‹ Trois entretiensChapitre 6 sur 7 · SUR LA GUERRE · texte numérisé non relu

SUR LA GUERRE

Audiatur et prima pars.

Ces ontreliens, ilatén de 1809, avaient lieu dans le jardin d'une villa gituëe au pied des Alpes, tout près des bords de la Mëditerranëe. La première coqversation s'eiirjagea avant que je fusse arrivé. ËIU рогtait sur la propagande que faisaient certains célèbres pacifistes de divers pays... Je ne réussis pas à reionstiiuer coiiTeaablement le début de l'entretien. Il ne me conveuail pas non plus de 1« tirer de ma propre lèle, à l'exemple de PUlon et de ses imitateurs. Je commen^'ai donc mou nsumé avec les pnroles que j'entendis prononcer par le Ccuéral lorsque je m'approchais des interlocuteurs.

Le GÉMÊRAL (agité; se levant de son siège ; s'asseyaiU de nouveau et parlant avec des gestes rapides). — Notl ; permettez. Dites-moi seulement ceci : la chrétienne et glorieuse armée russe (1) cxiste-t-elle encore ou a-t-elle cessé d'exister? Oui ou non?

L'Homme politique (étendu sur une chaise longue, parlant d'un ton qui rappelle à la fois quelque chose des dieux

(1) Traditiounellemcnt, la force militaire rusee est ainsi appelée. (Note du traducteur.)

insouciants d'Epicure, d'un colonel prussien et de Voltaire). — Si Tarméc russe existe? Evidemment, elle existe. Auriez-vous entendu dire qu'elle a été abolie?

Le Général. — Ne fei<]nez donc pas de vous méprendre! Vous saisissez parfaitement que je ne parle pas de cela. Je demande si, maintenant ainsi que jadis, j'ai le droit de considérer l'armée existante comme une véritable force militaire chrétienne; ou si cette dénomination n'a plus de valeur désormais et doit être remplacée par une autre.

L'Homme politique. — Ah! voilà ce qui vous inquiète! Mais la question n'est pas de notre compétence. Adressez-vous plutôt à la Chambre héraldique, chargée de surveiller l'usage des titres de toute sorte.

M. Z... (avec quelque arrière-pensée). — Probablement, à une telle question la Chambre héraldique répondrait que la loi n'interdit pas l'emploi des anciens titres. Est-ce qu'on a empêché le dernier prince de Lusignan de s'appeler roi de Chypre, quoiqu'il n'exerçât pas le moins du monde le gouvernement de Chypre et quoique ni sa santé ni sa bourse ne lui permît de boire du vin de Chypre? Pourquoi donc notre armée actuelle ne pourrait-elle pas être qualifiée service militaire du Christ?

Le Général. — Il ne s'agit pas de qualifications. Blanc ou noir, est-ce un titre? Doux ou amer, est-ce un titre? Héroïsme ou lâcheté, est-ce une afiaire de titre?

M. Z... — Cela ne dépend pas de moi. C'est l'affaire des gens qui représentent la légalité.

La Dame (ù l' Homme politique) . — Pourquoi vous en

tenir aux mots? Assurément, en parlant de son « service militaire chrétien « , le général avait une idée.

Le Gé\éral. — Je vous rends grâces. Voici ce que je voulais et veux dire. Dans le cours des siècles et jusqu'à la date d'hier, tout homme de guerre, simple soldat ou feld-maréchal, peu importe, savait et sentait qu'il servait à une œuvre importante et bonne; — non pas seulement utile ou nécessaire, comme est utile, par exemple, l'hygiène ou le blanchissage, mais, dans le sens le plus élevé, bonne, honorable, à laquelle toujours ont participé les meilleurs et les premiers citoyens, chefs de nations, héros. Cette œuvre, la nôtre, a toujours été consacrée et exaltée dans les églises, glorifiée par la voix publique. Or, tout à coup, un beau matin, nous apprenons qu'il nous faut oublier tout cela et que nous devons nous juger nousmêmes, nous et notre fonction dans le monde de Dieu, d'une manière toute différente. L'œuvre que nous servions et que nous étions si fiers de servir est déclarée mauvaise et désastreuse! Elle est maintenant reconnue incompatible avec les préceptes de Dieu et avec les sentiments humains; c'est le mal le plus afireux, une calamité; tous les peuples ont le devoir de s'unir contre elle; et son abolition définitive n'est plus qu'une afifaire de temps!

Le Primce. — Cependant, est-ce qu'il ne vous est pas déjà arrivé d'entendre des voix qui condamnent la guerre et le scnice militaire comme un reste du vieux cannibalisme?

Le Général. — Eh ! comment faire pour ne pas l'entendre? Je l'ai entendu et je l'ai lu dans des lan-

gues diverses. Pardonnez à ma franchise : j'ai fait comme si cela s'adressait au voisin. Nuage sans tonnerre. J'ai entendu et j'ai oublié. Mais maintenant la question est tout autre. Il faut la regarder en face. Aussi, je demande ce que nous avons à faire. Que dois-je penser de moi, c'est-à-dire de tout soldat? Quelle idée vais-j(! avoir de moi-même : un homme digne de ce nom ou le rehutde la nature? Suis-je estimable pour le concours que je m'efforce de donner à une œuvre importante et bonne? ou serai-je effrayé d'avoir ma part de cette œuvre et vais-je m'en repentir et, humblement, demander pardon à tous les pékins pour mon indignité professionnelle?

L'Homme politique. — Quelle manière fantastique d'envisager la question ! Comme si on s'était mis à réclamer de vous quelque chose de spécial! Les nouvelles exigences ne vous concernent pas. Elles s'adressent aux diplomajes et aux autres pékins, qui se soucient très peu de votre a indignité » , de même que de votre christianité. De vous, maintenant, ainsi qu'autrefois, une seule chose est requise : exécuter sans contestation les ordres des autorités.

Le Général. — Comme vous ne vous intéressez pas à la guerre, vous vous en faites naturellement une idée « fantastique и , suivant votre expression. Vous ignorez, on le voit bien, que, dans certaines circonstances, les ordres donnés par l'autorité consistent seulement en ceci : qu'on n'attende pas et qu'on ne lui demande pas ses ordres.

L'HoMMK POLITIQUE. — Mais quoi? précisément?

Le GÉNÉRAL. — Précisément : eh bien! supposez,

par exeiûple, qu'eu vertu de la décision des autorités, je me trouve placé à la tète de tout un district militaire. Il s'ensuit que mon devoir est de diriger, de toute f^çon, les troupes qui me sont confiées; d'entretenir et d'affermir en elles une certaine manière de penser; d'exercer sur leur volonté une direction déterminée; de monter leurs sentiments à un certain accord; bref^ de les instruire, pour ainsi parler, selon l'esprit de leur mission. Très bien. Dans ce but, il m'appartient, entre autres choses, de donner aux troupes de mon district des ordres généraux, en mon propre nom et sous ma responsabilité personnelle. Supposez que je demande à l'autorité supérieure de me dicter les ordres que je dois prescrire ou de m'indiquer la manière de rédiger ceux que j'ai reçus. Est-ce que, dans le premier cas, on ne m'appellerait pas « vieux fou »? et dans le second, est-ce que je ne serais pas tout simplement mis à la retraite? Voilà la preuve que je dois agir sur mes troupes selon un certain esprit qui, naturellemeiit, est d'avance et une fois pour toutes approuvé par l'autorité supérieure, de telle sorte qu'une consultation serait sottise ou impertinence. Et voici que cet esprit, qui, au fond, a été le même depuis Sargon et Assurbanipai jusqu'à Guillaume II, est subitement mis en doute! Hier encore, je savais que mon rôle était de soutenir et de développer parmi mes troupes non pas un esprit quelconque, mais précisément l'esprit militaire — la disposition de chaque soldat à battre les ennemis et à se faire tuer lui-même ' — ce qui exige, absolument, l'assurance que la guerre est une chose sainte. Or, aujourd'hui, on détruit le

fondement de cette assurance. On dépouille la guerre de ce que le langage savant appelle « la sanction religieuse et morale » .

L'Homme politique. — Vous exagérez terriblement. On ne constate pas dans les idées une révolution si complète. D'ailleurs, tout le monde a toujours su que la guerre est un mal et que moins il y en a, mieux cela vaut. Par contre, tous les gens sérieux reconnaissent aujourd'hui que cette espèce de mal ne peut pas encore, à notre époque, être entièrement écartée. Donc, il ne s'agit pas d'abolir la guerre, mais, graduellement et peut-être lentement, de la renfermer dans des limites très étroites. En somme, la guerre continue d'êtrejugée comme elle le fut toujours : un mal inévitable, une calamité à laquelle on ne doit se résigner que dans les occasions extrêmes.

Le Général. — Rien d'autre?

L'Homme politique. — Rien d'autre.

Le Général (se levant brusquanent). — Avez-vous jamais jeté un coup d'œil sur la liste des saints?

L'Homme politique. — Sur le calendrier? Oui, il m'est arrivé de le consulter, pour savoir le jour où l'on doit souhaiter une fête.

Le GÉNÉRAL. — Et avez-vous remarqué quels sont les saints qui figurent là?

L'Homme politique. — Il y en a de plusieurs sortes.

Le GÉNÉRAL. — Mais de quelle condition?

L'Homme politique. — De condition diverse, je pense.

Le GÉNÉiiAL. — Eh bien! voici justement : pas très diverse.

pkëmier entretien 7

L'Homme politique. — Comment? Est-ce que ce sont tous des soldats?

Le Géméral. — Pas tous, m;iis la moitié. L'Homme politique. — Oli ! Quelle exagération encore !

Le Général. — Je ne vous propose pas d'en faire un à un le recensement statistique. Je me contente d'affirmer que tous les saints de notre propre Eglise russe ne se divisent qu'en deux classes : ou des moines de différents ordres; ou des princes, c'est-à-dire, pour autrefois, des gens de guerre. IVous n'avons pas d'autres saints, du moins, naturellement, dans le sexe mâle. Ou des moines, ou des soldats.

La Dame. — Vous avez oublié les fanatiques. Le Général. — Je ne les ai pas oubliés du tout. Mais les fanatiques formaient une espèce de moines irréguliers. Ce que les cosaques sont pour l'armée, les fanatiques l'étaient pour le monde monacal. En outre, si vous me découvrez parmi nos saints russes un seul prêtre blanc, un marchand, un scribe, un secrétaire de chancellerie, un bourgeois, un paysan, en un mot quelqu'un de n'importe quelle profession excepté les moines et les soldats, je vous laisse tout ce que, dimanche prochain, je rapporterai de Monte-Carie. L'Homme politique. — Merci. Vous pouvez garder votre trésor et votre moitié de saints, tout ensemble. Mais, s'il vous plaît, expliquez-moi seulement et au juste ce que vous voulez conclure de votre découverte ou de votre constatation. Prétendez-vous soutenir que seuls les moines et les soldats peuvent servir de modèles en fait de moralité?

Le Général. — Vous n'avez pas du tout deviné. Moi-même j'ai rencontré des gens très vertueux parmi les prêtres l)lancs, parmi les banquiers, parmi les fonctionnaires et parmi les paysans; et la créature la plus vertueuse que je puis me rappeler était bonne d'enfants cbez un de mes amis. Mais nous parlons d'autre chose. A propos des saints, j'ai demandé comment un si grand nombre de soldats ont pu trouver place sur la même ligne que des moines et voir leur profession préférée à toutes les professions paisibles et civiles, si, toujours, la guerre a passé pour un ûial toléré comme le commerce des boissons ou même quelque chose de pire. Evidemment, les nations сЬте" tiennes qui ont reconnu des saints (bien entendu pas les seuls russes mais approximativement les autres aussi), non seulement ont honoré, mais encore ont honoré d'une façon spéciale l'état militaire; et pai-mi toutes les professions du monde, une seule, celle de la guerre, a été réputée propre à instruire, eu quelque sorte, ses meilleuis représentants dans la pratique de la sainteté. Une telle opinion est en contradiction avec le mouvement actuel contre la guerre.

L'Homme politique. — Mais, ai-je dit que rien n'a changé? Un heureux changement s'accomplit, sans aucun doute. L'auréole religieuse qui, aux yeux de la foule, entourait la guerre et les gens de guerre est enlevée maintenant. C'est ainsi. Et cette nouveauté ne date pas d'hier. Qui en souffre, au point de vue pratique? Peut-être le clergé, puisque la préparation des auréoles est de son domaine. Mais il y a encore quelque chose à nettoyer de ce côté. Ce qu'on ne peut main-

PREMIER E\TflETIEN 9

tenir lilléialemeiit, on l'interprète dans le sens allégol'iquo; et le reste est livré au silence et à l'oubli bien intentionnés.

Le Pkikce. — Oui, les bonnes adaptations se produisent. En vue de mes publications, j'observe notre littérature ecclésiastique. Ainsi déjà, dans deux jour*naux, j'ai eu le plaisir de lire que le christianisme condamne absolument la guerre.

Le Général. — Allons donc! Impossible.

Le Prlxce. — Moi-même, je n'en croyais pas mes yeux, Mais je puis faire la preuve.

L'Ho.viME politique (^«?/ Général). — ^Vousvoyez! Pourtant, il n'y a pas là de quoi vous tourmenter. Votre alfaire, c'est l'action, et non l'art de bien dire. Amourpropre professionnel et vanité, n'est-ce pas? Cela ne vaut rien. Mais, en pratique, je le répète, les choses, pour vous, demeurent telles qu'autrefois. Quoique, après avoir pendant trente ans empêché tout le monde de respirer, le système militariste doive maintenant disparaître, la force armée subsiste jusqu'à un cerlain point; et tant qu'elle sera admise, c'est àdire reconnue indispensable, ou exigera d'elle les mêmes qualités que dans le passé.

Le GÉNÉRAL. — Mais c'est vouloir traire une vache morte. D'où viendront ces indispensables qualités militaires, puisque la première, sans laquelle aucune autre n'existe, c'est la force morale, qui repose sur la foi dans la saintelé de son œuvre? Comment cela sera-t-il possible alors que la guerre est réputée crime et désastre, supportable seulement à la dernière eitrémité?

L'Homme politique. — Mais on ne demande pas aux gens de guerre de faire un tel aveu. Qu'ils se croient supérieurs aux autres, personne n'en prendra ombrage. On vient de vous expliquer que le prince de Lusignan fut laissé libre de se considérer comme le roi de Chypre, pourvu qu'il ne nous demandât pas de lui payer du vin de Ciiypre. Ne touchez pas à nos poches plus qu'il ne faut et soyez à vos propres yeux le sel de la terre et l'ornement de l'humanité! Qui vous en empêche?

Le Général. — « Soyez à vos propres yeux « !

Est-ce que nous parlons de la lune? Est-ce dans le vide de Toricelli que vous garderez les soldats afin de les protéger contre toute influence étrangère? Et cela à notre époque de service militaire universel, de service d'une durée restreinte, et de journaux à bon marché! Non, la question est trop simple dès que le service militaire est devenu obligatoire pour tous et pour chacun. Dès que, dans toute la société, en commençant par les représentants de l'Etat, comme vous, par exemple, s'établit une nouvelle opinion opposée à la guerre, cette opinion doit, fatalement, s'emparer de l'esprit de l'armée. Si la masse du public, après l'autorité, se met à considérer le service militaire comme un mal inévitable provisoirement, alors, et en premier lieu, on ne verra plus personne choisir de plein gré et pour toute la vie la profession militaire, excepté les rebuts de la nature qui ne savent plus que devenir. Ensuite, tous ceux qui, contre leur désir, seront obligés de subir le service militaire à temps, le subirontavec les sentiments que les galériens,

attachés à leur brouette, ont pour leurs chaînes. Bonnes conditions, n'est-ce pas! pour parler des vertus militaires et de l'esprit guerrier!

M. Z... — J'ai toujours été persuadé qu'après l'introduction du service militaire universel, ce ne serait plus, pour la suppression de l'armée et des divers états séparés, qu'une affaire de temps et d'un temps pas très prolongé, vu l'allure accélérée avec laquelle marche maintenant l'histoire.

Le Général. — Vous avez peut-être raison.

Le Prince. — Je dirai même que certainement vous avez raison, quoique, jusqu'à présent, l'idée ne m'en fût pas venue de cette manière. Mais enfin, c'est superbe. Pensez donc seulement à ceci : le militarisme engendre, comme sa suprême expression, le service militaire universel obligatoire; et, par là, précisément, il entraîne la ruine non seulement du militarisme le plus moderne, mais aussi des anciens fondements de l'organisation militaire. C'est merveilleux!

La Dame. — La figure du prince en est égayée. A la bonne heure. Tantôt, il avait un air morne, qui ne sied pas du tout au a vrai chrétien v .

Le Prince. — Il y a autour de nous trop de choses attristantes. Seul un sujet de joie me reste : la pensée que le triomphe de la raison est assuré, malgré tout.

M. Z... — Qu'en Europe et en Russie le .militarisme se dévore lui-même, c'est certain. Mais quelles joies et quels triomphes résulteront de ce fait, cela est encore à voir.

Le Prince. — Comment? Vous doutez que la guerre et l'œuvre guerrière soient un mal extrême et absolu

dont l'humanité doit infailliblement et même tout de suite s'affranchir? Vous douiez si Tenticre et prompte aholition de ce cannihalisme serait, dans tous les cas, le triomphe de la raison et du bien?

M. Z... — Je suis même entièrement assuré du contraire.

Le Prince. — De quoi donc?

M. Z... — De ceci : que la guerre n'est pas un mal absolu et que la paix n'est pas un bien absolu, ou, plus simplement, qu'il peut y avoir et qu'il y a une guerre bonne et qu'il peut y avoir et qu'il y a une vaix tnauvaise.

Le Prince. — Ah ! Maintenant, je vois en quoi diffèrent votre opinion et celle du général. Lui, pense que la guerre est toujours un bien, et la paix toujours un mal.

Le Général. — Mais non ! J'admets parfaitement que la guerre peut être parfois une chose très fâcheuse, précisément quand nous sommes battus, comme, par exemple, à Narva ou à Austerlitz, et que la paix peut être une chose magnifique, telle, pat exemple, que la paix de Nichstadt ou de Kutchuk- Kaïnardjisk.

La Dame. — Voilà, me semble-t-il, la variante du célèbre apophtegme de ce Caire ou de ceHotlentot qui se vantait à un missionnaire de savoii' parfaitement distinguer entre le bien et le mal : le bien, disait-il, c'est lorsque j'enlève à autrui des femmes et des vaches; le mal, lorsqu'on m'enlève les miennes.

Le Général. — Votre Africain et moi nous plaisantions; lui, sans le vouloir; et moi, à dessein. Mainte-

PREMIER EKTRETIEN 13

nanf, ri faudrait savoir comment les hommes intelligents traitent la guerre sous le rapport moral.

L'Homme politique. — Pourvu seulement que nos « hommes intelligents -> ne mêlent pas quelque affaire scolastique et métaphysique à un pareil sujet, qui est clair et historiquement conditionné.

liE PRIMCE. — Clair? Comment entendez-vous cela?

L'Homme politique. — Mon point de vue est le point d€ vue ordinaire, européen, lequel d'ailleurs, dans d'autres régions du monde, est, peu à peu, adopté par les gens cultivés.

Le Prince. — Et, bien entendu, il consiste essentiellement en ceci : que tout est relatif et qu'il n'y a pas de différence absolue entre l'obligation et la non-obligation, entre le bien et le mal. N'est-ce pas!

