DEUXIÈME ЕМТПЕТ1ЕК
l'honorable Tiièodore Thcodorovitch eût subi une aventure si absurde, mais, la chose étant arrivée, j'aurais seulement éprouvé de la satisfaction morale au cas où mon honorable ami, ayant administré une bonne quantité de horions au jeune querelleur délinquant, l'avait, par l'intermédiaire de la police, fait enfermer dans une maison de correction. Mais, au lieu de cela, certains messieurs décemment habillés s'avisent d'encourager et d'exciter le garçon : « C'est un brave! Lui, si jeune, il a eu le courage d'attaquer ce grand monsieur. Rosse-le, mon cher; nous ne te trahirons pas. « Quelle vilenie!
La Dame. — D'abord, pas d'injures; et puis, expliquez-moi ce que c'est que ce Transvaal. Quelle espèce de gens habitent là?
M. Z... — Là habite un mélange d'Européens et de nègres. Ils ne sont ni blancs ni noirs, ma.'\»/auves (I).
La Dame. — Un nouveau calembour, je suppose.
L'HoMMK POLITIQUE. — Et pas des meilleurs.
M. Z... — Tels Boers, tels calembours. D'ailleurs, si cette couleur ne vous plaît pas, il y a là encore la république d'Orange.
L'Homme politique. — Pour parler sérieusement, ces Boers, somme toute, sont des Européens, mais de piètre catégorie. Éloignés de leur glorieuse métropole, ils ont, à un notable degré, perdu leur civilisation. Au milieu des sauvages, ils se sont eux-mêmes ensauvagés et endurcis. Les placer sur le même rang que les Anglais et aller jus([u'à leur souhaiter de l'emporter
(l) Bouroui, brun ou fauve. (X. d, t.)
dans une lutte contre rAnglcterre, cela n'a pas de nom! (1).
La Dame. — Mais vos Européens sympathisaient avec les montagnards du Caucase, quand ceux-ci combattaient pour leur indépendance. Tout de même, la Russie est bien pins civilisée que les Circassiens.
L'Homme politique. — Pour ne pas m'étendrc sur les motifs de la sympathie de l'Europe envers les harbares du Caucase, je dirai seulement ceci : nous devons nous assimiler le général esprit européen et non les occasionnelles sottises de tels ou tels Européens. Assurém? t, de toute mon àme, je regrette que, pour domptei 4,es iiarhares qui s'en sont fait accroire, l'Angleterre se trouve, ainsi qu'on le voit, dans la nécessité d'employer un moyen réprouvé par la raison historique et suranné, comme la guerre. Est-elle vraiment inévitable, à cause de la sauvagerie de ces Zoulous, — je voulais dire lesBoers, — sauvagerie encouragée par l'aveugle jalousie du continent vis-à-vis des Anglais? Alors, naturellement, je souhaite beaucoup que cette guerre soit vite terminée et aboutisse à l'entière défaite de ces insolents Africains, de manière que, désormais, il ne soit plus question de leur indépendance. Leur succès (possible par suite de l'éloignement de cette contrée) serait le triomphe de la barbarie sur la civilisation; et pour moi, Russe, c'est-à-dire Européen, un jour de grand deuil national.
M. Z... fà voix basse y en se tournant vers le Général). — Les personnages constitués en dignité parlent bien;
(1) En français. (N. d. t.)
tout à fait comme le Français qui disait : Ce sabre d'honneur est le plus beau jour de ma vie (1).
La Dame {à Г Homme politique). — Je ne suis pas de votre avis. Pourquoi ne pas avoir de la sympathie pour ces Boers? Xous en avons bien pour Guillaume Tell.
L'Homme politique. — Ah! s'ils s'étaient créé leur légende poétique; s'ils avaient inspiré des artistes comme Schiller et Rossini; s'ils avaient produit parmi eux un équivalent de Jean-Jacques Rousseau ou d'autres écrivains et des savants, — alors je parlerais d'eux d'une manière différente.
La Dame. — Mais tout cela n'est venu qu'ensuite. A l'origine, les Suisses n'étaient que des pâtres... Et puis, les Américains, lorsque, pour conquérir leur indépendance, ils s'insurgèrent contre les Anglais, est-ce (ju'ils s'étaient distingués par le moindre esprit de civilisation? Xon. Ils étaient, non pas des Boers, mais des Peaux-Rouges; et ils pratiquaient le scalp, comme le raconte Alayne-Reid. Pourtant, Lafayette leur a témoigné sa sympathie. Il a eu raison, puisque maintenant les Américains ont rassemblé toutes les religions à Chicago et en ont fait une Exposition; ce que personne n'avait encore jamais vu. A Paris, on voulait faire la môme chose pour toutes les religions à propos de l'Exposition future; mais il n'en a rien été. Là, un certain abbé Charbonnel s'occupait beaucoup de cette entreprise. Il m'en a écrit plusieurs fois. Un homme sympathique. Mais les différentes confessions ont refusé leur concours. Même le grand rabbin a fait cette dé-
(1) En français, (.\'. d. t )
clai'ation : « Pour la religion, nous avons la Bible, et l'Exposilion n'a rien à y voir. ii Le pauvre Charbonnel en a été désespéré an point de renier le Christ; il a écrit aux jonrn;iux pour faire savoir qu'il se relirait de l'Eglise; et aussi (ju'il estimait beaucoup Renan. D'après ce qu'on m'a dit, la fin de son histoire n'a pas été brillante. Il aurait pris femme ou se serait mis à boire. Notre IVepluyev s'est, lui aussi, agité à propos de la même affaire; mais il a fini par se désenchanter de toute religion. Cet idéaliste m'a écrit que, maintenant, toute sa foi se résume dans l'humanité. Mais comment faire pour représenter l'humanité toute seule à l'Exposition de Paris? C'était une fantaisie, je pense. Pourtant, les Américains avaient très bien organisé leur affaire. Des ecclésiastiques de toutes les religions ont répondu à leur appel. C'est un évêque catholique qui fut élu président. Il lut aux assistants le Notre Père, en anglais; et les prêtres idolâtres, bouddhistes et chinois lui répondirent poliment : « Ohl oui; très bien, Monsieur (1). Nous ne souhaitons de mal à personne. Nous ne demandons qu'une chose : que vos missionnaires aillent où ils voudront, pourvu qu'ils restent loin de nous. Ce n'est pas notre faute, si vous n'observez pas votre religion, qui est si bonne pour vous. Mais, pour nous, notre religion est la meilleure de toutes, n Donc, l'affaire se termina fort bien. Pas de rixes; et tout le monde s'émerveilla. Voilà de quoi ces Américains sont capables maintenant. Et qui sait si les Africanders d'aujourd'hui ne leur ressembleront pas plus tard?
(1) En anglais dans le texte. (N. d. t.)
i)ELXlÈ\lE ENTRETIEN 105
L'Homme politique. — Assurément, tout est possible. De quelque gavroche peut sortir un grand savant. En attendant, rien n'empêche de lui appliquer, pour son profit personnel, une bonne rossée.
La D.iVME. — Quelles expressions! Décidément, vous vous encanaillez (1). Vous rapportez tout cela de Monte-Carie. Qui est-ce que vous fréquentez làbas? Les familles des croupiers, sans doute (2). D'ailleurs, c'est votre aCTaire. Je vous demanderai seulement de contenir votre sagesse politique, afin de ne pas nous mettre en rétard pour le dîner. Nous devrions avoir terminé Tenlretien depuis longtemps.
L'Homme politique. — Oui. Je voulais résumer, et renouer la fin au commencement du discours.
La Dame. — J'ai de la méfiance. Vous n'aurez jamais fini. Il faut que je vous aide à expliquer votre pensée. Vous vouliez donc dire que les temps ont changé; qu'autrefois il y avait Dieu et la guerre; et que, maintenant, à la place de Dieu, il y a la culture et la paix. C'est cela, n'est-ce pas?
L'Homme politique. — Permettez. C'est cela, approximativement.
La Dame. — • Très hien. Qu'est-ce que Dieu? Je l'ignore et je ne puis l'expliquer, mais je le sens. Quant à ce qui est de votre culture, je n'en ai aucune impression. Expliquez-moi donc en deux mots ce que c'est.
L'Homme politique. — De quoi est formée la culture
(1) En français. ^jV. d. t.)
(2) Id. ' (Id)
et ce qu'elle renferme, vous le savez comme nous : ce sont tous les trésors de la pensée et du génie créés par les esprits élus des ponj)les élus.
La Dame. — Mais tout cela ne forme pas une seule chose; au contraire, une extrême diversité. Là se trouvent Voltaire, et Bossuet, et la Madone, et Nana, et Alfred de Musset, et Philaréte. Comment réunir toutes ces choses en un seul tas et mettre ce tas à la place de Dieu?
L'Homme politique. — Je voulais dire qu'à propos de la culture, envisagée comme trésor historique, nous n'avons pas lieu de nous inquiéter. Grâce à Dieu, elle est constituée, elle existe. On peut, je l'admets, espérer qu'il y aura de nouveaux Shakespeare et de nouveaux Newton, mais cela n'appartient pas à notre domaine et ne nous offre pas d'intérêt pratique. Cependant, la culture présente un autre aspect, pratique, ou, si vous voulez, moral; et c'est précisément ce que, dans la vie privée, nous nommons civilité ou politesse. Cela, pour un observateur superficiel, peut semhler peu important; mais cela présente une importance énorme, unique, précisément parce que, seul, cela peut prendre un caractère universel et obligatoire. On n'a pas le droit d'exiger de personne ni supérieure vertu, ni esprit supérieur, ni génie, mais on peut et on doit exiger de tout le monde la politesse. Cela, c'est le miniimim de 1юп sens et de moralité qui permet aux hommes de vivre comme des hommes. Assurément, la politesse n'est pas toute la culture, mais elle est l'indispensable condition de toute existence cultivée. C'est absolument comme pour la !ec-
ture et l'écriture, qui n'absorbent pcas la formation intellectuelle, mais qui en sont la condition indispensable. La politesse est la culture à l'usage de tout le monde (1). Nous voyons en effet qu'elle déborde les relations particulières entre gens d'une classe pour s'étendre aux relations sociales — entre les différentes classes — et aux rapports politiques, ou internationaux. Nous nous rappelons encore comment, du temps de notre enfance, les gens de notre classe pouvaient être impolis avec les roturiers; mais, main- . tenant, la politesse obligatoire et même coercitive a enjambé ces frontières des castes; et la voici prête à enjamber les frontières internationales.
La Dame. — Veuillez abréger. Donc, vous nous conduisez à celte conclusion : que la politique pacifique entre les États est la même chose que la politesse entre les individus.
L'Homme politique. — Assurément, ce n'est pas pour rien qu'en h-?L\\çd\& politesse (2) et politique (3) ont une parenté très étroite. Et remarquez que pour cela on ne fait appel à aucun sentiment, on n'exige rien de cette bienveillance que le Général a invoquée sans raison. Parce que je m'abstiens de me jeter sur tel ou tel individu et de lui déchirer la figure avec les dents, cela ne signifie pas que je ressente aucune bienveillance pour lui. Je puis, au contraire, nourrir dans mon âme les plus mauvais sentiments à son égard ; mais une telle querelle me répugne à moi, homme cul-
(1) En français. (N. d. t.)
(2) Id. ' (Id.)
(3) Id. (M.)
tivé. En outre, ce qui est le principal, je me rends compte (pic rien n'en peut résulter sauf des vilenies. Au contraire, si je m'en abstiens et si je me conduis poliment vis-à-vis de coA homme, alors, je n'ai rien à perdre, mais beaucoup à jjayner. Quelle (|ue soit Гапtipathie nationale qui existe entre deux peuples ayant acquis un certain degré de culture, jamais ils n'en arriveront aux voies de fait (1), c'est-à-dire à la guerre. Celle-ci, en effet, est très différente de l'aspect que lui donnent les poètes et les peintres. Tous ces cadavres, ces plaies nauséabondes, cet entassement d'une multitude d'hommes rudes et malpropres, cette interruption de l'ordre régulier de la vie, la destruction des édifices et des institutions utiles, des ponts, des chemins de fer, des télégraphes, telle est la guerre, dans la réalité. Toute cette laideur répugne directement à un peuple cultivé; comme à nous et à vous répugnent des yeux crevés, des joues tuméfiées, un nez arraché. En outre, à un certain niveau de développement intellectuel, le peuple comprend combien il lui est utile d'être courtois vis-à-vis des autres nations et combien désavantageux de se déchirer avec elles. Assurément, il y a en cela beaucoup de degrés : le poing est plus cultivé que la dent; le bâton est plus cultivé que le poing; et le symholi(|uc soufflet est encore plus cultivé. De môme, les guerres peuvent être conduites d'une manière plus ou moins sauvage. En effet, les guerres européennes du dix-neuvième siècle ressemblent au duel réglementé entre deux hommes bien
(1) En français. (N . d. t.)
DEUXIÈME EMTRETI EN 109
élevés, plutôt (]u'c11gs ne ressemblent à une rîxo entre deux ouvriers ivres. Mais ceei n'est qu'un degré intermédiaire. Remarquez que chez les peuples avancés le duel cesse d'être en usage. Tandis que la Russie retardataire a à pleurer ses deux meilleurs poètes, qui ont péri en duel, dans la France cultivée le duel n'est plus guère qu'un sacrifice non sanglant à une laide et défunte tradition. Quand on est mort, c'est qu'on n'est plus en vie (1) , dirait M. de La Palisse. Certainement, vous et moi nous verrons le duel pour toujours enseveli dans les archives de l'histoire. A cet égard, un compromis ne peut être durable. La vraie culture exige la complète disparition des rixes entre individus et entre peuples. Quoi qu'il en soit, la politique pacifique est la mesure et le symptôme du progrès civilisateur. Aussi, malgré tout mon désir de plaire à notre très honorable Général, je maintiens quand même ma déclaration : que la propagande par écrits contre la guerre est un indice très consolant. Non seulement, cette propagande devance, mais encore elle hâte la solution définitive d'un problème qui a mûri. Avec toutes ses singularités et tous ses entrai-, nements, elle est importante, parce fait qu'elle accentue, dans la conscience générale, le trait essentiel, pour ainsi dire magistral, du progrès historique. L'arrangement pacifique, c'est-à-dire courtois, c'est-à-dire pour tous avantageux, de tous les rapports et de tous les conflits internationaux — telle est l'inébranlable règle de la saine politique dans l'humanité civilisée,
(1) En français. (N. d. t.)
— Eh bien! (à M. Z...J avez-vous quelque chose à dire?
M. Z... — Non. Simplement une remarque au sujet de ce que vous avez bien voulu noter tout à l'heure : que la politique pacifique est un symptôme de progrès. Cela m'a rappelé que dans Filmée^ de Tourgueniev, un personnage dit, très exactement : « Le progrès est un symptôme. " Ne s'ensuivrait-il pas que la politique pacifique est le symptôme d'un symptôme?
L'Homme politique. — Oui. Mais qu'est-ce que cela fait? Assurément, tout est relatif. Que voulez-vous dire au juste?
M. Z... — Ceci, simplement : Si la politique pacifique est seulement l'ombre d'une ombre, y a-t-il lieu d'en parler avec une telle abondance? Ne serait-il pas préférable de dire franchement à l'Iiumanilé ce que le Père Varsonophii disait à la dame pieuse : « Tu es vieille, tu es faible; et jamais tu ne vaudras mieux. 55
La Dame. — Il est tard maintenant pour engager la discussion là-dessus. (A l'Homme politique.) Voyez combien votre politique-politesse (1) s'est moquée de vous.
L'Homme politique. — Comment donc?
La Dame. — Puisque vous n'irez pas demain à Monte-Carie, ou à Nice, comme vous dites par euphémisme (2).
L'Homme politique. — Et pourquoi?
La Dame. — Parce que ces messieurs veulent vous
(1) En français. (N. rf. t.)
(2) Id. ' (Id.)
DEUXIEME EiVTRETIEN 111
réfuter. Ils n'en ont plus le temps par suite de votre prolixité (1) si grande. Les voilà obligés de renvoyer à demain leurs objections. Eh bien, quand des gens cultivés seront ici occupés à réfuter votre thèse, est-il possible qu'en ce moment-là vous vous trouviez à Monte-Carie, abandonné aux jouissances plus ou moins défendues, dans la compagnie de croupiers incultes et de leurs familles? Ce serait le comble (2) de l'impolitesse. Alors, que deviendrait votre n obligatoire minimum de moralité « ?
L'Homme politique. — Puisque nous en sommes là, je puis retarder d'un jour ma course à Nice. J'écouterai avec curiosité ce que l'on peut dire contre mes axiomes.
La Dame. — A la bonne heure ! Mais, maintenant, je pense que tout le monde a terriblement faim et que, n'était notre amour de la « culture « ,il y a longtemps que notis nous serions précipités dans la salle à manger.
L'Homme politique. — Il me semble, du reste, que la culture et Vart culinaire se marient très bien ensemble (3) .
La Dame. — Oh ! oh ! je me bouche les oreilles.
Là-dessus, en échangeant des bons mots douteux, tous nous nous hâtâmes de suivre la maîtresse de maison, qui nous couJuisait vers le dîner.
(1) En français. (S. d. t.)
(2) Id. (Id.J (3)W. fid.l
Audiatur et tcrJia pars.
Cette fois, d'un rommim désir, nous nous réunîmes dans le jaidia avant l'heure ordinaire, pour n'avoir pas besoin de brusquer la fin de la coniemation. Le même motif nous avait communiqué à tous une disposition d'esprit plus sérieuse que la veille.
L'Homme politique ^à M. Z...J. — Vous vouliez, je crois, faire une objeclion ou une remarque au sujet de ce que j'ai dit hier?
M. Z... — Oui, à propos de votre définition : la politi({ue pacifique est un symptôme de progrès. J'ai rappelé le mot d'un personnage de Tourgueniev, dans Fumée : « Le progrès est un symptôme. « J'ignore ce que le personnage en question voulait dire au juste. Mais le sens naturel de ces paroles est tout à fait exact. Réellement, le progrès est un symptôme.
L'Homme politique. — De quoi?
M. Z... — C'est fort agréable d'avoir affaire à des gens intelligents. Précisément, je voulais en venir à ce sujet. Je pense que le progrès, bien entendu le progrès visible et accéléré, est toujours un symptôme de lajin.
L'Homme politique. — Evidemment, si, par exemple, il s'agit de la paralysie progressive, alors c'est le
symptôme de la fin. Mais pourquoi le progrès de la cullurc ou de la civilisation devrait-il absolument être le symptôme de la fin?
M. Z... — Eu effet, ce n'est pas évident comme dans le cas de paralysie, mais c'est ainsi tout de même.
L'Homme politique. — Vous êtes convaincu, je le vois bien. Cependant, je ne distingue pas quelle est, à proprement parler, la chose dont vous êtes convaincu. D'abord, comme votre compliment m'y encourage, je répète ma simple question, qui vous a paru sensée. Vous dites : к Symptôme de la fin. » Là-dessus, je demande : la fin de quoi?
M. Z... — La fin de ce qui a fait le sujet de notre conversation. Nous nous sommes entretenus de l'histoire de l'humanité; de ce « progrès « historique qui, incontestablement, a pris une allure accélérée et qui, j'en suis persuadé, approche de sa conclusion.
La Dame. — C'est lajin du monde, n'est-ce pas? (1) C'est très curieux.
Le Général. — Enfin, nous atteignons le point le plus intéressant.
Le Prince. — Probablement, vous avez Fintention de ne point passer l'Antéchrist sous silence?
M. Z... — Assurément. L'Antéchrist a droit à la première place.
Le Prince (à la Dame). — Veuillez m'excuser. J'ai à faire une terrible besogne absolument pressée; de sorte que, malgré tout mon désir d'écouter des pro-
. (1) En français. (N. d. t.)
pos si intéressants, je suis obligé de rentrer chez moi.
Le Général. — Comment? Et le vint?
L'Homme politique. — Depuis trois jours, je pressentais quelque scélératesse. Dès que la religion s'en mêle, n'attendez rien de bon. Tantuin religio potuit suadere malorum.
Le Prixce. — Je n'ai pas en vue la moindre scélératesse. Je m'efforcerai de revenir à neuf heures. Mais, maintenant, je ne suis pas libre.
La Dame. — D'où vous vient donc une hâte si soudaine? Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus de ces affaires importantes? Je n'y crois pas. Avouez donc que c'est l'Antéchrist qui vous fait partir tout à coup.
Le Prince. — Hier, j'ai entendu dire tant de choses au sujet de la prééminence de la politesse que, sous cette impression, par égard pour la politesse, j'avais résolu de sacrifier la vérité. Maintenant, je m'aperçois que j'ai eu le plus grand tort. Je parlerai donc avec franchise. Réellement, j'ai beaucoup d'affaires sérieuses; mais, si je quitte la conversation, c'est surtout parce que je considère que je n'ai pas le droit de perdre mon temps à discuter sur des choses qui ne méritent d'intéresser personne, excepté, peut-être, des espèces de Papous.
L'Homme politique. — Voilà sans doute une jolie façon de réparer votre grave excès de politesse.
La Dame. — Pourquoi vous irriter? Si nous sommes des imbéciles, pardonnez-nous. Quant à moi, vraiment, ie ne me fâche pas de ce que vous me traitez de
Papou. Les Papous peuvent avoir quelques idées justes. Dieu ensei<|ne les enfants. Mais, puisque vous ne pouvez supporter d'entendre parler de l'Antéchrist, je vous propose un arrangement. Votre villa est à deux pas d'ici. Allez-y travailler, et revenez pour la fin de Tentietien, — après l'Antéchrist.
Le Prince. — Bien. Je reviendrai.
(Après que le Prince s'est éloigné, LE GÉNÉRAL, riant, fait celte remarque) : Le chat sait quelle viande il a mangée.
La Dame. — Comment? Pensez-vous que notre Prince soit — rAntéchrisl?
Le GÉNÉRAL. — C'est-à-dire, pas en personne; non, pas en personne. Il n'est pas de taille. Mais, tout de môme, il penche de ce côté. Comme il est dit encore dans l'évangile de saint Jean : « Vous avez entendu dire, enfants, que l'Antéchrist viendra; mais maintenant les antéchrists sont nomhreux. Alors, parmi tous ceux-ci...
La Dame. — On peut inopinément être englobé dans ce gran,d nombre. Le Prince ne sera pas jugé avec sévérité par Dieu ; car on lui a fait perdre le hou sens. Il sait qu'il n'est pas de ceux qui inventent la poudre. Il porte l'uniforme qui a la vogue, avec la tierté qu'on a, quand, de la ligne, on passe dans la garde. Pour un grand général, la chose n'a aucune importance, mais elle flatte un petit ofîicier.
