleines de lumières.
J'ai dit qu'il était poète. On lui reconnaît tous les droits à ce titre. Récemment a paru la sixième édition de son œuvre poétique. Brillante et puissante, cette œuvre est très variée. Elle est riche de pensée, de lyrisme, de tendresse et d'amour. La poésie de Soloviev a le plus évident caractère de spontanéité. Aussi traduit-elle abondamment les différents états d'une âme très forte et très sensible. Maintes fois, ce sont les impressions de la vie courante qui inspirent le poète philosophe. Il console un ami, ou même un inconnu; il célèbre un souvenir soudainement réveillé ; il chante sa mélancolie, comme son enthousiasme. Des lointains et splendides horizons de la pensée humaine il revient aisément à la contemplation des choses terrestres, à l'analyse et à la peinture des sentiments généreux, délicats, tendres, amoureux, d'où il fait jaillir le charme et aussi la splendeur. Il a composé en vers un récit autobiographique. Ces poèmes, dont plusieurs sont parfaits, Soloviev les écrivait sans prétention et plutôt en manière de délassement.
INTRODL'CTION LXXXlii
Sa correspondance (la publication est loin d'en être terminée) remplit aujourd'hui quatre volumes. Elle est très expressive, très intéressante, souvent très importante. On la lit avec l'attrait que présente l'intimité d'un génie original et délicieux.
Est-ce sa théorie morale, ou sa philosophie, ou sa doctrine religieuse, ou son enseignement mystique qui conservera le plus de prestige? M. Radlov se pose la question en achevant la belle étude biographique et critique jointe au dixième volume des OEuvres. L'éminentécrivain, éditeur de ces OEuvres^ estime que ^ la pensée russe puisera souvent l'inspiration et le soutien « dans l'enseignement moral institué par Soloviev; mais, selon M. Radlov encore, il est très possible aussi que la partie mystique de la philosophie de Soloviev trouve le terrain favorable à un entier développement.
LXXXViii TROIS ENTRETIENS S L H LA GLERUE
Le livre russe Trois Entretieîis, publié en 1 899 et dont je donne la traduction, est le dernier ouvrage composé par Soloviev. L'auteur allait bientôt mourir, épuisé de travail avant la cinquantaine.
Notons d'abord ceci : le sujet traité sous ce titre si simple apparaît comme un résumé des principales idées auxquelles le grand philosophe consacra tant d'eiforts. Sans doute, Soloviev, quoiqu'il sentît la mort prochaine, ne se proposait pas de faire une sorte de testament intellectuel. D'autres motifs suffisaient pour le pousser à préciser et à rassembler les conclusions de ses doctrines.
11 voyait alors la société russe cultivée entamée par les sophismes de Tolstoï. Celui-ci, on le sait, prêchait à tort et à travers, enseignant, entre autres principes absolus, la non-résistance au mal. De même, et avec succès encore, Tolstoï déclamait contre la guerre et, enfin, propa-
INTRODUCTION
geait un faux et dérisoire christianisme sans Eglise et sans foi, où la divinité du Christ était grossièrement méconnue. C'était l'heure aussi de l'engouement pour les extravagances forcenées de Nietzsche, pour l'idée du surhomme, rival et vainqueur de Dieu. On s'occupait heaucoup de tout cela, non seulement dans les milieux universitaires et académiques, mais aussi dans les salons. Puisque la conversation devenait plus que jamais un moyen d'enseignement et de propagande, Soloviev pouvait bien, lui aussi, se servir de cette forme pour traiter les plus hautes questions. De Platon à Joseph de iVîaistre, le dialogue a bien souvent remué la matière philosopiiique et religieuse. Peut-être la traduction des œuvres de Platon, traduction que le philosophe russe venait de terminer, futelle pour quelque chose dans le choix qu'il fit du procédé à employer. Mais le ton et la manière rappellent aussi les Soirées de Saint-Pétersbourg ^ où l'élégance littéraire a une si belle allure aisée, dégagée, naturelle; où souvent un mot d'esprit, un trait badin, traversent la plus grave dissertation; et où le mystère du sang guerrier remplit certain chapitre fameux.