M. Z... — Je vous demande pardon. Cette dispute est, suivant moi, inutile à notre débat. Ainsi, par exemple, je reconnais parfaitement une opposition absolue entre le bien moral et le mal moral; mais, en même temps, il est pour moi très clair que la guerre et la paix ne se plient pas à cette mesure. Ce serait entièrement impossible de peindre la guerre tout en noir et la paix tout en blanc.

Le Prince. — Mais c'est une contradiction dans les termes! Si une chose qui est mauvaise en soi, par exemple le meurtre, peut devenir bonne dans certains cas, quand il vous convient de l'appeler guerre, alors où se place votre distinction absolue du bien et du mal?

M. Z... — Comme vous simplifiez les questions! a Tout meurtre est un mal absolu; la guerre est le

meurtre; donc la guerre est un mal absolu, w C'est un syllogisme du premier genre. Seulement, vous avez oublié que vos deux prémisses, la majeure et la mineure, ont besoin d'être démontrées. Par conséquent, la conclusion est encore suspendue en l'air.

L'HoMMii POLITIQUE. — ¥.h bien ! est-ce quc^ je n'avais pas dit que nous tomberions dans la scolastique?

La Dame. — Oui. Au fait, de quoi donc parlentils?

L'Homme politique. — De certaines prémisses, majeures ou mineures.

M. Z... — Excusez-moi. Nous allons venir tout de suite à la question. Ainsi, vous affirmez que, dans tous les cas, le fait de tuer, c'est-à-dire d'arracher la vie à quelqu'un, est un mal absolu?

Le Prince. — Sans nul doute.

M. 7j... — Et être tué, est-ce un mal absolu ou non?

Le Prince. — Pour les Hottentots, oui, naturellement. Mais, enfin, nous parlons du mal moral. Celuilà ne peut consister que dans les propres actions d'un être raisonnable, actions dépendant de lui-même, et non dans ce qui se produit à l'insu de sa volonté. Donc, être tué c'est la même chose que de mourir du choléra ou de l'influenza. Non seulement ce n'est pas un mal absolu, mais même pas du tout un mal. Socrate et les stoïciens nous l'ont appris.

M. Z... — Ma foi, je ne me porterai pas garant d'autorités si anciennes. Mais je ferai remarquer que, dans l'appréciation morale du meurtre, votre absolutisme semble clocher. Selon vous, le mal absolu consisterait à faire subir à autrui une action qui n'a rien

de mauvais. Ce sera comme vous le voudrez, mais votre argumenlation cloche. Nous négligerons cette claudication pour ne pas nous engager du coup dans la scoiaslique. Ainsi, à propos du meurtre, le mal consiste non dans le fait physique qui supprime une existence mais dans la cause morale de ce fait, c'est-à dire dans la mauvaise volonté du meurtrier. Sommesnous d'accord?

Le Prince. — Certainement. Sans cette mauvaise volonté, il n'y a pas de meurtre; il y a seulement malheur ou imprudence.

M. Z. . . — C'est très clair, quand la mauvaise volonté a fait complètement défaut, par exemple dans le cas d'une opération malheureuse. Mais on peut se représenter une situation d'un autre genre. Quand la volonté, sans se proposer directement d'arracher la vie à un homme, a cependant, d'avance, accepté ce risque pour le cas d'extrême nécessité — ce meurtrelà sera-t-il absolument coupable à vos yeux?

Le Prince. — Certainement il le sera, dès que la volonté a accepté l'idée du meurtre.

M. Z... — Mais, est-ce qu'il n'arrive pas que la volonté accepte l'idée de tuer sans être cependant une volonté mauvaise'^ Par conséquent, dans ce cas, le meurtre ne peut être un mal absolu, même au point de vue subjectif.

Le Prince. — Cela est tout à fait incompréhensible... D'ailleurs, je devine : vous songez au fameux exemple d'un père qui, dans quelque lieu désert, voit sa fille innocente (pour le plus grand efifet, on ajoute en bas âge) attaquée par un garnement furieux qui

le TROIS ENTRETIRMS SUR LA G l! E R R К

tonte d'accomplir iin ladcMix forfait. Alors, le malheureux p^re, n'ayant pas le moyen de la prot^^ger autrement, tue Tayresseur. J'ai rencontré cet argument mille fois.

M. Z... — Ce qui est remarquable, cependant, ce n'est pas que vous ayez rencontré l'argument mille fois, mais que, pas une seule fois, personne n'ait entendu les gens de votre opinion critiquer pour de bon, ou même simplement pour la forme, ce pauvre argument.

Le Prince. — Mais quelle objection faire?

M. Z... — Voici. Voici. Eh bien! si vous ne voulez pas d'une objection en forme, faites-moi, de quelque manière directe et positive, la démonstration suivante : dans tous les cas sans exception, et par conséquent dans celui-là aussi dont nous parlons, ce serait absolument mieux de s'abstenir de résister au mal par la force, plutôt que d'employer la force en risquant de tuer un homme méchant et nuisible.

Le Prince. — Mais comment y aurait-il une preuve particulière applicable à une circonstance unique? Si vous reconnaissez qu'en principe le meurtre est, au point de vue moral, un acte mauvais, alors, le même jugement s'impose dans n'importe quel cas particulier.

La Dame. — Oh ! voilà qui est faible.

M. Z... — Et même très faible, Prince. Qu'en général, ce soit mieux de ne pas tuer que de tuer, là-dessus aucune discussion; nous sommes d'accord. Mais la question ne concerne que les cas uniques. On demande ceci : ne pas tuer, egt-ce une règle générale ou reconnue telle — réellement {ibsolue et, par eonsé-

quent, sans aucune exception, ni dans un cas unique, ni dans n'importe quelles circonstances? Même si elle n'admet qu'une seule exception, alors, elle n'est pas absolue.

Le Puikce — Non, je n'accepte pas que le problème soit posé de cette manière formelle. Supposons, comme je l'admets, (jiie dans votre exemple exceptionnel, imaginé à dessein pour la discussion...

La Dame (sur un ton de reproche). — Aïe ! Aïe ! . . .

Le GÉXÉRAL (ironiquement). — Oh ! oh ! oh !

Le Prince (imperturbable). — Supposons que, dans votre exemple imaginaire, mieux vaut tuer que de ne pas tuer — en réalité je ne l'admets pas, mais je veux bien supposer que vous ayez raison; et même je suppose que votre cas, au lieu d'être imaginaire, est réel. Eh bieiî! comme vous en convenez, il s'agit encore d'un cas tout à fait rare et exceptionnel. Or, notre discussion porte sur la guerre, phénomène général, universel. Vous n'oserez pas affirmer que Napoléon, ou Moltke, ou Skobelev se trouvaient dans une situation le moins du monde comparable à celle d'un père oJjligé de garantir sa fillette contre l'attentat d'un monstre.

La Dame. — C'est mieux que tout à l'heure. Bravo, mon Prince (1).

M. Z... — En effet. C'est un saut fait avec adresse pour sortir d'une question embarrassante. Cependant, vous me permettrez bien d'établir entre ces deux phénomènes, meurtre unique et guerre, le lien logique

(1) En français dans le leite russe. (N. d. t )

et aussi historique qui les unit. Pour cela, reprenons d'abord notre exemple, mais sans ces particularités qui semblent en fortifier et qui, au contraire, en affaiblissent la signification. Inutile de parler d'un père ni d'une fillette, puisque avec eux la question perd tout de suite son caractère purement moral. Du domaine de la conscience rationnelle et morale, elle se trouve transportée sur le terrain des sentiments moraux naturels : irrésistiblement poussé par l'amour paternel, le père tue le scélérat sur place, sans s'être arrêté à délibérer pour savoir s'il est obligé et s'il a le droit de faire cela en vertu du principe moral suprême. Donc, considérons, non pas un père, mais un moraliste sans enfant et qui voit une faible créature, à lui étrangère et à lui inconnue, attaquée violemment par un robuste scélérat. Est-ce que, d'après votre théorie, ce moraliste doit, les bras croisés, prononcer une exhortation à la vertu, pendant que la bête infernale déchirera sa victime? Est-ce que, selon vous, ce moraliste ne ressentira pas une impulsion morale le portant à employer la force pour contenir le scélérat, même au risque et même avec la probabilité de le tuer? Et si, au contraire, il laisse se consommer le forfait, en l'accompagnant de bonnes paroles, est-ce que, selon vous, la conscience de ce moraliste ne lui reprochera rien et ne le rendra pas honteux jusqu'au dégoût de lui-même?

Le Primce. — Peut-être en serait-il ainsi pour un moraliste qui ne croirait pas à la réalité de l'ordre moral ou qui oublierait que Dieu n'est pas violence mais vérité.

La Dame. — Cela est très bien dit. Et, maintenant, qu'y a-l-il à répondre?

AI. Z... — Je réponds que je désirerais que cela fût dit encore mieux, plus simplement, d'une manière plus directe et en serrant de plus près la question. Vous avez voulu dire ceci : un moraliste qui croit réellement à la vérité divine doit, sans arrêter le scélérat par la force, se tourner vers Dieu et le prier d'empêcher l'accomplissement de la mauvaise action, soit au moyen d'un miracle moral, le soudain retour du scélérat sur la voie de la vérité, soit par un miracle physique — quelque soudaine paralysie.

La Dame. — La paralysie n'est pas indispensable. Le brigand peut être effrayé par une circonstance quelconque, ou, d'une façon ([uelconque, détourné de son projet.

M. Z... — Peu importe. Le miracle ne consiste pas dans le fait lui-même, mais dans le rapport de conformité finale — paralysie corporelle ou secousse morale quelconque — avec la prière et l'ob-jet moral de celle-ci. En tout cas, le moyen proposé par le Prince pour empêcher une mauvaise action conduit tout de même à la prière qui sollicite un miracle.

Le Prince. — Hlais... c'est-à-dire... Pourquoi prière?... Et pourquoi le miracle?

M. Z... — Alors, quoi donc?

Le Prince. — Mais dès que je crois que le monde est gouverné par un principe bon et raisonnable, je crois que dans le monde rien n'arrive que ce qui est conforme à cela, c'est-à-dire à la volonté divine.

M. Z... — S'il vous plaît, quel âge avez-vous?

20 TROIS flNTRETIENS St R LA GUERRE

Le Prince. — Que signifio colto question?

M. Z... — Elle un lien (|iii puisse vous offenser, je vous assure. Trente ans?

Le Prince. — Un peu plus.

M. Z... — Alors, il vous est certainement arrivé de voir, ou, sinon de voir, d'entendre dire, ou, sinon d'entendre dire, de lire dans les journaux que de mauvaises et d'immorales actions s'accomplissent tout de même dans ce monde.

Le Prince. — Eh bien?

M. Z... — Eh bien, alors? Cela signifie (jue « l'ordre moral 11 ou la vérité, ou la volonté divine, évidemment, ne s'accomplissent point par elles-mêmes icibas.

L'homme politique. — Voilà enfin quelque chose qui se rapporte à la question. Si le mal existe, c'est que les dieux ne veulent pas ou ne peuvent pas l'empêcher; et, dans les deux cas, il n'y a pas de dieux du tout, en tant que forces toutes-puissantes et bonnes. C'est vieux, mais c'est certain.

La Dame. — Oli ! Comment ! vous!

Le GÉNÉRAL. — Voilcà donc le résultat de notre conversation! La philosophie fait tourner la tête.

Le Prince. — Mais c'est une piètre philosophie que celle-là, comme si la volonté divine avait un lien avec n'importe lesquelles de nos idées sur le bien et sur le mal!

M. Z. . . — Elle n'est pas liée avec ii importe lesquelles de nos idées, mais elle est liée de la manière la plus intime avec la vraie notion du bien. D'ailleurs, si le bien et le mal sont identiques devant la divi-

i» RE M 1ER ENTRETIEN 'il

hité, vous avez anéanti vous-même votre argument.

Le Prince. — Pourquoi donc?

M. Z... — \Iais oui. Si, selon vous, il est tout à fait indifférent à la divinité que, sous l'influence d'une passion sauvage, un robuste scélérat détruise une faible créature, alors, et d'autant plus, la divinité ne peut rien reprocher à celui d'entre nous qui, mù par la compassion, extermine le scélérat. Vous n'oserez pas soutenir cette absurdité : que le meurtre d'une faible et inoffensive créature n'est pas un mal devant Dieu, tandis que, devant Dieu, le meurtre d'une bête vigoureuse et méchante est un mal.

Le Prince. — Cela vous semble une absurdité parce que vous ne regardez pas où il faut. La question morale concerne, non pas celui qui est tué, mais celui qui lue. Ainsi, vous-même, vous appelez le scélérat une bête sauvage, c'est-à-dire un être sans raison et sans conscience : quel mal moral peut-il y avoir dans ses actions?

La Dame. — Oh ! oh ! Mais s'agit-il ici littéralement d'une bête sauvage? C'est absolument comme si je disais à ma fille : quelles sottises tu dis, mon ange! — et comme si, alors, l'idée vous venait de vous récrier en disant : à quoi donc pensez-vous? Est-ce que les auges peuvent dire des sottises? — Quelle pitoyable discussion !

LePhince. — Pardon. Je comprends très bien que, par métaphore, on appelle le scélérat une bêtesauvage et que celte l)ète n'ait point de queue ni de corne; mais, évidemment, la déraison et rinconsciencc dont nous parlons ici sont prises dans leur sens littéral. Un

homme doué de raison et de conscience ne peut accomplir de telles actions.

M. Z... — Encore un jeu de mois! Certainement, riiomme qui se conduit comme une bête sauvage perd la raison et la conscience, c'est-ci-dire qu'il cesse d'écouter leur voix ; mais que la conscience et la raison ne parlent plus du tout en lui, voilà ce que vous avez encore à démontrer. En attendant, je continue de penser que l'homme féroce se distingue de nous non point par l'absence de raison et de conscience, mais seulement par sa résolution d'agir à leur encontre, selon les appétits d'une bête sauvage. Réellement, la bêle existe en nous, mais, d'ordinaire, nous la maintenons captive, tandis que l'homme en question Га déchaînée; et il se traîne derrière sa queue. Il dispose toujours d'une chaîne, seulement il ne s'en sert pas.

Le Général. — C'est bien cela. Et si le Prince ne se rend pas, battez-le vite avec sa propre crosse. Si le scélérat n'est qu'un animal sans jugement et sans conscience, alors il n'y a aucune raison de ne pas le tuer comme un loup, comme un tigre qui se jette sur un homme. Même, il me semble que la Société protectrice des animaux ne s'y oppose point.

Le Prince. — De nouveau vous oubliez que, quel que soit l'étal d'esprit de cet homme — entière atrophie de la conscience et de la raison, on bien immoralité consciente, à supposer que cela soit possible — le problème se pose, non dans cet homme, mais en vous. Votre conscience et votre raison ne se sont pas atrophiées. Vous ne pouvez donc pas, en connaissance

de cause, enfreindre leurs injonctions. Ainsi, vous ne tueriez pas cet homme, quel qu'il fût.

M. Z... — ~ Naturellement, je ne le tuerais pas si la raison et la conscience me le défendaient d'une manière absolue, liais supposez que la raison et la conscience m'inspirent une conduite tout opposée et qui me semble plus raisonnable et plus scrupuleuse.

Le Рншсе. — C'est curieux. Nous vous écoutons.

M. Z... — D'abord, la raison et la conscience savent compter au moins jusqu'à trois...

Le Général. — Oh ! oh !

M. Z... — Et c'est pourquoi la raison et la conscience, si elles ne veulent pas tromper, ne diront pas deiix, quand, en réalité, trois...

Le GÉxÉR.iL favec impatience). — Allons! Allons!

Le Prixce. — Je ne comprends rien.

M. Z... — Mais oui, selon vous, la raison et la conscience me parlent seulement de moi-même et du scélérat; et, suivant vous encore, toute la question se réduit à ceci que, n'importe comment, je m'abstienne de le toucher du doigt. Mais, en vérité, n'est-ce pas, il y a là une troisième personne, qui me paraît même la plus intéressante — la victime de la violence mauvaise, victime qui demande mon secours. Celle-là vous l'oubliez continuellement. Néanmoins, la conscience me parle d'elle, et d'elle d'abord. La volonté de Dieu, alors, est que je sauve cette victime; en épargnant le meurtrier, si je puis. Mais, en n'importe quelle conjoncture, et coûte que coûte, j'ai le devoir de fournir assistance : si c'est possible, par l'exhortation; si non, par la force. Si mes mains sont liées, alors seulement

24 tllOlS ËMTllETIi:\S SUR LA fi DE H 11 Ë

par ce dernier moyen, — dernier d'en haut — que vous avez indiqué prémalurèjnent et si aisément abandonné : bref, par la prière, c'est-à-dire par le supérieur effort de la bonne volonté, lequel, j'en ai l'assurance, produit effectivement des miracles quand c'est nécessaire. Le clioix du moyen destiné à fournir assistance dépend des conditions intérieures et extérieures du fait; mais ici une seule chose est absolue : je dois secourir la victime. Voilà ce que dit ma conscience.

Le Général. — Hourrah ! Le centre est enfoncé!

Le Prince. — Moi, je n'ai pas une conscience si large. La mienne dit, dans ce cas, d'une manière plus positive et plus brève : Tu ne tueras point; et voilà tout. Et d'ailleurs, à pi'ésent, je ne vois pas que nous ayons le moins du monde fait avancer la discussion. Si, de nouveau, je vous accordais que, dans le cas imaginé par vous, tout homme développé au point de vue moral et pleinement vertueux pourrait, sous l'influence de la compassion et faute dn temps nécessaire pour se rendre un compte exact de la valeur morale de sa conduite, pourrait, dis-je, se laisser aller au meurtre, que devrions-nous en conclure? Est-ce que, je le répète, Tamerlan, ou Alexandre le Macédonien, ou lordKitchener ont tué ou fait tuer pour protéger de faibles créatures attaquées par des scélérats?

M. Z... — La comparaison de Tamerlan avec Alexandre le Macédonien est un piètre présage pour le résultat de notre examen historique. Mais, puisque, une seconde fois, vous abordez impatiemment ce domaine, permettez-moi une citation historique. Elle vous aidera réellement à saisir le lien qui existe entre

les deux sujets : protection des personnes et protection de i'Ktat.

C'était au douzième siècle, dans la ville de Kiev. Dès cette époque, les princes apanages professaient, somhlo-t-il, vos théories sur la guerre. Ils pensaient que la discorde et la bataille réclament le chez soi (1). Ils refusaient de se mettre en campagne contre les Polovtsi, par pitié pour le peuple et pour ne pas l'exposer aux souffrances de la guerre. Là-dessus, le grand prince Vladimir Monomach leur tint ce discours : « Vous plaignez les manants; mais vous ne songez pas que voici le printemps qui arrive. Le manant dévorera les champs... ^

La Dame. — Je vous en prie, pas de vilains mots!

W. Z... — Mais c'est dans la Chronique.

La Dame. — Mais vous ne la savez pas tout entière par cœur. Employez votre langage. Après un déhul tel que : <i Le printemps arrive " , on prévoit une suite comme celle-ci : " Les fleurs s'ouvrent, le rossignol commence à chanter « , et tout à coup voici le manant, l'homme qui sent mauvais...