L'Homme politique. — C'est de la honne psychologie. Cependant, je ne comprends pas pourquoi il s'est irrité à propos de l'Antéchrist. Ainsi, par exemple, je ne crois pas à la mystique; mais elle ne m'irrite
tROISiÈME ENTRETIEN lii
pas, et plutôt elle m'intéresse, au point de vue de l'ensemble de riiumanité. Je sais que beaucoup de gens prennent la mystique au sérieux; j'en conclus qu'elle exprime un caractère de la nature humaine, caractère qui chez moi est plus ou moins atrophié, mais qui continue de m'ofl'rir un intérêt objectif. Ainsi, par exemple, je suis absolument nul en peinture; je ne sais rien dessiner, pas même tracer une ligne droite ; alors, avec les peintres, je ne discute pas ce qui est bien peint ou ce qui est mauvais. Mais les questions de peinture m'intéressent au point de vue de l'éducation et de l'esthétique générales.
La Dame. — On ne doit pas s'irriter d'un sujet si inoffensif; et, cependant, vous-même vous haïssez la religion. Tout à l'heure, vous avez dirigé contre elle une injure en latin.
L'Ho.MME POLITIQUE. — C'est vite parler d'injure. Comme mon poète favori, Lucrèce, je reproche à la religion ses autels ensanglantés et les gémissements des victimes humaines. Un écho de cette cruauté me parvient sourdement à travers les intolérantes déclarations de l'interlocuteur qui vient de refuser la discussion. Mais, en elles-mêmes, les idées religieuses m'intéressent beaucoup, principalement cette idée de Г II Antéchrist î^ . Par malheur, il se trouve que je viens d'achever un livre de Renan; et, là, toute la question est envisagée au point de vue de la science historique et tout aboutit à Néron. C'est pou de chose. Bien avant le temps de Néron, l'idée de l'Antéchrist existait chez les Hébreux — au sujet du roi Antiochus Epiphane, et elle s'est conservée jusqu'à notre époque,
par exemple, chez nos lascolniks. C'est, en quelque sorte, une idée générale.
Le Général. — C'est très bien à Votre Excellence de méditer sur de tels sujets pendant vos moments de loisir. Notre pauvre Prince, lui, est tellement enfoncé dans les affaires de la propagande évangélique qu'il ne peut même plus réfléchir sur le Christ ou sur l'Antéchrist. Même, pour jouer au vint, il ne dispose que de trois heures par jour. C'est un homme sincère; on doit lui rendre justice.
La Dame. — Vous êtes trop sévères pour lui. Assurément ces gens-là ont tous quelque fêlure, mais, en revanche, ils sont malheureux. Ils n'ont pas de gaieté, ni de contentement, ni de mansuétude. Cependant, l'Evangile dit bien quelque part que le christianisme est la joie dans le Saint-Esprit.
Le Général. — La situation est en effet difficile : ne pas avoir l'esprit du Christ et se donner pour les vrais chrétiens.
M. Z... — Pour des chrétiens supérieurs, et sans posséder ce qui, précisément, constitue surtout la supériorité du christianisme.
Le Général. — Selon moi, ce fâcheux état d'esprit est juste l'état d'esprit antichrétien, lequel, chez les plus intelligents ou les plus perspicaces, est accablé par la conviction que, à la fin des fins, le chemin détourné n'aboutit pas,
M. Z... — En tout cas, certainement, l'idée d'Antéchrist qui, d'après la Bible — l'ancien Testament et le nouveau — indique par elle-même le dernier acte de la tragédie historique, ne sera pas la simple incré-
Troisième entretien 119
dulité, ou la négation du christianisme, ou le matérialisme, ou autre chose d'analogue. Elle sera V imposture religieuse. Alors, le nom du Christ sera exploité par toutes les puissances humaines qui, en fait et en principe, sont étrangères et directement hostiles au Christ et à Son Esprit.
Le Géivéral. — Assurément, le diable ne serait plus le diable s'il jouait à découvert.
L'Homme politique. — Je l'avoue, je crains que tous les chrétiens ne tournent à l'imposture et, par conséquent, selon vous, ne deviennent des Antéchrists. Comme exception il n'y aurait guère que le peuple inconscient, à supposer que celui-ci existe encore dans le monde chrétien; et quelques originaux isolés, de votre espèce. Messieurs. En tout cas, il faut considérer comme « antéchrists i? tous ces gens, — ici, en France, et chez nous — qui s'agitent tant à propos du christianisme, qui en font leur souci principal et transforment leur nom de chrétiens en monopole et eu privilège. Aujourd'hui, ces gens appartiennent à l'une des deux catégories qui sont également dépourvues de l'esprit du Christ. Ce sont, ou bien des égorgeurs tout prêts à rétablir l'inquisition et à organiser des massacres religieux, tels ces a pieux » abbés et ces «catholiques •» officiers, qui, à une date peu ancienne, exprimaient la grande joie que leur causait la glorification d'un certain chevalier d'industrie pris sur le fait (1) ; — ou
(1) Evidemment, ГНоммв politique vise la souscription ouverte en l'iionneur du i suicidé i, oîi un officier français déclarait s:iuscrire avec l'espoir d'une nouvelle nuit de la Saint-Barlhélemy ; un autre : qu'il espère la rapide pendaison de tous les protestants,
120 TROIS ENTKÊ TIENS StlR LA (ÎUERHÉ
de nouveaux apôtres du jeûne et du célibat, qui dêcoavrcnt la vertu et la conscience comme une espèce d'Amérique et perdent le sens iutime de la droiture et tout sens commun. Devant les premiers, on ressent la nausée morale; devant les seconds, on est vaincu par le bâillement physique.
Le Général. — Oui. A l'origine, le christianisme était inconnu des uns et détesté des autres; mais seule notre époque a réussi à le rendre odieu.x. J'imagine comment le diable s'est frotté les mains et s'est caressé le ventre après un tel succès. Hélas! Seigneur!
La Dame. — Vous pensez donc que c'est cela l'Antéchrist?
M. Z... — Non. Nous possédons quelques indices explicatifs ; mais lui-même est encore dans l'avenir.
fraocs-maçous et juifs; — un abbé : qu'il vit dans l'atteate du brillant avenir qui verra fabriquerdes t:ipis à bon marché avec la peau des huguenots, des francs-miiçons et des juifs, et que, comme bon chrétien, il foulera continuellement des pieds ces tapis. Ces déclarations, au milieu de quelques dizaines de mille autres du même genre, fuient imprimci's dans le journal la Libre Parole. (Note de laideur )
(Solovicv était opposé à rantisémitismc. Gcpeudant, il no se prononçait pas sur l'innocence ou sur la culpabilité du capitaine Dreyfus Comme beaucoup d'écrivains étrangers, Soloviev avait subi l'influence des journaux qui réclamaient la révision du premier jugement. Les chiffres qu'il indique au sujet des déclarations haineuses laites par des souscripteurs du mouniiicnt Henry sont inexacts, il y eut environ vingt mille perso-mes répondant à l'appel de la Libre Parole. Quatre ou cinq cents souscriptions (et non pas des dizaines de mille) avaient le caractère noté dans l'entretien. 1'Л1е s étaient, d'ailleurs, généralement anonymes.) — (Note du traducteur.)
TROISIÈME ËRITREÎIEN 121
La Dame. — Expliquez-nous donc, aussi simplement que possible, en quoi consiste l'afTaire.
M. Z... — Eh bien! soit; mais la simplicité, je n'en réponds pas. On n'arrive pas d'un coup à la simplicité véritable; et la simplicité prétendue, artificielle, fausse, c'est ce qu'il y a de pire. Un de mes amis défunts aimait à répéter cette vieille maxime : mainte simplicité trompe aisément.
La Dame. — Mais cela n'est pas très simple.
Le Général. — C'est, vraisemblablement, ce que signifie le proverbe populaire : il y a une simplicité pire que le vol.
M. Z... — C'est la même chose.
La Dame. — Maintenant, je comprends.
M. Z... — Seulement, il est regrettable qu'on ne puisse pas expliquer entièrement l'Antéchrist rien qu'avec des proverbes.
La Dame. — Eh bien, expliquez selon ce que vous savez.
M. Z... — Avant tout, dites-moi si vous reconnaissez l'existence et la puissance du mal dans le monde?
La Dame. — Force m'est bien de le reconnaîti'e, même si je ne le voulais pas. Comme preuve, la mort à elle seule suffirait : voilà un mal que personne n'évite. Je crois que « la mort est le dernier ennemi à détruire « . Tant que cet ennemi n'est pas détruit, nul doute que le mal ne soit puissant, et même plus puissant que le bien,
M. Z... (au Général). — Et VOUS, quelle est votre opinion ?
Le Général. — J'ai regardé en face les balles et les
boulets. Je ne clignerai donc pas les yeux devant les questions les plus subtiles. Assurément le mal existe, d'une manière réelle, comme aussi le bien. Dieu existe; le mal existe, du moins tant que Dieu le tolère.
L'Homme politique. — Provisoirement, moi, je ne réponds rien. Mon opinion n'atteint pas à la racine des choses. Ce que je comprends là-dessus, je l'ai expliqué hier de mon mieux. Mais je suis toujours disposé à faire connaissance avec d'autres opinions. Je comprends parfaitement la manière de penser du Prince ; c'est-à-dire, je comprends qu'il n'y a là absolument rien qui ressemble à une véritable idée, mais seulement la marque d'une simple prétention, quin'ani rime ni raison (1). Mais l'opinion religieuse positive a, naturellement, plus de consistance et m'intéresse davantage. Seulement, jusqu'ici je ne la connais que sous sa forme administrative, laquelle ne me satisfait pas. Je suis donc très désireux d'entendre, à ce sujet, non pas l'éloquence onctueuse, mais la parole humaine, naturelle.
M. Z... — Parmi toutes les étoiles qui se lèvent sur l'horizon de l'homme appliqué à lire nos livres saints, aucune, selon moi, n'est plus éclatante ni plus impressionnante que celle qui brille dans la parole évangélique : « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, je vous le dis, — mais la division. » Il est venu apporter sur la terre la vérité; et celle-ci, comme le bien, ^гЪг'^е d'abord.
La Dame. — Je réclame une explication. Pourquoi
(1) En français. (N. d. t.)
le Christ s'appelle-t-il jtjrîwce de la paix (1) et pourquoi a-t-il dit que les pacificateurs sont appelés enfants de Dieu?
M. Z... — Et vous êtes assez bonne pour désirer me voir obtenir cette haute dignité en réalisant l'accord de textes qui se contredisent?
La Dame. — Précisément.
M. Z... — Veuillez donc remarquer que pour arriver à cet accord il n'y a qu'un moyen, c'est de faire la division entre la véritable et bonne paix et la paix mauvaise ou menteuse. Cette séparation est directement signalée par Celui qui a apporté la paix véritable et la bonne inimitié : " Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix : je vous donne, mais non pas ainsi que donne le monde. » Il y a donc la bonne paix, la paix chrétienne, ayant pour principe cette division que le Christ est venu apporter sur la terre, c'est-à-dire la séparation entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge; et il y a la paix du monde, la paix mauvaise ayant pour principe le mélange ou l'union extérieure de ce qui, intérieurement, est en guerre avec soi-même.
La Dame. — Et comment distinguez-vous la bonne paix de la mauvaise?
M. Z... — A peu près comme faisait le Général avant-hier, lorsque, en plaisantant, il coustatait qu'il y a une bonne paix, par exemple, celle de Nishtadt ou celle de Kutchuk-Kainardji. Sous cette plaisanterie se trouve un sens plus étendu et plus important. Dans la
(1) En français. (N. cl. t.)
124 l'ROlS ENTRETIENS SUU LA GLEÎtRË
lutte spirituelle, comme dans la lutte politique, la seule bonne paix est celle qui se conclut seulement lorsque le but de la guerre est atteint.
La Dame. — En fin de compte, d'où provient la guerre entre le bien et le mal? Ont-ils donc essentiellement besoin de combattre l'un contre l'autre? Est-il possible qu'il y ait réellement entre eux collision, corps à corps (1). Dans la guerre ordinaire, quand un des deux partis commence à se renforcer, et que l'autre cherche des appuis, le conflit doit se résoudre par de vraies batailles, avec des canons et des baïonnettes. Mais la lutte du bien et du mal se passe autre ment ; et quand le bon parti gagne de la force, aussitôt le mauvais s'affaiblit. Entre eux, l'antagonisme ne va jamais jusqu'à une bataille réelle; et tout cela ne se dit qu'au figuré. La seule chose dont il y ait lieu de se soucier, c'est que, dans le sein de l'humanité, la somme de bien soit plus grande; aloFs les ressources du mal diminueront d'elles-mêmes, en proportion.
M. Z... — Donc, selon vous, il suffirait que. les gens qui sont bous deviennent encore meilleurs pour que les mauvais perdent leur méchanceté, en attendant finalement de devenir bons eux aussi?
La Dame. — 11 me semble qu'en effet c'est cela.
M. Z... — Avez-voîis eu quelquefois l'occasion de voir la bonté d'un homme bon rendre bon un homme mauvais ou, simplement, le rendre moins mauvais?
La Dame. — Non, à dire vrai, je n'ai pas eu cette occasion, et je n'ai pas non plus entendu raconter que
(1) Eu français. (N. d. t.)
TROISIÈAfE ENTRETIEN 125
d'autres personnes l'aient eue... Mais, attendez... Ce que vous venez de dire approche, il me semble, de ce dont vous parliez avant-hier avec le Prince : que le Christ lui-même ne put, malgré toute Sa bonté, rien faire de bon de l'àme de Judas Iskariote ou du mauvais larron. Là-dessus, la réponse appartient au Prince. Souvenez-vous-en, quand il arrivera.
M. Z. . . — Comme je ne leprends pas- pour l'Antéchrist, je ne suis pas assuré de son arrivée, et encore moins des ressources de son esprit théologique. Alors, afin que notre entretien ne s'alourdisse pas d'une question non résolue, je présente la réponse que devrait faire le Prince, d'après son point de vue. Pourquoi le Christ n'a-t-Il pas regénéré par sa bonté les âmes mauvaises de Judas et C'*? — Simplement parce que l'époque était trop enténébrée et parce que trop peu d'âmes se tenaient à la hauteur du progrès moral où se fait sentir la force intime de la vérité. Judas et Q' étaient encore trop peu « développés « . Mais le Christ lui-même a dit à Ses disciples : ч Les œuvres que J'accomplis, vous les accomplirez aussi, et même de plus (jrandes. « C'est-à-dire ceci : au degré supérieur de développement moral dans l'humanité, degré atteint aujourd'hui, les vrais disciples du Christ peuvent, par la puissance de leur mansuétude et de la non-résistance au mal, accomplir des prodiges moraux plus grands que ceux qui étaient possibles il y a dix-huit siècles...
Le Génér.il. — Permettez ! permettez ! S'ils sont capables de les accomplir, pourquoi ne le font-ils pas? Ou bien, avez-vous vu ces nouveaux prodiges? Voyez
notre Prince : maintenant, « après dix-huit siècles pendant lesquels s'est poursuivi le progrès moral de la conscience chrétienne « , il est absolument incapable de dissiper les ténèbres de mon àme. Le cannibale que j'étais avant de l'avoir rencontré, je le suis encore de même qu'autrefois. Après Dieu et après la Russie, ce que j'aime le plus dans ce monde, c'est l'œuvre militaire en général, et l'artillerie en particulier. Et, cependant, des partisans de la non-résistance, j'en ai rencontré beaucoup d'autres que notre Prince et mieux équilibrés que lui.
M. Z... — Maintenant, pourquoi en resterions-nous à une question personnelle? Qu'est-ce que vous désirez de moi ? Je vous ai offert, en faveur de notre contradicteur absent, un texte évangélique qu'il avait oublié, mais ensuite,
— Est-ce raisonnable ou non — Je ne suis pas responsable du songe d'autrui.
La Dame. — Eh bien! je prendrai la défense du Prince. S'il avait voulu faire preuve de sagesse, il aurait ainsi répondu au Général : — Ceux de mon opinion avec lesquels vous vous êtes rencontré, et moi-même, nous nous considérons comme les vrais disciples du Christ, seulement à cause de la tendance de nos pensées et de notre conduite, et non point parce que nous nous attribuons une grande force. Mais, certainement, il y a quelque part, ou il y aura bientôt, des chrétiens plus parfaits que nous. Ceux-là sauraient percer votre muraille de ténèbres.
M. Z... — Pratiquement, cette réponse serait com-
TROISIEME EMRETIEN 127
mode, puisqu'elle ferait appel à une juridiction inconnue. Mais, en somme, cela n'est pas sérieux. Supposons qu'ils disent, comme ils doivent dire :
— Nous ne pouvons rien faire qui soit supérieur, ni égal, ni même inférieur à ce que le Christ a fait. — En bonne logique, que resterait-il à conclure d'un tel aveu?
Le Général. — Seulement ceci, je pense : que les paroles du Christ : « vous ferez ce que J'ai fait, et plus encore » s'adressaient non pas à ces messieurs, mais à quelque autre personne qui ne leur ressemblait pas du tout.
La Dame. — Mais on peut s'imaginer un homme appliquant jusqu'au bout le précepte du Christ sur l'amour des ennemis et sur le pardon des oûenses. Alors, il recevrait du Christ la puissance de transformer par sa douceur les âmes mauvaises et de les rendre bonnes.
M. Z... — L'expérience a été faite, il n'y a pas si longtemps. Elle n a pas réussi ; et même elle a tourné au rebours de ce que vous supposez. Il y avait un homme qui ne connaissait pas de limites à sa mansuétude et qui non seulement pardonnait toutes les offenses, mais répondait à chaque nouvelle scélératesse par de nouveaux et plus grands bienfaits. Qu'est-ce qui en résulta? Parvint-il à ébranler l'àme de son ennemi et à le régénérer moralement? Hélas! Il ne fit qu'endurcir le scélérat, dans les mains duquel il périt d'une manière lamentable.
La Dame. — De quoi donc parlez-vous? De quel homme s'agit-il? Où et quand a-t-il vécu?
M. Z... — A Pétersbourg; et il n'y a pas très long-
temps. Je pensais que vous le connaissiez. C'était le chambellan Dclariie.
La Dame. — Jamais je n'ai entendu parler de lui; et je crois pouvoir me flatter de connaître tout Pêtersbourg sur le bout du doigt.
L'Homme politique. — Moi non plus je ne me rappelle rien à ce sujet. Quelle est donc l'histoire de ce chambellan?
M. Z... — Elle est supérieurement exposée dans une poésie inédite d'Alexis Tolstoï.
La Dame. — Inédite? Alors, c'est bien une farce. Pourquoi mêlez-vous cela à notre conversation si sérieuse?
M. Z... — Quoique la forme ait le caractère d'une farce, il s'agit cependant d'une chose très sérieuse, je vous assure, et qui, point capital, a un fondement pratique et véridique. D'ailleurs, le rapport réel entre la bonté et la méchanceté dans la vie humaine est représenté par ces vers facétieux beaucoup mieux que je ne pourrais le représenter sur le ton grave de ma prose. Quand les héros des grands romans universels qui, sérieusement et avec art, labourent l'humus de la psychologie, seront devenus de simples souvenirs littéraires bons pour les érudits, cette farce, qui, avec ses traits d'une caricature féroce, louche à la souterraine profondeur de la question morale, conservera, j'en suis très sûr, toute sa vérité artistique et philosopliique.
La Dame. — Eh bien, je n'ai pas confiance dans vos paradoxes. Vous êtes possédé de l'esprit de contradiction; et, à dessein, vous bravez toujours l'opinion publique.
M. Z... — Probablement, je la ci braverais » si elle
existait. Mais, tout de même, je vous dirai l'histoire du chambellan Delarue, puisque vous ne la connaissez pas et puisque je la sais par cœur :
L'infâme scélérat enfonça son poignard
Dans ia poitrine de Delarue, Celui-ci, retirant son chapeau, dit d'un ton courtois :
" Je vous rends grâces » .
Alors, dans le côté gauche pénétra l'horrihle poignard
Du meurtrier.
Et Delarue dit : « Comme votre poignard
« Est beau ! " Alors, l'assassin, se tournant vers le côté droit,
Y fit une blessure.
Delarue se contenta de le menacer à peine.
D'un sourire malin.
Ensuite, l'assassin le perça de coups
Par tout le corps.
Delarue : « Je vous prie de venir prendre une tasse de thé
if A trois heures. »
Le meurtrier, la face contre terre, pleurant en abondance.
Tremblait comme une feuille.
Delarue : t< Ah ! Relevez-vous, pour l'amaur de Dieu !
« Ici, le parquet est sale. »
Mais, sans force, l'àme angoissée.
Le meurtrier pleurait.
Tendant les mains, Delarue dit :
" Je ne prévoyais pas!
" Est-ce possible? Comment? Pleurer de la sorte,
« Pour une bagatelle!
« Par mes démarches, je vous procurerai, cher Monsieur,
" Une bonne rente.
vi On vous donnera l'écharpe de l'ordre de Stanislas,
" Pour servir d'exemple.
Il J'ai le droit de donner des conseils aux autorités ;
u Je suis chambellan.
« Voulez-vous épousci' ma fille Dounia?
и Dans ce but, je vous compterai, en billets de banque,
« Cent mille roubles.
« Pour le moment, voici mon portrait comme souvenir,
" En signe d'amitié.
« Je n'ai pas eu le temps de le faire encadrer —
« Acceptez-le tel qu'il est. « Alors, le visage du meurtrier devint caustique
Et même plus piquant que le poivre.
Hélas! Son âme dépravée
Ne rend pas le bien pour le mal.
La médiocrité inquiète les esprits élevés.
Les ténèbres ont peur de la lumière.
Pardonner l'offre du portrait, l'assassin le peut;
Mais d'une rente, — non.
La flamme de l'envie le brûle
Si ardemment, Qu'A peine a-t-il revêtu l'écharpe de Stanislas,
11 plonge son poignard dans le poison Et, avec prudence, s'approchant furtivement de Delarue,
Le poignarde dans le dos.
Delarue git sur le parquet, empêché par d'horril)les douleurs
De se tenir sur son fauteuil.
L'assassin monte h l'entresol
Et séd-uit Dounia.
Il s'enfuit à Tambov, où il devint gouverneur,
Très aimé.
Ensuite Moscou le connut sénateur zélé,
Honoré de tout le monde.
Enfin, il devint membre du Conseil,
En peu de temps.
Quel exemple nous fournit cette histoire
Et quelle leçon !