Dans les Trois Entreticm apparaissent très
XC TKOIS ENTKETIEIVS SUR LA GUERRE
nettement la légitimité et l'utilité de la guerre... N'est-ce pas inattendu et déconcertant, du moins de la part de Soloviev? Auparavant, il a écrit bon nombre de pages contre le prestige et les abus de la force. Maintes fois, il a répudié les systèmes de contrainte employés chez les peuples civilisés et surtout la peine de mort. Même il admettait (et il admet encore dans ses dialogues) que le développement universel du militarisme peut un jour (mais non pas de la façon que supposent nos pacifistes) aboutir à la suppression des armées, par effet de réaction et d'épuisement; affaire de temps aussi. Alors, comment s'imaginer Soloviev théoricien de la guerre? Est-ce croyable?... Oui; et même pour des raisons assez simples.
Chrétien si fervent, chrétien si éclairé, le philosophe russe ne pouvait, un seul instant, méconnaître que l'existence des individus et de la société se résume dans la lutte du bien et du mal. Il savait parfaitement, toujours il a déclaré et prouvé que la justice a le droit d'employer la force. Son grand ouvrage la Justification du Bien a, sur la guerre, un chapitre où celle-ci est représentée comme un instrument de civilisation. Elle est un mal... mais un mal relatif. Elle
INTRODUCTION XCI
peut comporter une grande part de bien, qui joue un rôle considérable dans l'équilibre et dans le progrès des sociétés.
Est-ce que ce sera toujours ainsi, indéfiniment? Certains civilisés soutiennent que la guerre est condamnée à disparaître. Ils étaient assez nombreux en 1899, quand Soloviev traitait de la paix et de la guerre, à travers les surprises d'un dialogue en trois parties et animé par les réflexions de cinq personnes. Il y avait, et il y a encore des pacifistes de différente sorte. Aussi ont-ils là deux représentants : un jeune Prince qui veut appliquer en entier et sans aucun retard le programme de Tolstoï; un Homme Politique, qui croit nécessaire de conserver l'armée plus ou moins longtemps, comme une espèce de police. Les autres interlocuteurs sont : un vieux Général attaché aux traditions qu'il a servies et dont il a vécu; une Dame du monde, distinguée et spirituelle, qui tantôt stimule et tantôt ap'aise le débat; enfin notre Philosophe, dissimulé mais toujours reconnaissable sous la désignation « M. Z... w.
Avec le problème de la guerre se pose le problème de l'existence du mal, de quoi l'on ne peut pas s'occuper sérieusement sans parler
XCii TROIS ENTBETIBNS SUR LA GUERRE
bientôt de Dieu, de la religion et du plan providentiel.
La volonté de Dieu, c'est bien le moindre souci de l'Homme Politique. Il n'admet pas qu'elle ait rien à voir dans notre conduite ni surtout dans la guerre. D'après le Prince disciple de Tolstoï, Dieu interdit absolument de tuer ou de frapper, dans aucun cas. Mais le vieux Général, qui écoute sa conscience comme la voix de Dieu, déclare que la joie la plus vive et la plus pure qu'il ait jamais ressentie lui fut donnée certain jour de bataille où, dans l'espace d'un quart d'beure, il a fait périr plus d'un millier d'hommes. La Dame se récrie. En style mouvementé, le Général raconte comment, à la tête de ses dragons et de ses cosaques, soutenus par quelques pièces d'artillerie, il a décimé de grosses bandes de bachi-bouzouques qui torturaient la population d'un village arménien.
Obstiné dans son absurde théorie, le Prince prétend qu'un homme rempli du véritable esprit évangélique aurait (il ne dit pas comment) entrepris d'éveiller les bons instincts dans l'âme des bachi-bouzouques.
Question inattendue, laite par Soloviev : — Pensez-vous que le Christ fût suffisamment péné-
INTRODUCTION
tré de l'esprit évangélique? — Le Prince s'exclame, d'un air piqué. Mais Soloviev le prie de se souvenir que le Christ n'a pas employé l'esprit évangélique à influencer 1 ame de Judas, d'Hérode, des Juifs, du sanhédrin et du larron non repentant, de ce larron dont on ne parle jamais, tandis qu'on parle si souvent de celui qui s'est repenti.
Le Prince cherche encore une réponse lorsque, heureusement pour lui, sonne la cloche qui invite au dîner.
Dans le deuxième entretien, Soloviev discute très peu. Après avoir raconté des historiettes fantaisistes, amusantes et, au fond, très significatives, il laisse l'Homme Politique et le Général échanger leurs idées devant la Dame et devant le Prince. Mais, de temps en temps, il formule une remarque qui, par des chemins pittoresques, conduit le dialogue sur quelque hauteur d'où l'on saisit un large ensemble.
