UN PEUPLE MARTYR
L'histoire des peuples nous enseigne qu'il y a eu pour eux des jours de malheur et des jours de prospérité. En effet, il n'est pas une seule nation qui, après le chaos des invasions barbares, et au milieu même de la pénible formation des sociétés modernes, n'ait eu quelque influence sur les nations voisines et exercé une action sur l'économie générale de la politique européenne. Celles mêmes qui ont subi les destins les plus durs se rappellent des temps meilleurs et se maintien nent dans d'invincibles espérances par les sou venirs d'un passé glorieux.
La Pologne a eu ses Jagellons et elle ne saurait oublier l'époque, où elie était avec Sobieski, le boulevard de l'Europe contre les irruptions de la barbarie musulmane. Venise et Gênes ont mené le commerce du monde ; l'Espagne, si longtemps déchirée par les guéries civiles, a régné sur un empire qu'égale à peine de nos jours la puissance britannique. Gustave Wasa, Gustave Adolphe et Charles XII ont, par moment, donné à la Suède une prépondérance marquée dans les affaires du Nord. Et ce rocher de Malte lui-même, qui n'est plus aujourd'hui qu'une sentinelle avancée de la flotte anglaise dans la Méditerran-
née, remplit dans les annales des temps modernes, cette page glorieuse qu'ont écrite et signée de leur sang les Villiers de l'Ile Adam, les Lavalette., et les chevaliers de St-Jean de Jérusalem. Mais qu'avons-nous besoin d'aller feuilleter les annales des peuples européens pour trouver la preuve de la proposition que nous énoncions en commençant ? Sur ce continent d'Amérique nous voyons deux nations, jeunes encore, qui marchent rapidement dans la voie du progrès après avoir été soumises aux plus rudes épreuves. Le peuple américain, il y a à peine un siècle, gémissait encore dans les fers. L'Angleterre, on le sait, exerçait alors sur ses colonies un pouvoir tyrannique et arbitraire. Longtemps nos voisins ont enduré en silence la persécution de leur métropole. Mais il devait y avoir un terme à cette politique injuste, une péripétie à ce drame dont l'Europe était le spectateur insousciant. Un jour est venu où le peuple américain s'est levé menaçant pour revendiquer ses droits et obtenir par la force ce que l'Angleterre lui refusait obstinément : ce jour fut pour lui celui de la liberté !
Depuis cette époque il n'a cessé de marcher de succès en succès : ce peuple a grandi d'une manière étonnante, et aujourd'hui sa puissance est telle qu'il peut sans crainte et sans préjudicier ses intérêts, bouleverser le tarif douanier du monde entier et changer complètement la marche du commerce européen.
Dans notre pays, à un degré moindre, la même chose s'est produite. Le peuple canadien a souffert ; il a subi les rigueurs d'une guerre désastreuse ; il a été longtemps persécuté : mais depuis que nous avons réussi à obtenir justice de nos nouveaux maîtres, on l'a dit cent fois, il n'est pas sous le ciel de peuple plus heureux que le nôtre. Il en est de plus prospère : mais l'on cherche vainement une nation qui jouisse de plus grandes libertés que nous
L'Irlande seuls n'a point connu de jours sem blabies ! C'est au moment môme où, après les luttes et les divisions des temps barbares, les nations du continent commençaient à se constituer dans l'unité et dans la force, que se sont levés sur elle les jours les plus mauvais, et que par une mystérieuse destinée, elle fut jetée en proie à l'Angleterre et comme précipitée dans l'arène où des traces sanglantes marquent son long et pénible itinéraire.
L'orgie infernale de la tyrannie a dansé sur cette terre où chaque cœur a eu sa torture, chaque muscle sa douloureuse contraction. Pendant sept cents ans ce petit peuple a versé son sang goutte à goutte : depuis sept siècles, une multitude considérable de ses enfants meurent dans l'horrible agonie de la misère et de la faim, en face et sous la main d'une opulente nation ; et cela en Europe, en plein christianisme, au déclin du dix-neuvième siècle !
Tout ce que l'Irlande possédait lui a été arraché brutalement par la force : ce n'est pas seulement un pays conquis c'est un pays confisqué,
L'Angleterre ne s'est pas contentée de soumettre ce peuple à sa domination; l'allégeance politique de l'Irlande ne lui suffisait pas ; ce qu'il lui fallait, c'était la propriété du sol irlandais. Consultez l'histoire, et vous verrez que telle a été l'inévitable et monotone conclusion de toutes les luttes du gouvernement anglais contre l'Irlande.
Cette propriété, l'Angleterre se l'est acquise, tantôt grâce à la trahison, tantôt par ruse, le plus souvent par la force et la violence. Mais il a fallu batailler longtemps. C'est sous le règne de Henri II, en 1169, que commença la spoliation territoriale ; et quatre siècles plus tard, le peuple irlandais, écrasé par le nombre, fut obligé de céder son patrimoine pour conserver sa vie. Il appartenait à Gromwell de consommer cette confiscation barbare, devant laquelle les Celtes et les Vandales eussent reculé.