La Dame. — Ah! comme c'est joli et imprévu! L'Homme politique. — Eu efiet, excellent, ti Je
VOUS compterai en billets de banque, ^ — merveilleux. (i Pardonner l'offre d'une rente — non ! « et ч il s'enfuit à Tambov « — deux vrais coups de maître! (1). M. Z... — Mais quelle véracité! vous le voyez. Delarue n'est pas la " vertu épurée '> , qui ne se rencontre pas dans la réalité naturelle. C'est un homme vivant, qui a les humaines faiblesses, — et l'ostentation (ci je suis chambellan! n ) et l'avidité (cent mille roubles de provision). Sa fantastique impénétrabilité au poignard du scélérat n'est que le clair symbole de sa bonté sans limites, supérieure et même insensible à toutes les offenses; ce qui se rencontre, bien que très rarement. Delarue n'est pas la personnification de la vertu : c'est l'homme naturellement bon, en qui la bonté du cœur a vaincu les mauvais instincts et les a repoussés à la surface de l'âme, sous la forme d'inoffensives faiblesses. De même, le uscélérat» n'est pas du tout le simple extrait du vice, mais l'ordinaire mélange des bons et des mauvais instincts. Chez lui, le mal de l'envie siégeait dans les profondeurs mêmes de l'âme et a repoussé tout le bon à Vépiderme de l'âme, si l'on peut dire; et, là, alors, la bonté a pris la forme de la sensibilité vivante mais superficielle. Quand, à une série d'ofieuses atroces, Delarue répond par des paroles courtoises et par l'invitation à prendre une tasse de thé, ces témoignages de bonne éducation éveillent la sensibilité de l'épiderme moral chez le scélérat, qui, alors, se livre au repentir le plus expansif. Quand la politesse du chambellan devient le cordial intérêt de
(1) En français. (N. d. t.)
l'homme vraiment l)on, (jui, envers son ennemi, rend le bien pour le mal, non seulement en apparence, par la courtoisie des paroles et des gestes, mais le bien réel et vivant, sous la forme d'un secours pratique; — quand Delarue intervient dans les conditions d'existence du scélérat et se montre prêt à partager avec lui sa fortune, à lui assurer des arrangements domestiques et même à partager avec lui le bonheur familial, — alors cette bonté active, pénétrant les couches plus cachées de l'être moral du scélérat, en dévoile l'insignifiance, et, enfin, atteignant le fond de l'àme, éveille là le crocodile de l'envie. Cette envie ne s'adresse pas à la bonté de Delarue — car le scélérat peut être bon — d'ailleurs n'a-t-il pas senti sa propre bonté quand « il sanglota avec le tourment du cœur? « — non, il envie précisément l'inaccessible, absolu et simple sérieux de cette bonté :
Le meurtrier peut pardonner l'offre du portrait, Mais non pas l'offre d'une rente.
Est-ce que cela n'est pas réel? Est-ce que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie réelle? La seule humidité de la pluie vivifiante fait naître les forces salutaires dans les plantes médicinales; — de même se développe le poison des herbes vénéneuses. A la fin des fins, le bienfait actif augmente le bien dans le bien — et le mal dans le mal. Devons-nous alors, et même avons-nous le droit, toujours et sans distinction, d'abandonner notre voloi>té à nos bons sentiments? Peut-on louer les parents qui, avec zèle, vident de bons entonnoirs sur les herbes vénéneuses d'un jar-
din OÙ se promènent leurs enfanls? Comment a été perdue Dounia? Je vous le demande.
Le Général. — C'est exact! Si Delarue aidait passablement serré le cou du scélérat à la porte de la maison, celui-ci ne serait pas monté à l'entresol.
M. Z... — En effet. Admettons que Delarue fût libre de se saci'ifier à sa î)onté, comme jadis il y avait dos martyrs de la foi et comme, maintenant, il doit y avoir des martyrs de la bonté. Mais à l'égard de Dounia, que faire? je vous le demande. Vous le voyez, elle est sotte et jeune; elle ne peut ni ne désire rien dénoncer. M'est-elle pas à plaindre?
L'Homme politique. — Admettons qu'elle est à plaindre. Mais ce que je rogreltc davantage, c'est que, a[.pareinment, l'Antéchrist nous a quilles avec le scélérat, pour courir à Tambov.
M. Z... — Nous le rattraperons. Excellence, nous le rattraperons. Hier, vous avez bien voulu nous montrer, par l'histoire, que l'humanité naturelle, — composée primitivement d'une multitude de nations plus ou moins sauvages, en partie étrangères et en partie hostiles l'une à l'autre, — développe graduellement la meilleure portion d'elle-même, la portion civilisée — le monde cultivé ou européen qui, graduellement, prend de l'ampleur et de la consistance et qui, enfin, doit embrasser dans ce mouvement historique toutes les nations retardataires et former avec elles un ensemble solidaire, pacifique et international. L'insti- ^ tulion de la paix internationale perpétuelle — voilà, n'est-ce pas, votre lormule?
L'Homme politique. — Oui, et cette formule, dans
134 TROIS ËNTREtlENS SUR LA GUERRE
son inévitable et prochaine réalisation, remportera, en fait de culture essentielle, des succès bien plus nombreux qu'on ne peut supposer aujourd'hui. Songez un peu à la somme de mal qui sera nécessairement atrophiée; et à la somme de bien qui, selon la nature même des choses, surgira et se développera. Combien de forces seront mises en liberté au profit des travaux producteurs; comment fleuriront les sciences et les arts, l'industrie et le commerce...
M. Z... — Bien. Et la suppression des maladies et de la mort, comptez-vous aussi cela parmi les imminentes victoires assurées à la culture?
L'Homme politique. — Sans doute... jusqu'à un certain degré. Déjà, on a fait beaucoup dans le domaine des méthodes sanitaires, de l'hygiène, de l'antisepsie... de l'organothérapie...
M. Z... — Mais ces incontestables succès positifs, est-ce qu'ils ne sont pas mis en balance par le progrès si certain des phénomènes névropathiques et psychopathiques, symptômes de dégénérescence, symptômes qui accompagnent le développement de la culture?
L'Homme politique. — Soit; mais avec.quelle balance peser cela?
M. Z... — En tout cas, il est incontestable que le plus grandit et que le moins grandit. Comme résultat, on obtient quelque chose qui approche de zéro. Voilà pour le compte des maladies. Et en ce qui concerne la mort, il semble que, excepté le zéro, le progrès de la civilisation n'a rien produit.
L'Homme politique. — Mais est-ce que le progrès
TROISIÈME ENTRETIEN t35
de la civilisation prétend résoudre une tâche telle que la suppression de la mort?
M. Z... — Je sais qu'il n'y prétend pas; et c'est pourquoi on ne peut avoir une bien haute idée de lui. En fait, si j'étais très certain que je dois, moi-même, avec tout ce qui m'est cher, disparaître pour toujours, ne me serait-il pas tout à fait indifférent que les diverses nations combattent entre elles ici ou là, ou hien qu'elles vivent en paix, civilisées ou sauvages, policées ou non ?
L'Homme politique. — Oui, au point de vue égoïste, cela serait absolument égal.
M. Z... — Comment! au point de vue égoïste? Je vous demande pardon : — à tous les points de vue. La mort établit l'égalité complète; et, devant elle, l'égoïsme et l'altruisme sont identiquement absurdes.
L'Homme politique. — Soit. Mais l'absurdité de l'égoïsme ne nous empoche pas d'être égoïstes; exactement comme l'altruisme, autant qu'il est possible en général, sa passe de fondements rationnels et ne se met pas en peine de raisonner sur la mort. Je sais que mes enfants et mes petils-eufants mourront, mais cela ne m'empêche pas de m'occuper de leur bien, comme d'une chose qui serait éternelle. Je travaille pour eux, d'abord parce que je les aime; et leur donner ma vie me procure de la satisfaction. « J'y trouve du goût. « C'est simple comme bonjour (J ) .
La Dame. — Oui, tant (|ue tout va bien ; et cependant la pensée de la mort se fait place tout de même.
(1) En français. (N. d. t.)
Et quand, avec les onfonls ot los pclits-oisfants, survienueut les infortunes diverses? Quelle satisfaction et quel Jjoùty trouver? C'est comme les fleurs aquatiques d'un marécage : on les cueille et on s'enfonce.
M. Z... — En outre, on peut et on doit prendre soin des enfants et des petits-enfants quandméme (J), sans résoudre et aussi sans poser la question de savoir si notre sollicitude leur procurera le bien réel et définitif. Vous prenez soin d'eus non en vue de n'importe quoi, mais farce que vous avez à leur égard un vivant amour. On ne peut éprouver un tel amour pour l'humanité future, qui n'existe pas encore. Alors, on juge combien est fondée la (juestion que pose la raison sur le sens^^fl-Z^ c'est-à-dire sur le but de nos sollicitudes. Si, en dernière instance, cette question se résout par la mort; si le dernier résultat de votre progrès et de votre culture est tout de même la mort de chacun et de tous, alors, évidemment, toute activité progressiste et civilisatrice se déploie en vain. Elle n'a point de but ni de signification.
(là, M Z... s'inferrompit tout à coup; et les autres interlocuteurs tournèrent la tête vers la porte, qui venait de х'оисг/г en sonnant. Quelques instants de surprise s'écoulèrent. Dans le jardin entrait et, à pas inégaux, s'avançait le Prince.)
La Dame. — Ah! Mais nous n'avons pas encore commencé à nous occuper de l'Antéchrisl.
Le Prl\'CE. — Peu importe. J'ai changé d'avis. Il me semble que j'ai été injuste en condamnant l'erreur de mes amis sans écouter leur justification.
(1) En français. (N. d. t.)
TROISIEME ENTRETIEN i37
La Dame (au Général, et d'un ton Iriompliant) . — Vous voyez! Et maintenant qu'est-ce que vous avez à dire?
Le GÉMÉRAL (sèchement). — Rien.
M. Z... (au Prince). — Vous arrivez fort à propos. Voici où en est la discussion : le progrès mérite-t-il qu'on se soucie de lui quand on sait que, à l'égard de tous les hommes, soit les sauvages, soit les futurs Européens les plus civilisés, il aura toujours pour résulltit final la mort? Que diriez-vous là-dessus, d'après votre doctrine?
Le Priace. — La vraie doctrine chrétienne ne permet même pas de poser ainsi la question. La solution évangélique du problème est exposée avec une clarté et une force particulières dans la parabole des vignerons. Ceux-ci s'étaient imaginé que le jardin où on les avait envoyés travailler pour le compte du maitre était leur propriété; que tout ce qui se trouvait là avait été fait pour eux et que leur rôle consistait seulement à jouir de leur vie dans ce jardin, en oubliant le propriétaire et en assommant les gens qui parlaient de lui et qui rappelaient ce à quoi on était obligé envers lui. Comme ces vignerons, la plupart des hommes de maintenant vivent dans la stupide assurance qu'ils sont eux-mêmes les maîtres de leur vie; qu'elle leur a été donnée pour leur jouissance. Evidente absurdité. Si nous avons été envoyés ici-bas, c'est par la volonté de quelqu'un et pour l'accomplissement de quelque chose. Xous avons décidé que nous sommes comme les champignons. Nous sommes nés et nous vivons seulement pour notre joie. Evidemment c'est mal à nous, comme c'est mal à l'ouvrier qui
n'accomplit pas la volonté de son maître. La volonté du maître est exprimée dans la doctrine du Christ. Que les hommes mettent en pratique celle doclrine, et alors sur la terre s'étahlira le royaume de Dieu; et alors ils posséderont \c plus grand bien auf|uel ils puissent parvenir. Tout est là. Cherchez le lioyaume de Dieu et sa vérité et le reste vous sera ajouté. Mous cherchons le reste et nous ne le trouvons pas; et, non seulement nous n'établissons pas le Royaume de Dieu, mais nous le détruisons — par toute espèce de gouvernements, d'armées, de tribunaux, d'universilés, de manufaclures.
Le Général (A part). — Eh bien! on a l'emoulé la machine !
L'Homme politique (au Prince). — Vous avez terminé ?
Le Prince. — Oui.
L'Homme politique. — Je dois dire que votre solution du problème me paraît tout simplement incompréhensible. En quelque sorte, vous raisonnez, vous démontrez, vous expli([uez, vous voulez persuader; — et cependant ce que vous dilcs n'est (ju'uue suile d'atfirmations arbitraires et que rien ne relie entre elles. Ainsi, vous dites : — Si nous sommes envoyés ici-bas, c'est par l'effet de la volonté de quelqu'un et en vue de quelque chose. Telle est, il me semble, votre idée principale. Mais qu'est-ce que c'est que cela? Où prenez-vous que nous sommes envoyés ici-bas par quelqu'un et pour quelque chose? Qui vous l'a dit? Assurément, nous existons sur la terre; mais que notre existence représente une mission, cela vous
TROISIÈME EKTRETIEM 139
l'affirmez sans aucune preuve. Par exemple, lorsque, dans ma jeunesse, j'exerçais une mission, je ie savais d'une manière certaine; de même, je savais de qui j'étais l'envoyé et pour quel but. Je le savais, tout d'abord, parce que j'avais là-dessus des documents incontestables; je le savais, ensuite, parce que j'avais eu une audience personnelle de feu l'empereur Alexandre Nicolaïevitch, qui m'avait donné à moi personnellement ses hautes instructions; enfin, parce que, trois fois l'an, je recevais dix mille roubles en or. Maintenant, si, au lieu de tout cela, dans la rue, un étranger s'approchait de moi et me déclarait que je suis un ministre, envoyé en tel endroit, pour telle chose, mon seul mouvement serait de regarder autour de moi pour voir s'il n'y a pas à proximité un agent de police, qui me protégerait contre un maniaque capable, s'il vous plaît, d'attenter à ma vie. Mais, dans le cas présent, vous n'avez pas de titres incontestables émanant de votre maître supposé; il ne vous a pas accordé d'audience personnelle et il ne vous fournit pas de traitement. — Quel envoyé ètos-vous donc? Et non seulement vous vous attribuez ce liîre, mais vous l'attribuez à tous les autres hommes et, en outre, vous les inscrivez comme ouvriers. De quel droit? Pour quel motif? Je ne comprends pas. Je ne vois là qu'une improvisation de rhétorique, très mal inspirée d'ailleurs (1).
La Dame. — C'est une nouvelle feinte. Vous comprenez très bien que le Prince ne s'est nullement pro-
(1) En français. (W. rf. ^.^
posé de réfuter votre scepticisme, mais qu'il a exposé la commune opinion chrétienne, d'après laquelle nous dépendons de Dieu et que nous devons le servir.
L'Homme politique. — Eh bien! je ne comprends pas un service sans salaire et si, comme nous en avons la preuve, le salaire, pour tout le monde, se réduit tout entier à la mort, je présente mes compUnients (1 ) .
La Dame. — Mais, c'est égal, vous mourrez sans que personne vous demande si vous y consentez.
L'Homme politique. — Eh bieni précisément, votre « c'est égal « prouve que la vie n'est pas un service; et puisqu'on ne me demande pas mon consentement pour ma mort, pas plus qu'on ne m'a demandé de consentir à vivre, je préfère voir dans la mort, comme dans la vie, ce que l'une et l'autre contiennent en effet : une nécessité de la nature, au lieu d'imaginer un service quelconque dû à un maître quelconque. Voici ma conclusion : vivre tant que l'on vit, et s'efforcer de vivre de la manière la plus intelligente et la plus agréable ; et la condition d'une raisonnable ci bonne existence c'est la culture pacifique. D'ailleurs, je pense que, sur le terrain de la doctrine chrétienne, la prétendue solution proposée par le Prince ne supporte pas la critique; mais, là-dessus, je laisse la parole à des gens plus compétents que moi.
Le Général. — Mais quelle solution nous a-t-on donnée? Ni solution, ni exposé, mais seulement un procédé tout verbal pour tourner le problème. Cela équivaut absolument à ce que je ferais si, sur un plan,
(1) En français. (N. d. t.)
TR(HSIÈME ENTIiETlElV 141
je dessinais luie forteresse ennemie entourée de mes bataillons, eux aussi dessinés, et si je m'imaginais ensuite avoir pris cette forteresse. C'est justement l'histoire que raconte la célèbre chanson militaire. Vous savez :
Quand un mauvais génie Entraîna le quart de notre effectif A occuper la montagne.
Les princes et les comles arrivèrent; Les topographes dessinèrent leurs plans
Sur de grandes feuilles.
L'affaire allait coulamment sur le papier, Alais on oublia les ravins
A traverser.
Le résultat est hien connu :
Sur les hauteurs de Tliediouchiuc Parvinrent, au total, deux de nos compagnies, Les régiments avaient disparu (l).
Le Prince. — Je ne comprends rien. C'est donc là tout ce que vous pouvez opposer à mon argumentation ?
Le Général. — Ce que j'ai le moins compris dans vos paroles, c'est ce qui concerne les champignons. Ceux-ci, d'après vous, vivent pour leur propre plaisir. Moi, j'avais toujours supposé qu'ils vivent pour le plaisir des gens qui aiment les champignons dans la smétana (2) ou le pâté aux champignons. Eh bien !
(1) Chanson composée par Tolstoï dans sa jeunesse, quand il était officier,
(2) Crème aigre. (N. d. t.)
si votre royaume de Dieu laisse la mort intacte, on doit en conclure que les hommes vivent sans liberté et, dans votre royaume de Dieu, vivront précisément comme des champignons; non pas les joyeux champignons que vous imaginez, mais les champignons réels, qui vont dans la poêle à frire. Bref, dans votre terrestre royaume de Dieu, les hommes auront pour destinée tinale d'être la proie de la mort.
La Dame. — Le Prince n'a pas dit cela.
Le Général. — Ni cela, ni autre chose. Comment s'expliquer un tel silence sur l'affaire essentielle?
M. Z... — Avant d'aborder cette question, je désirerais savoir où a été puisée la parabole dans laquelle, vous, Prince, vous avez exprimé votre manière de voir. Etes-vous l'auteur de cette composition?
Le Prince. — Comment! une composition! Mais cela vient de l'Evangile.
M. Z... — Non. Non. Cette parabole ne se rencontre dans aucun Evangile.
La Dame. — Que Dieu vous assiste! Comment pouvez-vous dénaturer la pensée du Prince! Mais c'est la parabole des vignerons dans l'Evangile.
M. Z... — C'est quelque chose comme cela, au point de vue de l'affabulation extérieure. Mais le contenu et le sens sont tout autres.
La Dame. — Que dites-vous?... Voyons!... Il me semble que c'est tout à fait la parabole elle-même. Vous subtilisez. Je ne vous crois pas sur parole.
M. Z... — Ce n'est pas nécessaire. J'ai le petit livre dans ma poche. (Il tire un Nouveau Testament de petit format et se met à le feuilleter.) La parabole
des vignerons est rapportée par trois évangélistcs : Mathieu, Marc et Luc; mais il n'y a pas de différence importante entre les trois versions. Il suffira donc de la lire entière dans un seul Evangile, celui qui est le plus détaillé — chez Luc. Elle se trouve au vingtième chapitre, où est exposé le dernier et conclusif sermon adressé au peuple par le Christ. L'œuvre approchait du dénouement; et alors (fin du dix-neuvième et commencement du vingtième chapitre) est raconté de quelle façon les adversaires du Christ — le parti des pontifes et des scrihes — accomplirent contre Lui une attaque résolue et directe, en réclamant publiquement qu'il présentât les pleins pouvoirs justifiant ses actes et qu'il déclarât au nom de quel droit, en vertu de quelle autorité II agissait. Mais, si vous le voulez bien, je ferais mieux de lire. (Lisant.) « Chaque jour, Il enseignait dans le Temple. Les pontifes et les scribes, ainsi que les chefs du peuple, s'appliquaient à Le perdre; mais ils ne savaient comment y parvenir; car le peuple ne se lassait point de L'écouter. Un de ces jours-là, comme II instruisait la foule dans le Temple et prêchait la bonne nouvelle, les pontifes, les scribes et les chefs du peuple s'approchèrent et Lui dirent : '< Dis-nous par quel pouvoir Tu fais ces choses, ou qui «T'a donné ce pouvoir? « Et II leur fît cette réponse : « Moi, je ne vous demande qu'une chose : ce Le bap- « tème de Jean était-il des cieux ou des hommes? » Ils délibérèrent entre eux, disant : — Si nous répondons : des cieux. Il demandera : Pounjuoi n'avez-vous pas foi en lui? — et si nous répondons : des hommes, tout le peuple nous lapidera, car il croit que Jean était
un prophète; et ils répondirent qu'ils ne savaient pas d'où. Et Jésus leur dit : a Ainsi, Moi, Je ne vous dis point par quelle autorité je fais ces choses... «
La Dame. — Pourquoi lisez-vous cela? Que le Christ se soit abstenu de répondre quand on le pressait, cela est très compréhensible. Mais quel rapport y a-t-il là avec la parabole des vignerons?
M. Z... — Attendez; c'est tout un. Et vous avez tort de dire que le Christ n'a pas répondu. Il a répondu d'une manière parfaitement et doublement précise. Au sujet de ses pleins pouvoirs, Il a désigné un témoin que les hommes qui l'interrogeaient n'osèrent pas récuser. Ensuite, Il a prouvé qu'euxmêmes n'avaient sur Lui aucun pouvoir véritable ni aucun droit véritable, puisqu'ils agissaient seulement par crainte du peuple, la préoccupation de mettre leur vie à l'abri du péril leur faisant adopter les opinions de la foule. La véritable autorité n'est pas celle qui marche à la suite des autres, mais celle qui se fait suivre par les autres. Craintifs devant le peuple et se réglant sur lui, ces gens montraient que l'autorité réelle les avait abandonnés pour passer entre les mains du peuple. C'est à lui maintenant que s'adresse le Christ, en lui dénonçant l'opposition qu'il rencontre en eux. Cette accusation de résistance au Messie, accusation dirigée contre les indignes chefs nationaux des Juifs, — voilà tout le contenu de la parabole évangélique sur les vignerons, comme vous-mêmes allez le voir tout de suite. (Usant.) a II commença donc d'exposer au peuple cette parabole : Un homme planta une vigne^ la livra aux vignerons et s'éloigna
TROISIEME E\TRETIE\' 145
pour un temps assez long. Au jour convenable, il envoya un serviteur aux vignerons, afin de recevoir d'eux le fruit de la vigne. Les vignerons le maltraitèrent et le renvoyèrent les mains vides. Il envoya un autre serviteur. Les vignerons, l'ayant battu et déshonoré, le renvoyèrent les mains vides. Il décida d'envoyer un troisième sei*viteur; et les vignerons, lui ayant infligé des blessures, le chassèrent. Alors, le maître de la vigne dit : Que dois-je faire? J'enverrai mon fils bien-aimé; peut-être, devant lui, auront-ils de la honte. A sa vue, les vignerons se mirent à délibérer entre eux, disant : Celui-ci est l'héritier; tuonsle, afin que l'héritage nous appartienne. Et, l'ayant chassé delà vigne, ils le tuèrent. Que reste-t-il à faire au maître de la vigne? Il viendra et perdra les vignerons et remettra la vigne à d'autres. Quand ils eurent entendu cela, ils dirent : Cela ne sera pas. — Lui, ayant regardé sur eux, dit : — Voici donc ce qui était écrit : la pierre, celle que les arciiitectcs ont rejetée, est devenue la pierre d'angle. Tout homme qui tombera sur cette pierre se brisera; et tout homme sur qui tombera cette pierre sera écrasé. — Alors les pontifes et les scribes auraient voulu mettre la main sur Lui; mais ils craignaient le peuple; car ils comprenaient qu'il avait dit cette parabole contre eux. » A qui et à quoi, je vous le demande, s'applique la parabole des vignerons?