L'Homme Politique admet que la guerre se rencontre à l'origine des Etats ; mais il est convaincu que ce moyen d'action s'accorde de moins en moins avec les mœurs civilisées. Il
examine la situation et calcule les réciproques intérêts des peuples européens. Suivant lui, la tendance générale et inévitable est désormais de régler tous les conflits sans recourir à la guerre.
— Et les affaires d'Orient, les affaires turques, s'arraugeront-elles de la même manière pacifique? — demande la Dame, qui, évidemment, ne l'espère pas.
L'Homme Politique n'a, là-dessus, aucun doute, pourvu que l'éducation civile européenne de la Turquie soit faite par l'Allemagne.
Soloviev fait observer qu'une telle éducation civile des Turcs, si elle est payée en concessions de chemins de fer et d'autres entreprises industrielles, donnera là-bas auxAllemands une influence avec laquelle la Russie ne pourra plus rivaliser. (Lui-même, dans une note complémentaire, a eu le temps de constater que cette prévision, exposée au mois d'octobre 1899, fut, quelques semaines après, confirmée par la convention germano-turque, au sujet des affaires de l'Asie Mineure et du chemin de fer de Bagdad.) Ses admirateurs ont assurément le droit de faire remarquer ici que le grand philosophe, qu'on représentait souvent comme un vision-
UTRODUCTION
naire perdu dans les subtilités de la métaphysique et dans les nuages du symbolisme, savait et comprenait supérieurement ce qui se passait et ce qui se préparait sur la terre. Nous voyons, nous, quel est le rôle et quel est le sort de la Turquie civilisée par l'Allemagne!
Une autre prévision faite à la même date (1899) et à la même place eut, cinq ans plus tard, parmi le peuple russe un retentissement général. Dans le troisième Entretien, Soloviev traite du péril jaune. Il montre d'abord la Corée conquise par le Japon. En 1904, les Russes, si intéressés dans l'événement, se souvinrent que l'apôtre philosophe le leur avait annoncé quand personne d'entre eux ne consentait à y croire ni même à y réfléchir. Alors, dans toute la Russie le nom de Soloviev devint synonyme Ae prophète. De nouveau, quelques années après, la Russie vit s'avancer le même péril, qui, cette fois, l'atteignait d'une manière directe. On répéta que, décidément, Soloviev avait prophétisé.
Dans le récit anticipé, l'invasion jaune s'étend non seulement à travers l'Asie mais, en outre, sur l'Europe entière; et cependant elle ne rem-
pHt que six pages du troisième Entretien. Elle sert de prélude à une série de faits encore plus extraordinaires et qui composent l'avènement de Г... Antéchrist!
Lorsque la conversation s'oriente de ce côté, le Prince tolstoïsant refuse de rien entendre làdessus. Il proteste avec aigreur et se retire.
Mais les autres se montrent parfaitement disposés à donner leur attention. L'Homme Politique lui-même, qui n'a pas l'ombre de croyance, déclare ne pas vouloir traiter par le mépris un sujet qui intéresse beaucoup de ses compatriotes.
Là-bas, en effet, l'Antéchrist n'est pas le personnage fantastique, la chimère formidable et naïve que ce nom représente à la plupart des Français et, ailleurs aussi, à la plupart des gens. La pensée russe, généralement si chrétienne, a toujours été familiarisée avec l'Antéchrist. Même les libres penseurs ne s'étonnent pas d'entendre parler de lui.
Quant à Soloviev, il ne prend pas de détours pour dire que c'est là un sujet de suprême importance. D'ailleurs, aux yeux d'un croyant, nul doute n'est possible là-dessus. Dans la préface des Trois Entretiens^ Soloviev rappelle que les
INTRODUCTION xcvii
plus anciennes traditions et l'Ecriliire Sainte elle-même annoncent la venue finale de l'Antéchrist et indiquent certaines des circonstances significatives qui doivent encadrer cet événement, ou plutôt cet avènement.
Dans le préambule encore, comme dans l'Entretien lui-même, l'auteur expose non pas seulement le rapport théologique, mais aussi le rapport philosophique et historique qui existe entre le bien et le mal. Il y a un esprit de vérité ; il y a aussi un esprit de mensonge. La lutte de ces deux puissances résume tout ce que nous savons, tout ce que nous voyons, tout ce que nous faisons. La guerre qui s'exerce par des moyens matériels et avec l'effusion du sang n'est qu'une forme du conflit universel et permanent dans lequel sont engagées les âmes.