Pendant cet espace de quatre cents ans, il n'est pas d'atrocités qui n'aient été commises en Irlande par les armées anglaises.
Les habits rouges n'ont bravé les périls des batailles que pour confisquer au nom des lois un
territoire sur lequel l'Angleterre n'avait aucun droit. Si l'Irlande a succombé dans cette lutte inégale, ce n'est pas qu'en aucun temps la vaillance, le dévouement et la plus indomptable persévérance lui aient fait défaut. Ce sont ces quali tés mêmes qui ont prolongé le combat et qui en ont rendu si longtemps l'issue douteuse. Il est doux de penser aujourd'hui qu'elle a pu être vaincue sans honte, là où ses vainqueurs n'ont tiré de leur triomphe qu'ignominie et déshonneur.
Quand la conquête territoriale de l'Irlande eut été un fait accompli on lui a enlevé une à une, ses lois et ses coutumes. Le célèbre régime des Lois Pénales fut établi, et il n'est pas, même dans J'histoire des temps barbares, de code qui soit aussi monstrueux et qui ait autant de raffinement dans la torture. " En fait d'ignoble perfertion, disait Burke à la Chambre des Communes, «î'est le plus remarquable monument d'iniquités qui aitjamais été élevé ; c'est une machine d'une adresse rare et d'un travail achevé, aussi bonne pour 1 oppression, l'appauvrissement d'un peuple et. l'avilissement, en sa personne, de la nature humaine, que tout ce qui ait jamais été imaginé par la perversité de l'homme. '
Encore, si on se fut contenté d'abolir les lois qui régissaient l'Irlande lors de sa conquête.!... mais non, cela n'était pas suffisant, il fallait aussi anéantir sa liberté politique et détruire son autonomie parlementaire.
C'est en 1800 que ce crime social fut consommé, grâce à la trahison de Lord Gastlereagh et de la majorité du parlement irlandais qui avaient été achetés par le cabinet britannique.
Par la honte des acheteurs et des vendus qui ont perpétré l'Acte d'Union, on connait les chiffres exacts du marché passé, en 1800, entre le ministère anglais d'une part, et les misérables qui trafiquèrent, contre tout droit et tout honneur de l'indépendance et de la dignité de leur pays. Pour apprécier la valeur d'un tel pacte, il suffît de rappeler la longue suite d'événements qui l'ont précédés, les circonstances au milieu desquelles il a été conclu, les protestations tant de fois répétées qui l'ont suivi ; puis, qu'on lui applique les règles ordinaires en matière de contrats, et si l'emploi de la violence et de la ruse frappe de nullité les conventions humaines, si d'après les maximes reçues chez les peuples civilisés, elles n',ont de valeur que par le libre consentement des parties contractantes, que faut-il penser de l'Acte qui a uni l'Irlande et l'Angleterre et dont on peut dire que les considérants en ont été dictés par la force, les clauses payées par la corruption et les signatures données par la lâcheté !
Depuis, l'Irlande n'a que trop senti la rigueur des conséquences qui découlent de l'Acte d'Union. La législation la plus arbitraire n a pas cessé un instant depuis cette époque d'exciter ses
mécontentements et ses protestations. Oh ! l'Angleterre a été fidèle au sinistre programme qu'elle s'est tracé au douzième siècle à l'égard de ce malheureux pays.
L'Acte des crimes de 1887 qui force tout citoyen irlandais à revêtir la livrée du forçat s'il a le courage de protester publiquement contre les injustices du gouvernement impérial, n'est que le digne couronnement de l'œuvre de spoliation et d'asservissement commencée en 1169.
Mais ce en quoi l'Angleterre a échoué, c'est lorsqu'elle a tenté de faire apostasier l'Irlande.
Si au seizième siècle, l'Irlande eut suivi la pente fatale sur laquelle a glissé l'Angleterre, l'Irlande, pour prix de son apostasie, eut été laissée en paix. On ne lui aurait pas ravie sa liberté : on se serait contenté d'en faire une colonie anglaise. Mais le peuple irlandais a préféré sacrifier toutes ses prérogatives plutôt que de renoncer à sa foi et à ses croyances: voilà pourquoi il a été persécuté.
Pendant sept siècles de pleine impunité, l'Angleterre a eu recours, non pas à la doctrine, — l'erreur ne procède jamais ainsi là où elle est maîtresse— mais à tous les genres de supplices,
aux proscriptions sanglantes, aux confiscations en masse et à la plus atroce législation.
Eli bien î clans ce duel prolongé, l'Angleterre a été vaincue ! L'Irlande dans son long martyre, n'a pas eu pour elle les succès et les victoires criminels ; mais elle peut lever haut son front et dire à l'Angleterre : Tu m'as traité en esclave rebelle ; le monde entier peut voir sur mes mains les traces des fers que j'ai portés, et sur mon corps les cicatrices des coups que j'ai reçus ; mais tu n'as vaincu que la matière, la victoire morale m'appartient. "
Toutes les tortures et toutes les persécutions ont été impuissantes à déraciner en Irlande l'arbre de la foi catholique planté par saint Patrice. Il a résisté à toutes les tempêtes et à tous les assauts. Une si héroïque persévérance peut-elle rester sans fruits ? Oh ! non.