Le Prince. — Je ne comprends pas ce que vous pouvez objecter là-dessus. Les pontifes et les scribes juifs s'offensèrent parce qu'ils étaient et se reconnaissaient eux-mêmes des échantillons de cette niau-
vaise humanité mondaine dont parlait la parabole.
M, Z... — Mais de quoi, au juste, étaient-ils convaincus?
Le Рншсе. — De ne point pratiquer la vraie doctrine.
L'Homme POLITIQUE. — Il me semble que c'est clair : ces vauriens vivaient comme des champignons, pour leur propre joie, fumaient du tabac, buvaient de la vodka, mangeaient de la viande de boucherie et même en régalaient leur dieu: d'ailleurs, ils se mariaient, présidaient des tribunaux et prenaient part aux guerres.
La Dame. — Pensez-vous donc que plaisanter delà sorte convienne à votre âge et à votre situation? — Prince, ne l'écoutez pas. Nous voulons parler avec vous sérieusement. Dites-moi ceci : donc, dans la parabole êvangélique, en réalité, les vignerons se perdent parce qu'ils ont tué le fils héritier du maître — voilà, selon l'Évangile, la chose principale. — Pourquoi donc la laissez-vous de côté?
Le Prince. — Parce que je néglige ce qui se rapporte à la destinée personnelle du Christ, laquelle, assurément, a son importance et son intérêt, mais cependant n'est pas essentielle à l'unique chose nécessaire.
La Dame. — C'est-à-dire
Le Prince. — C'est-à-dire à l'observation de la doctrine êvangélique, par laquelle on arrive à posséder le royaume de Dieu et sa vérité.
La Dame. — Attendez une petite minute. И y a dans ma tête quelque chose qui est embrouillé...
Qu'est-ce que c'est exactement? Oui (à M. Z...J. Vous avez l'Evangile entre les mains. Veuillez me dire de quoi il est encore question dans ce chapitre, après la parabole?
M. Z... (feuilletant le petit livre). — Il y est dit qu'on doit rendre à César ce qui lui est dû; ensuite, sur la résurrection des morts, que les morts ressusciteront, parce que Dieu n'est pas le Dieu des morts mais des vivants; et ensuite il y est prouvé que le Christ n'est pas le Fils de David, mais le Fils de Dieu; et les deux derniers versets sont contre l'hypocrisie et la vanité des Scribes.
La Dame. — Vous voyez, Prince : ceci, de même, est la doctrine évangélique : nous devons reconnaître le rôle de l'Etat dans les affaires du monde, croire à la résurrection des morts et professer que le Christ n'est pas simplement un homme mais le Fils de Dieu.
Le Prince. — Mais peut-on conclure d'après ce qui se trouve dans un seul chapitre et composé on ne sait par qui et on ne sait quand?
La Dame. — Non, pas cela! Sans avoir besoin de faire une enquête, je sais que, non pas dans un seul chapitre, mais dans l'ensemble des quatre Evangiles, beaucoup de passages concernent la résurrection et concernent la divinité du Christ — surtout l'Evangile de saint Jean ; on le lit aux funérailles.
M. Z... — A propos de l'ignorance où l'on serait sur l'auteur et l'époque de la composition, la libre critique allemande a déjà reconnu que les quatre Evangiles sont tous d'origine apostolique, du premier siècle.
L'Homme politique. — Et dans la treizième édition de la Vie de Jésus (1), j'ai remarqué une espèce de rétractation au sujet du quatrième Evangile.
M. Z... — On ne peut pas rester eu arrière des maîtres. Mais, à cet égard, Prince, quels que soient nos quatre Évangiles, quand et par qui ils ont été composés, le grand malheur, c'est que, d'autre Evangile, selon vous plus authentique et mieux en harmonie avec votre ^^ doctrine » , eh bien ! il n'en existe pas.
Le Général. — Comment? il n'en existe pas? Et le cinquième, celui où il n'y a point de Christ mais seulement une doctrine — sur la viande de boucherie et sur le service militaire?
La Dame. — Vous aussi! C'est honteux. Sachez que, plus vous et votre allié officiel taquinerez le Prince, plus je le soutiendrai. Je suis sûre, Prince, que vous voulez prendre le christianisme par le meilleur côté et que, quoique votre évangile ne soit pas le nôtre, il est cependant du même genre. Comme autrefois on composait des livres intitulés l'esprit de M. de Montesquieu (2), — l'esprit de Fénelon (3), ainsi vous ou vos maîtres avez voulu composer ï esprit de l'Evangile (4) . Toutefois, c'est dommage que personne de vous n'ayez fait cela sous la forme d'un petit livre spécial qu'on aurait pu intituler ч V esprit du christianisme, d'après la doctrine de tels et tels » . Vous avez besoin d'avoir une espèce de catéchisme, afin que nous, simples
(1) Ea français. {N. d. t).
(2) M. ' (Id.)
(3) Id. (Id)
(4) Id. (Id.)
TROISIÈME ENTREtlEKl 14d
gens, ne perdions pas le fil à travers toutes ces variations. Tantôt, nous apprenons que la substance principale est dans le sermon sur la montagne; tantôt, subitement, on nous- dit qu'il faut avant tout, à la sueur de son front, pratiquer l'agriculture — quoique cela ne soit pas dans l'Evangile, mais dans la Genèse, là où il y a « enfanter dans la douleur» ; — mais, enfin, cela n'est pas un précepte, c'est seulement une triste destinée; tantôt, on dit qu'il faut tout distribuer aux pauvres; et ensuite ne rien donner, parce que l'argent est un mal; que ce n'est pas bien de faire du mal aux autres, mais seulement à soi et à sa famille; et à l'égard des autres il faut seulement travailler; tantôt on nous dit de nouveau : ne rien faire, méditer seulement; tantôt on nous dit : la vocation de la femme est d'engendrer le plus possible d'enfants bien portants; et tout à coup il ne faut absolument plus rien de cela; ensuite, ne pas manger de viande est le premier degré, smais pourquoi est-ce le premier, tout le monde l'ignore; ensuite, on condamne la vodka et le tabac; puis les blini (1); ensuite le service militaire devient le plus grand mal, et s'y refuser est le principal devoir du cbrétieu, et l'iiomme qui n'est pas pris comme soldat, celui-là est saint. Peut-être que je dis des absurdités, mais ce n'est pas ma faute : il est absolument impossible de se débrouiller dans tout cela. Le Prince. — Moi aussi, je pense que nous avons besoin d'un résumé explicatif de la vraie doctrine. Je suppose qu'on s'occupe de le composer.
(1) Galettes. (N. d. i.)
150 TROIS ENTRETIENS StJR LA GUERRE
La Dame. — Bien, En attendant qu'il soit composé, dites-moi maintenant, en deux mots, quel est, selon vous, le fond de l'Evangile?
Le Prince. — Il me semble, clairement, que c'est le grand principe de la non-résistance au mal par la force.
L'Homme politiqde. — Et comment ainsi en finir avec le tabac?
Le Prince. — Quel tabac?
L'Homme politique. — Ah! mon Dieu! Je demande quel rapport existe entre le principe de la nonrésistance au mal et les appels à s'abstenir de vin, de viande et d'amour?
Le Prince. — Le rapport est clair, il me semble : ces habitudes dépravées abrutissent l'homme — elles étouffent en lui la voix de la raison on de la conscience. C'est pourquoi les soldats s'enivrent en partant pour la guerre.
M. Z... — Surtout pour une guerre malheureuse. Mais nous pouvons laisser cela de côté. Le principe de la non-résistance au mal est important en lui-même. Mais est-ce qu'il justifie, ou non, l'application de l'ascétisme? Suivaut vous, si nous nous al)stenons de résister au mal par lu force, alors, aussitôt, le mal disparaîtra. C'est-à-dire qu'il subsiste seulement par notre résistance ou par les moyens que nous employons contre lui, et qu'il n'a pas de force réelle qui lui soit propre. Au fond, il n'y a pas du tout de mal; il se manifeste seulement comme la conséquence de notre erreur qui nous fait croire que le mal existe et qui nous porte à agir contre lui. C'est cela, n'est-ce pas?
TROISIÈME ERItRETlËlV i 5l
Le Priivge. — Assurément, c'est cela.
M. Z... — Mais si le mal n'a pas de réalité, comment, alors, expliquez-vous le frappant insuccès de l'œuvre du Christ dans l'histoire? D'après votre point de vue, elle n'a rien produit, ou, en tout cas, elle a produit beaucoup plus de mal que de bien.
Le Prijuce. — Pourquoi cela?
M. Z... — Votre question est étrange. Eh bien! si cela vous paraît incompréhensible, examinons-le méthodiquement. Le Christ, même selon vous, a, avec plus de clarté, de force et de logique que personne, prêché le vrai bien. Nf'est-ce pas?
Le Prince. — Oui.
M. Z... — Et le vrai bien consiste à ne pas employer la force contre le mal, c'est-à-dire contre le mal prétendu, puisqu'il n'y a pas de mal réel.
Le Prince. — En effet.
M. Z... — Le Christ a non seulement prêché, mais il a Lui-même, jusqu'à la fin, accompli les obligations de ce bien en se soumettant sans résistance aux tourments du supplice. Selon vous, le Christ est mort et n'est pas ressuscité. Soit. A Son exemple, des milliers et des milliers de ses adhérents ont accepté le même sacrifice. Très bien. Et, selon vous, qu'est-il résulté de tout cela?
Le Prince. — Voudricz-vous donc que des anges enguirlandent brillamment ces martyrs et les placent, en récompense de leurs exploits, sous les tentes des jardins célestes?
M. Z... — Non. Pourquoi parler ainsi? Assurément^ moi, et je l'espère, vous aussi, nous souhaitons à tout
notre prochain, aux vivants et aux morts, ce qu'il y a de meilleur et de plus agréable. Mais il ne s'agit pas de nos désirs. Il s'agit de ce qui, selon vous, est réellement résulté de la prédication et des exploits du Christ ainsi que de ses adhérents.
Le Prince. — Résulté pour qui? pour eux?
M. Z... — Eh bien! soit : ce qui en est résulté pour eux, on sait que c'est la mort par le supplice. Mais eux, assurément, dans leur héroïsme moral, ils ont fait un sacriflce volontaire, non en vue de recevoir de brillantes couronnes, mais pour procurer le vrai bien à autrui, à toute l'humanité. Voilà pourquoi je demande : quels biens l'héroïque martyre de ces hommes a-t-il procurés à autrui, à toute l'humanité? Selon la vieille maxime, le sang des martyrs était la semence de l'Église. Cela est vrai en fait, mais, selon vous, l'Eglise a été l'altération et la ruine du vrai christianisme, tellement que celui-ci a été tout à fait oublié par l'humanité; et, après dix-huit siècles, il faudrait restaurer l'œuvre entière, depuis le commencement, sans aucune garantie d'un meilleur succès, c'est-à-dire sans aucun espoir.
Le Prince. — Pourquoi sans espoir?
M. Z... — Vous reconnaissez, je pense, que le Christ et les premières générations de chrétiens ont mis toute leur àme dans cette œuvre et ont donné leur vie pour elle. Si, cependant, selon vous, cela n'a rien produit, sur quoi pouvez-vous fonder l'espérance d'arriver à autre chose? L'œuvre tout entière n'a produit qu'un seul résultat certain et constant, tout à fait identique pour les hommes qui la commencèrent, pour
ceux qui Pont défigurée, pour ceux qui l'ont perdue et pour ceux qui veulent la restaurer : eux tous, selon vous, sont morts dans le passé, meurent à présent, mourront plus tard; et de l'œuvre de bien, de la prédication de la i^érité, rien, excepté la mort, jamais rien n'est venu, ne vient, ne promet de venir. Qu'estce que cela signifie? Chose étrange : le mal, qui n'existe pas, triomphe toujours; et le bien, toujours, s'enfonce dans le néant.
La Dame. — Est-ce que les mauvaises gens ne meurent pas?
M. Z... — Et même beaucoup... Mais la question consiste en ceci : que, par l'empire de la mort, la puissance du mal seul est confirmée, tandis que, au contraire, la puissance du bien est démentie. En fait, le mal est évidemment plus fort que le bien. Si cette évidence est admise comme la réalité unique, alors il faut reconnaître que le monde est l'œuvre du principe mauvais. Mais comment les gens deviendront-ils sages, s'ils jugent exclusivement d'après la réalité courante et visible, et si, par conséquent, ils admettent la visible prédominance du mal sur le bien, tout en affirmant que le mal n'existe pas et que, par conséquent, il n'y a pas lieu de lutter contre lui — cela, ma raison ne parvient pas à me le faire comprendre, et j'attends que le Prince me vienne en aide.
L'Homme politique. — Indiquez-nous donc d'abord le moyen que vous avez de sortir de cet embarras.
M. Z... — 11 me semble que le moyen est simple. En réalité, le mal existe, et il ne s'exprime point par la seule absence du bien, mais par une opposition et
154 TBOIS ENTRETIENS SÎIR LA GLERIIË
une prédominance positives des instincts inférieurs sur les instincts supérieurs, dans tous les domaines de l'existence. II y a le mal individuel; il s'exprime en ceci : que les éléments inférieurs de l'homme, les passions bestiales et sauvages, s'opposent aux meilleures tendances de l'àme et les dominent, chez l'immense majorité des gens. Il y a le mal public — il s'exprime en ceci : que la foule des hommes, individuellement assujettis au mal, combat les salutaires efforls du petit nombre meilleur et les surmonte; enfin, il y a le mal pour l'homme, le mal physique : il s'exprime en ceci, que les éléments matériels inférieurs de son corps combattent la force vivante et lumineuse qui les assemble dans la belle forme de l'organisme ; les instincts inférieurs s'opposent à cette forme et la brisent, en détruisant la base pratique de tout ce qui est élevé. C'est le mal extrême, appelé la mort. Si la victoire de cet extrême mal physique devait être considérée comme définitive et absolue, alors les prétendues victoires du bien dans le domaine social ou dans le domaine de la personnalité morale ne mériteraient pas d'être mises au nombre des progrès sérieux. Imaginons un homme de bien, Socrate, par exemple, ayant triomphé non seulement de ses ennemis intérieurs — les mauvaises passions — mais ayant réussi à vaincre et à réformer ses eunemis publics et à régénérer les mœurs grecques. Quel avantage représenterait cette éphémère et superficielle victoire sur le mal, si le mal triomphe définitivement dans les couches les plus profondes de la vie et sur les principes mêmes de la vie? Ainsi donc, pour le réformateur et pour les
réformés — un seul aboutissement : la mort. D'après quelle méthode pourrait-on faire grand cas des victoires morales remportées par le bien socratique sur les microbes moraux des mauvaises passions dans son sein et sur les microbes sociaux des places publiques d'Athènes, si les vrais vainqueurs se trouvaient être encore les plus mauvais, les plus inférieurs, les plus grossiers microbes de la décomposition physique? Alors, pour nous protéger contre l'extrême pessimisme et contre le désespoir, la littérature morale ne nous servirait de rien .
L'Homme politique. — Nous avons déjà entendu cela. Mais vous, sur (juoi vous appuyez-vous pour combattre le désespoir?
M. Z... — A^ous n'avons qu'un appui : la résurrection réelle. Nous savons que la lutte du bien et du mal ne se produit pas seulement dans l'âme et dans la société, mais aussi, et plus profondément, dans le monde physique. Déjà, nous connaissons dans le passé une victoire du bon principe de la vie, par une résurrection personnelle. Et nous attendons de futures victoires par la résurrection collective de tons. Là, alors, le mal prend sa signification ou reçoit la définitive explication de son existence, parce (|u'il sert tout entier au triomphe de plus en plus grand, à la réalisation et à Taccroissement du bien. Si la moi"t est plus forte que la vie mortelle, alors la résurrection dans la vie éternelle est plus forte que l'une et l'autre. Le règne de Dieu est le règne de la vie qui triomphe par la résurrection, et dans lacjuelle réside le bien effectif, réalisé, final. Là est toute la puissance et
toute l'œuvre du Christ; là, Son amour efficace pour nous et notre amour pour Lui. Le reste n'est que condition, moyen, allure. Sans la foi dans la résurrection accomplie par Un Seul, et sans l'attente de la future rcsurreclion de tous, on ne peut parler qu'en paroles d'un Royaume de Dieu; en fait, tout se réduit à l'empire de la mort.
Le Prince. — Comment cela?
M. Z... — Voyons. Avec tout le monde vous reconnaissez que la mort est un fait, c'est-à-dire que les hommes, en général, sont morts, meurent et continueront de mourir. En outre, vous élevez ce fait à la hauteur d'une loi absolue, qui, selon vous, ne comporte aucune exception. Eh bien! ce monde où, pour toujours, la mort possède la puissance d'une loi absolue, comment l'appeler, si ce n'est le royaume de la mort? Votre Royaume de Dieu sur la terre, qu'est-ce que c'est, sinon un arbitraire et vain euphémisme pour désigner le royaume de la mort?
L'Homme politique. — Moi aussi, je pense que c'est vain, parce qu'on ne peut remplacer une grandeur connue par une grandeur inconnue. Dieu, personne ne l'a vu; et ce que peut être Son Royaume, personne n'en sait rien. Mais la mort des gens et des animaux, tous nous l'avons vue; et nous savons qu'elle exerce dans le monde un pouvoir souverain, auquel personne ne se soustrait. Alors, pourquoi au lieu de cet a inscrire un x quelconque? Cela n'a d'autre résultat que d'embrouiller et de scandaliser les a petits -л .
Le Prince. — Je ne comprends pas. Sur quoi dis-
cutons-nous, maintenant? Certes, la mort est un phénomène très intéressant; on peut, si vous voulez, Гарpeler une loi, comme phénomène constant parmi les suhstances terrestres, inévitable pour chacune d'elles. Vous pouvez en parler comme d'une loi absolue, puisque, jusqu'ici, on n'a pu, authentiquement, y constater une seule exception. Mais quelle essentielle et vitale importance cela peut-il avoir pour la vraie doctrine chrétienne, qui, par notre conscience, nous parle seulement de ce que nous devons et de ce que nous ne devons pas faire ici et maintenant? Evidemment, la voix de la conscience ne concerne que les choses qu'il est en notre pouvoir de faire. Aussi, non seulement la conscience ne nous dit rien sur la mort; mais même elle ne peut rien nous en dire. La mort, malgré sa grandeur colossale par rapport à nos sentiments et à nos désirs humains et terrestres, la mort est en dehors de notre volonté; et c'est pourquoi elle ne peut avoir à nos yeux aucune importance morale. Sous ce rapport, — le seul donc qui ait une importance actuelle — la mort est un fait indifférent, comme le mauvais temps, par exemple. Parce que je reconnais l'inévitable et périodique existence du mauvais temps et que j'en souffre plus ou moins, est-ce un motif pour dire, au lieu du Royaume de Dieu, le royaume du mauvais temps?
M. Z... — Non; et d'abord, parce que le mauvais temps règne seulement à Pétersbourg, et parce que nous nous moquons de son empire, pendant que nous voilà réunis avec vous sur les bords de la Méditerranée. — Ensuite, votre comparaison ne vaut
rien, parce que, même pendant le mauvais temps, on peut louer Dieu et se sentir dans Son royaume. Comme il est dit dans l'Ecriture, les morts ne louent pas Dieu. C'est pourquoi, ainsi que Son Excellence l'a remarqué, ce triste monde serait plus convenablement appelé le royaume de la mort que le Royaume de Dieu.
La Dame. — Allons! vous voilà engagés dans une discussion qui roule tout entière sur des noms. C'est ennuyeux! Est-ce de noms qu'il s'agit? Vous feriez bien mieux, Prince, de nous dire de quelle façon, vous, à proprement parler, vous entendez le Royaume de Dieu et Sa vérité.
Le Prince. — J'entends une situation où les gens agissent avec une conscience pure et accomplissent de cette manière la volonté divine, qui ne leur prescrit que le bien pur.
M. Z... — Mais, en outre, suivant vous, la voix de la conscience ne parle infailliblement que de l'accomplissement du devoir, maintenant et ici?
Le Prince. — Cela va de soi.
M. Z... — Eh bien! est-ce que votre conscience reste tout à fait muette au sujet des fautes dont peutêtre, cjuand vous étiez plus jeune, vous vous êtes rendu coupable envers des personnes mortes depuis longtemps?
Le Prince. — Alors, le sens de ces souvenirs est que, maintenant, je ne dois rien faire de pareil.
M. Z... — Ce n'est pas tout à fait ainsi; mais il n'y a pas lieu de discuter là-dessus. Je veux seulement vous rappeler une autre limite, plus certaine, du rôle
de la conscience. Depuis longtemps, les moralistes compai'fnt la voix de la conscience à ce génie ou à ce démon qui tenait compagnie à Socrate, le prémunissant contie les infractions au devoir, mais ne lui indiquant jamais d'une manière positive le devoir à remplir. On peut dire exactement la même chose à propos de la conscience.
Le Prince. — Comment serait-ce possible? Est-ce que, par exemple, la conscience ne me suggère pas de donner assistance à mon prochain dans certains cas de nécessité ou de péril?
M. Z... — J'ai grand plaisir à vous entendre dire cela. Mais si vous examinez soigneusement ces circonstances, vous verrez que le rôle de la conscience apparaît ici purement négatif : elle exige que vous ne restiez pas inerte ou indifférent devant le besoin du prochain; mais ce que, précisément, vous devez faire pour le prochain, la conscience ne vous le dit pas elle-même.
Le Prince. — Parce que cela dépend des circonstances, de la situation où je suis et de celle du prochain à qui je dois donner appui.
Ш. Z... — Naturellement. Or, l'examen et l'appréciation de ces circonstances et de la situation, ce n'est pas l'affaire de la conscience, mais de la raison.
Le Prince. — Mais peut-on séparer la conscience et la raison?