M. Z... — Soit. « Le printemps arrive. Le paysan va dans les champs avec sou cheval, pour lahourer la terre. Survient le Polovets, qui tue le paysan et (|ui prend le cheval. Les Polovtsi fourmillent. Ils massacrent tous les paysans, emmènent en captivité les femmes avec les enfants, pourchassent le hétail, hrùlent le village. Alors, est-ce que vous ne plaignez pas le peuple? Moi, je le plains, et c'est pour cela que

(1) En français. (N. d. t.)

je VOUS invite à combattre les Polovtsi. « Cette fois, rougissant de honte, les princes obéirent; et, sous lo règne de Vladimir Monomach, la terre connut le repos. Mais ensuite ils revinrent à leur pacifisme, qui rej cassait les guerres ext('ri«îures pour le profit d'une existence oisive et scandaleuse sur le sol natal. Le résultat fut que la Russie dut subir le joug mongol. Quant aux propres descendants de ces princes, la figure liislorique d'Ivan IV nous apprend comment ils furent régalés.

Le Prix'CE. — Je ne comprends rien. Tantôt, vous nous racontez un fait qui, jamais, à aucun de nous n'est arrivé et certainement n'arrivera; tantôt, vous rappelez un Vladimir Monomach qui n'a peut-être pas existé et avec lequel, en tout cas, nous n'avons rien à voir...

La Dame. — Parlez 2^our vous. Monsieur (1).

M. Z... — Mais vous. Prince, vous descendez des compagnons de Rurik?

Le Prince. — On le dit; en sorte que, selon vous, je devrais m'intéresser à Rurik, à Sinius et à Truvor?

La Dame. — Pour moi, ne pas connaître ses ancêtres, c'est se mettre au niveau des petits enfants qui croient avoir été trouvés dans un jardin potager, sous un chou.

Le Prince. — Alors, que dire des infortunés qui n'ont pas d'ancêtres?

M. Z... — Tout homme a au moins deux grands ancêtres, qui, pour le profit commun, ont laissé des

(1; En français. (N. d l i

mémoires détaillés et instructifs : Thistoire nationale et riiistoire imivorsclle.

Le Princk. — Pliais ces mémoires ne peuvent pas nous enseigner ce que nous devons être maintenant ni ce que nous devons faire maintenant . Que Vladimir Monomacli ait vraiment existé et pas seulement dans l'imagination de quelque moine, Laurent ou Vpathe; que même il ait été le meilleur homme du monde et qu'il ait plaint les manants avec sincérité; en pareille circonstance, il eut raison de guerroyer contre les Polovtsi, puisque, à cette époque sauvage, la conscience morale ne s'élevait pas au-dessus de la grossière et byzantine compréhension du christianisme et permettait de tuer pour l'amour de ce qui semblait être le bien. Mais comment agirions-nous ainsi, depuis que nous avons compris que le meurtre est le mal contraire à la volonté divine, interdit de toute antiquité par le précepte divin? De même, cela ne peut nous être permis en aucune manière, sous n'importe quel nom, et ne peut cesser d'être le mal, quand, au lieu d'un homme, on tue, sous la dénomination de guerre, des milliers d'hommes. C'est, avant tout, la question de la conscience personnelle.

Le Général. — Eh bien! puisque c'est ♦affaire de conscience personnelle, permettez-moi de vous soumettre l'exposé que voici. Au point de vue du sens moral, comme aux autres, naturellement, je suis un homme de valeur moyenne, ni noir, ni blanc, mais gris. Je n'ai manifesté ni vertu particulière ni particulière perversité. Les bonnes actions comportent toujours quelque point difficile à élucider. En aucune

28 TROIS ENTRETtKNS SUR LA CUERRË

maniôrp, on ne dit avec ccrtilude, en conscience, ce qui vous fait agir : si c'est le bien véritable ou seulement la faiblesse de Tàme, les usages du monde et parfois la vanité. Tout cela est petit. Ma vie entière ne comporte qu'une seule occasion qui ne saurait être qualifiée petite. Le point essentiel, et j'en suis sù>*, c'est qu'il n'y eut alors en moi aucune impulsion douteuse. Alors, en moi, prévalut la force du bien; et elle seule. Ce fut l'unique circonstance de ma vie où j'aie ressenti la pleine satisfaction morale et même, en quelque sorte, l'extase, parce que j'agissais sans le moins du monde réflécbir ou bésiter. C'est resté une bonne action jusqu'aujourd'hui, oui vraiment, et ce sera toujours mon meilleur et mon plus pur souvenir. Eh bien! mon unique bonne action, ce fut un meurtre, et non pas un petit meurtre. Car alors, environ dans l'espace d'un quart d'heure, je tuai beaucoup plus de mille hommes...

La Dame. — Quelles blagues! (1). Et moi qui pensais que vous parliez sérieusement!

Le GÉNÉRAL. — Oui, tout à fait sérieusement : je puis citer des témoins. Bien entendu, je n'ai pas tué avec les mains, avec mes mains pécheresses, mais avec six canons d'acier innocents et purs; avec la plus vertueuse et bienfaisante mitraille.

La Dame. — Quelle bonne action est-ce que cellelà?

Le Général. — Assurément, quoique je sois militaire et même, comme on dit aujourd'hui, " milita-

(1) Eu français. (N. d. t.)

PREMIER EMTRETIEN 29

riste « , je n'apjjellcrais pas acte louable la simple deslruction d'un millier d'hommes quelconques, Allemands, Hongi'ois, Anglais ou Turcs. Ce fut une opération toute spéciale. Et, encore maintenant, je ne puis la raconter sans être ému, tellement elle me mit hors de moi-même.

LAD-fiME. — Eli hien! racontez vite.

Le Général. — Puisque j'ai parlé de canons, vous avez certainement compris que le fait se passa dans la dernière guerre avec la Turquie (1). J'appartenais à l'armée du Caucase. Après le 3 octobre...

La Dame. — Qu'est-ce qui avait eu lieu le 3 octobre?

Le Géxéral. — La bataille livrée sur les hauteurs d'AIadjin, lorsque, pour la première fois, nous rompîmes toutes les lignes de Г ч invincible « Moukhtar- Pacha... Donc, après le 3 octobre, nous poussâmes notre avance. Je me trouvais sur le flanc gauche et je commandais lavant-garde de reconnaissance. J'avais sous mes ordres les dragons de Nijni-Novgorod, trois sotniasde Kouhantsi et une batterie d'artillerie achevai.

Triste pays, malgré la beauté des montagnes; en bas, rien que des villages déserts et incendiés et des champs piétines. Un jour, le 28 octobre, nous descendions une vallée, où, d'après la carte, nous devions rencontrer un gros village arménien. Pas de village, quoique, récemment encore, il y en eût un, réel, assez considérable, et dont la fumée était visible à un bon nombre de verstes. Je rassemble ma troupe; car,

(1) Le livre de Soloviev date de 1899. Alors, la dernière «juerre rpsso-turtjiie était celle de 1877-78. (Xote du traducteur.)

d'après les renseignemonts, nous risquions de nous heurter à une forte cavalerie. J'allais avec les dragons, les cosaques ayant pris la tête de la colonne. Tout près du village, la route fait un coude. J'examine. Les cosaques ont avancé, puis se sont arrêtés comme soudainement cloués. Ils ne bougent plus. Je galope vers eux. Avant d'avoir rien vu, je comprends, grâce à la puanteur que répand la chair grillée : les hachi-bouzouques ont abandonné leur cuisine. Un énorme train de chariots portant des Arméniens qui voulaient s'enfuir n'avait pu échapper : l'ennemi en avait fait à sa guise. Sous les chariots, il avait répandu le feu; et les Arméniens, attachés aux voitures, l'un par la tête, l'autre par les jambes, celui-ci de dos, celui-là parle ventre, étaient suspendus au-dessus des flammes et avaient grillé peu à peu. Les femmes avaient les seins coupés et le ventre ouvert. Je renonce à donner tous les détails. En voici encore un pourtant, qui s'est fixé dans mes yeux. Une femme, à la renverse, par terre, et le cou et les épaules serrés contre l'essieu d'un chariot, de manière à ce qu'elle ne pût tourner la tète, n'est ni brûlée ni éventrée, mais elle a le visage convulsé : nul doute qu'elle ne soit morte d'épouvante. En effet, devant elle, est plantée une longue perche sur laquelle est attaché un petit enfant nu, son fils certainement, noirci par le feu, et les yeux hors de l'orbite; et à côté, une grille contenant de la braise éteinte. D'abord, une telle angoisse mortelle s'empara de moi qu'il me répugnait de regarder le monde de Dieu; et mes actions devinrent toutes machinales. Sur mon ordre, on avança au trot. Nous entrâmes dans le

l'IlIiMlER ENTRETIEN 31

village incendié : à la lettre, pas une maison, pas une cloison debout. Tout à coup, d'un puits desséché grimpe une espace d'êpouvanlail... Boueux et déchiré, il est tombé la face contre terre et se met à raconter quelque chose en arménien. Après l'avoir relevé, nous l'interrogeons. C'est un petit Arménien intelligent, habitant un autre village. Il venait d'arriver là pour son commerce, lorsque les habitants se préparèrent à fuir. Ceux-ci se mettaient juste en mouvement quand apparurent les bachi-bouzouques, une masse, — quarante mille, disait l'homme. Naturellement, il ne les avait pas comptés. Il se cacha dans le puits. II entendit des gémissements et sut ainsi ce qui se passait. Ensuite, il se rendit compte que les bachi-bouzouques prenaient une autre direction. Il songea que les bandits s'en étaient allés vers son village pour recommencer la même chose. Et il hurlait, en se déchirant les mains. En moi s'établit une clarté soudaine. Il me sembla que mon cœur se fondait. Réellement, de nouveau, le monde de Dieu me sourit. Je demandai à l'Arménien depuis combien de temps les démons s'étaient éloignés. Depuis trois heures, selon son calcul.

— Et jusqu'à votre village, la route est-elle longue pour des cavaliers?

— Environ cinq heures.

— Alors, en deux heures, impossible de les rattraper. Oh! mon Dieu! Mais y a-t-il une autre route pour vous? et plus courte?

— Oui, oui. — Et il tressaillait tout entier. — A travers la gorge, il y a une route qui est très courte et qui n'est guère connue.

— Peut-on s'en servir pour la cavalerie?

— On le peut.

— Et pour Tartillerie?

— Difficilement; mais on le peut.

.l'ordonnai de fournir une monluro à l'Arménien. Derrière lui, tout le détachement s'engagea dans la gorge. Comment nous fîmes pour gravir la montagne, je ne l'ai pas bien remarqué. De nouveau, j'étais redevenu machine; et cependant mon àme, légère, me semblait avoir des ailes. Une entière assurance m'animait : je savais ce qu'il fallait faire et je sentais que ce serait fait.

Nous commencions à sortir du dernier défilé après lequel on rejoint la grande route, lorsque je vis l'Arménien faire demi-tour et agiter les mains. " Ils sont là, « dit-il. Je m'avançai en regardant de côté et d'autre, avec ma lorgnette : on distinguait la cavalerie. Assurément, pas quarante mille hommes, mais trois à quatre mille hommes, sinon cinq mille. Les démons aperçurent les cosaques et marchèrent à leur rencontre, tandis que nous sortions du défilé sur leur flanc gauche. Ils dirigèrent une fusillade vers les cosaques. Les monstres asiatiques se servent du fusil européen comme de vrais hommes. Çà et là, un des nôtres tombait de cheval. Le premier des commandants de sotnias s'avança vers moi :

— Excellence, donnez l'ordre d'attaquer. Sinon, nous serons fusillés comme des cailles par ces maudits avant d'avoir mis l'artillerie en position. Nous nous chargeons de les disperser nous-mêmes.

— Un moment de patience, mes chers amis. Je sais

bien que vous êtes capables de les disperser : quelle douceur vous en reviendra? Dieu m'ordonne, non pas de les mettre en fuite, mais de les exterminer.

A deux chefs de sotnias je donnai l'ordre d'attaquer en ordre dispersé, de tirer sur les démons et, ensuite, ayant engagé l'affaire, de reculer vers l'artillerie, qui était dissimulée par la dernière solnia. J'échelonnai les dragons de Xijni-Xovgorod à gauche de la batterie. Je tremblais d'impatience. Il me semblait avoir toujours devant moi le petit garçon grillé, avec ses yeux hors de l'orbite. Et pendant ce temps-là, mes cosaques tombaient. 0 Seigneur!

La Dame. — Comment se termina l'affaire?

Le GÉNÉR.iL. — Elle se termina de la meilleure façon, sans un faux mouvement. Les cosaques ouvrirent la fusillade, puis reculèrent vers l'artillerie, tout en criant à leurs chevaux. Derrière eux accourait la race maudite surexcitée, ayant déjà cessé de tirer et galopant en foule droit sur nous. Les cosaques s'éloignèrent à deux cents sagènes, s'éparpillant comme des pois. Alors, je vis que c'était l'heure de Dieu. A la sotnia qui masquait les canons je donnai l'ordre de rompre. Mon escorte se divise en deux parties, à droite et à gauche. Tout est prêt. Bénissez-nous, Seigneur! Je commandai aux canonniers de faire feu.

Et le Seigneur bénit mes six décharges. Je n'avais jamais entendu un tel glapissement diabolique. Avant d'avoir pu se remettre en ordre, les démons recevaient une deuxième volée de mitraille. Toute la bande recula. Troisième décharge; et à la poursuite. C'était un tourbillon, comme en produisent des allumettes

enflammées jetées dans une fourmilière. Ils furent balayés dans toutes les directions, les uns sur les autres. Alors, au flanc gauche, les cosaques et les dragons se lancèrent contre eux et se mirent à les hacher comme des choux. Les uns, ayant échappé à la mitraille, essayaient de fuir en galopant et rencontraient nos sabreurs. D'autres jetaient leurs armes, sautaient de cheval et demandaient l'aman. Je m'abstins d'intervenir. Eux-mêmes comprirent qu'il ne s'agissait plus d'aman. Tous périrent sous les coups des dragons et des cosaques.

Eh bien! si ces démons stupides, au lieu de reculer après les deux premières décharges, lorsqu'ils étaient à vingt ou trente sagènes de nous, s'étaient jetés sur nos canons, ils nous auraient paralysés; et la troisième décharge n'aurait pu avoir lieu.

Dieu était avec nous! La besogne était finie. Mon àme fêtait le dimanche de Pâques. Ayant rassemblé nos morts — trente-sept hommes avaient succombé — et leur ayant fermé les yeux, nous les plaçâmes en plusieurs rangées sur un terrain uni. Il y avait parmi nous, dans la troisième sotnia de cosaques, un vieux sous-officier, Odartchenko, très instruit et doué de facultés étonnantes. Les Anglais auraient fait de lui un premier ministre. Maintenant, il subit l'exil en Sibérie pour avoir fait de l'opposition à l'autorité, lors de la fermeture d'un monastère de vieux croyants et de la destruction de la tombe où reposait un moine vénéré. J'apostrophai Odartchenko : "Eu campagne, lui dis-je, c'est à nous de nous débrouiller dans les alléluias. Tu nous serviras de pope. Officie pour nos

morts. » Je savais que je lui causerais ainsi une satisfaction précieuse. « J'essaierai, bien volontiers, Excellence - , répondit le déluré gaillard, la figure illuminée.

De la même façon nous trouvâmes nos chantres. Ils chantèrent d'une manière correcte. Seule fit défaut la rémission sacerdotale des péchés; mais elle n'était pas nécessaire. D'avance, les péchés étaient remis par la parole du Christ sur les hommes qui donnent leur àme pour leur prochain. Voilà comment je comprends en pareil cas le service funèbre. Toute la journée avait été nuageuse, une journée d'automne; mais avant le coucher du soleil, les nuages s'étaient dispersés, tandis que la gorge, en bas, devenait obscure. Maintenant, sur le ciel, les nuages prenaient des couleurs différentes, de même que si les troupes de Dieu s'étaient rassemblées. Une fête de lumière remplissait mon âme. Une tranquillité et une légèreté inconcevables, comme si toute l'impureté humaine avait été lavée et comme si la terre était délivrée de tous ses fardeaux. Vraiment, je me croyais en paradis. Je sentais la présence de Dieu et de lui seul. Et lorsque Odartchenko se mit à désigner par leurs noms les soldats défunts qui, pour la foi, pour le tsar et pour la patrie, venaient de sacrifier leur vie sur le champ de bataille, je sentis que cela n'était point verbosité officielle ni simple question de titre, comme vous jugiez bon de dire tout à l'heure, mais que l'armée est vraiment le service du Christ et que la guerre, telle qu'elle était, est et sera ainsi jusqu'à la fin du monde, une chose grande, honorable et sainte...

Le PrIXCE (après un moment de silence). — lîieil ; mais quand vous cnlerriez les vôtres avec celte sereine disposition d'esprit, est-ce que, tout de même, vous n'avez absolument pas pensé aux ennemis que vous aviez tués en si grand nombre?

Le Général. — Grâce à Dieu, nous pûmes nous éloigner avant que cette charogne nous obligeât à nous souvenir d'elle.

La Dame. — Est-ce possible? Voilà que vous gâtez toute l'impression.

Le Général (au Prince). — En fait, qu'est-ce que vous auriez voulu de moi? Que j'accorde la sépulture chrétienne à ces chacals qui n'étaient ni chrétiens, ni musulmans, mais le diable sait quoi? Et si, perdant la tête, j'avais ordonné de les rassembler avec les cosaques dans la même cérémonie funèbre, est-ce que, voyons, vous ne m'accuseriez pas d'intolérance religieuse? Comment donc? Ces charmantes victimes révéraient le diable pendant leur vie, et tout à coup, lorsqu'elles sont mortes, on leur infligerait la cérémonie superstitieuse, grossière, d'un faux christianisme! Non. Là, c'est d'autre chose que j'avais à prendre soin. J'appelai les commandants et les capitaines de sotnias et je leur donnai l'ordre de faire savoir que personne ne devait s'approcher à trois sagènes de la diabolique charogne. Car je voyais bien que depuis assez longtemps les doigts de mes cosaques leur démangeaient de tàter les poches des morts, suivant l'habitude. Je savais quelle peste ils nous auraient rapportée. Nous étions tous perdus.

Le Prince. — Est-ce que je vous ai bien compris?

Vous appréhendiez que les cosaques ne commissent des vols sur les cadavres des haclii-bouzouques et ne rapportassent parmi vous quelque contajjion?

Le Généhal. — Oui, justement, je le craignais. Cela me parait clair.

Le Prince. — Voilà donc ce que c'est que l'armée chrétienne !

Le Général. — Les cosaques! Ma foi, de vrais voleurs. Ils l'ont toujours été.

Le Pri\ce. — Voyons, est-ce dans un songe que nous parlons?

Le Général. — J'ai en effet l'impression qu'il y a dans notre conversation quelque chose qui ne va pas. Je n'ai jamais pu saisir au juste le sens de votre réclamation.

L'Homme politique. — Le Prince, sans doute, s'étonne de voir que vos cosaques, si parfaits et presque saints, soient par vous-même qualifiés véritables voleurs.

Le Pri\ce. — Oui; je demande comment la guerre peut être une chose « grande, honnête et sainle " quand il apparaît, par vos propres paroles, qu'elle se réduit à une lutte de brigands avec d'autres brigands!

