CAUSERIE SOCIALE
Parmi les éléments constitutifs de toute société bien organisée, l'on doit jeter en premier lieu les regards sur la personne du prêtre, qui, par son caractère divin, est appelé à y jouer un rôle prépondérant et nécessaire. En effet, tout porte sur l'.autel ; le monde s'appuie sur ce fondement solide ; ôtez ce point d'appui, et le monde à l'instant perd la stabilité de son équilibre et tombe dans l'abime. Faites disparaître du milieu de la société l'homme chargé, par mission spéciale, d'y représenter celui qui tient entre ses mains les destinées des nations, et soudain avec lui disparaîtront toutes nos institutions vitales, morales et sociales : dès lors, plus de religion, plus de christianisme, plus de morale, et conséqnemment, plus de société, plus de civilisation, plus de liberté.
Que restera-t il donc ? L'anarchie universelle et l'état sauvage.
On a tenté, il y a un siècle, cette sacrilège et terrible réalisation ; on se rappelle, cette époque épouvantable et inouïe jusqu'alors dans les fastes de l'histoire humaine, époque fatale, préparée par les égarements d'une philosophie erronée et la licence effrénée d'un siècle sans vergogne.
Qu'a-t-on vu alors ?
Des hommes tigres, surgis on ne sait d'où, se sont rués sur la société pour la détruire. Poussés par des chefs dont les discours excitaient leurs mauvaises passions, ils ont semé l'épouvante et la consternation sous leurs pas : ils ont creusé une large fosse, ils y out jeté pêle-mêle des cadavres de femmes, d'hommes et d'enfants ; et après avoir tranché la tête des rois, comme celle des sujets, après avoir tué le prêtre comme ils avaient égorgé les fidèles, ils ont dit aux nations tremblantes: " L'ère de la liberté vient de s'ouvrir : nous avons chassé loin de nous cette triste engeance de prêtres et de religieux 1 Réjouissezvous, et admirez ce que nous avons fait ! "
Après qu'y a t-il eu ?
Déception, mensonge, hypocrisie, servitude, sous le nom de liberté : un pacte avec la tyrannie et l'ambition.
Sans cesse tourmenté par le besoin inné chez l'homme d'adorer un être supérieur, on a tenté de fonder sur une raison incertaine, une religion sans passé et sans avenir; l'Eglise dépouillée presque par toute l'Europe, proscrite et chargée de liens, fut réduite, d'après une expression de Lacordaire, à ce qu'il lui fallait de vie pour ne pas faire mentir les oracles divins.
Si la Providence n'avait abrégé ces jours affreux, rien ne serait demeuré debout, et la socié-
té française tout entière se serait engloutie dans» Pabime de l'athéisme et de l'anarchie.
Mais après la tempête, l'Eglise s'est relevée fière et triomphante, révélant ainsi aux hommes l'immensité de leur impuissance. L'église qui semblait voilée par les obscurités d'une terrible bataille, resplendit tout-à-coup dans le rajeunissement de son éternel éclat. Et le prêtre debout sur les ruines fumantes amoncelées autour de lui, portant dans ses mains l'étendard du sacrifice et de l'abnégation, ramassa les débris épars de cette société corrompue pour la purifier et la reconstruire sur une base nouvelle.
De nouveau, le monde assista au triomphe de la puissance mystérieuse du prêtre, que l'on peut bien attaquer, mais que l'on ne vaincra jamais, parce que lui seul, il a le privilège de réaliser l'union volontaire des âmes et la libre obéissance des cœurs sous une autorité dont la foi et l'amour assurent et gardent le respect.
Avec le prêtre reparurent la religion, la cha. rite, l'ordre et la paix, c'est-à-dire la société véritable.
Et qu'avons-nous besoin d'aller feuilleter les annales des pays étrangers pour vérifier l'influence nécessaire et naturelle qu'exerce le prêtre sur les destinées d'un peuple ?
Il suffit de consulter notre propre histoire, et de jeter un regard autour de nous pour se convaincre de cette vérité.
Que serait aujourd'hui le peuple canadienfrançais si, après la cession du pays»à l'Angleterre, le clergé n'eut été là pour le protéger et empêcher son anéantissement ?