M. Z... — Il n'est pas nécessaire de les séparer. Ce qu'il faut c'est les distinguer, précisément parce que, dans la réalité, il se produit parfois, non seulement séparation, mais opposition entre l'intelligence et la
160 TROIS ENTKETIEKS SUH LA GUERRE
conscience. Si elles étaient une seule et même chose, alors comment rintclligcnce pourrait-elle coopérer à des actions qui non seulement ne concernent pas la moralité, mais qui sont même directement immorales? Et cela arrive. On peut procurer des secours avec intelligence mais malhonnêtement; par exemple, si je donne à manger, à boire et si je témoigne de toutes manières de la bienveillance à un nécessiteux, en vue de faire de lui un complice pour la réussite d'une escroquerie quelconque ou d'une autre mauvaise action.
Le Prince. — Oui, c'est élémentaire. Mais que prétendez-vous en conclure?
M. Z... — : Ceci : que, si la conscience, avec toute son autorité, comme la voix qui prononce des avertissements et qui fait des reproches, ne donne pas, pour nos actes, des indications positives et pratiquement définies; et si notre bonne volonté a besoin de l'inlelligence comme d'un instrument à sou service; et si cependant l'intelligence se montre un serviteur douteux, étant propre et prêt à servir de la même manière deux maîtres, — le bien et le mal — alors, la conclusion c'est que, pour accomplir la volonté de Dieu, il faut, outre la conscience et l'intelligence, quelque chose, une troisième chose.
Le Prince. — Et qu'est-ce que sera celle-là, selon
vous
M. Z... — Pour le dire brièvement, c'est l'iiispiration du bien, ou l'action directe et positive du bon principe sur nous et en nous. Dans cette coopération d'en haut, l'intelligence et la conscience deviennent
les fidèles collaborateurs du bieu lui-même; et la moralité, au lieu d'être la ti bonne conduite « , toujours douteuse, devient, incontestablement, la vie dans le bien lui-même — développement organique et perfectionnement de l'homme tout entier — intérieur et extérieur, personne et société, peuple et humanité, afin qu'elle s'achève par l'unité vivante du passé ressuscité et de l'avenir réalisé dans l'éternelle actualité du royaume de Dieu, lequel existera sur la terre, mais seulement sur une terre nouvelle, amoureusement fiancée à un ciel nouveau.
Le Prince. — Je n'ai rien contre de telles métaphores poétiques; mais pourquoi pensez-vous que les gens qui accomplissent la volonté de Dieu selon les préceptes évangéliques manquent de ce que vous appelez « l'inspiration du bien? »
M. Z... — Xon seulement parce que, dans leur activité, je ne vois pas les signes réels de cette inspiration, immenses et libres élans d'amour; — parce que, n'estil pas vrai, Dieu ne mesure pas l'esprit qu'il donne; et je ne vois pas non plus la joyeuse et débonnaire tranquillité dans le sentiment de la possession de ces dons, même simplement élémentaires; — mais, surtout, parce que je vous suppose dépourvu de l'inspiration religieuse, dont vous croyez, d'ailleurs, n'avoir pas besoin. Si le bien s'épuise par l'accomplissement de la tt règle «, alors, où trouvera place l'inspiration? La ' règle y> a été donnée une fois pour toutes; elle est décrétée et identique pour tous les individus. Celui qui a donné cette règle est mort depuis longtemps et, selon vous, n'est pas ressuscité et n'a donc pas pour
nous une personnelle et vivante existence. A vos yeux, le bien absolu et primordial n'est pas le père des lumières et des espiils, (}ui saurait nous éclairer et nous inspirer directement, mais un maître économe qui vous a envoyés cultiver sa vigne comme des mercenaires, et qui, vivant quelque part à l'étranger, réclame ses revenus par l'intermédiaire d'un envoyé.
Le Primce. — Comme si nous avions composé arbitrairement cette image!
AI. Z... — Non; mais, d'une façon arbitraire, vous y voyez le modèle supérieur des relations entre l'humanité et la divinité. Arbitrairement, vous rejetez du texte évangélique ce qui eu est la substance — l'indication concernant le fils et l'héritier, dans laquelle réside le véritable modèle du rapport divino-humain. Le raaitre, les devoirs envers le maître, la volonté du maître. Là-dessus, voici ce que je vous dis : tant que votre maître se borne à vous imposer des obligations et à exiger de vous l'accomplissement de sa volonté, je ne vois pas comment vous me prouvez que c'est le vrai maître et non pas un imposteur.
Le Prince. — Voilà qui me plaît! La conscience et la raison m'enseignent que les exigences du maître expriment seulement le bien le plus pur.
M. Z... — Pardon; je ne parle pas de cela. Je ne conteste pas que le maître exige de vous le bien; mais s'ensuit-il que lui-même soit bon?
Le Prince. — Que voulez-vous dire?
M. Z... — C'est singulier! J'ai toujours pensé que la valeur morale de n'importe quel être se prouve, non point par ses exigences envers autrui, mais par ses
propres actes. Si cela ne vous paraît pas clair en logique, voici pour vous un exemple saisissable à première vue. Le tsar moscovite Ivan IV, dans une lettre bien connue, enjoignit au prince André Kourbski de donner un exemple du plus grand bien : l'héroïsme moral le plus élevé, en s'abstenant de résister au mal et en acceptant avec douceur la mort du martyre pour la vérité. Cette volonté du maître était bonne en ce qu'elle exigeait d'autrui, mais elle ne prouvait nullement que le maître qui exigeait un tel bien fût bon lui-même. Evidemment, le martyre pour la vérité manifeste la plus haute vertu morale, mais cela ne témoigne rien du tout en faveur d'Ivan IV, puisque, dans la circonstance, il n'était pas le martyr mais le bourreau.
Le Prince. — Que voulez-vous donc dire par là?
M. Z... — Ceci : tant que vous ne me montrez pas la bonne qualité de votre maître par ses propres actes, mais seulement par ses prescriptions verbales aux ouvriers, je demeure persuadé que votre maître lointain, qui exige des autres le bien, mais qui ne fait aucun bien lui-même; qui impose des obligations, mais qui ne manifeste pas d'amour; qui jamais ne s'est montré à vos yeux, mais qui vit quelque part à l'étranger, incognito — qu'il est uniquement le Dieu de ce temps...
Le Général. — Incognito maudit!
\a.\ Dame. — Ah! ne parlez pas ainsi! Quelle horreur! Que la puissance de la croix soit avec nous! (Elle fait le signe de la croix.)
Le Prince. — On pouvait s'attendre à quelque chose de ce genre.
M. Z... — Je suis certain, Prince, que dans votre erreur sincère, vous confondez le vrai Dieu avec un adroit inmposteur. VÀadresse de l'imposteur est pour vous la circonstance la plus atténuante. Moi-même, je n'ai pas analysé tout d'un coup ce (|u'il y a là au juste; mais aucun doute ne me reste; et vous saisissez avec quel sentiment je dois observer ce que je considère comme un masque trompeur et séducteur...
La Dame. — Cela, sachez-le, est une offense.
Le Primce. — Je vous assure que je ne me trouve nullement offensé. En somme, on a posé une question générale et assez intéressante; et il me semble bizarre que mon interlocuteur, apparemment, imagine qu'elle ne j)eut s'adresser qu'à moi seul et non pas aussi à lui. Vous réclamez de moi que je vous montre les propres bonnes actions (|ue mon maître a faites et qui témoignent qu'il est le principe du bien et non du mal. Mais vous, quelles bonnes actions de votre maître m'indiquez-vous que je ne puisse attribuer à moimême?
Le Général. — Mais déjà on a indiqué un fait par lequel tout le reste est soutenu.
Le Prince. — Lequel? Exactement.
M. Z... — La réelle victoire sur le mal, dans la résurrection réelle. C'est seulement par elle que, je le répète, est révélé le réel royaume de Dieu. Sans elle, il n'y a que le royaume de la mort et du péché et de leur auteur, le démon. La résurrection — non pas seulement dans son sens figuré, mais dans son sens véritable — voilà le titre du vrai Dieu.
Le Prince. — Oui, s'il vous plaît de croire à une
telle mythologie. Moi, je vous demande des faits que l'on puisse prouver et non point vos croyances.
jM. Z... — Doucement, doucement, Prince. Tous les deux nous procédons d'une croyance, ou, si vous le voulez, d'une mythologie; seulement, je l'accompagne jusqu'au hout, tandis que vous, malgré la logique, vous vous arrêtez au commencement du chemin. Voyons, vous admettez, n'est-ce pas, la puissance du bien et son futur triomphe sur la terre?
Le Prince. — Je l'admets.
M. Z... — Et qu'est-ce que c'est que cela? Un fait ou une croyance?
Le Prince. — Une croyance raisonnable.
M. Z... — Nous allons voir. Comme on nous l'a enseigné au séminaire, la raison ordonne, entre autres choses, de ne rien admettre sans un fondement suffisant. Je vous prie de me dire sur quel fondement suffisant, après avoir reconnu la puissance du bien dans le progrès moral et dans le perfectionnement de l'homme et de l'humanité, vous reconnaissez que le bien est impuissant contre la mort?
Le Prince. — Moi, j'estime que vous avez à nous dire pourquoi vous attribuez de la puissance au bien en dehors de la sphère morale?
M. Z... — Je vais vous le dire. Dès que je crois au bien et à sa puissance propre et que, dans la notion même de cette puissance bienfaisante, se confirme sa supériorité essentielle et absolue, alors, logiquement, je reconnais là une puissance illimitée; et rien ne m'empêche de croire à la vérité de la résurrection, certifiée historiquement. En outre, si, tout d'abord.
VOUS aviez dit franchement (jue la foi chrétienne ne compte pas à vos yeux, et que, selon vous, son objet c'est une mythologie, alors, naturellement, j'aurais imposé une contrainte à l'hostilité que je ne puis vous dissimuler pour votre manière de penser. Car, erreur ou faute n'est pas compte; et ressentir de l'animosité envers defe personnes pour leurs erreurs théoriques, c'est se donner soi-même un certificat d'excessive petitesse d'esprit, d'excessive faihlesse de foi et d'excessive dureté de cœur. Les hommes qui croient réellement et qui, par là même, sont à l'abri de ces excès de sottise, de lâcheté et de dureté, doivent avoir une disposition cordiale pour l'adversaire ou le négateur des vérités religieuses, quand celui-ci est sincère et franc, c'est-à-dire honnête. Mais à notre époque cette rencontre est si rare! Je ne saurais guère vous dire avec quelle particulière satisfaction je contemple un ennemi déclaré du christianisme. Peu s'en faut que je ne sois toujours prêt à voir en tout homme de ce genre un futur apôtre Paul; tandis que tels et tels zélateurs du christianisme me font forcément songer à Judas, le traître. Mais vous. Prince, vous vous êtes comporté avec tant de franchise <|ue je refuse catégoriquement de vous ranger parmi les Judas d'aujourd'hui, innonibrahles dans les deux sexes; et déjà je prévois le moment où je ressentirai pour vous la meilleure disposition, celle qu'éveillent en moi beaucoup d'athées et de païens déclarés.
L'Homme politique. — Puisque, par bonheur, il est bien clair maintenant que ni les athées, ni les païens, ni les tt vrais chrétiens « pareils au Prince ne repré-
sentent eux-mêmes l'Antéchrist, c'est le moment, pour vous, de nous exhiber son propre portrait.
M. Z... — Voilà donc où vous vouliez en venir! Mais est-ce que, parmi les nombreuses représentations du Christ, même parmi celles qu'ont faites parfois des peintres de génie, il y en a une seule qui vous plaise complètement? Moi, je n'en connais pas une qui soit satisfaisante. Je pense qu'il ne peut y eh avoir, pour cette raison que le Christ est l'incarnation de son essence : le bien; — incarnation individuelle, unique en son genre et, par conséquent, sans analogie avec aucune autre. Pour représenter cela, le génie artistique est insuffisant. Il faut dire la même chose de l'Antéchrist. C'est, également, l'incarnation du mal, incarnation individuelle, unique dans son achèvement et dans sa plénitude. On ne peut exhiber son portrait. Dans la littérature ecclésiastique nous trouvons seulement son passeport, avec des indications générales et particulières.. .
La Dame. — Nous n'avons pas besoin de son portrait. Que Dieu nous en préserve! Dites-nous plutôt pourquoi hii-même est nécessaire; en quoi, selon vous, consiste l'essence de son œuvre et s'il viendra prochainement?
M. Z... — Soit. Je puis vous satisfaire mieux que voiisne pensez. Un de mes anciens camarades d'études, qui s'était fait moine, m'a, il y a quelques années, au moment de mourir, légué un manuscrit, auquel il tenait beaucoup, mais qu'il ne voulait ni ne pouvait imprimer. Le manuscrit est intitulé : Brève narration sur V Antéchrist. Quoiqu'elle ait la forme ou la phy-
siouomie d'un tableau historique imaginaire et anticipé, octlp composition donne, selon moi, tout ce que la Sainte-Ecriture, la tradition de l'Église et la saine raison permettent de dire de plus vraisemblable sur un tel sujet.
L'Homme politique. — Est-ce que ce ne serait pas une production de notre connaissance Varsonophii?
M. Z... — Non, on lui donnait un nom plus raffiné : Pansophii.
L'Homme politique. — Pan Sophii?Un Polonais?
M. Z... — Nullement. Le fils d'un prêtre russe. Si vous m'accordez un instant pour aller jusqu'à ma chambre, j'apporterai et je vous lirai ce manuscrit. Il n'est pas volumineux.
La Dame. — Allez! Allez! Mais ne vous égarez pas. (Pendant que M. Z... va dans sa chambre prendre le manuscrit, la compagnie se Upc et fait un tour de jardin.)
L'Homme politique. — Je ne sais pas au juste : estce la vieillesse qui obscurcit ma vue ou est-ce la nature qui se modifie? En tout cas, je constate que dans n'importe quelle saison et dans n'importe quel endroit, il n'y a plus maintenant ces claires et tout à fait transparentes journées qu'on observait jadis sous tous les climats. Ainsi, aujourd'hui, pas un seul petit nuage; nous sommes assez loin de la mer; et pourtant on dirait que tout est recouvert d'une sorte de voile fin qu'on ne peut saisir. Toujours est-il que ce n'est pas la pleine clarté. Le remarquez-vous, Général?
Le GÉNÉRAL. — Voilà déjà bien des années que je l'ai remarqué.
La Dame. — Moi, je le remarque depuis l'année passée et non seulement dans l'atmosphère, mais encore dans l'àme, où manque aussi la « pleine clarté " comme vous dites. Partout, une espèce d'inquiétude, une sorte de pressentiment de mauvais augure. Je suis persuadée, Prince, que vous avez la même impression.
Le Prince. — IVon, je n'ai rien remarqué de particulier : l'atmosphère me semble être toujours la même.
Le Général. — Vous êtes trop jeune pour constater la différence : vous n'avez pas de terme de comparaison. Mais quand on a des souvenirs de cinquante ans, alors cela est sensible.
Le Prince. — Je pense que la première supposition est la vraie : railaiblissemeut de la vue.
L'Homme politique. — Nous vieillissons, c'est hors de doute; mais la terre ne rajeunit pas non plus; ou sent une espèce de lassitude réciproque.
Le Général. — Ce qui est encore plus certain, c'est que le diable, avec sa queue, promène un brouillard sur la clarté divine. Voilà encore un signe de l'Antéchrist!
La Dame (montrant M. Z... qui descend de la terrasse). — Nous allons apprendre tout de suite quelque chose là-dessus.
(Tous reviennent s'asseoir à leurs places primitives ; et M. Z... se met à lire le manuscrit qu'il a rapporté .)
Paiimongolisine ! Quoique sauvage,
Le mot me caresse i'oreille,
Comme s'il élait rempli par le présage
D'un grand décret de la divine Providence.
La Dame. — D'où vient cette épigraphe?
M. Z... — Je pense qu'elle a été composée par l'auteur même de la narration.
La Dame. — Rien. Lisez.
M. Z... (Usant). — « Le vingtième siècle après la naissance du Christ fut l'époque des dernières grandes guerres, discordes civiles et révolutions. La principale des guerres extérieures eut pour cause éloignée le mouvement intellectuel que l'on avait vu surgir au Japon vers la fin du dix-neuvième siècle et qui ?>'а^- T^aXaÀi jyanmongolisme. Imitateurs, les Japonais ayant, avec une rapidité et une réussite surprenantes, copié les formes de la culture européenne, s'approprièrent aussi quelques idées européennes d'ordre inférieur. Ayant, par les journaux et par les manuels d'histoire, appris l'existence en Europe du panhellénisme, du pangermanisme, du panslavisme, du panislamisme, ils proclamèrent la grande idée du panmongolismc, c'est-à-dire l'union d'ensemhle, sous leur suprématie, de tous les peuples de l'Asie orientale, en vue d'une
lu Ile décisive contre les étrangers, c'est-à-dire les Européens. Profitant de ce que, au début du vinjjtième siècle, l'Europe était occupée à en Unir avec le monde musulman, ils commencèrent la réalisation du grand programme. D'abord, ils envaliirent la Corée, ensuite Pékin, où, avec le concours du parti progressiste chinois, ils renversèrent la vieille dynastie mandchoue, en la remplaçant par une dynastie japonaise. Rapidement, ils réussirent à se réconcilier avec les conservateurs chinois. Ceux-ci comprenaient que de deux maux on fait mieux de choisir le moindre et que, par la force des choses, un parent est plutôt un frère. D'ailleurs, l'indépendance impériale de la vieille Chine ne pouvait plus se mainteiîir; et il était inévitable de se soumettre, soit aux Européens, soit aux Japonais. II était clair que la domination japonaise, en détruisant les formes extérieures de l'impérialisme chinois, devenues inutilisables aux yeux de tout le monde, ne modifiait pas les principes intérieurs de la vie nationale; tandis que la domination exercée par les peuples européens, protecteurs politiques des missionnaires chrétiens, menaçait même les plus profonds appuis spirituels de la Chine. La haine que, jadis, les Chinois ressentaient pour les Japonais, datait de l'époque où ni les uns ni les autres ne connaissaient les Européens, devant lesquels, ensuite, l'inimitié de deux peuples parents prenait le caractère d'une discorde intestine et devenait absurde. Les Européens étaient e?itièrement des étrangers, uniquement des ennemis; et leur suprématie ne pouvait en aucune manière flatter l'amour-propre de la race. Au contraire, les Chinois apercevaient dans
les mains du Japon le doux appât du panmongolisme, qui, en même temps, justifiait à leurs yeux la triste nécessité de s'européaniser extérieurement. Les Japonais leur répétaient avec énergie : « Frères obstinés, comprenez donc que nous prenons l'armement des chiens occidentaux, non point parce que nous les préférons, mais parce que nous voulons nous en servir pour les abattre. Si vous vous joignez à nous et si vous acceptez notre direction effective, non seulement nous aurons bientôt fait de chasser de notre Asie les diables blancs, mais, en outre, nous ferons la conquête de leurs propres territoires et nous établirons le véritable Empire du Milieu, qui régnera sur le monde entier. Vous avez raison de tenir à votre orgueil national et de mépriser les Européens; mais c'est en pure perte que vous ne nourrissez ces sentiments qu'avec des rêveries et sans activité intelligente. Nous qui, à cet égard, vous avons devancés, nous devons vous montrer la voie de l'intérêt commun. D'ailleurs, regardez donc ce que vous a procuré votre politique de confiance en vous-mêmes et de défiance envers nous, qui sommes vos amis et vos défenseurs naturels : peu s'en faut que la Russie et l'Angleterre, l'Allemagne et la France ne se soient entièrement partagé la Chine; et tous vos projets de tigres n'ont montré que la pointe impuissante d'une queue de serpent. » Les judicieux Chinois trouvèrent que ce raisonnement était fondé; et la dynastie japonaise s'affermit. Xaturellement, elle s'occupa d'abord d'organiser une armée et une flotte puissantes. La plus grande partie des forces militaires japonaises fut transportée en Chine et, là, sei^vit de
cadres pour «ne armée nouvelle, énorme. Parlant la langue chinoise, les offiriers japonais remplissaient le rôle d'instructeurs et avec beaucoup plus de succès que n'en avaient eu les officiers européens, désormais congédiés. L'innombrable population de la Chine, avec la Mandchourie, la Mongolie et le Thibet, fournissait suffisamment une excellente matière militaire. Bientôt le premier empereur de la dynastie japonaise put essayer avec succès les armes de l'empire renouvelé, en expulsant les Français du Tonkin et du Siam, les Anglais de la Birmanie, et en annexant à l'Empire du Milieu rindo-Chiue entière. Son successeur, Chinois par sa mère, et en qui s'unissaient la ruse et l'élasticité chinoises avec l'énergie, la mobilité et l'esprit d'entreprise des Japonais, mobilisa dans le Turkestan chinois une armée de quatre millions d'hommes. Pendant que le Tsun-li-Yamin informe confidentiellement l'ambassadeur russe que cette armée est destinée à la conquête de l'Inde, l'empereur envahit l'Asie centrale russe, y soulève toute la population, s'avance rapidement à travers l'Oural, inonde de son armée la Russie orientale et centrale. De leur côté, mobilisées au plus vite, venant de Pologne et de Livonie, de Kiev et de Vilna, de Pétersbourg et de la Finlande, les troupes russes se hâtent de se concentrer. Faute d'un plan de guerre établi d'avance et par l'effet de l'énorme supériorité numérique de l'ennemi, la valeur militaire des troupes russes ne pouvait leur servir qu'à succomber avec honneur. La rapidité de l'invasion ne leur laisse pas le temps de faire la concentration convenable; aussi les corps d'armée sont-ils détruits suc-
cessivement dans des luttes acharnées et désespérées. Les Mongols paient un prix élevé cette victoire; mais ils n'ont pas de peine à réparer leurs pertes, en s'emparant de tous les chemins de fer de l'Asie, pendant qu'une armée russe de deux cent mille hommes, depuis longtemps rassemblée à la frontière de Mandchourie, s'efforce sans succès d'envahir la Chine hien défendue. Laissant une partie de ses forces en Russie, afin d'y empêcher la formation de nouveaux contingents, et aussi afin de poursuivre les détachements de plus en plus nombreux de partisans, l'empereur amène trois armées en Allemagne. Là, on avait su préparer la résistance; aussi, l'une des armées mongoles est-elle battue à plate couture. Alors, en France, le parti attardé de la revanche prend le dessus; et bientôt un million de baïonnettes ennemies se dressent derrière les Allemands. Placée entre le marteau et l'enclume, l'armée allemande n'a d'autre ressource que d'accepter les conditions, honorables, dans lesquelles l'Empereur lui propose le désarmement. Tout à la joie, les Français fraternisent avec les Jaunes, se répandent à travers l'Allemagne et perdent rapidement toute notion de discipline militaire; l'Empereur mongol ordonne à ses troupes d'égorger les plus inutiles de ses alliés; et la mesure est exécutée avec la ponctualité chinoise. A Paris, les ouvriers sans patrie (1) se soulèvent; la capitale de la culture occidentale ouvre joyeusement ses portes au maître de l'Orient. Celui-ci, ayant satisfait sa curiosité, se dirige
(1) En fraoçais, fN. d. t.)
no TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE
vers le port de Boulogne, où, sous l'escorte de la flotte arrivée de Гогеап Pacifique, des navires s'apprêtent à transporter des troupes mongoles en Grande-Bretagne. Mais il a besoin d'argent; et les Anglais assurent l'inviolabilité de leur territoire au prix d'un milliard de livres sterling. Eu une année, il impose à tous les Ktats européens la reconnaissance de sa suzeraineté. Alors, laissant en Europe une suffisante armée d'occupation, il retourne en Orient et entreprend une expédition navale contre l'Amérique et contre l'Australie. Durant cinquante ans, le monde européen subit le nouveau joug mongol. Au point de vue intérieur, cette époque est caractérisée par un mélange général, par une profonde et réciproque pénétration des idées européennes et des idées orientales, par la répétition en grand (!) de l'antique syncrétisme alexandrin; — dans l'ensemble de la vie pratique elle est caractérisée surtout par trois phénomènes : la multitude d'ouvriers chinois et japonais charriée comme un limon et qui rend beaucoup plus aiguë la question économique sociale, pour la solution de laquelle les classes dirigeantes continuent d'expérimenter des palliatifs ; la croissante activité internationale des organisations sociales secrètes, qui forment un vaste complot européen pour chasser les Mongols et rétablir l'indépendance de l'Europe. Ce complot colossal, auquel prennent part les divers gouvernements nationaux, autant que le permet le contrôle des vice-rois mongols, est préparé de main de maître et réussit d'une
(1) En français. (N. d. t.)