Le GÉNÉR/iL. — Ah! voilà donc de quoi il s'agit! Une hitte de brigands contre d'autres brigands. Soit; mais les autres sont d'une espèce toute différente. Pensez-vous effectivement que piller par aventure ce soit la même chose que de griller un petit enfant sur des charbons, devant les yeux de sa mère? C'est à mon tour de vous interroger. Ma conscience est si tranquille au sujet de cette affaire, que parfois, maintenant,

et de toute mon âme, je regrette de n'être pas mort moimême après avoir commandé la dernière salve. Je suis absolument certain que si j'étais mort en cet instant, j'aurais été, tout droit, conduit devant le Tout-Puissant avec mes trente-sept cosaques tués et que nous posséderions notre place dans le paradis, à côté du bon larron de l'Evangile. Ce n'est pas pour rien, n'est-ce pas, qu'il figure dans l'Evangile.

Le Prince. — Soit. Mais, certainement, vous ne trouverez pas dans l'Evangile ceci : qu'au bon larron peuvent seuls être assimilés les gens de notre pays et de notre croyance et non pas aussi les gens d'autre nationalité ou d'autre religion.

Le Général. — Pourquoi me calomniez-vous comme si j'étais mort? Dans cette affaire, quand est-ce que j'ai distingué la nationalité et la religion? Est-ce que les Arméniens 'sont mes compatriotes et mes coreligionnaires? Et est-ce que j'avais demandé quelle était la foi ou la race de cette engeance diabolique que je dispersais par la mitraille?

Le Prince. — Mais vous ne parvenez pas à vous rappeler que cette engeance, si diabolique fût-elle, était composée de créatures bumaines; et qu'en tout homme il y a le bien et le mal; et que n'importe quel voleur, cosaque ou bachi-bouzouque, peut être reconnu pour le bon larron de l'Evangile.

Le Général. — Mettez-vous donc d'accord avec vous-même. Tantôt vous disiez qu'un homme méchant est une bête sauvage, irresponsable ; et, maintenant, le bachi-bouzouque qui grille les petits enfants peut être considéré comme le bon larron de l'Évangile. Et

tout cela uniquement afin qu'en aucune façon on n'oppose un doigt au mal! Or, j'estime que le fait intéressant ce n'est pas de savoir si, en tout homme, il y a un principe de bien et un principe de mal, mais lequel des deux doit prévaloir. Peu importe qu'avec un jus quelconque de la vigne ou puisse faire du vin et du vinaigre; l'essentiel est de savoir si cette bouteille contient du vin ou du vinaigre. Si c'est du vinaigre et que je me mette à en boire des verres et à en régaler quelqu'un, alors, par cette sagesse, je ne rendrai pas d'autre service que d'abîmer l'estomac. Tous les hommes sont frères. Très bien. J'en suis enchanté. Et ensuite? Les frères sont différents entre eux. A'ai-je pas besoin de savoir lequel de mes frères est Caïn ou Abel ? Et si, sous mes yeux, mon frère Caïn fustige cruellement mon frère Abel et que, parce que je ne suis pas indifférent à l'égard de mes frères, je frappe Caïn pour le corriger de son insolence, soudain vous me reprochez de méconnaître la fraternité. Je me rappelle très bien pourquoi je suis inten'cnu, et si je ne me l'étais pas rappelé alors, tranquillement, j'aurais pu m'abstenir.

Le Prince. — N'en résulte-t-il j)as ce dilemme : ou s'abstenir, ou frapper?

Le Général. — En pareil cas, on voit rarement un troisième parti à prendre. Vous, vous avez proposé d'adresser à Dieu une prière afin qu'il intervienne directement, c'est-à-dire que, d'une manière instantanée, son bras droit ramène à la raison n'importe quel fils du diable; puis, vous-même, je crois, vous avez répudié ce moyen. Or, je dis que, dans tous les

40 THOIS ENTRETIENS SUR LA f.UERRE

cas, ce moyen est bon ; mais qu'il ne peut par luimême remplacer aucun acte. Les gens pieux font une prii're avant leur dîner, mais ils mâchent eux-mêmes, avec leurs mâchoires. Aussi, je ne me suis pas abstenu (le prier quand j'ai donné à mon a'rtillerie à cheval l'ordre de faire feu.

Le Prince. — Une telle prière est une dérision des choses saintes, certainement. Le devoir, ce n'est pas de prier Dieu, mais d'agir selon la volonté de Dieu.

Le Général. — Qu'est-ce que cela veut dire?

Le Prince. — Celui qui, réellement, est animé de l'esprit évangélique, trouvera en soi, quand ce sera nécessaire, la faculté, avec les mots et les gestes, d'agir, par toute son aliitude, sur son malheureux frère enténébré que pousse le désir du meurtre ou de (jnelque autre action coupable. Il saura produire sur lui une impression assez forte pour lui dévoiler d'un seul coup l'erreur et le décider à sortir de la mauvaise voie.

Le Général. — 0 saints de Dieu! Ainsi, en face de ces bachi-bonzouques qui grillent les peîits garçons, j'aurais dû, scion vous, me mettre à faire des gestes touc'iants et à prononcer de louchantes paroles?

Ш. Z... — A la longue distance où vous vous trouviez les uns des autres, et aussi étant donnée votre réciproque ignorance des langues, les paroles, permettez-moi de le penser, eussent été complètement hors de place. Quant aux gestes propres à produire une troublante impression, en pareille circonstance, j'avoue que je ne conçois rien de mieux que des décharges de mitraille.

La Dame. — Réellement, dans quelle langue et à

l'aide de quels instruments le Général se serait-il expliqué avec les hachi-bouzouques?

Le Pri\ce. — Je n'ai pas dit du tout qu'on pouvait, par la manière évangéliqne, produire un effet sur les bachi-houzouques. J'ai dit seulement que l'homme rempli du véritable esprit évangélique trouverait, en telle occasion comme en toute autre, la possibilité d'éveiller dans les âmes enténébrées ce bien qui se cache au fond de toute créature humaine.

M. Z... — Réellement, vous pensez ainsi?

Le Prix'ce. — Sans avoir le moindre doute.

AL Z... — Eh bien! alors, pensez-vous que le Christ ait été suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique? Ou non?

Le Prince. — Qu'est-ce que signifie cotte questionlà?

M. Z... — Voici ce que je voudrais savoir : pourquoi le Christ n'a-l-il pas employé la force de l'esprit évangélique à éveiller le bien caché dans les âmes de Judas, de Hérodc, des grands prêtres juifs et enfin de ce шймуаг* larron qu'on oublie tout à fait, d'ordinaire, quand on parle de son bon compagnon? Là, cependant, il n'y a aucune difficulté insurmontable, au point de vue chrétien positif. Mais, de deux choses vous devez abandonner l'une : soit votre habituded'alléguer le Christ et l'Evangile comme la plus haute autorité; soit votre optimisme moral. Car vous ne pouvez pas vous servir du troisième moyen, assez souvent employé, qui consiste à nier le fait évangélique lui-même comme l'invention la plus tardive ou comme une explication des prêtres. Vous avez beau, pour

votre théorie, défigurer et mutiler le texte des quatre évangiles : ce qu'il contient d'essentiel à notre discussion demeure incontestable. C'est que le Ciirist a souffert la cruelle persécution et la mort, en raison de la haine que Lui portaient Ses ennemis. Qu'il soit resté moralement au-dessus de tout cela, qu'il n'ait pas voulu résister et qu'il leur ait pardonné, ou le comprend de votre point de vue comme du mien. Mais pourquoi donc, pardonnant à Ses ennemis, n'a-t-Il pas (pour employer votre langage) délivré leurs âmes des affreuses ténèbres dans lesquelles elles se trouvaient? Pourquoi n'a-t-Il pas vaincu leur méchanceté par la force de Sa douceur? Pourquoi n'a-t-Il pas éveillé le bien qui dormait en eux, éclairé et régénéré leur esprit? Bref, pourquoi n'a-t-Il pas agi sur Judas, sur Hérode, sur les grands prêtres juifs comme il a agi sur le seul bon larron? Donc, de nouveau : ou bien II ne le pouvait pas, ou bien Il ne le voulait pas. Dans les deux cas, on doit, suivant vous, conclure qu'il n'était pas suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique. Puisque, si je ne me trompe, nous parlons de l'Evangile du Christ et non de quelque autre, vous voilà conduit à dire que le Christ n'était pas assez pénétré du véritable esprit chrétien; et là-dessus je vous fais mes compliments.

Le Priivce. — Oh! je n'essaierai pas de rivaliser avec vous en fait d'escrime verbale, pas plus que je ne m'escrimerais avec le Général à propos des épées chrétiennes... (A cet instant, le Prince s'est levé de son siège et a, évidemment, voulu dire quelque chose

de très fort afin, d'un seul coup, sans escrime, de terrasser Vadversaire; mais du clocher voisin on entend sonner sept heures.)

La Dame. — L'heure du dîner! Et on ne peut terminer précipitamment une telle discussion. Après le dîner, nous avons notre partie de vint (l). Mais demain absolument, absolument, nous reprendrons cet entrelien. (A l'Homme politique) : Vous acceptez?

L'Homme politique. — Comment? Continuer cet entretien? Moi qui me réjouissais de voir se terminer une discussion qui a pris décidément la spécifique et assez désagréable odeur des guerres religieuses! Ce n'est pas du tout la saison. Ma vie m'est tout de même plus cliére que tout le reste.

La Dame. — Pas de faux-fuyant. Absolument, absolument, vous devez être là. Mais qu'est-ce que vous avez? Vous vous allongez comme un véritable et mystérieux Méphistophélès.

L'Homme politique. — Demain, soit, j'accepte de reprendre la causerie, mais poui-vu qu'on y mette un peu moins de religion. Je n'exige pas qu'on s'en abstienne tout à fait, puisqu'il paraît que c'est impossible. Mais seulement un peu moins, pour l'amour de Dieu, un peu moins!

La Dame. — Dans celte circonstance, votre « pour l'amour de Dieu » est très joli !

M. Z... (à l'Homme poWique). — Pour que la discussion religieuse soit réduite autant que possible, le

(1) Jeu de cartes analogue au whist. (N . d. i.J

meilleur moyen est, je crois, que vous gardiez la parole le plus possible.

L'Homme politique. — Je m'y engage, quoique, surtout dans cet air saluhre, il y ait plus d'agrément à écouter (|u'à parler. Cependant, pour mettre ' , notre petit cercle à l'abri d'une guerre intestine, qui pourrait avoir une funeste répercussion même sur le vint, je suis prêt à me sacrifier pendant deux heures.

La Dame. — C'est parfait. Nous renvoyons à aprèsdemain la fin de la discussion sur l'Evangile. Ainsi, le Prince aura le temps de préparer une réplique absolument irréfutable. Toutefois, vous aussi devrez être présent. Il est nécessaire de se familiariser un peu avec les (juestions religieuses.

L'Homme politique. — Comment! Après-demain, encore? Ma foi, non. Mon abnégation ne va pas jusque-là. D'ailleurs, après-demain, je suis obligé d'aller à Nice.

La Dame. — A Nice? Quelle diplomatie naïve! et bien inutile! Il y a longtemps que votre chiffre n'a plus de secrets pour nous. Tout le monde sait que lorsque vous dites que vous êtes obligé d'aller à Nice, cela signifie que vous avez envie de vous amuser à Monte-Carie. Soit; alors, après-demain nous nous passerons de vous. Allez vous embourber dans la matière, si vous ne craignez pas d'avoir, quelque temps après, à devenir un esprit. Allez à Monte-Carie. Et que la Trovidence vous rétribue selon vos mérites.

L'Homme politique. — Mes mérites ne concernent pas la Providence, mais seulement la conduite d'af-

faires urgentes. Il est possible que j'essaie ma chance à la roulette. Je risquerai peu, comme en toute autre chose.

L.\ Dame. — Alors, nous nous engageons à nous réunir tous, demain seulement.

Audiatur et altéra pars.

Le jour suivant, à llieiirc convenue, le thé de la fin de l'après-midi, je me trouvai sous les palmiers avec les autres personnes. Seul le Prince manquait. iVous avions à l'attendre. Comme je ne jone pas aux cartes, j employai la soirée à résumer tout ce deuxième entretien, depuis le commencement. Cette fois, l'Homme politique parla beaucoup et en phrases tissées d'une manière si étendue et si complfie que tout rapporter avec une exactitude littérale était chose impossible. Je dus me borner à rcproiiuire une suffisante quantité de ses propres sentences, en m'efforçant de leur laisser leur ton général; mais, uatorellement, pour exposer la substance de son discours, il m'a fallu souvent me servir de mon propre vocabulaire.

L'Homme politique. — Depuis longtemps, j'ai remarqué une chose bizarre : les gens qui ont la marotte d'une espèce de morale supérieure n'arrivent jamais à posséder la plus simple et la plus nécessaire vertu et même, suivant moi, l'unique vertu nécessaire, c'est-àdire la politesse. Aussi, avons-nous lieu de remercier le Créateur de ce qu'il y a, relativement, si peu de personnes attachées à cette idée de morale supérieure — je dis idée, parce que je n'en ai jamais rencontré la réalité et parce que je n'ai aucune raison de croire à l'existence d'une chose pareille.

La Dame. — Ce n'est pas nouveau. Mais ce que vous dites de la politesse est vrai. En attendant que

vienne le sujet en question {\), essayez donc de démontier que la politesse est la seule vertu nécessaire. Démontrez sans insister; ainsi que, dans un orchestre, on essaie les instruments avant de commencer l'ouverture.

L'HoUME POLITIQUE. — Oui, c'est cela; lorsque les sonorités sont isolées. Cette monotonie va s'imposer, puisque, jusqu'à l'arrivée du Prince, presque personne n'entreprendrait de soutenir l'autre opinion et que, ensuite, devant lui, parler de la politesse serait insuffisamment poli.

La Dame. — C'est certain. Et, maintenant, vos preuves?

L'Homme politique. — Vous admettez, je pense, qu'on peut très bien vivre dans une société où ne se rencontre pas un seul homme chaste, ni un seul homme désintéressé, ni un seul homme capable d'abnégation. Moi, du moins, j'ai toujours tiré bon parti de ces compagnies-là.

La Dame. — Par exemple, à Monte-Carie?

L'Homme politique. — A Monte-Carie et dans tous autres lieux. Nulle part on ne ressent la nécessité d'avoir près de soi quelques représentants ni même un seul représentant de la vertu supérieure. Par contre, essayez donc un peu de vivre dans une société où pas un homme ne serait poli.

Le Général. — Je ne sais de quelles sociétés vous voulez parler; mais dans les campagnes de Khiva et de Turquie on aurait eu probablement de la peine à se passer des vertus autres que la politesse.

(1) En frau.jais. (N. d. t.)

DEUXIÈME EMTRETIEN 49

L'Homme politique. — Vous pourriez même dire que pour les voyageurs qui parcourent le centre de ri\frique la seule politesse ne suffirait pas. Mais je parle de la lie régulière et journalière qu'on mène parmi des hommes cultivés. Là, aucun besoin d'aucune vertu supérieure, ni de ce qui s'appelle le christianisme. (A M. Z...J : Vous hochez la tête?

M. Z... — Je songe à un triste événement que j'ai appris ces jours derniers.

La Dame. — A quoi donc?

AL Z... — Mon ami M... est mort subitement.

Le Général. — Le célèbre romancier?

M. Z... — Lui-même.

L'Homme politique. — Oui, à propos de sa mort, les journaux se sont exprimés d'une manière assez obscure.

M. Z... — Obscure, c'est le mot.

La Dame. — Mais pourquoi y songez-vous précisément à cette minute? Serait-il mort par l'effet de l'impolitesse de quelqu'un envers lui?

M. Z... — Au contraire, il a été victime de son excessive et propre politesse.

Le Général. — Parmi nous, là-dessus, l'accord ne serait pas unanime.

La Dame. — Racontez l'histoire, si c'est possible.

M. Z... — Elle n'a rien qu'on doive dissimuler. Lui aussi, mon ami pensait que la politesse est, non pas l'unique vertu, mais, en tout cas, l'indispensable premier degré de la moralité sociale. Il se croyait obligé d'en accomplir toutes les prescriptions, et de la manière la plus rigoureuse. Parmi ces devoirs, il s'était

imposé le suivant : lire toutes les lettres qu'il recevait, même celles que lui adressaient des personnes inconnues, et, de même, tous les livres et toutes les brochures dont on Tinvitail à rendre compte; répondre à chaque lettre et rédiger tous les comptes rendus demandés; se conformer soijjneusement, en général, à toutes les sollicitations qui lui étaient faites et accomplir toutes les démarches qu'on attendait de lui. De cette façon, il passait toule sa journée à se fatiguer pour les affaires des aulrcs et n'avait que la nuit pour s'occuper des siennes. En outre, toutes les invitations il les acceptait ; et il recevait tous les visiteurs, qui encombraient son domicile. Quand mon ami était jeune et pouvait facilement supporter les boissons fortes, cette vie de galérien, qu'il s'était faite par politesse, l'accablait sans toutefois l'enfoncer dans la tragédie : le vin lui procurait de la gaîté et le sauvait du désespoir. Il lui était arrivé de vouloir se pendre et déjà il s'était saisi d'une corde, mais il l'avait lâchée pour la bouteille; et une fois que celle-ci l'avait enivré, il tirait sa chaîne avec un nouveau courage. Mais il était d'un tempérament délicat; aussi, lorsqu'il eut quarante-cinq ans, nécessité lui fut de renoncer aux boissons fortes. Avec le régime de la sobriété sa vie de galérien lui parut un enfer; et maintenant on m'annonce qu'il s'est suicidé.

La Dame. — Allons donc! Pour unique motif de politesse? Tout simplement, il était fou.

M. Z... — Bien sûr, il avait perdu l'équilibre de son âme, mais je pense que le mot « simplement « est le moins exact.

Le Général. — En effet, j'ai vu des cas de folie qui rendent fous les gens qui les étudient de près. Non, ce n'est pas si simple.

L'Homme politique. — Mais enfin, évidemment, ici la politesse n'est pas en question. Pas plus que le trône d'Espagne n'était responsable de la folie du conseiller titulaire Popritschine (1), l'obligation de la politesse n'a joué un rôle dans la folie de votre ami.

M. Z... — Nalurellement, je ne suis pas ennemi de la politesse, mais je refuse de l'élever au rang de règle absolue.

L'Homme politique. — Une règle absolue, de même que n'importe quelle chose absolue, cela c'est seulement une invention de gens qui n'ont pas le sens commun ni le sentiment de la réalité vivante. Je n'admets aucunes règles absolues; j'admets seulement des règles indispensables. Par exemple, je sais très bien que si je n'observe pas la règle de la propreté, je me dégoûterai moi-même et je dégoûterai autrui. Comme je ne désire pas éprouver ni provoquer des sensations désagréables, je m'astreins inviolablement chaque jour à me laver, à changer de linge, etc. Je n'accepte pas cette obligation à titre d'usage admis par les autres et par moi-même, ou parce qu'elle a quelque chose de sacré et qu'on ne peut l'enfreindre sans pécher. C'est simplement parce que l'infraction dont il s'agit deviendrait, ipso facto, une incommodité matérielle. Tout à fait de la même manière j'envisage en général la politesse, dont, positivement, la propreté

(1) Allusion à l'œuvre de Gogol, le Journal d'un fou.

est une partie. Pour moi, ainsi que pour les autres, il est beaucoup pins commode d'observer que de violer les lois de la politesse; donc, je m'y conforme. Franchemenl, voyons, s'imaginer, comme l'a fait votre ami, que la politesse exigeait de lui qu'il répondît à toutes les lettres et à toutes les sollicitations, sans tenir compte des commodités ni des convenances — cela n'est pas la politesse, mais un absurde sacrifice de soi-même.