Lorsque Soloviev composait ses Entretiens, beaucoup de gens se laissaient aller à espérer que bientôt les nations se mettraient d'accord pour réaliser enfin le désarmement général. L'ère de la paix semblait s'annoncer. Soloviev ne nie pas les apparences, mais il demande qu'on examine ce qui se trouve dessous et derrière. La paix, soit, mais quelle paix? La bonne ou la mauvaise ? Celle du Christ ou celle de l'es-
XCVm TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
prit menteur? Mauvaise, répond-il, anlichrétienne, pénétrée dimposture. Il dit et il écrit textuellement :
« Parmi toutes les étoiles qui brillent sur l'horizon intellectuel de l'homme appliqué à lire nos livres sacrés, aucune, selon moi, n'est plus éclatante et plus impressionnante que celle qui scintille dans la parole évangcliqne : — Pensezvous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. — Il est venu apporter sur la terre la vérité; oi-, comme le bien, et tout d'abord, la vérité divise. >'
Soloviev montre que l'àme des individus et l'âme des peuples sont en proie à cette division. De tout temps, et a?jjourd'hui plus que jamais, les puissances mauvaises conspirent contre l'œuvre du Christ. Ne voyons-nous pas un ardent esprit d'incrédulité entraîner des foules et des nations? La folle idée du surhomme prêchée par Nietzsche n'a-l-elle pas donné un élan nouveau aux vieux instincts rebelles (fui cherchaient leur voie?
Partout circulent d'étranges passions, ambitieuses d'arracher au (Christ l'humanité qu'il est venu délivrer. Le Christ, c'est l'incarnation du Bien,.. La rébellion qui se généralise prélude à
IMRODUCTION xcix
l'incarnation du Mal; pour une lutte universelle, pour une immense manifestation d'imposture et pour la complète revanche de la vérité. Voilà les deux pôles du drame.
Ce drame est présenté sous la forme d'une narration. Je ne m'excuse pas de le résumer de la manière la plus sèche, puisqu'on pourra, plus loin, le lire tout entier.
Le vingtième siècle (le nôtre) ouvre le récit.
En ce temps-là, nous n'en sommes plus à l'appréhension du péril jaune, mais à la pleine vision de ce péril. Les Japonais ont subjugué la Chine, sur laquelle ils ont installé une dynastie de leur race. A la tête d'innombrables armées mongoles, ils envahissent les territoires européens. La Russie est vaincue. (C'est cette prévision de 1899 qui, en 1904, valut à Solovieu, de la part de ses compatriotes, l'honneur d'être salué comme un prophète.) L'Allemagne se défend avec un succès relatif, mais, attaquée en même temps par la France, où régnent les partisans de la revanche tardive^ l'Allemagne est réduite à désarmer devant l'empereur jaune, (.elui-ci est fêté par les Français, toujours enthousiastes. L'Angleterre n'évite l'invasion qu'en versant aux vainqueurs un milliard de livres
с TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
sterling. Pendant cinquante ans, les nations européennes subissent le joug mongol. Mais, enfin, elles s'associent pour leur commune délivrance, et elles parviennent à s'affranchir. Klles refoulent en Asie l'immense armée jaune. Celte alliance, qui les a sauvées, elles décident de la maintenir; même, elles en font leur régime politique, et nous avons ainsi les Etats-Unis d'Europe. Au milieu de la paix se développe unimmense mouvement d'incrédulité nouvelle, un faux spiritualisme opposé à Dieu, une dénaluration de l'Evangile. De telles circonstances ouvrent la voie au surhomme; et le surhomme se manifeste. C'est un personnage séducteur, doué d'un génie varié, philosophe, écrivain, grand politique. Désigné, vraiment élu par les autorités maçonniques, il s'annonce comme le Messie véritable, qui va consacrer la paix et la prospérité universelles. On l'acclame. Les Etats-Unis d'Europe font de lui un empereur. Il règne à travers le monde. Il met la main sur la religion. Il entreprend une menteuse union des Eglises, qui, avec une solennité sans pareille, est, à Jérusalem, proclamée par un antipape, après que la puissance des ténèbres a frappé de mort le vrai pape Pierre H. — Soloviev insiste beaucoup sur le
INTRODUCTION CI
caractère d'IAIPOSTURE que doit avoir la dernière hérésie : le faux chrislianisme insurgé contre le vrai christianisme. — Comme les fidèles chrétiens s'efforcent de résister, l'Antéchrist leur impose une loi de déchéance sociale et leur interdit les villes. Une foule fidèle va se réfugier sur les hauteurs désertes de Jéricho. Là reparaît le pape Pierre II, ressuscité. La véritable union des Eglises s'accomplit alors, dans l'obscurité de la nuit, dans un endroit élevé et écarté. Ce sont les Juifs qui renversent l'imposteur triomphant. Celui-ci leur avait fait croire qu'il travaillait surtout pour eux, pour leur puissance, pour leur domination. Les Juifs propagent la révolte. Contre les insurgés j'uifs ou chrétiens, l'Antéchrist prend des mesures d'extermination. Mais l'horreur des massacres multiplie la force des rebelles. De nouveau, la Providence intervient d'une manière visible : les soldats de l'Antéchrist, ses créatures, son antipape et lui-même, le grand imposteur, sont engloutis dans des torrents de feu, qui jaillissent aux alentours de la mer Morte. Alors, environnée de toutes les splendeurs, rayonne la royauté de Jésus, ouvrant au monde humain régénéré une nouvelle période de mille ans.