Après la victoire morale que l'Irlande a remportée dans sa lutte avec l'Angleterre, il en est une autre que nous attendons avec confiance et que les événements font pressentir. La fin de l'épreuve approche malgré tant de signes décourageants qui viennent chaque jour déconcerter les amis du peup'e irlandais et les vrais amis de l'Angleterre. Sous peine de l'anathème universel, et enfin de compte, peut-être sous peine de sa propre ruine, — car ce n'est pas en vain que l'on tyrannise un peuple—elle doit abroger ses lois oppressives, ses détestables coutumes, ses traditions despotiques.
On commence d'ailleurs à comprendre, dans les cercles politiques de la Grande Bretagne que le dix-neuvième siècle n'est pas une époque de barbarie. Ce n'est plus vainement que Gladstone et ses adeptes revendiquent au nom de l'humanité les libertés de l'Irlande. On sent que le monde civilisé est avec le Grand vieillard. . Le nombre de ses partisans grossit tous les jours : quelques-uns de ceux qui l'ont jadis ardemment combattu se rapprochent de son parti; d'autres, abandonnent le gouvernement, parce que la politique de ce dernier en Irlande leur inspire un insurmontable dégoût.
Il arrivera un temps, nous en avons la ferme confiance, où les partis en Angleterre ne resteront pas sourds aux protestations réitérées que tous les peuples du monde font entendre par la voix de leurs journaux et celle de leurs hommes publics. L'heure de la réparation et de la justice sonnera quelque jour; car il est impossible que la Grande-Bretagne traîne plus longtemps après elle et foule sous ses pieds tout un peuple injustement asservi. Elle ne voudra pas que ce crime social,— comme l'appellent ses hommes d'Etat eux-mêmes— -l'accusent éternellement devant le monde civilisé.
A part ces raisons, il en est une autre qui nous fait croire que l'Irlande n'est pas à jamais
condamnée à endurer le martyre de la persécution. Nous le disions il y a un instant, il est impossible que le peuple irlandais ne reçoive dans un avenir assez rapproché, la récompense de son fidèle attachement à la foi catholiqueromaine, que Ton a vainement tenté de lui faire abandonner. C'est pour conserver cette foi dans toute son intégrité qu'il a souffert pendant septcents ans.
Tant de revers ne peuvent demeurer sans résultat.
Sans aucun doute, ces épreuves ont été destinées par la Providence, qui gouverne tout avec sagesse, à produire de grandes choses.
L émigration irlandaise en Angleterre, causée par la persécution dont l'Irlande a été la victime, mérite d'attirer l'attention d'une manière spéciale. Ne peut-on pas voir, en effet, dans ce mouvemenl, un signe précurseur du retour de l'Angleterre à la foi chrétienne ?
Jointe aux mouvements des conversions individuelles qui, chaque année, font passer des rangs du protestantisme dans les nôtres, les âmes les plus droites, les plus sincères et les mieux disposées, l'émigration irlandaise en Angleterre ne semble-t-elle pas destinée à jouer un rôle important dans le retour si désirable de cette grande nation à la religion qui lui fut enseignée au sixième siècle par saint Grégoire le Grand et saint Augustin de Cantorberry ?
Cette religion, naguère proscrite, hier encore à peine tolérée, voit tous les jours ses conquêtes se multiplier et son empire s'étendre; cette église sort à peine de ses Catacombes de la persécution où l'avaient fait descendre les sanglants édits d'Elizabeth : et maintenant, grâce à la liberté dont une part plus grande lui est accordée dans ce pays protestant qu'en des contrées qui n'ont jamais cessé d'être Catholiques, elle gagne tous les jours du terrain au profit de la vérité et de la justice ; elle dissipe peu à peu les préjugés séculaires; elle triomphe, par ses institutions charitables, par le zèle de ses apôtres, par la constance souvent héroïque de ses fidèles, des antipathies de ses adversaires et du mauvais vouloir de ses contradicteurs.
Par là, ne marche-t-on pas visiblement vers cette réconciliation complète de l'Angleterre avec la vérité, que pressentait déjà Bossuet, et que saluait naguère des vœux les plus ardents la voix éloquente de Mgr Pie ?
Quand cette grande œuvre sera accomplie, — et si justice n'est pas rendu à l'Irlande, avant que cet événement se réalise, — l'Angleterre reviendra à de meilleurs sentiments à l'égard de ce peuple ; l'œuvre de sa réhabilitation commencera et on lui rendra toutes ses libertés, car l'Angleterre comprendra qu'il est indigne d'un peuple chrétien de tyranniser brutalement une autre nation.
L'oppression cessera enfin ; et quant à la faveur d'une sympathie généreuse, de lois justes et d'une administration équitable, l'Irlande aura refleuri, un grand acte de justice aura été accompli dans le monde et la dernière tache qui souille la couronne d'Angleterre aura été effacée.