M. Z... — Le scrupule développé sans mesure a dégénéré chez lui en une manie funeste.

La Dame. — C'est effroyable de songer qu'un homme ait pu périr par suite d'une telle stupidité. Est-ce que vous ne pouviez pas lui faire entendre raison?

M. Z... — Je m'y suis efforcé de toute manière, .l'avais même le très énergique concours d'un pèlerin du Mont-Athos, à moitié fou mais bien remarquable. Mon ami l'estimait beaucoup et le consultait souvent sur les affaires spirituelles. Cet homme, du premier coup, aperçut où était la racine du mal. Je connais parfaitement ce voyageur ; et parfois il m'est arrivé d'assister à leurs entreliens. Quand mon ami commençait à lui communiquer ses doutes sur une question de morale — avait-il eu raison en telle chose? n'avait-il pas eu tort en telle autre? — aussitôt Varsonophii l'interrompait : — a Oh ! Pourquoi te désoles-tu de tes péchés? Laisse cela, c'est inutile. Ecoute-moi donc : pêche cinq cent trente-neuf fois par jour, pourvu que tu n'en aies pas de regret. Voilà l'essentiel. En effet, pécher et se repentir, n'importe qui peut le faire; mais,

toi, ne le regrette jamais. Si le péché est un mal, c'est un mal de s'en souvenir, ce qui équivaut à avoir de la rancune, et ce que personne n'approuve. Il n'y a rien de pire que d'avoir de la rancune, c'est-à-dire de se rappeler ses péchés. Mieux vaut pour toi te souvenir du mal que les autres te font. C'est un procédé avantageux; car ainsi tu seras sur tes gardes. Le mal que tu fais, oublie d'y penser, afin qu'il n'en reste rien. Il n'y a qu'un seul péché mortel : la tristesse, parce qu'elle engendre le désespoir. Le désespoir n'est pas à proprement parler un péché, mais c'est la mort spirituelle elle-même. Ensuite, qu'y a-t-il encore en fait d'autres péchés? L'ivrognerie? Qu'est-ce que c'est? Un homme raisonnable boit en proportion de ce qu'il peut absorber ; il ne boit pas au delà de sa capacité; mais un fou s'enivre avec de l'eau de source, et cela prouve que la violence n'est pas dans le vin mais dans la folie. D'autres, par folie, se brûlent avec de l'eai:de-vie, et se noircissent non pas seulement à l'intérieur mais aussi au dehors; et ils projettent de petites flammes — je l'ai constaté de mes propres yeux. On ne sait plus de quel péché accuser l'homme de qui sortent les flammes de la Géhenne. En ce qui concerne les diverses infractions au septième commandement, je dis, la main sur la conscience : il est difficile de juger, mais absolument impossible de louer. Bien entendu, je ne recommande pas. Certainement c'est un plaisir pénétrant, mais, en fin de compte, il produit la tristesse et il abrège la vie. Si tu ne me crois pas, regarde au moins ce qu'a écrit là-dessus un savant docteur allemand. — Et Varsonophii tira d'un rayon

Ы TROIS EAlTREtlEMS StJR LA GtJERftfi

un livre d'aspect ancien et commença à le feuilleter. — Rien que le titre a de la valeur. Ma-cro-bi-otique, de Hu-fland. Regarde ici, page 176... — Et, en faisant des pauses, il lut en entier la page où l'auteur allemand expose les inconvénients de dépenser sans mesure les forces de la vie. — Tu vois. Est-ce le fait d'un homme raisonnable de s'épuiser de la sorte ? Naturellement, dans l'absurde jeunesse, on ne connaît pas la valeur des choses ; mais, ensuite, elles nous deviennent chères. Se rappeler tout sou passé et le déplorer en disant : — Pourquoi ai-je perdu mon innocence, la pureté de mon àme et de mon cœur? — cela, je t'assure, cela est pure stupidité, et revient à faire le bouffon du diable. Il a lieu d'être flatté de ce que ton àme ne voie plus rien en avant ni en haut et que, tout entière, elle se débatte dans la boue. Voici mon conseil : quand le diable commence à te troubler par cette pensée de désespoir, crache par terre et essuie avec le pied, en disant : — Voici tous mes graves péchés; ils ne sont pas très importants pour moi. — N'aie pas peur. Il reculera. Je parle par expérience. Et ensuite, quelles sont tes autres iniquités? Je ne m'imagine pas que tu te mettes à voler. Et si tu as volé — petit malheur : maintenant, tout le monde vole. Ne te préoccupe donc pas de ces bagatelles, mais, uniquement, tiens-toi en garde contre la tristesse seule. Quand s'éveille la pensée de tes fautes, lorsque tu te mets à te demander : — N'ai-je pas offensé quelqu'un de quelque manière? — alors va au théâtre ou dans quelque compagnie joyeuse, ou lis un peu les journaux des histrions. Enfin, tu veux absolument de moi des règles ; en voici une pour ton

DEUXIÈME ENTRETlEAt &5

usage : sois ferme dans la foi, non par crainte du péché, mais parce qu'un homme intelligent goûte beaucoup de satisfaction à vivre avec Dieu; sans Dieu la vie est abominable. Approfondis la parole de Dieu. La lire avec discernement, ne fût-ce qu'un verset, cela vaut autant que de donner un rouble. Cliaquejour, prie une ou deux fois, avec sentiment. Bien sûr, tu n'oublies pas de te laver; eh bien, pour l'âme, une sincère prière vaut mieux que n'importe quel savon. Pour ton estomac et les autres organes intérieurs, pratique le jeûne; maintenant, tous les docteurs conseillent le jeûne aux quadragénaires. iVe te soucie pas des affaires des autres et ne t'occupe pas de bienfaisance quand tu as de la besogne. Sur ton chemin, donne aux pauvres, sans compter. Ne compte pas non plus pour donner aux églises et aux monastères. Le contrôle céleste en fait l'addition. Ainsi tu posséderas la santé de l'âme et du corps. Des hypocrites, de n'importe quel genre, aiment à se glisser dans l'âme d'autrui, parce que la leur est vide : abstiens-toi de leur parler. « — De tels discours exerçaient une bonne influence sur mon ami, mais ils ne parvinrent pas complètement à chasser le limon des impressions opprimantes. Dans les derniers temps, les relations devinrent rares entre lui et Varsonophii.

L'Homme politique. — En somme, votre pèlerin raisonne à peu près comme moi.

La Dame. — Tant mieux. Mais, en réalité, quel merveilleux moraliste! Pèche : l'essentiel est de n'avoir pas de regrets. Cette doctrine me plait beaucoup.

Le GÉNÉRAL. — Mais je suppose qu'il ne dit pas cela à toul le monde. Sans doute, il a une autre prédication à l'usage des malfaiteurs et des meurtriers.

M. Z... — Certainement. Toutefois, en face de la déîiance morale, il devient pliilosoplie et même fataliste. Cela lui a valu d'inspirer de l'enthousiasme à une vieille dame trôs intelligente et très cultivée. Quoique de confession russe, elle avait fait son éducation à l'étranger. Ayant beaucoup entendu parler de notre Varsonopliii, elle entra en relations avec lui. Il devint en quelque sorte son « directeur de conscience 1) (1). Mais il ne la laissait guère lui parler des scrupules qu'elle éprouvait. Il lui disait : « Comment pouvez-vous être préoccupée de pareilles vétilles? Qui est-ce quia besoin d'en prendre souci? Voyez donc : moi, pauvre moujik, ce que vous me racontez m'ennuie. Alors, pensez-vous que Dieu s'y intéresse ! « Et làdessus d'expliquer : u. Vous êtes vieille, vous êtes faible et jamais vous ne vaudrez mieux. r> Elle me faisait ce récit en riant, avec des larmes dans les yeux. Elle essaya de le réfuter. Il arriva à la persuader par un récit emprunté à la vie des ermites d'autrefois. A nous, avec N.. ., Varsonopbii l'a souvent raconté. Le récit est joli, mais peut-être vous paraîtrait-il un peu long.

La Dame. — Résumez-le.

M. Z... — Je m'y appliquerai. Dans le désert de Nitrie, deux ermites travaillaient à leur salut. Bien que leurs cavernes ne fussent pas éloignées l'une de l'autre, ils ne se parlaient jamais; sauf que, parfois,

(l) Eu fiançais. (N. d. t.)

ils s'appelaient au moyen du chant d'un psaume. Ils vécurent ainsi assez longtemps. Ils acquirent une renommée qui se répandit à travers l'Egypte et même parmi les pays voisins. Or, une fois, le diable réussit à faire naître dans leurs deux âmes, et d'un seul coup, la même intention. Eux, sans s'être dit un mot, emportèrent les objets qu'ils avaient fabriqués : paniers et nattes, faits de feuillages et de rameaux de palmiers. Ensemble, ils se rendirent à Alexandrie. Là, ils vendirent le fruit de leur travail, puis, pendant trois jours et trois nuits, se livrèrent à la dissipation, en compagnie d'ivrognes et de prostituées. Après quoi, ils reprirent la roule de leur désert.

L'un des deux se désolait et se lamentait : — Je suis perdu sans espoir. Il n'y a point de pardon pour une telle frénésie et pour une pareille saleté. Perdus, tous mes jeûnes, toutes mes veilles et toutes mes prières. D'un seul coup, j'ai tout détruit sans retour!

L'autre, marchant à côté de lui, chantait des psaumes, d'une voix joyeuse. Alors, le désespéré lui dit :

— Voyons, est-ce que tu es devenu fou?

— Pourquoi donc?

— Mais, comment n'es-tu pas désolé?

— Et de quoi me désolerais-je?

— Comment? Et Alexandrie?

— Que dire d'Alexandrie, sinon : gloire au Très- Haut, qui protège cette cité célèbre et pieuse!

— Mais nous, que sommes-nous donc allés faire à Alexandrie?

— On le sait bien ce que nous avons fait : nous avons vendu nos corbeilles, nous avons vénéré saint

Marc, nous avons visité les autres sanctuaires, nous sommes allés dans le palais du pieux préfet de la ville, nous avons conversé avec la vertueuse Leonilla...

— Mais est-ce que nous n'avons point passé la nuit dans une maison de débauche?

— Dieu nous en préserve! Nous avons passé la nuit dans le palais du patriarche.

— 0 saints martyrs! Il a perdu la raison... Et où donc nous sommes-nous grisés avec du vin?

— En fait de vin et de nourriture, nous avons goûté ce que nous fournissait la table du patriarche à l'occasion de la fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge dans le Temple.

— Malheureux! Et qui nous a donné des baisers? pour ne point rappeler ce qui est pire encore.

— En nous retirant, nous avons eu l'honneur de recevoir le saint baiser du Père des Pères, bienheureux archevêque de la grande ville d'Alexandrie et de toute l'Egypte et de la Libye et de la Pentapole, juge universel, Kur-Timothée, avec tous les pères et les frères qui composent son clergé élu de Dieu.

— Mais, est-ce que tu te moques de moi? Ou bien, est-ce que, après les horreurs d'hier, tu serais devenu possédé du diable? Tu as caressé des prostituées, maudit!

— Vraiment, je ne sais duquel de nous deux le diable s'est emparé : de moi qui me réjouis des dons de Dieu, de la bienveillance que nous ont témoignée les hauts dignitaires ecclésiastiques et qui loue le Créateur avec toute créature; — ou de toi qui enrages et qui appelles maison de débauche la demeure de notre

DEUXIÈME ENTRETIËM 59

bienheureux père et pasteur, et qui déshonores son pieux clergé lui-même, comme si tout ce monde représentait vraiment la débauche!

— Ah! tu es hérétique! Engeance d'Aiius! Maudite bouche de Taffreux Apollinaire!

L'ermite qui se désolait d'avoir péché se jeta sur son compagnon et, de toutes ses forces, se mit à le battre. Puis, en silence, tous deux regagnèrent leurs cavernes. L'un se désespéra toute la nuit, faisant retentir le désert de cris et de gémissements, se jetant contre le sol et le frappant de la tête; tandis que l'autre, tranquille et joyeux, chantait des psaumes.

Au matin, l'idée suivante vint à l'esprit de l'ermite qui se repentait : — « Puisque, après plusieurs années, mes bonnes actions m'avaient procuré la grâce du Saint-Esprit, laquelle commençait à se manifester par des apparitions et par des miracles; et puisque, après cela, je me suis livré aux turpitudes de la chair, me voilà donc coupable du péché contre l'Esprit Saint, péché qui, selon la parole divine, n'est pardonné ni dans la vie présente ni dans la vie future. J'ai jeté la perle de la pureté céleste aux pourceaux, c'est-à-dire aux démons. Ils l'ont foulée aux pieds et maintenant, s'étant retournés contre moi, ils me déchirent. Nul moyen d'en douter. Or, puisque, de toute façon, je suis perdu, que ferai-je ici, dans le désert? » Et il repartit pour Alexandrie, où il s'abandonna à l'existence dissolue. Quand il manqua d'argent, il assassina et dépouilla un riche marchand, de complicité avec d'autres débauchés. Le crime ayant été découvert, le malheureux fut déféré à la justice de l'endroit et con-

damné à la peine capitale. Il mourut sans repentir.

Pendant ce temps- là, son ancien compagnon, continuant à pratiquer l'ascétisme, atteignit un très haut degré de sainteté et s'illustra par de grands miracles, tellement qu'une parole de lui suffisait pour que des femmes depuis longtemps stériles devinssent fécondes et pussent engendrer des enfants du sexe masculin. Quand il mourut, son corps, épuisé et desséché, manifesta tout à coup une sorte d'épanouissement de jeunesse et de beauté; il hrillait dans l'air et le remplissait de parfum. Sur ses reliques miraculeuses s'éleva un monastère. De l'Église d'Alexandrie son nom parvint à Byzance et de là vint s'inscrire dans le calendrier des saints de Kiev et de Moscou. — « La conclusion, et je dis la vérité, ajouta Vaisonophii, c'est que tous les péchés ne sont pas des malheurs, excepté un seul : le découragement. Toutes les autres iniquités, les deux hommes les avaient commises ensemble; et cependant un seul périt — celui qui avait perdu courage, я

Le GÉNÉRAL. — Ainsi donc, vous le voyez, les moines eux-mêmes ont besoin de la vaillance de l'ànie; et cependant on veut permettre d'abattre le courage militaire.

M. Z... — Je constate que, si nous avons un peu abandonné notre discussion sur la politesse, en revanche, nous nous sommes rapprochés du principal sujet de nos entretiens.

La Dame. — Justement, voici le Prince qui arrive. Bonjour. Apprenez que, pendant que vous nous faisiez défaut, nous avons discuté '* ur la politesse.

DEUXIEME E\TR ET lEN 61

Le Prince. — Je vous prie de m'excuser. II m'a été impossible de me rendre libre plus tôt. J'ai reçu tout un ballot de papiers divers émanant de nos amis et différentes publications. Je vous montrerai cela plus tard.

La Dame. — Entendu. Moi, ensuite, je vous raconterai, à propos de deux moines, une anecdote édifiante, qui a eu aussi le mérite de nous consoler de votre absence. iVIais, maintenant, la parole est à notre Monte- Carliste actif et secret. Exposez-nous donc ce que vous avez à dire sur la guerre, comme suite à notre précédent entretien.

L'Homme politique. — De l'entretien d'bier j'ai retenu deux choses : l'allusion à Vladimir Monomach et le récit de guerre fait par le Général. Nous en ferons le point de départ pour l'examen ultérieur de la question. On ne peut contester que Vladimir Monomach n'ait eu raison d'écraser les Polovtsi, ni le Général de mettre en pièces les bachi-bouzouques.

La Dame. — Donc, vous donnez votre assentiment?

L'Homme politique. — Comme j'ai l'honneur de vous l'exposer, en effet, je reconnais que Monomach et le Général ont agi ainsi que, la situation étant donnée, ils devaient agir. Mais, de là, que s'ensuit-il au sujet de la manière dont nous devons considérer celte situation et, en outre, de la légitimité et de la perpétuité de la guerre et du militarisme?

Le Prince. — C'est précisément ce que je dis, moi aussi.

La Dame (à t Homme politique). — Alors, maintenant, vous voilà d'accord avec le Prince?

L'Homme politique. — Si vous me permettez d'expliquer mon opinion sur la matière, vous verrez, d'une façon évidente, avec qui et sur quoi je suis d'accord. Mon opinion n'est qu'une d(4luction logique de Tinconteslahle réalité et dos faits de Г histoire. Peut-on contester la siguiHcalion historique et l'importance de la guerre? N'est-elle pas le moyen principal, sinon nnique, par lequel un État se fonde et s'affermit? Montrez-moi un seul État qui se serait établi et fortifié en dehors de la guerre.

La Dame. — Et les États-Unis?

L'Homme politique. — Grand merci pour cet excellent exemple. Je parle de la fondation d'un État. L'Amérique du Nord, en tant que colonie européenne, fut, comme toutes les autres colonies, organisée non point par des soldats mais par des navigateurs. Quand elle voulut devenir un État, il lui fallut s'engager pour longtemps dans la guerre a tin d'acquérir son indépendance politique.

Le Prince. — De ce qu'un Etat s'est fondé par la guerre, ce qui est incontestable, vous concluez, sans doute, à l'importance de la guerre. Mais moi je crois qu'on doit seulement en conclure que l'Etat n'a pas d'importance. Du moins, ainsi raisonnent les gens qui ont répudié le culte de la force.

L'Homme politique. — Allons! Tout de suite le culte de la force! Pourquoi donc? Vous devriez plutôt essayer d'établir une société humaine en dehors des conditions auxquelles elle est assujettie, ou bien renoncer à tout ce qui dépend de ces conditions; — alors, vous pourrez dire que l'État n'a pas d'importance.

DEUXIEME ENTRETIEN б»

Mais tant que vous n'aurez pas fait cela, l'Etat et tout ce dont vous et nous lui sommes redevables, tout cela reste un fait immense, tandis que vos attaques contre lui se réduisent à de pauvres paroles. Donc, je le répèle : la grande importance de la guerre, comme principale condition de la création de l'Etat, ce point ne supporte pas le doute; mais, maintenant, voici ce que je demande : est-ce que cette grande affaire de la fondalion de l'Etat ne peut pas être considérée comme terminée, dans ses lignes essentielles? L'œuvre de détail, assurément, peut être accomplie sans qu'on ait besoin de recourir à un moyen aussi héroïque que la guerre. Dans l'antiquité et durant le moyen âge, lorsque le monde de la culture européenne ne représentait qu'une île au milieu d'un océan de races plus ou moins sauvages, la guerre s'imposait directement, comme un moyen de défense personnelle. On avait besoin d'être toujours en mesure de repousser des hordes de toute espèce qui, sorties de régions inconnues, se précipitaient pour étouffer les faibles germes de la civilisation. Mais, à notre époque, ce sont les éléments non européens qui forment des îles, tandis que la culture européenne est devenue l'océan qui ronge les bords de ces îles. Nos savants, nos explorateurs, nos missionnaires ont fouillé tout le globe terrestre et nous n'avons rien aperçu qui menace d'un sérieux péril le monde civilisé. Avec beaucoup de succès, les sauvages s'appliquent à se détruire et à s'éteindre. Les soldats barbares, comme les Turcs et les Japonais, se civilisent et perdent leur instinct guerrier. Cependant, l'unification des peuples européens dans la vie sociale cultivée...

