CONDITION DES FEMMES
Parmi les mouvements d'idées qui travaillent la société contemporaine dans tous les pays civilisés ou qui se disent tels, un des plus remarquables est celui pour la dénomination duquel on a créé le terme de " féminisme *\
Que faut-il entendre par cette expression? d'origine récente, critiquable comme le sont facilement les néologismes, mais qui a le grand avantage de résumer tout un programme en un mot.
Le féminis^ne est une doctrine d'affranchissement et de réorganisation, tendant à une réforme générale de la condition des femmes : non seulement au point de vue de la femme elle-même, afin de lui assurer la garantie de ses droits et la protection de ses intérêts ; mais encore pour le plus grand bien de la famille et de l'humanité. D'une part, une œuVre de justice et de liberté; d'autre part, une œuvre d'ordre public et de rénovation sociale.
Pour qui se donne la peine de réfléchir, le mouvement féministe est un mouvement considérable, sur le compte duquel peuvent plaisanter et railler ceux qui ne savent voir que les phénomènes de surface, — mouvement considérable par les idées et par les intérêts qui sont en cause : droits de l'individu, organisation de la famille, avenir de la collectivité.
* Conférence faite à Waseda-Semmon'Gakko et à IVa/utsu-Horitsu- Gakko. Tokio, 1901.
Mais quels sont les intérêts et les idées dont il s'agit?
" Quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi," dit Montesquieu, dans la préface de son Esprit des lois. — Commençons donc par là.
Les Principes : c'est l'étoile du navigateur, c'est la règle des pensées et des actions, c'est la vérité entrevue dans les moments trop rares où le regard de Thomme rencontre l'œil de Dieu, c'est la flamme qui alimente la vie intérieure, c'est l'idéal que nous devons chercher à réaliser.
Eh bien ! le féminisme n'est pas autre chose qu'un programme d'application pratique de quelques principes généraux, simples et féconds : liberté individuelle, justice entre les sexes, utilité sociale.
Liberté individuelle, — pour la femme aussi bien que pour l'homme. Elle y a droit au même titre que lui, chaque être humain étant une "personne", un être qui possède et porte en soi son propre but.
Pourquoi la femme serait-elle considérée et traitée comme une créature secondaire et d'essence relative, l'homme seul ayant une valeur absolue ? — conception fausse et nuisible, qui n'a que trop duré et qu'il s'agit d'extirper.
La femme a droit au même respect de sa personnalité, au même développement de son individualité ; elle a droit à la même " autonomie " que l'homme.
Jîistice entre les sexes et dans les rapports de famille. — Que les droits de la femme soient reconnus et qu'ils soient sauvegardés vis-à-vis de l'homme. Que celui-ci ne soit plus à même d'en user avec elle au gré de ses caprices et suivant son bon plaisir.
Il est temps que prenne fin l'assujettissement de l'un des sexes à l'autre, institution fort ancienne assurément.
mais qui n'en est pas plus sacrée pour cela ! L'esclavage, lui aussi, peut invoquer ses antiques origines ... en est-il plus respectable?
Utilité sociale. — La méconnaissance des droits de la femme n'est pas seulement chose contraire à la justice et à la liberté ; elle est contraire aussi aux intérêts généraux de le collectivité.
Croit-on vraiment qu'une société où la femme est infériorisée et subalternisée soit une société qui possède une bonne organisation et qui soit réellement progressive ?
D'où vient la prospérité de certaines contrées, la stagnation ou le déclin d'autres nations ? — Le fait que la femme est généralement plus honorée et que ses droits sont mieux sauvegardés dans les unes que dans les autres, n'y serait-il pour rien?
Il paraît bien évident qu'une société qui des deux moitiés de sa population en maintient une dans la sujétion n'atteindra jamais au niveau de celle qui, reconnaissant les droits de chacun, garantit à tous ses enfants la possibilité d'un égal épanouissement.
Multiples sont les aspects de notre sujet : *' La réforme de la condition des femmes." — Il s'agit, en effet, d'un ensemble fort complexe de questions diverses : d'ordre moral, pédagogique^ économique^ légal et politique y questions dont chacune exigerait des développements étendus.
Obligé de me restreindre, je me bornerai forcément à quelques indications plus ou moins sommaires concernant les cinq chapitres susmentionnés.