COURTE RELATION SUR L'ANTECHRIST m
manière brillante. Au moment fixé, commence le massacre des soldats mongols ; les ouvriers asiatiques sont tués ou expulsés. Partout se dévoilent les cadres jusque-là dissimulés des armées européennes, dont la mobilisation générale s'accomplit selon le plan le plus détaillé, tracé longtemps à l'avance. Le nouvel empereur, petit-fils du grand conquérant, quitte la Chine pour gagner en hâte la Russie ; mais, là, ses troupes innombrables sont complètement défaites par l'armée de l'Europe entière coalisée. Leurs débris dispersés retournent dans les profondeurs de l'Asie. L'Europe est délivrée. Son assujettissement d'un demi-siècle aux barbares d'Asie avait été la conséquence de la désunion des Etats, occupés seulement de leurs propres intérêts nationaux : au contraire, sa grande et glorieuse délivrance est le résultat de l'organisation internationale où se sont unies les forces de tous les peuples européens. Alors, ce fait éclatant produit sa conséquence naturelle : l'antique loi de la co-existence de peuples séparés est discréditée partout; et presque partout s'écroulent les derniers restes des vieillies institutions monarchiques. Au vingt et unième siècle, l'Europe représente une union d'Etats plus ou moins démocratiques : les Etats-Unis d'Europe. Les progrès de la culture extérieure, retardés un moment par l'invasion mongole et par les nécessités de la lutte libératrice, prennent de nouveau une allure accélérée. Mais les problèmes de la conscience intime — le sens de la vie et de la mort, la destinée finale du monde et de l'homme — compliqués et embrouillés par une multitude de recherches et de découverles.nouvelles, phy-
Biologiques et psycholo;ji(|ues, demeurent, comme auparavant, sans solution. Seul, un résultat est clair, important quoique négatif : la complète déroute du matérialisme théorique. La danse des atomes, comme conception de l'univers; la combinaison mécanique des moindres changements de la matière comme explication de la vie, cela ne peut plus satisfaire aucun homme qui pense. Pour toujours, l'humanité a dépassé ce degré de l'enfance philosophique. Mais il est évident qu'elle a aussi dépassé l'enfantine faculté de la foi naïve et non raisonnée. Des notions telles que Dieu ayant fait le monde de rien, etc., on cesse d'enseigner cela même dans les écoles primaires. Pour la conception de ces sujets un certain niveau général élevé s'est formé, au-dessous du(|uel aucun dogmatisme ne peut descendre. Et, si la très grande majorité des gens qui pensent est tout à fait incrédule, les rares croyants suhissent tous la nécessité de devenir des penseurs, conformément au précepte de l'apôtre : Soyez des enfants par le cœur, mais non par l'intelligence.
Alors, parmi les rares croyants spiritualistes, se trouvait un homme remarquahle — heaucoup l'appelaient sur-homme — également loin de l'enfance de l'esprit comme de l'enfance du cœur. Quoiqu'il n'eût que trente-trois ans, il possédait, grâce à son génie, une large renommée de grand penseur, d'écrivain et de réformateur social. Conscient de sa grande vigueur d'esprit, il avait toujours été spiritualiste convaincu. Son intelligence claire lui montrait toujours la vérité de ce à quoi il faut croire : le hien. Dieu, le Messie. Il
croyait à cola, mais il n'aimait que soi-même. Il croyait en Dieu, mais, dans le fond de l'âme, involontairement et inconsciemment, il se préférait à Lui. Il croyait au Bien, mais l'œil Eternel, qui voit tout, savait que cet homme s'inclinait devant la puissance mauvaise, pour peu qu'elle le corrompît — non parla fourberie des sentiments et des basses passions ni même par le haut attrait du pouvoir — mais en flattant son amour-propre démesuré. D'ailleurs, cet amour-propre n'était ni un instinct inconscient, ni une prétention absurde. Son talent exceptionnel, sa beauté, sa noblesse et, en outre, les preuves éclatantes qu'il donnait de sa tempérance, de son désintéressement, de sa bienfaisance active, semblaient justifier suffisamment l'immense amour de soi-même qui caractérisait le grand spiritualiste, ascète, philanthrope. Si on lui reprochait d'être si abondamment muni des dons divins, il y apercevait les marques parliculières d'une exceptionnelle bienveillance d'en haut envers lui. Il se considérait comme le second de Dieu, comme le fils de Dieu, unique en son genre. Bref, il se reconnaissait le véritable caractère du Christ. Or, celte conscience de sa haute dignité ne prenait pas en lui la forme d'une obligation morale envers Dieu et envers le monde, mais la forme d'un droit et d'une supériorité par rapport au prochain et, surtout, par rapport au Christ. Mon pas qu'il eût pour Jésus une inimitié de principe. Il lui reconnaissait l'importance et la dignité messianiques; mais, sincèrement, il ne voyait en Lui que son auguste devancier. L'action morale du Christ et Son unicité absolue étaient inconcevables à
cette intelligence aveuglée par l'amour-propre. Il raisonnait ainsi : « Le Christ est venu avant moi ; je me manifeste en second lieu; mais ce qui est subordonné dans l'ordre du temps a la prééminence dans l'ordre de la nature. J'arrive le dernier, au terme de l'histoire, et, précisément, parce que je suis le sauveur définitif et accompli. Le premier Christ est — mon précurseur. Son rôle était de devancer et de préparer mon apparition. « Et selon cette idée, le grand homme du vingt et unième siècle s'appliquait tout ce qui est dit dans l'Evangile à propos du second avènement, expliquant cet avènement non comme le retour du premier Christ mais comme le remplacement du Christ précurseur par le Christ définitif, c'est-à-dire lui-même.
A ce slade, «l'homme qui vient и est encore peu caractérisé et peu original. Son rapport avec le Christ, il l'envisage comme faisait, par exemple, Mahomet, homme droit, qu'on ne peut accuser d'aucune mauvaise intention.
L'amour-propre qui le fait se préférer au Christ, cet homme le justifiera encore par le raisonnement suivant : a Le Christ, en prêchant et en manifestant dan sa vie le bien moral, a été le réformateur de l'huma nité; mais je suis destiné à être le bienfaiteur de cette humanité, réformée en partie, en partie incorrigible. Je donnerai à tous les hommes tout ce qui leur est nécessaire. Le Christ, comme moraliste, a divisé les hommes d'après le bien et d'après le mal. Moi, je les unirai parles bienfaits, qui sont également nécessaires aux bons et aux méchants. Je serai le véritable représentant de ce Dieu qui fait luire son soleil sur les bons
et sur les méchants et qui donne la pluie aux hommes justes et aux hommes injustes. Le Christ a apporté le glaive; moi, j'apporterai la paix. Il a menacé la terre du terrible jugement dernier. Eh bien, le dernier juge ce sera moi ; et mon jugement sera non pas celui de la justice seulement, mais aussi celui de la bonté. La justice sera dans mon jugement; non pas la justice rémunératrice, mais la justice distributive. Je les distinguerai tous les uns des autres; et à chacun je donnerai ce qui lui est nécessaire. »
Et, dans cette magnifique disposition, il attend que Dieu l'appelle clairement au nouveau salut de l'humanité; qu'un témoignage visible et frappant le déclare le fils aîné, le premier né, chéri de Dieu. Il attend ; et il nourrit son amour-propre de la conscience de ses mérites et de ses dons surhumains. Il est donc, selon la formule, l'homme d'une moralité sans reproche et d'un génie extraordinaire.
Ce juste orgueilleux attend la sanction suprême pour entreprendre son œuvre qui doit sauver l'humanité — et il se lasse d'attendre. Déjà, il a passé l'âge de trente ans, et trois années s'écoulent encore. Dans son esprit s'éveille une pensée qui, jusqu'à la moelle des os, l'emplit d'un frisson de fièvre : u Mais si?, . . Si ce n'était pas moi?. . . Si c'était l'autre ?. . . le Galiléen ?.. S'il n'était pas mon précurseur, mais le véritable, premier et dernier? Mais, alors, il sei'nhvivaîit... Où donc est-Il?.. Et s'il venait vers moi?... tout de suite, ici?... Que Lui dirais-je ? Je devrais donc m'incliner devant Lui comme le dernier et inepte chrétien, et, comme le paysan russe, marmotter stupidement : « Seigneur Jésus-
Christ, pardonne-moi, qui suis pécheur, — ou, comme une Polonaise, m'aplatir les i)ras en croix? Moi, qui suis un brillant génie, le sur-homme. Non, jamais! « Kt alors, à la place de l'ancien, raisonnable et froid respect pour Dieu et pour le Christ, s'engendre e! grandit dans son cœur d'abord une espèce d'épouvante ; ensuite, Venvie brûlante qui oppresse et qui contracte tout son être; puis, la haine furieuse s'empare de son esprit : a C'est moi, moi, et non pas Lui ! Il n'est point parmi les vivants et n'y sera pas. Il n'est pas ressuscité, il n'est pas ressuscité, il n'est pas ressuscité! Il a pourri, il a pourri dans le tombeau, il a pourri comme la dernière... » En bonds convulsifs, la bouche écumante, il s'enfuit de sa maison et de son jardin et, à travers la nuit noire et épaisse, il court dans un sentier rocailleux. Sa fureur se dissipe, remplacée par un désespoir sec et pesant comme ces rochers, sombre comme cette nuit. Il s'arrête devant un précipice creusé à pic et, de loin, il entend le bruit confus d'un torrent qui court en bas, sur les pierres. Une angoisse intolérable oppresse son cœur. Tout à coup, un mouvement se produit en lui. ч L'appellerai-je, pour Lui demander ce que je dois faire? i; VA dans l'ombre apparaît une figure douce et triste. « Il a pitié de moi... Non, jamais! Il n'est pas ressuscité. II n'est pas ressuscité. •>■> Et il s'élance du côté opposé au précipice. Mais quelque chose d'élastique comme une colonne d'eau le retient suspendu. Il est secoué par la commotion d'une espèce de choc électrique; et une force inconnue le rejette en arrière. Il perd un instant connaissance et se réveille à genoux, séparé du précipice
par quelques pas seulement. Devant lui se dessinait, éclairée d'un nébuleux rayonnement phosphorescent, uDe figure dont les deux yeux lui remplissaient l'àme d'une lumière subtile qu'il ne pouvait supporter.
Il voit ces deux yeux perçants; et, sans pouvoir deviner si elle vient de lui-même ou du dehors, il entend une voix étrange, étouffée, ou plutôt contenue et nette en même temps, métallique et sans àme, analogue à la voix du phonographe. Et cette voix lui dit : — « Mon fils bien-aimé, tu as toute mon affection. Pourquoi n'as-tu pas recouru à moi? Pourquoi as-tu honoré l'autre, le mauvais, et son père? Je suis Dieu et ton père. Mais ce mendiant, le crucifié, est étranger à moi et à toi. Je n'ai pas d'autre fils que toi. Tu es unique, seul engendré, pareil à moi. Je t'aime et je ne réclame rien de toi. Ainsi, tu es beau, grand, puissant. Fais ton œuvre en ton nom et non pas au mien. Je n'éprouve pas l'envie à ton égard. Je t'aime. Rien de toi ne m'est nécessaire. L'autre, Celui que tu considérais comme Dieu, a exigé de Son fils l'obéissance et une obéissance illimitée, jusqu'à la mort sur la croix ; et // ne l'a pas secouru sur la croix. Je t'aiderai sans rien te demander en retour. Par amour pour toi, pour ton propre mérite et pour ton excellence propre et par amour pur et désintéressé envers toi, je t'aiderai. Reçois mou esprit. De même qu'auparavant mon esprit t'a engendré dans la beauté, maintenant il t'engendre dans la force. D
A ces paroles de l'inconnu, les lèvres du sur-homme se sont involontairement entr'ouvertes, les deux yeux perçants se sont approchés tout près de son visage, et
il a seuti comme si un flot mordant et glacé entrait en lui et remplissait tout son être. En même temps, il s'est senti animé d'une force, d'un courage, d'une agilité, d'un enthousiasme qu'il ne connaissait pas. Et tout de suite, subitement, la figure lumineuse et les deux yeux ont disparu, quelque chose ayant enlevé le sur-homme au-dessus de la terre et l'ayant descendu immédiatement dans son jardin, à la porte de sa maison.
Le lendemain, non seulement les visiteurs mais aussi les domestiques du grand homme furent surpris de son aspect particulier, eu quelque sorte inspiré. Ils auraient été plus surpris encore s'ils avaient pu le voir, enfermé dans son cabinet, écrivant avec une rapidité et une aisance surnaturelles son célèbre ouvrage intitulé : tt La voie ouverte à la paix et à la prospérité universelles. »
Les livres précédents et l'action sociale du surhomme avaient rencontré une critique sévère, quoique faite par des gens en grande majorité spécialement religieux et, pour ce motif, dépoui'vus de toute influence. (N'oublions pas que le temps dont je parle est celui de l'avènement de l'Antéchrist.) Aussi avait-on peu écouté ces critiques qui montraient dans tous les ouvrages et dans tous les discours de « l'homme (|ui vient« les signes de l'amour-propre et de la présomption intenses, absolument exceptionnels, en l'absence de vraie simplicité, de droiture et de cordialité véritables.
Mais son nouvel ouvrage séduisit même un certain nombre des gens qui précédemment avaient fait preuve d'hostilité. Ecrit après l'aventure du précipice, il té-
moigne d'une puissance géniale entièrement nouvelle. C'est quelque chose comme l'assemblage et l'accord de toutes les contradictions. Là s'unissent le noble respect pour les symboles et pour les traditions antiques avec un large et audacieux radicalisme d'aspirations et d'exigences politiques et sociales; une liberté de pensée sans limites avec la plus profonde compréhension de toute la mystique; l'individualisme absolu avec un ardent dévouement au bien général ; le plus haut idéalisme en fait de principes directeurs avec la complète précision et la pleine vitalité des solutions pratiques. L'art génial qui unit et qui lie toutes ces choses est si grand que tous les penseurs et tous les hommes d'action de catégorie diverse peuvent apercevoir et admettre l'ensemble sous leur angle particulier, sans avoir rien à sacrifier de la vérité elle-même, sans s'élever pour elle effectivement au-dessus de leur moi, sans répudier enfuit leur exclusivisme, sans rien corriger de leurs erreurs d'opinion ou de tendance, et sans combler de lacunes. Tout de suite, ce livre étonnant est traduit dans les langues de toutes les nations civilisées et même de plusieurs peuples sans culture. Durant une année entière, dans toutes les parties du monde, mille journaux sont remplis par la réclame des éditeurs et par l'enthousiasme des critiques. Des éditions à bon marché, munies de portraits de l'auteur, se répandent par millions d'exemplaires. Tout le monde civilisé — c'est-à-dire alors le globe terrestre presque tout entier — chante la gloire de l'homme incomparable, grand, unique. Personne n«' répond à ce livre. 11 semble universellement être la révélation de la vé-
rite intégrale. Là, tout le passé est traité avec tant de justice, tout le présent apprécié avec tant d'impartialité et de largeur, et le meilleur avenir rapproché du présent d'une manière si visible et si palpable, que chacun dit : « Voilà vraiment ce qu'il nous faut; voilà un idéal qui n'est pas une utopie; voilà un projet qui n'est pas une chimère. » Et le merveilleux écrivain non seulement entraîne tout le monde, mais chacun le trouve agréable ; et, de la sorte, s'accomplit la parole du Christ :
« Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m'accueillez pas; un autre viendra en son propre nom et celui-là vous V accueillerez. " C'est que, pour être accueilli, il faut être agréable.
Cependant, quelques hommes pieux, tout en louant beaucoup ce livre, demandent pourquoi le Christ n'y est pas une seule fois mentionné. A cela d'autres chrétiens répondent : ч Dieu en soit loué! Dans les siècles écoulés, toutes les choses saintes ont bien été suffisamment froissées et salies par les zélateurs sans mission. Désormais, l'écrivain profondément religieux doit être très circonspect. Et dès que le contenu du livre est pénétré du véritable esprit chrétien de l'amour actif et de l'universelle bienveillance, que vous faut-il de plus?« Cette réponse met tout le monde d'accord.
Peu de temps après la publication du « Chemin ouvert V , qui rendit son auteur le plus populaire des hommes dans l'histoire du monde, devait se tenir à Berlin l'assemblée internationale constituante de l'Union des Etats européens. Etablie après une série de guerres extérieures et intérieures, qui se rappor-
taient à la délivrance du joug mongol et qui avaient modifié considérablement la carte de l'Europe, cette Union se trouvait exposée au danger d'un conflit — non plus alors entre les nations mais entre les partis politiques et sociaux. Les directeurs de la politique générale européenne, qui appartenaient à la puissante confrérie des Francs-Maçons, discernaient la nécessité d'une autorité générale executive. Réalisée au prix de tant d'efforts, l'Union européenne nsquait continuellement de se dissoudre. Dans le Conseil de l'Union, ou tribunal universel (Comité permanent universel) (1), l'unité faisait défaut; car les vrais Maçons consacrés à l'œuvre n'avaient pu s'emparer de toutes les places. Dans le sein du Comité, les membres indépendants formaient entre eux des ententes séparées; et une guerre était eu perspective. C'est pourquoi les affiliés décidèrent de confier le pouvoir exécutif à une seule personne, munie de la pleine autorité nécessaire. Le principal candidat membre secret de l'Ordre, était « l'homme qui vient ». Il était l'unique personnalité qui possédât la grande réputation universelle. On l'avait connu d'abord savant officier d'artillerie; puis il était devenu un riche capitaliste; ce qui lui avait permis de nouer partout des relations amicales avec des gens de la finance et de l'armée. En d'autres temps moins civilisés, on lui aurait reproché une origine couverte d'un épais nuage d'incertitude. Sa mère, personne de mœurs faciles, était bien connue dans les deux hémisphères ; mais beaucoup
(i) En français. (N. d. t.)
d'hommes de catégories différentes avaient des droits égaux à le considérer comme leur fils. Naturellement, ces circonstances ne pouvaient lui nuire d'aucune façon dans un siècle assez avancé pour se dénommer lui-même le dernier siècle. Par la presque unanimité des sufifrages « l'homme qui vient » fut élu président à vie des États-Unis d'Europe. Lorsque, dans tout l'éclat surhumain de sa jeune beauté et de sa puissance, il parut à la tribune et, avec une éloquence inspirée, présenta son programme universel, l'assemblée, séduite et transportée, décida, dans un élan d'enthousiasme spontané, de lui conférer l'honneur suprême : lé titre d'empereur romain. Le Congrès fut clôturé au milieu de l'allégresse générale; et le grand élu publia un manifeste qui commençait par ces mots : « Peuples de la terre ! Je vous donne ma paix ! » et qui se terminait ainsi :
^^. Peuples de la terre! Les promesses se sont accomplies! La paix universelle et éternelle est assurée. Toute tentative pour la troubler rencontrera aussitôt une résistance invincible. Car, désormais, il y a sur la terre une autorité centrale plus forte que toutes les autres autorités, soit séparées, soit prises ensemble. Cette puissance que rien ne peut vaincre et qui domine tout m'appartient à moi, l'élu, le plénipotentiaire de l'Europe, l'Empereur de toutes ses forces. Le droit international possède maintenant la sanction qui jusqu'ici lui manquait. Désormais, aucun Etat ne se permettra de dire : « La guerre! i^ , quand je dirai : « La paix! — Peuples du monde, à vous la paix! « Ce manifeste produisit l'effet désiré. Partout, hors de
l'Europe, et principalement en Amérique, se formèrent de puissants partis impérialistes, qui contraignirent leurs gouvernements de faire alliance, de diverses manières, avec les Etats-Unis d'Europe, sous l'autorité suprême de l'empereur romain. Çà et là, en Asie et en Afrique, il y avait encore des peuples et des monarques indépendants. Avec une armée peu nombreuse, mais une armée d'élite, formée de contingents russes, allemands, polonais, hongrois et turcs, l'empereur exécute une promenade militaire, depuis l'Asie orientale jusqu'au Maroc; et, sans grande effusion de sang, impose son autorité à tous ces insoumis. Dans toutes les contrées des deux parties du monde, il institue ses vice-rois, choisis parmi les grands indigènes qui lui sont dévoués et qui ont reçu la culture de l'Europe. Dans tous les pays païens, la population, impressionnée et séduite, fait de lui une divinité supérieure. Un an suffit pour fonder la monarchie universelle, dans le sens exact et propre du mot. Les prétextes de guerre sont arrachés jusqu'à la racine. La ligue universelle de la paix se réunit pour la dernière fois, prononce l'enthousiaste panégyrique du fondateur de la paix, et puis se dissout, n'ayant plus sa raison d'être. Dans la deuxième année de son gouvernement, l'empereur romain universel publie un nouveau manifeste : « Peuples de la terre! La paix que je vous avais promise, je vous l'ai donnée. Mais c'est seulement par la prospérité qu'elle est belle. Celui qui, dans la paix, est menacé par les calamités de la détresse n'a qu'une paix sans joie. Venez donc maintenant à moi vous tous qui avez faim
et qui avez froid, afin (|ue je vous rassasie et que je vous réchauffe». Alors, il annonce la simple et complète réforme sociale, celle qu'il avait déjà indiquée dans son livre et qui, d'avance, avait conquis tous les esprits élevés et mesurés. Grâce à la concentration entre ses mains des finances universelles et d'énormes richesses territoriales, il peut accomplir cette réforme : contenter les pauvres sans nuire sensiblement aux riches. Chacun alors commença de recevoir selon ses facultés; et chaque faculté selon le travail et les services.