La Dame (à demi-voix). — Monte-Carlo...

L'Homme politique. — ... s'est augmentée au point qu'une .juerre entre ces nations aurait positivement, sous tous les rapports, le caractère d'une guerre civile ; chose inexcusable, étant donnée la possibilité que nous avons de régler pacifiquement les conflits internationaux. A notre époque, régler de telles questions par la guerre serait aussi fantastique que de venir de Pélersbourg à Marseille en bateau à voile ou en tarantass h trois chevaux. J'avoue cependant que « la voile solitaire blanchit . (1) et « l'audacieuse troïka s'emporte « (2) sont beaucoup plus poétiques que les coups de sifflet d'un bateau à vapeur ou le cri : « En voiture, messieurs! . De même, je suis prêt à reconnaître que u l'acier hérissé « (3) et « les régiments s'ébranlent, agités, étinceîanls . (4) ont la supériorité esthétique sur les portefeuilles des diplomates et devant les tables de drap des congrès de la paix. Mais le sérieux exposé d'une question si vitale ne doit, évidemment, ressentir aucun souci d'une appréciation esthétique de cette beauté qui n'appartient pas à la guerre réelle- chose absolument laide, je vous assure, — mais seulement au reflet que lui donne l'imagination du poète ou de 1 artiste Quand une fois tout le monde commence à comprendre que la guerre, avec toutes les ressources qu'elle offre à la poésie et à la peinture, - en quoi les guerres passées suffisent amplement, - n'a plus aujourd'hui

(1) Lkrmontov, la Voile. (M. d. /.»

m Pouchkine, la Grande route en hiver. (Id.)

(3) Lermontov, la Dispute du Kazbek et de l'Elbrous. (Id.)

(4) Ibid.

aucune raison d'êire, parce qu'elle ne procure plus d'avantages, et aussi parce que c'est un moyen trop coûteux et trop hasardeux pour recueillir des résultats qui peuvent être obtenus à meilleur marché et plus sûrement — alors, c'est que la période guerrière de V histoire est finie. Bien entendu, je parle en grand (1) . D'aucune manière, il ne peut être question d'un désarmement immédiat. Mais je suis bien persuadé que nous et nos enfants ne verrons pas de grandes guerres, de guerres véritables; et qu'en fait de petites guerres, nos petits-fils connaîtront seulement le récit de celles qui anront lieu dans quelque région de l'Asie ou de l'Afrique.

Au sujet de Vladimir Monomach, voici ma réponse : quand il fallait protéger l'avenir du jeune Etat russe contre les Polovtsi, puis contre les Ta tares, etc., la guerre était la chose la plus importante et la plus nécessaire. Cela aussi on peut, jusqu'à un certain point, le dire de l'époque de Pierre le Grand, quand s'imposait le devoir d'assurer le sort de la Russie comme nation européenne. Mais, ensuite, l'importance de la guerre devient de plus en plus sujette à la discussion. Maintenant, ainsi que je viens de le dire, la période guerrière de l'histoire est terminée, en Russie comme partout. Ce que je viens de dire de notre peuple s'applique, naturellement, mutatis mutandis, aux autres pays européens. Partout, autrefois, la guerre était le principal et inévitable moyen de protéger et de fortifier la vie publique et nationale; et

(1) En français. {N. d. t.)

partout, à cause même de la réalisation de ce but, elle perd sa raison d'être.

Soit dit par parenthèse, je m'étonne que certains philosophes d'aujourd'hui traitent du sens de la guerre «ans tenir compte des époques. La guerre a-t-elle un sens? C'est selon (1). Hier, peut-être, elle avait une signification partout; aujourd'hui, elle en a une seulement dans quelque région de l'Afrique et dans l'Asie centrale, là où se trouvent encore des peuples sauvages ; mais demain on ne la comprendra plus nulle part. Il y a lieu de remarquer qu'en perdant sa valeur pratique la guerre perd aussi, quoique lentement, sa mystique auréole. Cela est évident même parmi un peuple arriéré en masse, comme le nôtre. Jugez vous-mêmes : l'autre jour, sur le ton du triomphe, le Général nous a montré que chez nous tous les saints sont ou des moines ou des soldats. Mais, je vous en prie, dites-moi donc à quelle époque historique, précisément, se rapporte cette sainteté guerrière ou ce militarisme saint? Est-ce que ce n'est pas l'époque même où la guerre était réellement une œuvre tout à fait indispensable, salutaire et, si vous le voulez, sainte? Nos saints guerriers étaient tous des princes de l'époque de Kiev ou de l'époque mongole. Parmi eux je ne me rappelle pas avoir vu aucun lieutenant-général ni même aucun général-lieutenant. Qu'est-ce que cela veut dire? Voici deux guerriers illustres qui ont autant de droits l'un que l'autre de prétendre personnellement à la sainteté. Elle est reconnue à l'un et pas à l'autre. Pourquoi?

(1) Ed français. (M. d. t.)

Alexandre Mewsky, au treizième siècle, a tué des Livoniens et des Suédois; et il est saint; — Alexandre Souvorov, au dix-huitième siècle, a tué des Turcs et des Français; et lui n'est pas saint. Pourquoi? je le demande. A Souvorovon ne peut rien reprocher d'incompatible avec la sainteté. Il était sincèrement pieux, chantait avec ardeur dans l'église, où il lisait à l'ambon; il a mené une vie irréprochable, sans une seule aventure d'amour. Enfin, ses folies, loin d'y faire obstacle, plaideraient plutôt, comme un argument superflu, pour sa canonisation. Mais la différence consiste en ceci : Alexandre Newsky combattait pour l'avenir national et politique de son pays, pays à demi dévasté dans l'Est et qui avait grand'peine à repousser les nouveaux envahisseurs qui venaient de l'Ouest. L'instinct populaire comprit l'importance capitale de la situation et donna à ce prince la plus haute récompense que l'on put offrir en le mettant au nombre des saints. Cependant, les exploits de Souvarov, quoique incomparablement plus importants au point de vue militaire — surtout sa marche à travers les Alpes, comme Annibal, — ne correspondaient à aucune nécessité impérieuse. Il n'avait pas entre les mains le salut de la Russie. Voilà pourquoi il n'est rien de plus qu'une célébrité militaire.

La Dame. — Mais les généraux de I8I2, bien qu'ils aient sauvé la Russie menacée par Napoléon, n'ont pas cependant été mis au rang des saints.

L'Homme politique. — La Russie sauvée de Napoléon, cela c'est de la rhétorique patriotique. Il ne nous aurait pas mangés; et il n'y pensait point. Si, à la

longue, nous l'avons vaincu, c'est, assurément, une preuve de la force de notre peuple et de notre état, comme aussi de notre sentiment national. Mais qu'en 1812 la guerre ait é^é pour nous une obligation impérieuse, non, je ne l'admettrai jamais. On pouvait très bien être en opposition avec Napoléon; mais l'irriter, on ne le pouvait pas sans un grand risque. L'aventure a bien tourné; son issue a été flatteuse pour notre amour-propre national ; et, cependant, c'est à peine si les conséquences éloignées en peuvent être considérées comme un avantage véritable. Lorsque, à propos de rien, deux athlètes se déchirent et que l'un renverse l'autre, sans avoir porté ni reçu un coup dangereux, naturellement, je donnerais bien au vainqueur le nom de brave; mais je continuerais à mettre en doute la nécessité d'un tel déploiement de courage. La gloire de 1812 et les manifestations de vertu nationale demeurent en nous, quelles que fussent les causes de la guerre.

Alors la sftiote histoire de l'année douze Était encore toute vivante...

C'est très beau pour la poésie, Г <t histoire sainte « . Mais je cherche les résultats; et alors je vois : l'archimandrite Photius, Magnitsky, Araktchev, la conspiration des Décabristes, d'un côté; de l'autre, en somme (1), ces trente années du régime militariste attardé qui a eu pour aboutissement la dévastation de Sébastopol.

(1) En français. (N. d. t.)

La Dame. — Et Pouchkine?

L'HoiiME POLITIQUE. — Pouchkine?. . . Pourquoi Pouchkine?

La Dame. — J'ai lu récemment dans les journaux que la poésie nationale de Pouchkine a été engendrée par la glorieuse guerre de 1812.

M. Z... — Non sans la spéciale participation de l'artillerie, comme l'indique le nom de famille du poète (1).

L'Homme politique. — Soit; c'est possible. Je continue. Dans le cours du temps, l'inefficacité, l'inutilité de nos guerres devient de plus en plus évidente. Chez nous, on apprécie beaucoup la guerre de Crimée parce que son insuccès a provoqué l'affranchissement des serfs et les autres réformes d'Alexandre П. S'il en est ainsi, les heureuses conséquences d'une guerre malheureuse, et précisément par cela seul qu'elle a été malheureuse, ne sauraient sei*vir d'apologie pour la guerre en général. Supposons que, sans savoir pourquoi, je m'avise de sauter d'un balcon, que je me démette la main et que, fort à propos, celte luxation m'empêche de souscrire une ruineuse lettre de change, il ne me viendra pas à l'esprit de soutenir qu'en général on doit sauter d'un balcon et non pas en descendre par l'escalier. L'homme dont la raison n'est pas endommagée ne supposera jamais qu'il doit s'endommager la main afin de se dispenser de contracter une dette désastieuse. A lui seul, le sens commun suffira pour le préserver en même temps des sauts absurdes

(1) De pouschka, canon.

du haut d'un balcon et d'absurdes signatures. Je pense que, sans la guerre de Crimée, les réformes d'Alexandre II se seraient accomplies quand même, et encore, s'il vous plaît, d'une manière plus profonde et plus complète. Mais je n'entreprendrai pas de le démontrer; car je tiens à ne pas m'écarter de la question. En tout cas, les actes politiques ne peuvent pas être appréciés d'après leurs conséquences indirectes et imprévues. La guerre de Crimée, dans son principe, c'est-à-dire l'avance de notre armée sur le Danube, en 1853, n'a pas de justification raisonnable. Je ne puis considérer comme sensée une politique qui, un jour, applique le programme de sauver la Turquie des dévastations du pacha égyptien Méhémet-Ali, en s'opposant à la division du monde musulman et à l'existence de deux centres, Stamboul et le Caire, — ce qui, sans doute, n'aurait pas été un trop grand malheur pour nous — et qui, un autre jour, se prépare à détruire cette même Turquie qu'elle vient de sauver et de fortifier, et, en outre, accepte le risque de se heurter à une coalition européenne. Ce n'est pas de la politique : c'est une espèce de donquichottisme. J'en demande pardon au Général, mais je ne puis qualifier autrement notre dernière guerre.

La Dame. — Et les bachi-bouzouques d'Arménie? Vous avez approuvé le Général de les avoir exterminés.

L'Homme politique. — Je vous demande pardon ! Je soutiens qu'à notre époque la guerre est devenue inu~ tile. Or, le récit encore tout frais que nous a fait le Général ne peut servir qu'à illustrer cette vérité. Je

reconnais que, dans le cas où il y a obligation personnelle de prendre une part active à la guerre et lorsqu'on se trouve en face de troupes turques irrégulières qui exercent de révoltantes cruautés sur une population paisible, tout bomme... (en regardant le Prince) libre d' « absolus principes » préconçus doit, par sentiment et par obligation, détruire sans pitié de tels ennemis, comme Га fait le Général, et non pas songer à la régénération morale dont le Prince s'est montré préoccupé. Mais je demande, d'abord, qui a vraiment la responsabilité de toutes ces borreurs et, en second lieu, quel résultat a procuré l'intervention militaire? Pour répondre à la première question, je n'ai, en conscience, qu'à signaler la mauvaise politique guerrière, qui, tout en stimulant les passions et les prétentions des rajas turcs, a irrité la Turquie. On a commencé à massacrer des Bulgares lorsque la Bulgarie était pleine de comités révolutionnaires. Alors, les Turcs avaient lieu de craindre l'intervention étrangère et, en même temps, l'effondrement de leur Etat. De même en Arménie. Sur le second point — qu'est-il résulté de l'intervention? — la réponse donnée par les événements d'hier est si simple qu'elle frappe l'esprit de tout le monde. Regaiilez. En 1877, notre Général détruit quelques milliers de bacbi-bouzouques et sauve ainsi, peut-être, quelques centaines d'Arméniens. En 1895, dans la même région, les bacbi-bouzouques massacrent non pas quelques centaines mais plusieurs milliers et peut-être des dizaines de mille de ses habitants. D'après certains correspondants (que d'ailleurs je ne garantis pas), près d'un demi-million

Ti TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE

d'hommes auraient péri de la sorle. Sans doute, c'est uue fable. En tout cas, ce carnage d'Arméniens fut beaucoup plus considérable que n'avait été le carnage de Bulgares. Tels sont les heureux résultats de nos guerres patriotiques et philanthropiques.

Le Général. — Alors, comprenne qui pourra. Tantôt, c'est la mauvaise politique qui est coupable; tantôt, c'est la guerre patriotique. A vous entendre, on croirait que Gortchakov et M. de Giers étaient des soldats, ou que Disraeli et Bismarck étaient des patriotes et des philanthropes russes.

L'Homme politique. — Vous trouvez que mon exposé n'est pas clair? J'envisage une relation très certaine — nullement abstraite ou idéale — tout à fait réelle, un rapport positif entre la guerre de 1877, conséquence de notre mauvaise politique, et la récente extermination des chrétiens en Arménie. Peut-être savez-vous, mais peut-être avez-vous besoin de savoir qu'après J878, la Turquie, calculant les résultats futurs qu'aurait pour elle en Europe le traité de San-Stéfano, résolut de garantir sérieusement son existence, au moins en Asie. D'abord, au Congrès de Berlin, elle s'assura la garantie de l'Angleterre. Mais, se conformant avec raison à la maxime : « Compte sur l'Angleterre et tiens-toi sur tes gardes " , le gouvernement turc s'occupa d'augmenter, en Arménie, le nombre et l'organisation de ses troupes irrégulières, c'est-à-dire, plus ou moins, des mêmes « démons « avec lesquels a eu affaire le Général. Cela semblait très judicieux. Cependant, quinze ans après que Disraeli, en échange de la cession de l'ile de Chypre, eut garanti à la Tur-

quie ses possessions d'Asie, la politique anglaise, les circonstances ayant changé, devint hostile aux Turcs et favorable aux Arméniens. On vit en Arménie des agitateurs anglais, de même que jadis on avait vu en Bulgarie des agitateurs slavophiles. Alors, les " démons y> bien connus du Général se montrèrent, suivant la formule, les hommes de la situation et, selon le sens très positif de l'expression, ils mangèrent la plus large portion de chair chrétienne, chaque fois qu'il leur en tombait sous la dent..

Le Gékér.il. — Impossible d'écouter de pareilles choses! Dans le cas dont nous parlons, quelle est donc la guerre qui mérite d'être incriminée? Au moins, ayez la crainte de Dieu. Si, en 1878, les hommes d'État avaient fait leur devoir aussi bien que les hommes de guerre, aucun renforcement et aucune organisation des troupes irrégulières en Arménie n'auraient pu avoir lieu, ni, par conséquent, aucun des massacres que je viens de rappeler.

L'Homme politique. — Est-ce à dire que vous admettez la définitive destruction de l'empire turc?

Le Général. — Oui. Quoique j'estime et j'aime les Turcs de tout mon cœur, comme un peuple très beau, surtout quand je le compare aux Etiiiopiens de différentes couleurs, néanmoins, je pense que, depuis longtemps, l'heure a sonné d'en finir avec l'empire turc.

L'Homme politique. — Je ne pourrais rien vous objecter, si, à sa place, ceux que vous appelez les Ethiopiens étaient capables de s'organiser en une espèce d'empire. Mais, en fait, ils ne savent que se

déchirer entre eux. Donc, à leur égard, le gouvernement turc est nécessaire, comme est nécessaire sur le sol de Jérusalem la présence dé troupes turques, pour la paix et pour le bien-être des diverses confessions chrétiennes rassemblées dans ces lieux.

La Dame. — Là! Je supposais bien que vous voulez abandonner le Saint-Sépulcre aux Turcs, pour toujours.

L'Homme politique. — Et, naturellement, vous croyez que cela provient de mon athéisme ou de mon indifférence? Pourtant, en réalité, je désire la présence des Turcs à Jérusalem uniquement par sollicitude pour une petite mais inextinguible étincelle de sentiment religieux, étincelle qui demeure en moi et qui date de mon enfance. J'ai la certitude qu'à la minute où les soldats turcs quitteraient les corps de garde de Jérusalem, tous les chrétiens qui sont là se mettraient à s'entr'égorger, non sans avoir, préalablement, détruit toutes les choses saintes du christianisme. Si mes impressions et mes conclusions vous semblent suspectes, interrogez ces pèlerins en qui vous avez confiance, ou, ce qui serait le mieux, allez voir de vos propres yeux.

La Dame. — Aller à Jérusalem? Ah ! non. Qu'est-ce qu'on y voit encore?... J'ai peur, j'ai peur!

L'Homme politique. — Bien, je constate.

La Dame. — Mais comme c'est étrange! Vous discutez avec le Général, et tous deux vous exaltez les Turcs.

L'Homme politique. — Le Général, probablement, les apprécie comme de braves soldats, tandis que moi

comme les gardiens de l'ordre et de la paix en Orient.

La Dame. — Une paix et un ordre fameux, là, où, tout à coup, les hommes sont égorgés par dizaines de mille! Je pense que mieux vaudrait n'importe quel désordre.

L'Homme politique. — Ainsi que je l'ai déjà exposé, les massacres avaient été provoqués par l'agitation révolutionnaire. Pourquoi exiger des Turcs ce haut degré de douceur et d'indulgence chrétiennes qu'on n'exige d'aucun autre peuple, même chrétien! Citezmoi donc un pays où une révolte armée s'est apaisée sans qu'on eût pris contre elle des mesures cruelles et injustes. En résumé : premièrement, les Turcs n'étaient pas les instigateurs des massacres; deuxièmement, les Turcs n'y ont pris qu'une petite part personnelle, n'agissant, dans la majorité des cas, que par la main des « démons w ; troisièmement, je reconnais qu'en laissant libre jeu aux « démons nie gouvernement turc a, cette fois, excédé, comme chez nous Ivan IV en faisant noyer dix mille paisibles citoyens de Novgorod ; ou, comme en France, ont excédé les commissaires de la Convention, par leurs noyades et leurs fusillades; ou, dans l'Inde, les Anglais, lorsqu'ils réprimèrent l'insurrection de 1857. Cependant, il est tout de même certain que si les divers coreligionnaires ou congénères des Ethiopiens, ainsi que les appelle le Général, étaient laissés à eux-mêmes, on verrait beaucoup plus de massacres qu'il n'y en a sous l'autorité de la Turquie.

Le Général. — Est-ce que j'ai parlé de remplacer les Turcs par des Ethiopiens ? La question est simple :

il s'agirait pour nous de prendre Constantinople, de prendre Jérusalem et, à la place de l'empire turc, de constituer plusieurs provinces militaires russes, comme à Samarkand ou à Askhabad. Les Turcs, lorsqu'ils sont désarmés, se comportent bien de toute manière, en fait de religion et à d'autres égards.