Celte narration anticipée a un éclat et une puissance extraordinaires. C'est un morceau plein d(' richesses empiimti'cs à la science de la nature humaine, à l'hisloire des peuples, à la théologie, à l'imagination. Il a été lu, il est lu en liussieavec un altraitqui ne s'épuise pas. Les contradicteurs eux-mêmes se sont plu à reconnaître l'éclat et la force de l'étonnante composition (1).
Soit dans la préface amplifiée après coup, soit dans une notice complémentaire de plusieurs pages, l'auteur a relevé les principales critiques que la narration provoqua tout d'abord. Il rappelle les passages de l'Ecriture Sainte où est annoncée la venue de l'Antéchrist. Ensuite, il affirme son droit d'avoir employé certaines données de l'histoire profane pour former le cadre du récit anticipé. Quant aux détails fournis par sa propre imagination, il déclare qu'il ne leur
(1) A la fin de l'année dernière, une traduction anglaise des Ti-ois Entretiens , faite par MM. Steplien Graliam, Edward Gazalet, VV. J. Barnes et M, H H. Haynes, a été, sous le titre War and Chrixtinnity, pnl>liée à Londres. (Librairie Conslable audC°.)
Là, M. Stephen Graliam rend à Soloviev I hommage d'une sincère admiration. Mais le brillant écrivain an'jlais se trompe en plusieurs points, uotanunent au sujet de l'influence de Dostoïevsky sur Soloviev, quand il dit que Soloviev reconnut Dostoïevsky pour son prophète.
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a pas attribué une sérieuse importance. Pour conclure, Soloviev écrit les lignes suivantes, qui sont, ou peu s'en faut, les dernières que sa plume ait tracées : u Le drame historique est joué; et il ne reste plus qu'un épilogue, lequel, d'ailleurs, comme chez Ibsen, peut remplir l'étendue de cinq actes. Mais leur contenu, en ce qui fait le fond de l'œuvre, est connu d'avance. » J'ai noté (comme on le voit dans les Entretiens) que Soloviev ne s'attendait pas à une guerre entre les nations européennes. Il supposait que le bouleversement général qu'il prévoyait serait provoqué par l'invasion mongole. Or, c'est la guerre européenne qui a surgi en premier lieu. Alais rien ne dit que le péril jaune soit écarté par elle, pour toujours ou pour longtemps; au contraire, peut-être.
Quant à la lutte suprême entre les droits de Dieu et les droits de l'Homme, il n'est pas douteux que nous ne soyons engagés, et fort avant, dans quehjue affaire de ce genre. Depuis un grand siècle el demi, la philosophie, la littérature et la politique agissent ensemble pour soustraire la nature à Celui qui l'a créée.
Verrons-nous, verra t-on les Etals-Unis d'Europe? La guerre actuelle, qui a réalisé la
longue coalition de tant d'Etats et la profonde mise en commun de toutes leurs ressources, aura peut-être, entre aulres conséquences, le maintien d'une certaine organisation internationale permanente. N'oublions pas que l'idée des Etats-Unis d'Europe fait partie du programme depuis longtemps établi par les Loges maçonniques. Or, à notre époque, ce sont surtout les Loges qui conçoivent et qui dirigent les principaux mouvements de la politique.
Qu'à un moment de crise extérieure ou intérieure, ces nouveaux Etats-Unis éprouvent le besoin d'avoir un chef, ce ne serait sans doute pas aussi extraordinaire qu'on le supposait tout d'abord...
Eugène Tavermer.