Le nouveau maitre de la terre était surtout un philanthrope compatissant, et non seulement l'ami des hommes, mais aussi Vami des bêles. Végétarien personnellement, il interdit la vivisection et soumit les abattoirs à une surveillance sévère; les sociétés protectrices des animaux furent par lui encouragées de toute façon. La plus importante de ses œuvres fut la solide organisation, dans toute l'humanité, de l'égalité essentielle par excellence : l'égalité du rassasiement général. La seconde année de son règne vit se réaliser cette réforme. La question sociale économique fut définitivement résolue.
Mais si le rassasiement est le premier désir des affamés, ce désir, une fois satisfait, fait place à un autre. Les animaux eux-mêmes, quand ils sont repus, veulent d'ordinaire non seulement dormir, mais encore jouer. D'autant plus l'humanité, qui, toujours, post panenij a réclamé circenses.
L'empereur sur-homme comprend ce qu'il faut à ses peuples. Précisément, pendant qu'il se trouve à
Rome, il voit venir vers lui un grand faiseur de miracles, arrivé de rExtrème-Orient et enveloppé d'un épais nuage d'étranges aventures et de récits bizarres. Celui-ci, d'après les rumeurs entretenues parmi les néo-bouddhistes, avait une origine divine : il était le fils du dieu du soleil, Sourya, et de quehjue nymphe d'un fleuve.
Le faiseur de miracles s'appelait Apollonius. C'était incontestablement un homme de génie. Il était moitié Asiatique, moitié Européen, évêque catholique inpartibus infidelium. Eu lui s'unissaient merveilleusement la possession des conclusions les plus récentes et des applications techniques de la science occidentale, et la connaissance théori(|ue et pratique de tout ce qui est vraiment solide et important dans le mysticisme traditionnel oriental. Extraordinaires, les résultats d'une telle combinaison.
Parmi eux se trouve même l'art, demi-scientifique, demi-magique, d'attirer et de conduire à sa guise l'électricité de l'atmosphère ; et dans la foule on dit qu'zV fait descendre le feu du ciel. D'ailleurs, frappant l'imagination populaire par divers prodiges inouïs, il n'abuse pas encore de sa puissance dans des intentions particulières. Donc, cet homme vient vers le grand empereur, le salue en lui donnant le titre de véritable fils de Dieu, lui déclare avoir vu dans les livres secrets de l'Orient des prédictions qui le désignent directement en qualité d'empereur, de dernier sauveur qui jugera l'univers; enfin, il met à sou service sa personne et tout son art. Ravi, l'empereur l'accueille comme un présent d'eu haut, lui confère
des titres somptueux et fait de lui son compagnon de clia(|ue moment. De la sorte, les peuples de la terre, comblés de bienfaits par leur maître, obtiennent encore, outre la paix universelle et le plein rassasiement, la possibilité de jouir constamment de merveilles et d'apparitions les plus variées et les plus surprenantes. Ainsi se termine la troisième année du règne du sur-homme.
Après l'heureuse solution du problème politique et social se présentait la question religieuse. L'empereur la posa lui-même, l'envisageant avant tout dans ses rapports avec le christianisme. Voici quelle était à cette époque la situation du christianisme. Malgré une très grande diminution du nombre des fidèles — alors, sur toute la terre, il ne restait pas plus de 45 millions de chrétiens — elle s'était élevée et étendue moralement, et elle avait gagné en qualité ce qu'elle avait perdu en nombre. On ne voyait plus guère de chrétiens pour qui le christianisme fût sans intérêt spirituel. Les diverses confessions religieuses avaient, au point de vue du nombre de leurs fidèles, subi un amoindrissement analogue; de sorte qu'à cet égard subsistait entre elles la même proportion qu'autrefois. Quant à leurs sentiments réciproques, si la haine n'avait pas été remplacée par une parfaite concorde, elle s'était cependant assez adoucie; et les oppositions perdaient leur ancienne aigreur. La Papauté avait depuis longtemps été expulsée de Rome; et, après avoir été réduite à vagabonder pendant une longue période, elle avait trouvé un asile à Pétersbourg, sous la condition de ne point faire de propa-
gande dans cette ville ni dans rintéiieiir du pays. En Russie, la Papauté s'était notablement simplifiée. Sans modifier essentiellement ses collèges et son administration, elle avait dû spiritualiser leur caractère et leur rôle, et aussi réduire à l'extrême minimum la pompe de ses rites et de ses cérémonies. Beaucoup de coutumes étranges et scandaleuses, qui n'avaient pas été abolies formellement, disparurent d'elles-mêmes. Dans tous les autres pays, principalement dans l'Amérique du Nord, la hiérarchie catholique était encore très souvent représentée par des hommes qui possédaient une volonté forte, une infatigable énergie et une situation indépendante; encore plus fortement qu'autrefois ils resserraient l'unité de l'Eglise Catholique et lui conservaient son caractère international cosmopolite. Le protestantisme, à la tête duquel l'Allemagne continuait de se tenir, surtout depuis qu'une importante partie de l'Eglise Anglicane s'était réunie à l'Eglise Catholique — le protestantisme s'était débarrassé de ses extrêmes tendances négatrices, dont les représentants avaient ouvertement passé à l'indifférentisme religieux et à l'incrédulité. Dans l'Eglise Evangélique il ne restait que des croyants sincères, au premier rang desquels figuraient des hommes d'une large culture et d'une profonde religiosité, de plus en plus désireux de reproduire en eux-mêmes le vivant modèle du christianisme primitif. L'orthodoxie russe, ayant vu la situation officielle de l'Eglise changée par les événements politiques, avait perdu des millions et des millions de ses prétendus fidèles qui ne lui appartenaient que de nom; mais, en
revanche, elle goûtait la joie d'être unie à la meilleure partie des Vieux-Croyants et même à beaucoup de sectes animées d'un esprit religieux positif. Sans grandir en nombre, cette Eglise rénovée développait sa force spirituelle, qu'elle manifestait surtout dans sa lutte intérieure avec les sectes extrêmes multipliées parmi le peuple et parmi la société, et non exemptes d'un élément démoniaque et satanique.
Pendant les deux premières années de la nouvelle domination, tous les chrétiens, à la fois effrayés et fatigués par les révolutions et par les guerres précédentes, témoignaient envers le nouveau souverain et envers ses pacifiques réformes, tantôt une réserve bienveillante, tantôt une sympathie résolue ou même un vif enthousiasme. Mais la troisième année, à l'apparition du grand mage, beaucoup de pravoslaves, de catholiques et de protestants commencèrent à éprouver de la crainte et de l'antipathie. On se mit à lire plus attentivement et à commenter avec animation les textes évangéliques et apostoliques qui parlent du Prince de ce monde et de l'Antéchrist. Prévoyant, à certains symptômes, qu'un orage se préparait, l'empereur décida de prendre les devants pour le détourner. Dès le commencement de la quatrième année de son règne, il publia un manifeste adressé aux chrétiens fidèles de toute confession, les invitant à élire ou à désigner des représentants avec pleins pouvoirs, en vue d'un concile œcuménique qu'il présiderait. La résidence de l'empereur avait été transférée de Rome à Jérusalem. Alors, la Palestine était une province autonome, principalement habitée et
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administrée par des juifs. Jérusalem était devenue ville libre, puis ville impériale. Ou avait respecté les sanctuaires chrétiens; mais, depuis Birket-Israïu et la caserne actuelle, d'une part, jusqu'aux ч écuries de Salomon •» d'autre part, c'est-à-dire sur toute l'étendue de la grande plate-forme de Kharam-ecli-Chérif, s'élevait un énorme édifice, qui contenait, outre les deux petites anciennes mosquées, le vaste a temple i' impérial destiné à la réunion de tous les cultes, deux magnifiques palais impériaux avec des bibliothèques et des musées, et aussi des locaux spéciaux pour les expériences et pour les exercices magiques. C'est dans cet édifice, moitié temple, moitié palais, que devait, à la date du 14 septembre, s'ouvrir le concile œcuménique. Comme la confession Kvangélique n'a pas, à proprement parler, de clergé, les prélats catholiques et les prélats orthodoxes, pour donner une certaine homogénéité à la représentation de toutes les catégories du christianisme, et selon le désir de l'empereur, décidèrent de laisser participer au concile un certain nombre de laïques, connus par leur piété et par leur dévouement aux intérêts religieux. Les laïques étant admis, on ne pouvait pas exclure le bas clergé, régulier ou séculier. En conséquence, le nombre des membres du concile dépassa trois mille; environ un demi-million de pèlerins envahirent Jérusalem et toute la Palestine. Parmi les membres du concile, trois surtout étaient en évidence. D'abord, le pape Pierre II, chef de droit de la fraction catholique. Son prédécesseur était n\ort en se rendant au concile ; et le conclave, réuni à Damas, avait, d'une voix una-
nime, élu le cardinal Simone Barionini, qui avait pris le nom de Pierre. Né dans une pauvre famille de la région de Naples, il appartenait à l'ordre des Carmes et avait acquis de la réputation comme prédicateur; de même par de très importants sei*vices dans la lutte contre une secte satanique qui faisait des progrès à Pétersbourg et dans les environs et qui séduisait non seulement des orthodoxes mais aussi des catholiques. Devenu archevêque de Mohilev, puis cardinal, il se trouvait d'avance désigné pour la tiare. C'était un homme de cinquante ans, de taille moyenne et de constitution robuste, au teint rouge, au nez busqué, aux épais sourcils. D'un tempérament ardent et impétueux, il parlait avec chaleur en faisant des gestes larges et entraînait son auditoire plus qu'il ne le persuadait. Le nouveau pape témoignait de la défiance et de l'antipathie envers le maître universel, surtout depuis que celui-ci avait, par ses instances, obtenu du pape précédent, en route pour le concile, l'élévation au cardinalat de l'exotique évêque Apollonius, devenu chancelier impérial et grand mage universel. Pierre considérait Apollonius comme un catholique douteux et comme un indubitable imposteur. Le chef des pravoslaves, dépourvu de titre officiel, mais chef de fait, était le moine Jean, très célèbre parmi le peuple russe. Quoiqu'il fût officiellement évêque u retraité » , il n'habitait aucun monastère et circulait constamment, dans toutes les directions. Il y avait sur lui diverses légendes. Certains assuraient qu'il était Fédor Kouzmitch ressuscité, c'est-à-dire l'empereur Alexandre ï", né environ trois siècles auparavant.
D'autres allaient plus loin, affirmant qu'il était le véritable Jean, c'est-à-dire l'apôtre Jean le Théologien, qui n'était pas mort et qui s'était manifesté dans les derniers temps. Lui-même ne disait rien de son origine ni de sa jeunesse. C'était maintenant un homme très âgé, encore robuste, avec la chevelure bouclée et la barbe jaunâtres et même verdàtres, de haute taille, au corps maigre mais avec des joues pleines et légèrement rosées, l'œil vif et brillant, une bonne physionomie et un langage qui respiraient l'onction. Toujours, il portait une soutane blanche et un manteau blanc. A la tête de la fraction évangélique du concile se trouvait le savant théologien allemand, professeur Ernst Pauli. C'était un jieîit vieillard sec, au front énorme, au nez pointu, au menton rasé et lisse. Ses yeux avaient un singulier caractère de. bonhomie violente. A chaque instant, il se frottait les mains, secouait la tête, fronçait les sourcils d'une manière terrible, projetait les lèvres en avant; et puis, les yeux étincelants, il proférait d'une voix morne des sons entrecoupés : so! nun.'j'a! so also! Il portait la tenue solennelle : cravate blanche et longue redingote pastorale avec plusieurs décorations.
Impressionnante fut l'ouverture du concile. Dans les deux tiers de l'énorme temple consacré « à l'union de tous les cultes» étaient placés des bancs et d'autres sièges, pour les membres du concile. Dans l'autre tiers se dressait une haute estrade, sur laquelle, derrière le trône de l'empereur et celui, un |)eu moins élevé, du grand mage cardinal, impérial chancelier, s'étendaient des rangées de fauteuils réservés aux ministres.
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aux personnages de la cour, aux secrétaires d'Etat; sur les côtés, de plus longues rangées de fauteuils, dont on ignorait la destination. Des orchestres étaient disposés dans les tribunes. Deux régiments de la garde se tenaient sur la place voisine; ainsi qu'une batterie, pour les salves solennelles. Dans les églises diverses, des cérémonies religieuses avaient été célébrées par les membres du concile, dont l'ouverture devait avoir un caractère entièrement laïque. Quand l'empereur fit son entrée, accompagné du grand mage et de sa suite, l'orchestre se mit à jouer la « Marche de l'humanité unie » , qui servait d'hymne impérial et international; et les membres du concile, agitant leurs chapeaux, crièrent à trois reprises, à pleine voix : « Vivat! Hourra! hoch ! » Debout près du trône et les bras étendus avec nue atlabililé majestueuse, l'empereur, d'une voix sonore et agréable, prononça les paroles suivantes: « Chrétiens de toutes les croyances! Mes sujets et mes frères bien-aimés! Dès le début de mon règne, que l'Etre suprême a béni par des œuvres si merveilleuses et si glorieuses, je n'ai pas eu une seule occasion de me plaindre de vous. Toujours, vous avez rempli votre devoir selon votre foi et selon votre conscience. Mais cela ne me suffit pas. L'amour sincère que je ressens pour vous, frères bien-aimés, a soif d'être payé de retour. Je veux que, non point par esprit de devoir, mais par l'effet de l'amour venant du cœur, vous me reconnaissiez pour votre chef, en tout ce qui est entrepris au profit du genre humain. Aussi, outre ce que je fais dans l'intérêt de tous, je voudrais vous témoigner dei bontés particulières. Chrétiens,
comnipnt poiinais-je vous rendre heureux? Que doisje vous donner, non comme à mes sujets, mais comme à mes coreligionnaires, à mes frères? Chrétiens! Ditesmoi ce qui vous est le plus cher dans le christianisme, afin que je puisse diriger mes efforts de ce côté. » Alors, il s'arrêta et attendit. Dans le temple flottait un murmure étouffé. Entre eux, les membres du concile se parlaient à voix basse. Le pape Pierre, gesticulant avec ardeur, expliquait quelque chose à ceux qui l'entouraient. Le professeur Pauli agitait la tète et faisait claquer ses lèvres avec acharnement. Le père Jean, incliné vers un évêque et vers un capucin d'Orient, leur adressait doucement quelque suggestion. Après avoir un peu attendu, l'empereur, de nouveau, harangua le concile, toujours sur un ton caressant, où vibrait une note d'ironie à peine perceptible. Il dit : « Chers chrétiens. Je comprends combien il vous est difficile de me répondre d'une manière directe. Je veux vous y aider. Vous êtes, malheureusement, de date immémoriale, émiettés en sectes et en partis divers, de telle sorte que, peut-être, il n'y a point parmi vous un seul objet d'inclination qui vous soit commun. Mais si vous ne pouvez vous accorder entre vous, j'espère mettre d'accord tous vos partis en leur montrant à tous le même amour et la même disposition à satisfaire la vraie tendance de chacun. Chers chrétiens! Je sais que beaucoup d'entre vous, et non les moindres, apprécient surtout dans le christianisme Vautorité spirituelle qu'il donne à ses représentants légitimes. Il la leur donne, non pas pour leur propre avantage, mais, assurément, pour l'intérêt général, puisque
cette autorité est le fondement de l'ordre spirituel régulier et de la discipline morale nécessaire à tous. Chers frères catholiques! Oh! comme je comprends votre manière de voir et comme je voudrais appuyer ma puissance sur l'autorité de votre chef spirituel ! Pour que vous ne pensiez point que ce sont là des flatteries et de vaines paroles, nous déclarons solennellement notre autocratique volonté : désormais, l'évêque suprême de tous les catholiques, le pape romain, est replacé sur son siège à Rome, avec tous les anciens droits et les anciennes prérogatives de cette condition et de cette chaire, droits et prérogatives datant de toute époque et conférés par nos prédécesseurs, à commencer par Constantin le Grand. Et, en retour, chers frères catholiques, je demande seulement que, du fond de l'àme, vous me reconnaissiez comme votre défenseur et protecteur unique. Ceux qui, dans leur âme et conscience, me reconnaissent pour tel, je les invite à venir ici, près de moi. » Et il désignait les places demeurées vides sur l'estrade. En poussant des exclamations joyeuses : Gratias agimus! Domine! salvum fac magnum imperatorem, presque tous les princes de l'Eglise catholi(|ue, cardinaux et évêqiies, la plupart des lai(|ues croyants et plus de la moitié des moines montèrent sur l'estrade, où, après s'être humhlement inclinés devant l'empereur, ils occupèrent les fauteuils qui leur étaient réservés. Mais, en has, au milieu de l'assemblée, droit et immobile comme une statue de marbre, resta assis à sa place le pape Pierre II. Tous ceux qui l'entouraient auparavant se trouvaient maintenant sur l'estrade. Alors, la troupe
clairsemée des moines et des laïques qui demeuraient eu bas se rapprocha de lui, le plaçant dans un cercle serré d'où sortait cette rumeur contenue : Non prœvalebunt, non prœcalebunt portœ inferni.
Observant avec surprise le pape immobile, l'empereur éleva de nouveau la voix : " Chers frères ! Je sais qu'il y en a parmi vous pour qui les choses les plus précieuses du christianisme sont sa tradition sainte, les vieux symboles, les hymnes et les prières anciennes, les icônes, les cérémonies du culte. En effet, qu'est-ce qu'une àme religieuse peut avoir de plus cher? Apprenez donc, bien-aimés, qu'aujourd'hui j'ai signé une ordonnance et fixé une riche dotation en faveur du musée universel d'archéologie chrétienne qui sera établi dans notre glorieuse ville impériale de Constantinople. Là seront rassemblés, étudiés et conservés tous les monuments de l'antiquité ecclésiastique, surtout ceux de l'Eglise orientale. Je demande que demain vous élisiez, pris parmi vous, un comité chargé d'examiner avec moi les mesures qui doivent être appliquées pour rapprocher, autant que possible, les mœurset les habitudes de la vie actuelle et la tradition et les institutions de la sainte Eglise orthodoxe! Frères orthodoxes! Que ceux qui ont dans le cœur cette volonté qui est la mienne, que ceux qui, au fond du cœur, peuvent m'appeler leur véritable chef et maître, qu'ils montent ici. i> Et la plus grande partie des hiérarques de l'Orient et du Nord, la moitié des anciens vieux-croyants, plus de la moitié des prêtres, des moines et des laïques orthodoxes montèrent sur l'estrade avec des cris joyeux, en regardant à la dérobée
202 TROIS ENTRETIENS SUR LA GtlERRË
les catholiques qui se montraient fiers de siéger là. Mais le père Jean, sans faire un mouvement, soupira tout haut. Quand la foule qui l'entourait se fut considérablement éclaircie, il quitta son banc et alla s'asseoir prés du pape Pierre et de son cercle. Derrière lui se groupèrent les autres orthodoxes qui n'étaient pas montés sur l'estrade. — L'empereur prit de nouveau la parole : " Chrétiens bien-aimés, j'en connais parmi vous qui, dans le christianisme, aiment pardessus tout l'assurance personnelle en fait de vérité, et la libre recherche à l'égard de l'Ecriture. Ce que je pense de cela, je n'ai pas besoin de vous l'exposer, puisque, comme vous le savez peut-être, j'ai, dès ma première jeunesse, composé sur la critique biblique un grand ouvrage (|ui a fait un certain bruit et qui a posé le fondement de ma réputation. C'est vraisemblablement en souvenir de ce fait que l'Université de Tubingue vient de me demander d'accepter son diplôme d'honneur de docteur en théologie. J'ai ordonné de répondre que j'acceptais avec satisfaction et avec gratitude. Et aujourd'hui, en même temps que ce musée d'archéologie chrétienne, j'ai établi un budget annuel d'un million et demi de marks pour l'entretien d'un institut universel destiné à la libre recherche de l'Ecriture sainte, dans toutes ses parties et sous tous les points de vue, et aussi à l'étude de toutes les sciences auxiliaires. Ceux de vous qui, dans leur cœur, apprécient mes sincères dispositions et qui peuvent, en conscience, me reconnaître pour leur chef souverain, je les invite à prendre place près du nouveau docteur en théologie. « Alors, un étrange
СОиВТЕ RËLATIOX SUR L'ANTECHRIST 203
sourire allongea légèrement les belles lèvres du grand homme. Plus de la moitié des savants théologiens s'avancèrent vers l'estrade, avec, toutefois, un peu de lenteur et d'hésitation. Tous regardaient le professeur Pauli, qui semblait enraciné à son siège. Il baissait profondément la tèle, se repliant et se contractant. Les savants théologiens qui étaient montés sur l'estrade se sentirent envahis par la confusion. L'un d'eux, tout à coup, agita la main, sauta droit en bas à côté de l'escalier et, boitant un peu, courut rejoindre le professeur Pauli et la minorité qui restait là. Pauli leva la tète, se mit debout d'un mouvement un peu incertain, puis se dirigea vers les bancs abandonnés et, suivi de ses coreligionnaires qui résistaient à l'empereur, vint s'asseoir près du père Jean, près du pape Pierre et de leurs fidèles.
Sur l'estrade se trouvait la grande majorité du concile, y comprise presque toute la hiérarchie de l'Orient et de l'Occident. En bas restaient seulement trois groupes de gens qui s'étaient rapprochés les uns des autres et qui se serraient autour du père Jean, du pape Pierre et du professeur Pauli.