L'Homme politique. — Je suppose que vous ne parlez pas sérieusement. Sinon, j'aurais lieu de mettre en doute votre... patriotisme. Car si nous commencions la guerre avec un plan si radical, nous ferions naître de nouveau une coalition européenne, à laquelle finalement se joindraient nos Ethiopiens, émancipés ou marqués pour l'émancipation. Ils comprennent bien que, sous l'autorité russe, ils ne pourront guère manifester leur propre « physionomie nationale y> , comme disent les Bulgares. Le résultat final serait, non pas la destruction de l'empire turc, mais, pour nous, une nouvelle dévastation de Sébastopol, et en grand (1). Non, quoique nous nous soyons assez souvent engagés dans une mauvaise politique, je me tiens tout de même pour assuré qu'une absurdité telle qu'une nouvelle guerre avec la Turquie, cela nous ne le verrons pas. Et si nous devions en être témoins, alors tout patriote devrait dire de la Russie, avec désespoir : Quem Deus vult perdere, prius dementat.

La Dame. — Ce qui signifie?

L'Homme politique. — Dieu prive d'abord de la raison celui qu'il veut perdre.

La Daue. — Eh bien ! l'histoire ne suit pas les

(1) En français. (N. d. t.)

plans de votre esprit. Vous êtes, je le suppose, autant pour l'Autriche que pour la Turquie?

L'Homme politique. — Sur ce sujet-là, je ne tiens pas à m'étendre, parce que des hommes beaucoup mieux informés que moi — les chefs du nationalisme bohème — l'ont depuis longtemps déclaré : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer. « Les récentes batailles parlementaires de Vienne illustrent à merveille cet aphorisme. Elles forment une miniature symbolique de ce que produirait dans ces pays la disparition de l'empire des Habsbourg.

La Dame. — Et que direz-vous de l'alliance francorusse? Il semble que vous vous abstenez toujours d'en parler.

L'Homme politique. — En effet, pour le moment, je n'ai pas l'intention d'entrer dans les détails de cette affaire épineuse. D'une manière générale, je me bornerai à dire ceci : le rapprochement avec une nation progressiste et riche comme la France est, en tout cas, un avantage pour nous. Et puis, cette alliance est certainement une alliance de paix et de précaution; du moins, c'est ainsi qu'elle est comprise dans les hautes sphères où on Га conclue et où on l'entretient.

M. Z... — L'avantage que la morale et la science doivent recueillir de ce rapprochement est une question compliquée et, pour moi, encore obscure. Mais, au point de vue politique proprement dit, ne vous semble-t-il pas qu'en faisant alliance avec l'un des deux camps ennemis sur le continent européen, nous perdons le bénéfice que nous valait notre situation de troisième juge impartial, ou d'arbitre entre eux; nous

cessons d'être au-dessus des partis. En adhérant à l'un des deux partis et, ainsi, en équilibrant leurs forces opposées, est-ce que nous ne créons pas entre eux la possibilité du choc des armes? Voyez donc : réduite à ses seules forces, la France ne pouvait combattre la triple alliance ; — mais, soutenue par la Russie, elle le peut.

L'Homme politique. — Ce que vous dites serait parfaitement exact si quelqu'un avait envie d'entreprendre la guerre. Mais j'ose vous assurer que personne ne la désire. En tout cas, ce serait bien plus facile pour la Russie de retenir la France dans les voies de la paix que, pour la France, d'entrainer la Russie dans les voies de la guerre, au fond, également indésirable à l'une et à l'autre. Ce qu'il y a de plus tranquillisant, c'est surtout ce fait que les nations d'aujourd'hui non seulement ne veulent plus combattre, mais, chose essentielle, cessent de savoir combattre. Comme exemple, prenez, si vous voulez, le dernier conflit : — hispano-américain. Est-ce une guerre? Non, je vous le demande : est-ce une guerre? Plutôt une comédie de marionnettes; le combat de Pierrot Vinaigre avec le commissaire. « Après une bataille ardente et prolongée, l'ennemi a battu en retraite, ayant perdu un homme tué et deux blessés. De notre côté, aucune perte « . Ou bien : « Toute la flotte ennemie, après une résistance désespérée contre notre croiseur Assez d'argent, s'est rendue sans conditions. D'un côté ou de l'autre, il n'y a ni tué ni blessé. « Telle fut la physionomie de toute cette guerre. Ce qui me frappe, c'est que tout le monde soit si peu frappé

par le nouveau caractère de la guerre, devenue, on peut le dire, non sanglante. Car la transformation s'est accomplie sous nos yeux : tous, nous nous rappelons les bulletins d'autrefois, ceux de 1870 et de 1877.

Le Général. — Prenez patience, avant de vous frapper. Que deux nations militaires en viennent aux mains, et vous verrez les bulletins qu'on publiera de nouveau.

L'Homme politique. — Je ne le crois pas. Y a-t-il si longtemps que l'Espagne était une nation militaire de premier ordre? Grâce à Dieu, le passé ne peut renaître. J'incline à croire que l'ensemble de l'humanité subit la loi du corps humain, où les organes inutiles s'atrophient. Les qualités militaires cessent d'être utiles : alors elles disparaissent. Si tout à coup elles se manifestaient de nouveau, j'en éprouverais autant de surprise que devant des chauves-souris qui auraient des yeux d'aigle, ou devant des hommes dont la queue aurait repoussé.

La Dame. — Mais comment se fait-il que tout à l'heure vous disiez tant de bien des soldats turcs?

L'Homme politique. — Je leur ai reconnu le mérite d'être les gardiens de l'ordre à l'intérieur de l'Etat. Dans ce sens, la force militaire, ou, comme on dit, la il main armée т , inanus militaris, sera longtemps encore nécessaire à l'humanité. Mais cela n'empêche pas que le militarisme, c'est-à-dire l'inclination et l'aptitude aux guerres internationales, en un mot, si vous voulez, le national esprit querelleur, ne doivent entièrement disparaître et en effet ne disparaissent à nos yeux, dégénérant en cette forme, non sanglante.

mais toutefois non inoffensive, que prennent les bousculades parlementaires. La pente à de telles manifestations existera vraisemblablement aussi longtemps qu'il y aura des partis et des opinions hostiles. Pour refréner cet antagonisme, l'État continuera d'avoir besoin de la manus militaris, alors que les guerres extérieures — entre les nations ou entre les États — ne seront plus que de vieux souvenirs historiques.

Le Général. — Autrement dit, vous assimilez la police au petit os du coccyx, qui subsiste chez l'homme après la disparition de cette queue dont les vieilles sorcières de Kiev sont seules à rappeler le souvenir. C'est spirituel, mais n'êtes-vous pas trop pressé de comparer notre soldat à la queue qui a disparu ? En voyant telle ou telle nation se gâter et se déchirer lamentablement, vous concluez que, dans le monde entier, l'esprit militaire est au déclin. Si, par des et mesures « et des « systèmes •/> quelconques, on pouvait transformer le soldat russe en kissel (1), que Dieu nous en préserve.

La Dame (à l'Homme politique). — Tout de même, vous n'avez pas expliqué comment, sans recourir à la guerre, on pourra régler les questions historiques, entre antres la question d'Orient. Si piètres que soient les races chrétiennes orientales, les regarderons-nous les bras croisés lorsqu'elles montrent leur désir de posséder l'indépendance? et aussi lorsque, pour ce motif, elles sont massacrées par les Turcs? Admettons que vous ayez raison de critiquer, ainsi que vous le

(1) Kissel, espèce de gelée aigrelette. (N. d. t.)

DEUXIEME EiXTRETIEN 81

faites, les guerres d'autrefois ; moi, je demande, comme le Prince, mais avec une auti*e intention : quelle devra être notre attitude, si, dans une région quelconque, les massacres se renouvellent?

L'Homme politique. — Avant qu'ils aient recommencé, nous avons pour devoir actuel et urgent de devenir raisonnables, et d'adopter une bonne politique, fût-elle allemande, à la place de la mauvaise politique que nous avons pratiquée. Ayons soin de ne pas irriter les Turcs en parlant d'arborer des croix sur des mosquées; abstenons-nous de crier comme des gens ivres; mais, tout doucement et amicalement, civilisons la Turquie pour un profit réciproque, le nôtre et le sien. De nous dépend directement le soin de faire vite comprendre aux Turcs que massacrer la population de leur pays c'est, non seulement une action mauvaise, mais, chose capitale, une action qui n'est d'aucune nécessité et qui ne sert absolument à rien.

M. Z... — Alais dans des éclaircissements de ce genre, liés à des concessions de chemins de fer et à toute espèce d'entreprises commerciales et industrielles, les Allemands, bien sûr, nous devanceront (1); et il n'y a pas à espérer que, là-bas, nous puissions rivaliser avec eux.

L'Hcvime politique. — Maispourquel motif devrionsnous rivaliser? Si, à ma place, quelque autre personne

(1) Ces mots, écrits par moi en octobre 1899, se sont trouvés, un mois plus tard, justifiés par la convention germano-turque relative aux affaires de l'Asie Mineure et du chemia de fer de Bagdad. (Note de l'auteur.)

accomplit quelque travail difficile, je n'ai qu'à me réjouir et à remercier. Si, par contre, je me fâche, en demandant pourquoi c'est un autre et non pas moi, alors, je ne me conduis pas en homme comme il faut. De même, ce ne serait pas digne d'une nation telle que la Russie de se faire, selon le proverbe, le chien de garde qui ne mange pas de choux et ne laisse personne en manger. Quand d'autres, par leurs propres moyens, accomplissent une bonne action mieux et plus vite que nous, c'est tant mieux pour nous. Je vous demande quel a été le but des guerres que nous avons soutenues contre la Turquie, sinon de protéger les droits humains des chrétiens turcs? Alors, qu'avons-nous à réclamer, si les Allemands atteignent le même but, d'une manière plus sûre, au moyen de procédés pacifiques, bref, en faisant V éducation de la Turquie? Considérez que, si, en 1895, ils avaient été installés solidement dans la Turquie d'Asie comme les Anglais l'étaient en Egypte, alors, certainement, on n'aurait pas eu à parler de massacres d'Arméniens.

hh Dame. — Ainsi, selon vous, il est nécessaire d'en finir avec la Turquie; toutefois, vous voulez qu'elle soit mangée par les Allemands.

L'Homme politique. — Mais puisque je reconnais que la politique allemande est sage, je sais bien qu'elle n'a pas de goût pour des choses si indigestes. Son rôle serait plus délicat : introduire la Turquie au milieu des nations cultivées. Elle aiderait les Turcs à se civiliser et à devenir capables de gouverner, selon la justice et l'humanité, ces peuples qui, à cause de leur animosité

DEUXIEME ËNTBETIEAf 83

sauvage et réciproque, ne savent pas administrer en paix leurs affaires.

La Dame. — Vraiment, vous nous contez de singulières histoires! Livrer pour l'éternité un peuple chrétien à l'administration turque — est-ce que cela est possible? Les Turcs me plaisent sous beaucoup de points de vue; mais, cependant, ils sont barbares; et chez eux le dernier mot appartiendra toujours à la force. La civilisation européenne ne fera que les gâter.

L'Homme politique. — On aurait pu dire la même chose de la Russie au temps de Pierre le Grand, et même beaucoup plus tard encore. Nous nous rappelons les tt atrocités turques » , mais y a-t-il longtemps que la Russie et d'autres contrées n'ont plus leurs 'i atrocités turques n ? Eh bien ! et chez nous, les gens qui gémissaient sous le joug des mauvais propriétaires fonciers? — qui étaient-ils? des chrétiens ou des païens? Et ces soldats qui gémissaient sous le joug des verges? Toutefois, la seule juste réponse aux gémissements des chrétiens russes a été l'abolition du servage et des verges, et non point la destruction de l'empire russe. Alors, pourquoi donc, aux gémissements des Bulgares et des Arméniens, devrait-on, de toute nécessité, satisfaire par la destruction de cet Etat où retentissent des plaintes qui pourraient n'y pas retentir?

La Dame. — Ce n'est pas du tout une seule et même chose de voir se produire des scandales à l'intérieur d'un Etat chrétien qui peut facilement être réformé, et de voir un peuple chrétien opprimé par des nonchrétiens.

L'Homme POLITIQUE. — L'impossibilité de régénérer

8i TROIS ENTRETIENS SUR LA GUERRE

la Turquie n'est qu'un haineux préjugé que déjà, sous nos yeux, les Allemands ont commencé à démentir; de même qu'autrefois ils ont contribué à dissiper le préjugé qui accusait le peuple russe d'une sauvagerie innée. Quant à ce qui concerne vos « chi'étiens « et vos к non-chrétiens ^ , la question manque d'intérêt (1) pour les victimes de férocités quelconques. Si quelqu'un se mettait à me déchirer la peau, je n'aurais pas l'idée de lui demander : « De quelle religion êtesvous? cher monsieur. « En pareil cas, je n'éprouverais aucune consolation à savoir que je suis déchiré par des gens qui me seraient non seulement très désagréables, mais qui, en outre, sont d'horribles chrétiens détestés de leur propre Dieu dont ils raillent les prescriptions. D'une manière objective, il est évident, n'est-ce pas, que le « christianisme « d'Ivan IV, ou de Saltitchika, ou d'Araktchev n'est pas un privilège, mais seulement un abime d'immoralité comme il n'y en a pas dans les autres religions. Hier, le Général vous racontait les crimes des sauvages Kurdes et, entre autres choses, mentionnait le culte qu'ils rendent au démon. En effet, c'est très mal de griller à petit feu des enfants ou des adultes; et, sans hésiter, je qualifie de diaboliques de pareilles actions. Cependant, on sait qu'Ivan IV aimait surtout griller les gens à petit feu et qu'avec son propre bâton il entassait lui-même la braise. Pourtant, il n'était ni sauvage ni démoniaque; c'était un homme d'un esprit subtil et étendu par rapport à la culture de son temps, d'ailleurs théolo-

(1) En français. (N. d. t.)

gien, ferme sur les principes de l'orthodoxie. Pour ne pas aller si loin dans l'histoire, est-ce qu'un certain Bulgare Stamboulov et le Serbe Milan sont des Turcs — et non pas des représentants de ce qu'on appelle les nations chrétiennes? Si votre christianisme n'est que cela, ce n'est qu'un simple aboiement de chiens, sans garantie pour aucun intérêt.

La Dame. — On croirait que c'est le Prince qui juge ainsi.

L'Homme politique. — Quand il s'agit d'une vérité évidente, je suis prêt à faire chorus non seulement avec notre très honorable Prince, mais aussi avec l'ànesse de Balaam.

M. Z... — Cependant, Excellence, ce n'est pas pour traiter du christianisme ou des animaux bibliques que vous avez bien voulu occuper le rôle principal dans notre entretien d'aujourd'hui. Mes oreilles résonnent encore du cri du cœur que vous avez poussé hier : « Seulement, un peu moins de religion, pour l'amour de Dieu, un peu moins de religion! » Je suppose qu'il ne vous déplairait pas de revenir au sujet de notre entretien et de me tirer d'incertitude sur le point suivant. Si, comme justement vous avez bien voulu le remarquer, nous ne devons pas détruire l'empire turc, mais le « civiliser » ; et si, d'un autre côté, comme vous l'avez de même résolument admis, les Allemands s'occuperont — et déjà s'occupent — beaucoup mieux que nous du progrès moral de la Turquie, alors, en quoi, à proprement parler, consiste, selon vous, le spécial problème de la politique russe dans la question d'Orient?

L'Homme politique. — En quoi? Il me semble évident qu'il ne consistera en rien de particulier. Selon vous, ce problème spécial ce devrait être la Russie qui le poserait et qui le résoudrait séparément, et à rencontre des aspirations de tous les autres peuples européens. Moi, je vous dis, à proprement parler, qu'une telle politique spéciale ne s'est jamais vue. Il y a eu chez nous quetques déviations de cette espèce, par exemple en 1850 et en 1870. Mais ces tristes déviations, la mauvaise politique dont j'ai parlé, ont amené avec elles leurs représailles, sous la forme d'insuccès plus ou moins gros. D'une façon générale, dans la question d'Orient on ne peut jamais distinguer une politique russe personnelle ou isolée. Son problème, depuis le seizième siècle et, s'il vous plaît, jusqu'à la fin du dix-huitième, a consisté, de concert avec la Pologne et avec l'Autriche, à protéger le monde civilisé contre le péril, alors menaçant, d'une invasion turque. Puisque, dans cette œuvre de protection, il fallut (quoique sans alliances formelles) une action commune avec les Polonais, avec les Autrichiens et avec la République de Venise, alors évidemment, c'était une politique commune, et non une politique particulière. Eh bien ! au dix-neuvième siècle et d'autant plus au vingtième, qui arrive, elle conserve son ancien caractère commun, bien que, par nécessité absolue, le but et les moyens aient changé. Maintenant l'œuvre qui s'impose c'est, non pas de protéger l'Europe contre la barbarie turque, mais d'européaniser les Turcs eux-mêmes. Pour l'ancien programme, il fallait employer la force militaire; et maintenant

l'heure est aux procédés pacifiques. Mais dans le premier cas, comme dans le second, le problème est commun à tout le monde. Après avoir pratiqué la solidarité dans la protection militaire, les nations européennes demeurent solidaires pour travailler à l'œuvre civilisatrice.

Le Général. — Cependant, l'ancienne solidarité militaire de l'Europe n'a pas empêché Richelieu et Louis XIV de conclure une alliance avec les Turcs contre les Habsbourgs.

L'Homme politique. — C'était la mauvaise politique des Bourbons, combinée avec leurs absurdités à l'intérieur. L'histoire a prononcé la condamnation nécessaire.

La Dame. — Vous appelez cela l'histoire? II me semble qu'auparavant on disait le régicide (1).

M. Z... — Précisément, nous rencontrons une abominable histoire.

L'Homme politique (à ta Dame). — Ce n'est pas simplement une maxime, mais c'est un fait qu'aucune faute politique ne reste impunie. Libre à ceux qui aiment la mystique de la reconnaître ici. Moi je m'en abstiens. A mon âge et dans ma situation, la mystique, il me semble, produirait sur moi l'effet du Champagne que j'absorbais chaque jour quand j'étais jeune. Maintenant, je suis au régime du lait caillé. Le Champagne me rendrait malade; et si je m'obstinais dans la méthode de l'ancien régime (2), j'en mourrais, comme les Bourbons.

(1) En français. (M. d. t.)

(2) Id. ' (Id.)

La Dame. — Avouez cependant qu'à la longue (1) votre politique de lait caillé devient ennuyeuse.

L'Homme politique (froissé). — Si je n'étais pas interrompu, j'aurais depuis longtemps épuisé le sujet ^et cédé la parole à un interlocuteur plus intéressant.

La Dame. — Voyons, ne vous oflensez pas. Je plaisantais. Je trouve, au contraire, que vous avez beaucoup d'esprit... pour votre âge et pour votre situation.

L'Homme politique. — Je disais donc que, maintenant, nous sommes solidaires du reste de l'Europe en ce qui concerne la régénération morale de la Turquie; et que chez nous il n'y a pas et il ne peut y avoir à cet égard aucune politique particulière.

