UN DUEL IL Y A QUARANTE ANS
A tort ou à raison, on a l'habitude de dire que les Français sont très sensibles au point d'honneur ; quand ils se croient lésés dans leur dignité, ils provoquent aussitôt l'insulteur en combat singulier, et quelque soit le vaincu, fut-il même l'insulté, on considère que l'honneur est vengé.
Nous, Canadiens-Français, descendants des anciens colons qui ont fondé le pays, nous avons conservé, à travers les siècles, un peu du caractère et des habitudes de nos pères. Gomme eux, nous sommes d'une sensibilité excessive quand il s'agit d'une injure : cette injure, est-elle grave, que nous sommes souvent tentés de faire comme les Français d'outre-mer, et de provoquer en duel celui que l'on appelle volontiers un vil calomniateur.
A vrai dire, la froide raison, en pareille circonstance, nous dit et nous convainc la plupart du temps, que le duel est illicite, absurde, ridicule, même immoral, et qu'un homme d'esprit doit revendiquer son honneur autrement que par l'épée, la bayonnette on le pistolet. C'est probablement grâce à ce salutaire empire de la raison sur notre irascible nature, que l'on voit devant nos cours de justice, — au grand contentement de
messieurs les avocats — un si grand nombre d'actions en dommages, au montant de cent quatre vingt dix-neuf piastres et quatre vingt dix-neuf centins. Mais il fut un temps, où l'on ne raisonnait pas de cette manière!... L'on se rappelle, en effet, cet émouvant duel qui eut lieu dans notre pays il y a une quarantaine d'années. C'était au temps où M.Michel Vidal, à peine sorti des murs du collège, rédigeait le Journal de Québec.
A la môme époque, Son Honneur le juge Fournier, de la Cour Suprême, Son Honneur le juge Plamondon, de la Cour Supérieure, et M. Pierre Huot, alors membre du parlement pour la division Saint-Roch de Québec, pratiquaient comme avocats dans la vieille cité de Champlain.
Or, un jour parut dans le Journal de Québec un article non signé et fort violent, au cours duquel, MM. Fournier, Plamondon et Huot étaient loin d'être traités en douceurs.
Rien de plus pressé, pour eux, on le conçoit, que de chercher l'auteur de cet article qu'ils considéraient comme insultant et diffamatoire.
M. Vidal en prit courageusement la responsabilité, se faisant fort de prouver tout ce qu'il avait écrit.
Les conséquences furent qu'un beau matin, il reçut un cartel des trois avocats qu'il avait insultés et qui exigeaient un compte très sévère
des remarques lancées contre eux dans le journal incriminé.
En moins d'une heure, M. Vidal renvoyait à ses antagonistes une note par laquelle il annonçait que le cartel était accepté.
Mais, ce n'était pas mince affaire que d'avoir une rencontre sans être dérangé par la justice qui n'aurait certes pas manqué de calmer l'ardeur de cette fougue dangereuse.
L'on décida donc d'aller se battre aux Etats- Unis. Ils prirent- ensemble la route de Island Pond ; mais leurs amis réciproques étant intervenus, la police vint leur couper le chemin à Sherbrooke.
Après avoir donné à la justice l'assurance que les choses en resteraient là, ils furent mis en liberté, et se dirigèrent vers Montréal.
Malheureusement les esprits étaient trop mal disposés pour que les adversaires de M. Vidal en vinsent à une entente.
On consulta un jeune avocat de Montréal, maintenant l'honorable M. Abbott, afin de s'assu* rer s'ils étaient tenus légalement de remplir l'en gagement qu'on avait exigé d'eux à Sherbrooke M. Abbott répondit que les magistrats canadiens n'avaient pas juridiction en telle matière, et que par conséquent ils n'avaient aucune obligation à remplir.
On prit de nouveau la route des Etats-Unis, cette fois par Gaughnawaga, bien déterminés depart et d'autre à se battre.
Nos voyageurs s'arrêtèrent au premier village qu'ils trouvèrent de l'autre côté de la frontière.
Là, les trois avocats, blessés dans leurs sus ceptibilités, rencontrèrent M. Vidal qui les attendait prêt à soutenir le combat.
Mais il y avait bien une difficulté : M. Vidai était seul contre trois redoutables adversaires, tous également désireux de revendiquer solennel» lement leur honneur. On décida qu'un seul se battrait contre M. Vidai au nom de tous.
Le sort tomba* sur M. Fournier. MM. Plamondon et Huot, probablement, n'en furent pas fâchés. Quoiqu'il en soit l'on choisit les témoins qui étaient le capitaine Kirbe, de l'armée anglaise, pour M. Vidal, et M. Campbell Wilson, pour M. Fournier.
L'on mit ensuite les antagonistes en face l'un de l'autre, sur un terrain plat, et à une distance de quinze pas.
Les combattants tenaient leurs pistolets braqués l'un sur l'autre, et n'attendaient que le signal pour faire feu. Les spectateurs suivaient avec angoisse cette scène émouvante : et au moment où le capitaineJKirbe achevait de pronon-
cer lentement le signal convenu : " Un, deux trois ! " deux coups de feu partirent simultanément
Les témoins étaient prêts à s'élancer au secours des combattants, mais pas un seul ne tomba : nul n'était blessé.
M. Fournier et ses amis se déclarèrent satisfaits de l'épreuve ; l'on se donna une bonne poignée de mains : l'honneur était vengé ; et l'on repartit joyeux pour Québec.
Mais, pendant que les choses s'arrangeaient si bien là-bas, c'était une tout autre histoire à Québec. Toutes espèces d'affreuses rumeurs circulaient.
L'on avait appris, avec une sorte d'effroi, que les adversaires avaient réussi à tromper la vigilance des autorités et que le duel avait eu lieu. Le bruit courait même que M. Fournier avait été tué par M. Vidal.
Le plus beau de l'affaire, c'est que les amis de M. Fournier se préparaient à faire une très vilaine réception au prétendu vainqueur. Le peuple s'était assemblé sur les places publiques ; des protestations énergiques s'étaient fait entendre et on voulait ni plus ni moins lyncher M. Vidal, lorsqu'il arriverait à Québec. Le soir où M. Vidal devait être à bord du bateau venant de Montréal, une foule considérable s'était réuni sur le quai prête à le recevoir.
Heureusement pour notre pauvre journaliste, l'on séjourna quarante huit heures à Montréal avant de faire route pour Québec; et dans l'intervalle, M. Fournier envoya messages sur messages afin d'avertir ses amis qu'il était sain et sauf et que son adversaire s'était conduit envers lui comme un gentilhomme.
M. Fournier, comme on le sait, s'est fait un nom dans l'exercice de sa profession, est devenu un politicien distingué, membre du gouvernement MacKenzie et en dernier lieu, juge de la Cour Suprême.
Quant à M. Vidal, il émigra à la Louisiane, où il ne tarda pas à acquérir de l'influence dans les rangs du parti républicain. Il siégea pendant deux sessions au "Congrès, fut chargé par le gouvernement américain de plusieurs missions importantes, et résida à Tripoli sept ans comme consul.
M. Vidal demeurait à Ottawa depuis quelques années, quand M. Beaugrand le prit à son service, comme rédacteur de La Patrie, position qu'il occupe encore aujourd'hui.