D'une voix attristée, l'empereur leur adressa la parole : « Que puis-je encore faire pour vous? Hommes étranges! Que voulez-vous de moi? Je l'ignore. Chrétiens répudiés par la majorité de vos frères et de vos chefs, condamnés par le sentiment populaire, dites-moi vous-mêmes ce qui vous est le plus cher dans le christianisme? » Alors, pareil à un cierge blanc, le père Jean se dressa. Avec douceur, il répondit : л Grand souverain! Ce qui nous est le plus cher
dans le christianisme, c'est le Christ lui-même. Il est Lui-même, et tout vient de Lui, car nous savons qu'en Lui réside corporellement la plénitude de la Divinité. De toi, maître, nous sommes prêts à accepter tout bienfait, pourvu que, dans ta main jjénéreuse, nous reconnaissions la sainte main du Christ. A ta question : que peux-tu faire pour nous, voici notre réponse sincère : — ici, maintenant, devant nous, confesse Jésus-Christ Fils de Dieu, qui s'est incarné, qui est ressuscité, qui viendra de nouveau — confesse-Le, et nous l'accueillerons avec amour, comme le véritable précurseur de son second et glorieux avènement. « Il se tut et fixa ses yeux sur les yeux de l'empereur. En celui-ci s'accomplissait quelque chose de mauvais. Au sein de son être s'élevait une tempête diabolique, comme celle qu'il avait subie dans la nuit fatale. Il perdait entièrement l'équilibre intérieur; et toutes ses pensées se concentraient sur le désir de conserver les apparences de la possession de soi-même et de ne pas se dévoiler trop tôt. Il s'imposa des efforts surhumains pour se retenir de se jeter avec des cris sauvages sur l'homme qui venait de parler, et pour ne pas le déchirer à coups de dents. Soudain, il entendit la voix extra-terrestre qui lui était connue. Elle disait : « Taistoi et ne crains rien, -n II garda le silence. Mais son visage, où passait l'ombre de la mort, devint tout convulsé; et de ses yeux jaillirent des étincelles. Pendant que retentissaient les paroles du père Jean, le grand mage, qui siégeait, enveloppé tout entier dans son vaste manteau tricolore cachant la pourpre cardinalice, semblait occupé à quelque manipulation secrète;
ses yeux, dont les regards étaient concentrés, étincelaient, et ses lèvres remuaient. Par les fenêtres ouvertes du temple, on voyait s'approcher un énorme nuage noir. Rapidement l'obscurité se répandit. Le père Jean, qui, de ses yeux étonnés et effrayés, n'avait pas quitté le visage de l'empereur muet, sursauta soudain d'épouvante et, se détournant, s'écria d'une voix étranglée : «Enfants, c'est l'Antéchrist! » Dans le temple éclata un formidable coup de foudre, accompagné d'un éclair circulaire qui enveloppa le vieillard. Pendant un instant, la stupeur fut complète. Quand les chrétiens sortirent de l'étourdissement, le père Jean gisait par terre, sans vie.
L'empereur, blême mais demeurant calme, interpella le concile : ^ Vous avez vu le jugement de Dieu. Je ne souhaitais la mort de personne; mais mon Père céleste venge son fils bien-aimé. La question est résolue. Qui osera entrer en contestation avec le Très- Haut? Secrétaires, écrivez : — Le concile œcuménique de tous les chrétiens, après que le feu du ciel eut frappé un adversaire insensé de la majesté divine, unanimement reconnaît l'empereur actuel de Rome et de l'univers pour son chef et pour son maître suprême. " Soudain, un mot sonore et clair remplit le temple : « Contradicitur. n Le pape Pierre II est debout et, tout tremblant de colère, le visage empourpré, il lève sa crosse dans la direction de l'empereur : ^ Notre maître unique, c'est Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Et ce que tu es, toi — tu viens de l'entendre. Retire-toi de nous, Caïn fratricide! Arrière! vase de Satan. Par l'autorité du Christ, moi, serviteur des serviteurs de
Dieu, pour toujours je t'exclus de la cité divine, chien hideux, et je te livre à ton père Satan. Anathème, anathème, anathome! » Pendant que le pape parlait, le grand mage, avec inquiétude, s'agitait sous son manteau. Plus retentissante que le dernier anathème, la foudre éclata; et le dernier pape tomba par terre, inanimé. « Ainsi, par les mains de mon Père, périssent tous mes ennemis « , dit l'empereur. « Pereant, pereanti » crièrent en tremblant les princes de l'Eglise. Il se retourna ensuite, lentement, appuyé sur l'épaule du grand mage et, suivi de la foule de ses fidèles, il sortit par la porte qui se trouvait derrière l'estrade. Il n'y avait plus dans le temple que les deux morts et un cercle étroit de gens à demi morts de crainte. Seul, le professeur Pauli restait maître de soi. L'horreur commune semblait stimuler toutes les forces de son esprit. Il avait même changé à l'extérieur — et avait pris un air majestueux et inspiré. D'un pas résolu, il monta sur l'estrade. S'asseyant à une des places que les secrétaires d'Etat avaient laissées vides, il prit une feuille de papier et se mit à écrire. Après quoi, dehout et d'une voix forte, il lut ce qui suit : a A la gloire de notre unique Sauveur Jésus-Christ. Le Concile œcuménique des Eglises de Dieu réuni à Jérusalem — notre bienheureux frère Jean, représentant de la chrétienté orientale, ayant convaincu le grand imposteur ennemi de Dieu d'être le propre Antéchrist prédit dans l'Ecriture; et notre bienheureux père Pierre, représentant de la chrétienté occidentale, l'ayant légitimement et régulièrement, pour toujours, excommunié de
l'Eglise de Dieu; — le Concile, en présence des corps de ces deux martyrs de la vérité, témoins du Christ — décide : de rompre tout rapport avec l'excommunié et avec son abominable séquelle; d'aller attendre dans le désert l'infaillible avènement de notre vrai maître Jésus-Christ. V L'animation s'empara de l'assistance; et des voix passantes retentirent, qui disaient : Adveniat! Adveniat cito ! Komrn^ Herr Jesu, Komm! Viens, Seigneur Jésus! «
De nouveau, le professeur Pauli écrivit, et puis il lut : « Ayant unanimement approuvé ce premier et dernier acte du dernier Concile œcuménique, nous apposons nos signatures » ; et, d'un geste, il appela les membres de la réunion. Tous se hâtèrent de monter sur l'estrade et de signer. A la fin, il signa ainsi, en gros caractères gotliiques : ^^ Duormn defunctorum testinm locum tenens Ernst Pauli. ^ Montrant les deux défunts, il dit : ч Maintenant, allons, avec notre arche d'alliance du dernier Testament, i^ Les cadavres furent enlevés sur des civières. Lentement, au chant d'hymnes latines, allemandes et slavonnes, les chrétiens se dirigèrent vers la sortie de Karam-ech-Cherif. Là, le cortège se heurta à un envoyé de l'empereur et à un secrétaire d'Etat, accompagnés d'un officier et d'un détachement de la garde. Les soldats se tinrent près de la porte et, d'un endroit élevé, l'officier lut l'ordre suivant : .t Ordre de Sa Divine Majesté : Pour instruire le peuple chrétien et pour le mettre en garde contre les gens malintentionnés fauteurs de troubles et de scandales, nous avons jugé bon de décider que les corps des deux factieux tués par le feu du ciel
208 TKOIS EKTRETIENS SUR LA GUERRE
seront publiquement exposés dans la rue des Chrétiens (Kharet-eu-\^asara) à l'entrée du temple principal de cette religion, temple dénommé Saint-Sépulcre ou encore la Résurrection, afin que tout le monde puisse vérifier la réalité de leur mort. Leurs partisans obslinés, qui, avec méchanceté, refusent tous nos bienfaits et ferment follement les yeux devant les évidentes manifestations de la divinité elle-même, sont, grâce à notre miséricorde et à notre intercession devant le Père céleste, exempts de la peine qu'ils ont méritée de mourir par le feu du ciel; et ils conservent leur entière liberté, sauf l'unique défense, faite dans l'intérêt du bien commun, d'habiter les villes ou les autres endroits peuplés, afin qu'ils ne puissent, par leurs mensonges pervers, agiter ou séduire les âmes innocentes et simples. « Quand il eut terminé, huit soldats, sur un signe de l'officier, s'avancèrent vers les civières où reposaient les corps.
— « Que ce qui est écrit s'accomplisse d , dit le professeur Pauli; et les chrétiens qui portaient les brancards les livrèrent en silence aux soldats. Ceux-ci s'éloignèrent par la porte du nord-ouest. Les chrétiens, eux, sortant par la porte du nord-est, s'éloignèrent rapidement de la ville, en passant près du mont des Oliviers, pour gagner Jéricho. Préalablement, des gendarmes et deux régiments de cavalerie avaient repoussé au loin la foule qui occupait la route. Sur les collines désertes près de Jéricho, on résolut d'attendre quelques jours. Le lendemain matin, des pèlerins chrétiens de connaissance arrivèrent de Jérusalem et racontèrent ce qui s'était passé à Sion. Après le dîner de la
cour, tous les membres du concile avaient été convoqués dans l'immense chambre du trône (près de l'emplacement supposé du trône de Salomon). Là, s'adressant aux représentants de la hiérarchie catholique, l'empereur avait déclaré que le bien de l'Eglise exigeait, évidemment, l'immédiate élection d'un digne successeur de l'apôtre Pierre; que, dans les circonstances actuelles, l'élection devait s'accomplir d'une façon sommaire ; que la présence de l'empereur, chef et représentant du monde chrétien tout entier, compensait abondamment l'omission des formalités rituelles; et qu'au nom de tous les chrétiens, il proposait au Sacré-Collège d'élire son ami et frère bien-aimé Apollonius, afin que le lien étroit qui existait entre eux rendît durable et indestriictil)le l'union de l'Eglise et de l'Etat, pour le bien commun de tous. Le Sacré- Collège se retira dans une chambre spéciale pour tenir le conclave et, une heure et demie après, revint avec le nouveau pape, Apollonius.
Pendant que l'on procédait à l'élection, l'empereur, avec douceur, sagesse, éloquence, avait engagé les représentants des protestants et des orthodoxes à mettre définitivement de côté les vieilles contestations, en vue d'une ère historique nouvelle et grande; et il avait donné sa parole qu'Apollonius saurait abolir pour toujours tous les abus historiques du pouvoir papal. Persuadés par ce discours, les représentants de l'orthodoxie et du protestantisme avaient dressé l'acte d'union des Eglises. Quand Apollonius et les cardinaux parurent au milieu des cris de joie de toute l'assemblée, un évêque grec et un pasteur évangélique
présentèrent leur texte. Accipio et approbo et laeti- Jicatur cor meum, dit Apollonius, en apposant sa signature, a Je suis un véritable orthodoxe et un évangélicjue véritable, autant que je suis un véritable catholique » , ajouta-t-il en échangeant un amical baiser avec le Grec et l'Allemand. Puis il vint à l'empereur, qui l'embrassa et qui le pressa longuement sur son cœur. Alors, dans le palais et dans le temple surgirent des points brillants qui flottaient en tous sens; ils se développèrent jusqu'à devenir des formes lumineuses de choses étranges; d'en haut tombaient sur le sol des fleurs extraordinaires, exhalant en abondance un parfum inconnu. D'en haut retentirent, délicieux, allant droit à l'àme et saisissant le cœur, les sons d'instruments musicaux ignorés jusque-là; et les voix angéliques d'invisibles chanteurs glorifiaient les nouveaux maîtres du ciel et de la terre. Mais, en même temps, un terrible bruit souterrain retentissait dans l'angle nord-ouest du palais central, sous le Koubbet-el-arouakh, c'est-à-dire sous la coupole des âmes., où, selon les traditions musulmanes, se trouve l'entrée de l'enfer. Quand, à l'invitation de l'empereur, les assistants s'avancèrent de ce côté, tous entendirent des voix innombrables, aigiies et perçantes, — ni enfantines, ni diaboliques — qui criaient : 'i L'heure est venue; délivrez-nous, sauveurs, sauveurs! « Mais Apollonius, se serrant contre le roc, cria en bas, à trois reprises, quelques mots d'une langue inconnue; alors les voix se turent et le bruit souterrain s'interrompit. Pendant ce temps, l'immense foule du peuple, venue de tous les côtés, s'était amas-
sée autour de Kharam-ech-Cliérif. A la tombée de la nuit, l'empereur, avec le nouveau pape, s'était montré sur le perron oriental, provoquant une « tempête d'en- Ihousiasme » . Il salua aimablement toute l'assistance. Alors, Apollonius, puisant dans de grandes corbeilles que lui présentaient les cardinaux diacres, lança en l'air, continuellement, de magnifiques chandelles romaines, des fusées, des fontaines de feu, qui, enflammées au contact de ses mains, devenaient, tantôt des perles aux lueurs phosphoriques, tantôt des arcsen-ciel. Tout cela sur le sol se transformait en innombrables feuilles de papier de diverses couleurs et chargées d'indulgences plénières pour tous les péchés passés, présents et à venir. La joie populaire était sans bornes. Certains, il est vrai, affirmaient avoir vu ces feuilles d'indulgence métamorphosées en crapauds et en serpents hideux. Néanmoins, la grande majorité du peuple s'ahaudonnait à l'enthousiasme. Les fêtes durèrent encore plusieurs jours, pendant lesquels le nouveau pape thaumaturge accomplit des prodiges si extraordinaires et si incroyables que le récit en serait complètement inutile.
Pendant ce temps-là, sur les hautes solitudes de Jéricho, les chrétiens se livraient au jeûne et à la prière. Le soir du quatrième jour, quand la nuit commençait, le professeur Pauli et neuf compagnons, montés sur des ânes et amenant un chariot, pénétrèrent dans Jérusalem. Là, par des rues détournées, passant près de Kharam-ech-Cherif, ils gagnèrent Kharet-en-\azara et atteignirent l'entrée du temple de la Résurrection, où, sur le pavé, gisaient les corps du
pape Pierre et du père Jean. A cette heure, la rue était entièrement déserlc. Tous les hahilanls se trouvaient à Kharam-och-Clierif. Les soldats chargés de monter la garde dormaient d'un profond sommeil. Les arnvants constatèrent que les corps n'étaient nullement décomposés ni même engourdis. Les ayant placés sur des civières et les ayant recouverts de manteaux qu'ils avaient apportés, ils revinrent, par les mêmes rues détournées, près de leurs frères. A peine avaientils déposé les civières sur le sol, que l'esprit de vie reprit possession des deux morts. Ceux-ci se mirent à s'agiter, s'efforcant de se débarrasser des manteaux qui les enveloppaient. Tous les aidèrent, avec des cris de joie; et bientôt les deux ressuscites étaient debout, entiers et intacts. Et le père Jean parla en ces termes : et Ainsi donc, chers enfants, nous ne nous sommes pas quittés. Et voici ce que je vous dis maintenant : — L'heure est venue d'accomplir la dernière prière que le Christ a faite pour ses disciples ; qu'ils soient un, comme Lui-même avec le Père est un. En vue de cette unité chrétienne, chers enfants, vénérons notre bienaimé frère Pierre. Qu'il paisse les dernières brebis du Christ! Frère, qu'il soit fait ainsi! « Et il embrassa Pierre. Le professeur Pauli s'avança alors : « Tu es Petrus » , dit-il au pape : " jetzt ist es ja griindlich erwiesen und ausser jedem Zweifel gesetzt. »
De la main droite il lui serra fortement la main et tendit l'autre au père Jean, en disant : '■•■So also Vaterchen, mm sindwir ja Eins in Cliristo. « Ainsi s'accomplit l'union des Eglises, dans l'obscurité de la nuit, sur une hauteur isolée. Mais, tout à coup, l'obs-
curité nocturne fit place à une splendeur lumineuse, et dans le ciel le grand signe apparut : une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Le signe demeura quelque temps au même endroit, puis, lentement, s'achemina vers le sud. Levant sa crosse, le pape Pierre s'écria : « Voilà notre éteudard ! Suivonsle !« Et, accompagné par les deux vieillards, ainsi que par toute la foule des chrétiens, il s'engagea dans la voie marquée par l'apparition, vers la montagne de Dieu, vers le Sinaï...
(Ici le lecteur s'arrête.)
La Dame. — Pourquoi donc ne continuez-vous pas?
M. Z... — C'est le manuscrit qui ne continue pas. Le père Pansophii n'a pu terminer sa narration. Etant déjà malade, il m'a racouté ce qu'il se proposait d'écrire ensuite — « quand je serai guéri «, disait-il. Mais il ne put guérir; et la fin de sa narration fut ensevelie avec lui dans le monastère Dauilov.
La Dame. — Mais, sans doute, vous vous rappelez ce qu'il vous a dit. Alors, racontez-le.
M. Z... — Je me rappelle seulement les grandes lignes. Après que les chefs spirituels et les représentants de la chrétienté se furent éloignés dans le désert de l'Arahie, où, de toutes les directions, affluèrent vers eux des foules de fidèles zélateurs de la vérité, Apollonius put librement pervertir par ses prodiges et par ses miracles tous les chrétiens superficiels, qui n'étaient pas désillusionnés sur l'Anléchrist. Il déclara que, par la puissance de ses clefs, il avait ouvert les portes entre la vie terrestre et la vie d'outre-
214 tROIS ENTRETIENS SUR lA GUEllRÉ
tombe. En effet, la communication entre les morts et les vivants, comme aussi entre les hommes et les démons, devint un phénomène habituel; et l'on vit se développer des formes nouvelles, inouïes, de débauche mystique et démoniaque, Mais aussitôt que l'empereur se crut solidement établi dans le domaine religieux et que, sous la pressante inspiration de la mystérieuse voix « paternelle « , il se fut déclaré l'unique et véritable incarnation de la divinité suprême et universelle,— alors lui advint un nouveau malheur, du côté d'où personne ne prévoyait rien de tel : la révolte des Juifs. Ce peuple, dont les membres atteignaient maintenant le chiffre de trente millions, n'avait pas été tout à fait étranger aux préliminaires et à l'affermissement des universels succès du sur-homme. L'empereur, en venant s'installer à Jérusalem, avait secrètement entretenu dans les milieux juifs la rumeur que son principal dessein était d'établir sur toute la terre la domination d'Israël; pour cette raison, les Juifs l'avaient reconnu comme le Messie et lui avaient témoigné un dévouement enthousiaste et sans bornes. Et tout à coup, ils se révoltaient, respirant la colère et la vengeance. Cette révolution, sans aucun doute prédite dans la tradition et dans l'Ecriture, a été représentée par le père Pansophii peut-être avec trop de simplicité et de réalisme. En somme, les Juifs, qui considéraient l'empereur comme un véritable et parfait Israélite, auraient par hasard découvert qu'il n'était même pas circoncis. Ce jour-là, tout Jérusalem et le lendemain toute la Palestine se révoltaient. L'absolu et ardent dévouement au sauveur d'Israël, au Messie
annoncé, se changeait eu une haine absolue et ardente vis-à-vis du fourbe astucieux, de l'impudent imposteur. Tout le judaïsme se leva comme un seul homme; et ses ennemis s'aperçurent avec surprise que l'àme israélite, au fond, ne vit pas des calculs et des appétits de Mammon mais de la force d'un sentiment sincère, par l'espérance et par le courroux de sa foi messianique éternelle. L'empereur, qui ne s'attendait pas à une explosion si soudaine, perdit la maîtrise de soi : il publia un édit condamnant à la mort tous les sujets insoumis, juifs et chrétiens. Par milliers et par dizaines de milliers, des gens qui n'avaient pas eu le temps de s'armer subirent un impitoyable massacre. Mais, bientôt, une armée d'un million de Juifs s'empara de Jérusalem et cerna l'Antéchrist dans Kharam-ech-Cherif. Celui-ci ne disposait que d'une partie de la garde, qui ne pouvait l'emporter sur la masse des ennemis. Grâce à l'art magique de son pape, l'empereur réussit à percer les lignes des assiégeants. Bientôt, on le vit de nouveau en Syrie, commandant une immense armée de païens de races diverses. Les Juifs, malgré leur peu de chances de vaincre, marchèrent à sa rencontre. A peine les avantgardes des deux armées s'étaient-elles rejointes, que se produisit un tremblement de terre d'une violence sans pareille. — Sous la mer Morte, près de laquelle les troupes impériales avaient pris position, s'ouvrit le cratère d'un énorme volcan; et des torrents de feu, qui se nu4aicnt en un lac enflammé, engloutirent l'empereur lui-même, ses troupes innombrables et son inséparable compagnon le pape Apollonius, à qui
toute sa magie ne fut d'aucun secours. Les Juifs coururent vers Jérusalem, effrayés et tremblants, suppliant le Dieu d'Israël de les sauver. Quand la ville sainte fut devant leurs yeux, un grand éclair entr'ouvrit le ciel, depuis l'est jusqu'à l'ouest. Et ils virent le Christ, qui descendait vers eux, en robe royale, avec les plaies des clous sur ses mains étendues. Alors, du Sinaï vers Sion, s'ébranlait la foule des chrétiens, conduits par Pierre, Jean et Paul ; et de différents côtés aussi accouraient d'autres foules enthousiastes : c'étaient tous les Juifs et tous les Chrétiens que l'Antéchrist avait mis à mort. Ils revivaient; et ils commençaient à régner avec le Christ, pour une période de mille ans.
C'est par ce tableau que le père Pansophii voulait terminer sa narration, qui avait pour sujet, non pas l'universelle catastrophe de la création, mais seulement le dénouement de notre évolution historique : l'apparition, l'apothéose et la ruine de l'Antéchrist.
L'Homme politique. — Et vous pensez que ce dénouement est si prochain?
M. Z. . . — Sans doute, il y aura encore sur la scène bien des bavardages et des vanités; mais ce drame-là est, depuis déjà longtemps, écrit tout entier jusqu'à la fin; et ni les spectateurs, ni les acteurs n'auront le droit d'y faire aucun changement.
La Dame. — Mais, en somme, quel est le sens de ce drame? Je ne parviens pas à comprendre pourquoi votre Antéchrist a tant de haine pour la divinité, puisque, au fond, il est bon et non mauvais?
M. Z... — C'est que, précisément, il n'est pas bon
aufond. Et tout le sens du drame est là. Aussi, je retire ma déclaration de tout à l'heure, quand je disais : V- Ou n'explique pas l'Antéchrist rien qu'avec des proverbes. T Pour l'expliquer entièrement, il suffît d'un seul proverbe, qui est d'ailleurs d'une extrême simplicité : « Tout ce qui brille n est pas or. » Le bien frelaté qui a perdu son éclat n'a plus aucune valeur essentielle.
Le Général. — Mais remarquez aussi, dans ce drame historique, sur quoi tombe le rideau : sur la guerre, sur la rencontre de deux armées! Ainsi, la fin de notre conversation en a rejoint le commencement. Que dites-vous de cela. Prince?... Tiens!... Mais, où est-il donc le Pnnce?
L'HcMME POLITIQUE. — Est-cc que vous n'avez pas vu"? Il s'est retiré sans bruit, pendant le moment pathétique : lorsque le pi-re Jean mettait l'Antéchrist au pied du mur. Alors, je n'ai pas voulu interrompre la narration; et ensuite je n'y ai plus pensé.
Le Général. — Il s'est enfui, ma parole!... il s'est enfui, et pour la seconde fois. Il s'était dominé, mais, tout de même, il n'a pu supporter ce vin-là. Hélas! mon Dieu!