Malheureusement, je dois aussi faire une autre constatation. Par suite de notre esprit relativement arriéré au point de vue civil, industriel et commercial, la participation de la Russie à cette œuvre commune de civilisation de l'empire turc ne peut pas, actuellement, être très considérable. Le rôle de premier rang qui appartenait à notre patrie comme puissance militaire ne peut plus aujourd'hui être le nôtre. On ne le possède pas gratuitement; il faut l'avoir mérité. Notre importance militaire, nous l'avions acquise, non par de présomptueuses paroles, mais par des expéditions et des batailles réelles. Ainsi, notre importance civilisatrice, nous devons la gagner par des travaux et des succès réels dans le domaine de la paix. Si les Turcs ont cédé à nos victoires militaires, alors, sur le terrain de la civilisation pacifique, ils céderont, certaine-

(1) En français. (N. d. U)

ment, à ceux qui, là encore, leur seront supérieurs. Qu'av'ons-nous donc à faire? Aujourd'hui, on rencontrerait très difficilement, n'importe où, une dose d'imbécillité comme celle qui nous a conduits à opposer à la réelle prédominance des Allemands, prédominance acquise par leurs travaux, une croix imaginaire placée sur Sainte-Sophie.

Le Général. — Voilà la question, en effet : il faudrait que cette croix ne fût pas imaginaire.

L'Homme politique. — Qui donc la matérialisera? Trouvez un médium. En attendant, notre amour-propre national n'a qu'une ressource — selon la mesure raisonnable où ce sentiment est généralement admis — c'est de redoubler d'efforts pour, le plus vite possible, égaler les autres nations dans les choses où nous sommes en retard, et compenser le temps et les forces perdus à multiplier des comités slaves et autres bagatelles nuisibles. D'ailleurs, si, à l'heure présente, nous sommes faibles en Turquie, nous pouvons quand même jouer un rôle civilisateur de première importance en Asie centrale et dans l'Extrême- Orient. Selon les apparences, c'est là que l'histoire universelle transporte aujourd'hui son centre de gravité. Là, par sa situation géographique et encore pour d'autres raisons, la Russie peut faire plus que toutes les nations, excepté, naturellement, l'Angleterre. Donc, à cet égard, le succès de notre politique exige une durable et sincère entente avec les Anglais, afin que le concours civilisateur que nous leur donnerons ne dégénère jamais en animosité absurde et en indigne rivalité.

M. Z... — Par malheur, toujours, entre les individus et entre les peuples, ce changement se produit d'une manière pour ainsi dire fatale.

L'Homme politique. — Oui, c'est vrai. D'un autre côté, toutefois, ni dans la vie des individus ni dans la vie des peuples, je n'ai rencontré un seul cas où l'hostilité et la jalousie entre collahorateurs d'une entreprise commune aient rendu l'un ou l'autre plus puissant, plus riche ou plus heureux. Cette expérience universelle, qui ne comporte aucune exception, compte aux yeux des gens intelligents ; et je pense qu'elle profitera enfin à un peuple intelligent comme le peuple russe. Nous opposer aux Anglais dans rExtrème-Orient ce serait le comble de la folie; sans parler de l'inconvenance qu'il yak soulever des querelles de famille devant des étrangers. Mais peut-être pensez-vous que nous sommes plus apparentés aux jaunes Chinois qu'aux compatriotes de Shakespeare et de Byron?

M. Z... — Eli ! c'est une question épineuse.

L'Homme politique. — Alors, négligeons-la, pour le moment. Mais tournez votre attention du côté que voici. En observant les choses d'après mon point de vue, vous reconnaîtrez qu'à notre époque la politique de la Russie doit avoir seulement deux objectifs : d'abord, maintenir la paix, la paix européenne, puisque, au degré actuel du développement historique, toute guerre européenne serait une guerre civile absurde et criminelle; — ensuite, entreprendre l'éducation des peuples barbares qui se trouvent dans la sphère de notre influence. Ces deux visées, outre leur valeur intrinsèque, doivent encore être appréciées pour l'éton-

nant et mutuel appui qu'elles se donnent, chacune posant les conditions d'existence de l'autre. En travaillant consciencieusement au progrès moral des Etats barbares, œuvre où toute l'Europe est intéressée, nous resserrons les liens de la solidarité entre nous et les autres nations européennes. C'est évident. Non moins évidente la conclusion que voici : à son tour, l'affermissement de cette concorde européenne fortifie notre action sur les peuples barbares, en leur enlevant l'idée même de la possibilité de la résistance. Vous pensez bien que, si le Jaune savait que l'Europe se tient derrière la Russie, nous ne rencontrerions jamais plus en Asie aucune opposition, n'est-ce pas? En outre, si, au contraire, le Jaune s'apercevait que, loin de soutenir la Russie, l'Europe la contrecarre, il aurait l'idée d'attaquer notre frontière par les armes. Alors, nous devrions nous défendre sur deux fronts, dont l'étendue mesurerait dix mille verstes. Je ne crois pas à l'épouvantail d'une invasion mongole, parce que je n'admets pas la possibilité d'une guerre européenne; mais, si cette guerre survenait, il faudrait craindre les Mongols.

Le Général. — C'est entendu; vous jugez invraisemblables la guerre européenne et l'invasion mongole; mais je ne crois pas du tout à votre « solidarité des nations européennes n ni à une ère prochaine de paix universelle. Pareille chose n'est pas naturelle, ni vraisemblable. On a raison, le jour de Noël, de chanter dans les églises : « La paix sur la terre, la bienveillance parmi les hommes » ; mais cela veut dire que la terre sera en paix seulement quand la bienveil-

lance régnera parmi les hommes. Eh. bien! où estelle, la bienveillance? L'avez-vous rencontrée? Pour dire vrai, il n'y a qu'une nation européenne envers laquelle vous et moi nous nous sentions une bonne volonté sincèie et réelle : la principauté de Monaco. Avec elle, chez nous, la paix est inviolable. Mais que, du fond de l'âme, nous considérions les Anglais et les Allemands comme nos frères et que leur avantage nous paraisse être notre avantage et leur satisfaction notre satisfaction, cette « solidarité « , comme vous dites, avec les nations européennes ne se réalisera jamais chez nous, certainement.

L'Homme politique. — Comment! elle ne sera pas? Mais elle existe déjà et elle a marqué sa place dans la nature des choses! Nous vivons en solidarité avec les Européens pour cette simple raison que nous-mêmes sommes Européens. Depuis le dix-huitième siècle, c'est un fait accompli (1). Ni la sauvagerie des masses populaires russes, ni les tristes chimères des slavophiles n'y changeront rien.

Le Général. — Ainsi donc, les Européens sont solidaires entre eux; les Français avec les Allemands, par exemple; les Anglais avec ceux-ci et avec ceux-là? Cependant le bruit court que même les Suédois auraient perdu leur solidarité avec les Norvégiens !

L'Homme politique. — Bel argument, en vérité! Par malheur, il s'appuie tout entier sur une base détériorée : l'oubli de la réalité historique. Dites-moi, je vous prie, si, du temps d'Ivan III ou d'Ivan IV,

(1) En français. (N d. t)

Moscou était solidaire de Novgorod? Nierez-vous cependant qu'aujourd'hui la solidarité existe entre les gouvernements de Moscou et de Novgorod, dans la communauté des intérêts publics?

Le Général. — Non; je dis seulement ceci : avant de vous déclarer Européens, attendez le moment historique où les nations européennes seront assemblées d'une manière aussi forte que le sont nos provinces dans l'empire russe. Nous n'allons sans doute pas nous déchirer entre nous pour nous rendre solidaires des Européens, qui sont déjà à couteaux tirés.

L'Homme politique. — Bon! déjà à couteaux tirés! Soyez tranquille. Vous n'aurez pas à vous déchirer entre la Suède et la Norvège, ni même entre l'Allemagne et la France, parce qu'elles n'iront pas jusqu'à se déchirer entre elles. Dès maintenant, c'est certain. Chez nous, beaucoup de gens prennent pour la France un groupe insignifiant d'aventuriers bous à être enfermés dans une prison où ils pourront manifester leur nationalisme et prêcher la guerre contre l'Allemagne.

La Dame. — Ce serait une très bonne affaire si l'on pouvait resserrer dans une prison toute l'animosité nationaliste. Mais je crois que vous vous trompez.

L'Homme politique. — Naturellement, j'ai dit cela cum grano salis. L'Europe, dans sa superficie visible, n'est pas encore assemblée au point de former un tout; c'est incontestable. Mais je maintiens l'analogie que j'ai empruntée à l'histoire. Chez nous, par exemple, le séparatisme des provinces existait encore au seizième siècle, mais alors il agonisait; et l'unité de

l'État avait depuis longtemps cessé d'être un rêve, ayant pris déjà des formes réelles et déterminées. C'est ce qui se produit maintenant pour l'Europe, quoique — surtout parmi les masses ignorantes et les politiciens peu instruits — l'antagonisme national existe encore, incapable d'ailleurs de passer à n'importe quelle action importante. 11 n'est pas de force à provoquer la guerre européenne, non! Au sujet de la bienveillance, dont vous avez parlé, Général, je dois avouer que je ne la rencontre guère, non seulement dans les rapports entre nations, mais non plus au milieu de chaque nation, ni même au sein des familles isolées. Là où elle apparaît, elle se dément dès qu'il y a un os à ronger. Que faut-il en conclure? Ce n'est pas une raison pour justifier la guerre civile ou le fratricide. Ainsi, sous le rapport international. Peu importe que les Français et les Allemands n'aient pas de bienveillance les uns envers les autres, pourvu qu'ils n'en viennent pas aux coups. D'ailleurs, je suis sûr que cela n'arrivera pas.

M. Z... — On doit en effet y compter. Mais si nous considérons que l'Europe forme un tout, il ne s'ensuit pas que nous soyons des Européens. Vous le savez, une opinion existe chez nous, assez développée depuis une vingtaine d'années, et d'après laquelle l'Europe, c'est-à-dire l'ensemble des peuples germano-romans, est un type constitué par la culture historique, et solidaire en soi, mais nous n'en ferions point partie et nous aurions notre type particulier, gréco-slave.

L'Homme politique. — J'ai entendu parler de cette variété de slavophilisme. Il m'est même arrivé de

m'entretenir avec des personnes qui la représentent. Je vais vous dire ce que j'ai remarqué; et cela, selon moi, tranche la question. En somme, tous ces messieurs qui bavardent contre l'Europe et contre notre européanisme ne peuvent absolument pas conserver le point de vue de notre indépendance gréco-slave. Tout de suite, ils se laissent entraîner dans la profession et dans la prédication de quelque confucianisme, bouddhisme, tibétisme, et de tout autre asiatisme indo-mongolique. Leur éloignement pour l'Europe est proportionnel à l'attraction que l'Asie exerce sur eux. De quoi s'agit-il, en réalité? Admettons qu'ils aient raison au sujet de l'européanisme. Admettons que celui-ci soit une erreur extrême. Mais comment se fait-il qu'ils tombent, eux, fatalement, en sens opposé, dans l'autre extrême, c'est-à-dire dans l'asiatisme? Ah? Où donc s'est évaporé leur milieu gréco-slave orthodoxe? Je vous le demande : où s'est-il évaporé? Ah? Il passait pour contenir en lui la chose essentielle. Ah? Mettez le naturel à la porte : il rentre par la fenêtre. Le naturel, dans le cas présent, c'est qu'il n'y a pas du tout de ty*pc indépendant historique représentant la culture gréco-slave; mais qu'il y a eu, qu'il y a et qu'il y aura la Russie comme grande frontière de l'Europe, du coté de l'Asie. Etant pays frontière, notre patrie, naturellement, ressent, beaucoup plus que les autres contrées européennes, l'influence de l'élément asiatique. Voilà en quoi consiste notre prétendue indépendance. Afême Byzance n'avait pas une nature spéciale; son originalité lui venait d'un mélange avec l'Asie. Voilà pourquoi, chez nous, dès

l'origine, mais surtout depuis le temps de Baty (1), l'élément asiatique a pénétré notre nature, est devenu une seconde àme ; si bien que l'Allemagne pourrait dire de nous, en soupirant :

Zwei Seelen wohnen, achi in ihrer Brust Die eine wili sich von der andern trennen.

Nous ne pouvons pas du tout nous séparer de cette seconde âme, et nous ne le devrions pas — car nous lui avons quelque obligation. Mais pour qu'une telle dualité ne produise pas en nous le déchirement dont le Général a parlé, il faut décidément qu'une seule àme soit victorieuse et prédomine; bien entendu l'âme la meilleure, la plus forte intellectuellement, la plus propre au plus grand progrès, la plus riche en intimes puissances. C'est ce que l'on vit sous le règne de Pierre le Grand. Notre parenté intellectuelle et morale avec l'Asie était assujettie, mais elle demeurait indestructible. Quelques esprits s'attachèrent à d'absurdes rêveries en vue de résoudre de nouveau la question historique qui avait été résolue sans retour. De là naquit le slavophilisme, théorie d'un type historique cultivé, indépendant, et tout le reste. En réalité, nous sommes d'irréductibles Européens, mais nous avons au fond de l'àme un sédiment asiatique. Même, selon moi, c'est, pour ainsi dire, une certitude grammaticale. D'après la grammaire, le mot russe est un adjectif. Eh bien! à quel substantif se rapporte cet adjectif?

La Dame. — Au substantif homme, je pense; un homme russe, des hommes russes.

(1) Chef militaire tarlare. {N. d. t.)

DEUXIEME EMTBETIEM 97

L'Homme politique. — Non, cela est trop large et indéferniiné. Ainsi, les Papous et les Esquimaux sont des hommes; et pourtant je refuse de considérer comme propre à. ma qualité d'homme ce que j'ai de commun avec les Papous et les Esquimaux.

La Dame. — Néanmoins, il y a des choses très imporlnnlcs qui sont communes à tous les gens : par exemple, l'amour.

L'Homme politique. ■ — C'est encore plus large. Comment pourrais-je reconnaître l'amour pour mon essence spécifique puisque je sais qu'il est naturel aussi aux autres animaux et même à toute créature?

M. Z... — En effet, l'affaire est compliquée. Je suis un homme doux; ainsi, eu amour, je me sens bien plus solidaire de n'importe quels pigeons blancs ou bleus que du noir Hlaure Othello, quoique lui aussi soit appelé un homme.

Le Général, — A un certain âge, tout homme rai* sonnahle est en solidarité avec les pigeons blancs (1),

La Dame. — Qu'est-ce que c'est encore que cela?

Le GÉMÉaAL. — Un calembour, non pour vous, mais pour nous et pour Son Excellence,

L'Homme politique. — Laissons cela, je vous en prie, laissons. Trêve de plaisanteries (2). Nous ne gommes pas sur la scène du théâtre -Michel, Je voulais dire que le vrai substantif au([uel s'applique l'adjectif russe, c'est le mot européen. Nous sommes dos Russes européens j comme sout Européens les Anglais, les

(1) Nom d'une secte russe. {Xote Je l'auteur.) (î) En français. (N. d. t.)

Français, les Allemands. Si je me sens Européen, n'est-ce pas absurde de ma pari de vouloir démontrer que je suis une espèce de Slavo-Russe ou de Gréco- Slave? Je sais incontestablement que je suis Européen et, de même, que je suis Russe. Je puis, j'avouerai même que je dois, avoir de la compassion et des ménagements envers tous les hommes et aussi envers tous les animaux. Béni est l'homme qui a pitié des bètes. Cependant je ne puis me reconnaître aucune solidarité, — aucune parenté — avec des Zoulous ou avec des Chinois, mais seulement avec des nations et des individus qui ont créé et protégé toutes ces richesses de la civilisation supérieure, nourriture de mon esprit et source de mes meilleures jouissances. Avant tout, il fallait former et fortifier ces nations choisies et les mettre en état de résister aux éléments d'ordre inférieur. Donc la guerre était nécessaire. Donc la guerre était une chose sainte. Maintenant, les nations élues sont formées et consolidées; elles n'ont plus rien à craindre, excepté les discordes intestines. Partout, maintenant, s'annonce l'ère de la paix et du pacifique développement de la civilisation européenne. Tous les peuples doivent devenir européens. L'idée d'Européen doit coïncider avec l'idée d'homme; et l'idée de monde européen civilisé avec l'idée d'humanité. Tel est le sens de l'histoire. D'abord, les Européens furent seulement représentés par les Grecs; puis, par les Romains; ensuite apparurent tous les autres, en premier lieu ceux de l'Occident, puis, en Orient, les Européens russes; là-bas, derrière l'Océan, les Européens d'Amérique; maintenant, c'est le tour des Turcs, des Per-

sans, des Indiens, des Japonais, même, peut-être, des Chinois. L'Européen, c'est une idée dont le contenu est défini el dont les dimensions vont s'élargissant. En outre, regardez quelle diversité : chaque homme est tel homme et en même temps un autre homme. Si donc nous reconnaissions pour notre essence cette idée abstraite, nous devrions arriver à l'uniformité égali taire et ne pas mettre la nation de JVeuton et de Shakespeare au-dessus des Papous quelconques. Mais cela serait on ne peut plus absurde et pratiquement funeste. Au contraire, si mon essence n'est pas l'homme en général, c'est-à-dire une forme vide munie de deux jambes, mais l'homme en tant que porteur de culture, l'Européen, alors il n'y a plus lieu de parler de l'absurde égalité. L'idée d'européen, ou, ce qui est la même chose, l'idée de culture contient en elle une ferme mesure pour déterminer la dignité comparée ou la valeur des diverses races, nations, individualités. Une saine politique doit absolument faire entrer en ligne de compte ces diversités d'appréciation. Si nous placions sur le même rang l'Autriche, comparativement cultivée, et les Herzégoviniens, demi-barbares, nous serions tout de suite engagés dans les absurdes et dangereuses aventures pour lesquelles soupirent les derniers Mohicans de notre slavophilisme. Ily aEuropéen et Européen (1). Même après qu'aura sonné l'heure désirée, et, je l'espère, prochaine, où le mende civilisé se confondra réellement en étendue avec toute la population du globe terrestre et lorsque, ainsi, sera

(1) En français. (N..d. t.)

constituée une humanité unifiée et pacifique, là subsistoront les gradations natiiicllos consacrées par riiistoirc et les nuances de culture qui doivent régler nos diverses relations avec des peuples divers. Et dans le triomphal et universel empire de la haute culture ce sera, pour toutes choses, comme dans le royaume des cieux : il y aura une gloire propre au soleil, une autre gloire propre à la lune, une autre gloire propre aux étoiles, car en gloire l'étoile diffère de l'étoile. N'est-ce pas ainsi, il me semble, dans le catéchisme? Eh bien! maintenant que le but, quoique prochain, n'est pas atteint encore, nous devons d'autant plus nous prémunir contre les erreurs d'un égalitarisme uniforme. A présent, les journaux se mettent à parler d'une contestalion entre Anglais et Transvaaliens; il parait même que ces Africains menacent de la guerre les Anglais (1). Déjà, je vois des journalistes et des politiciens divers, et peut-être va-t-on les voir dans tout le continent, prendre parti contre les Anglais et défendre à outrance ces misérables Africanders opprimés. Ce serait absolument la même chose que si le très honorable et bien méritant, très instruit et très connu Théodore Théodorovitch Martens (2) entrant pour ses affaires dans une boutique voisine avait été tout à coup malmené par un grossier et jeune commis, qui lui aurait dit : « La boutique nous appartient; tu n'as rien à y faire; va-t'en, sinon je t'étrangle ou je t'égorge » , et s'était mis à lui serrer le cou. Certainement, on pourrait regretter que

(1) L'entretien avait lieu en avril (1898). (Note de l'auteur.)

(2) Le jurisconsulte russe Martens, mort depuis, faisait partie de la Gouférence internationale de la Haye.

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