La population française de la colonie ne se composait alors que de soixante mille habitants, dispersés aux quatre coins du pays. Cette poignée de braves venaient de subir les rigueurs d'une guerre désastreuse ; ils avaient vu dévaster leurs champs, ruiner leurs villages et décimer l'élite de leurs guerrier. Epuisés à la suite de plusieurs combats, délaissés par leur mère patrie, qui ne semblait plus digne de commander à des cœurs si généreux, les Canadiens se virent à la merci d'un terrible vainqueur qui ne devait rien épargner pour se venger des défaites passées. Il ne restait plus alors à nos pères aucun moyen de relever tant de ruines et de protéger sur ce so^ dévasté les restes de la domination française expirante.
Est-ce que, dans les desseins de la Providence, ce petit peuple français implanté sur les rives du Saint-Laurent, au prix de tant de sacrifices, était condamné à disparaître où à être noyé dans l'élément anglais ? Non, parce que le prêtre était là veillant sur nos destinées. Les mission-
naires recueillirent soigneusement les débris mutilés de ce petit peuple, qui désormais, se pressa autour de la houlette du pasteur pour y chercher une consolation et un appui.
Dès lors, le clergé, formé dans le creuset des tribulations, n'ambitionna plus qu'une chose, ce fut de conserver à l'abri de tout danger la foi des aieux, afin de la transmettre aux générations futures.
Petit à petit, grâce aux efforts constants du prêtre, le peuple s'habitua au joug souvent oppressif de l'Angleterre ; il apprit à respecter, sinon à aimer son nouveau souverain, tout eu restant profondément attaché à l'ancienne mère patrie.
Et si aujourd'hui le peuple canadien est encore catholique, c'est grâce à l'heureuse influence du prêtre qui, toujours sur la brèche, et au plus fort de la lutte, a su protéger nos droits contre les empiétements des fonctionnaires anglais» Que dis-je ! Si aujourd'hui Je peuple canadienfrançais est fidèle à l'allégeance britannique, tout en conservant dans son cœur le culte de la France, c'est grâce au clergé qui lui a prêché la tolérance et la soumission.
Si maintenant on examine le prêtre par rapport aux individus considérés comme membres
d'une société, on reconnaît encore qu'il joue un rôle nécessaire dans le fonctionnement des institutions sociales.
Sans le prêtre en effet le doute prend possession de notre être, et avec le doute on ne tarde pas à oublier toutes les lois et tous les droits pour se livrer à tous les abus.
Quand le prêtre disparait de la société, un voile livide enveloppe toutes les vérités ; elles nous apparaissent comme le soleil pendant la tempête, à travers des vapeurs blafardes.
Le cœur inquiet cherche sa foi, et il trouve je ne sais quoi d'obscur et de vacillant qui augmente ses anxiétés. On ne comprend plus alors la société comme une manifestation de l'esprit et de ses lois, mais comme un travail purement mécanique. Tous les nobles instincts s'endorment et toutes les secrètes puissances qui président à la formation du monde moral s'éteignent. Un vide affreux se produit dans l'âme, et le désespoir y établit sou empire.
Que fera l'homme alors ?
Il s'avilira ; il donnera libre cours aux mauvais penchants de sa nature et il sapera l'ordre social dans son fondement. Sans cesse tourmenté par une haine infernale, il se sentira le besoin d'attaquer tout ce qui lui portera ombrage ; il bouleversera la société de fond en comble, et après avoir semé la terreur sur son passage, il s'enfoncera de plus en plus dans l'abîme des dé-
sordres, jusqu'à ce que le prêtre descende luimême au fond de cet abîme pour lui tendre la main et le remettre au rang qne lui avait assigné l'Ordonnateur Suprême dans son vaste plan.
Alors la lumière succédera aux ténèbres de son cœur : au lieu de flotter sans repos au sein des choses, sa pensée pourra désormais se fixer : la sérénité reprendra place dans son âme, et au lieu de haïr la société, il l'aimera ; et s'il l'aime, il ne cherchera pas à la détruire.
En voilà assez, lecteur, pour établir la part nécessaire et naturelle que le prêtre est appelé à prendre dans l'organisation et le fonctionnement de toute société véritable.
N'oublions jamais cette vérité. N'oublions pas que le peuple canadien-français doit au clergé d'être ce qu'il est. N'oublions pas surtout que c'est par le clergé que nous sommes restés français et catholiques.
Au lieu d'exploiter l'influence du clergé au profit d'intérêts politiques ou personnels, portons lui le respect qu'il mérite, et n'usons de son autorité que lorsqu'il s'agit des intérêts primordiaux du pays. De cette manière le peuple canadien-français marchera d'un pas ferme et rapide vers les grandes destinées que la Providence lui réservées sur le sol américain.