Trois femmes
Avez-vous rencontré quelquefois, au milieu des êtres vulgaires qui vous entouraient, un de ces cœurs pleins de poésie, qui, se cachant au reste du monde, se révélait à vous tout à coup par une parole ou par un geste? Il y a, dans cette découverte inattendue d'un être qui peut vous comprendre, un charme impossible à dire; mais, lorsque c'est une femme qui sest ainsi dévoilée soudainenement à vos yeux, la surprise a encore quelque chose de plus tendre et de plus suave ; car, je ne
sais pourquoi, une expression vive, un cri de sensibilité, a sur sa bouche une puissance entraînante, que d'autres lèvres ne savent pas lui donner.
J'ai éprouvé toutes ces émotions en découvrant, au fond des familles ignorées, trois de ces femmes auxquelles leurs âmes avaient révélé les secrets de la poésie. Sans orgueil, sans but, et comme sans y songer, elles étaient devenues poètes : elles chantaient comme le rossignol, seulement pour chanter, et sans croire que jamais leurs vers pussent être recueillis, plus que leurs entretiens de chaque jour. (' Je ne suis pas auteur, me disait l'une d'entre elles en riant, mais il y a des heures dans ma vie où je rêve en vers. » L'histoire de toutes trois est dans ce mot naïf et charmant. Je les ai connues séparément (car elles étaient étrangères l'une à l'autre), et, depuis longtemps éloigné de toutes trois, j'ai dû en être oublié; mais ceux de leurs vers que j'avais appris ne sont pas sortis de ma mémoire, et je les donne ici tels qu'ils m'ont été récités.
La première pièce, Mon Ami^ est une romance
pleine d'abandon et d'ingénuité : c'est dans une pension, au milieu d'enfants et de jeunes filles touchant à peine à l'adolescence, que cette élégie a été rêvée et écrite; ce fut à cet âge où leur cœur commence à se sentir, où tout ce qu'il y a de romanesque dans l'âme se réveille (car l'auteur n'avait que seize ans), et ce n'est peut-être qu'un des mille songes qui passaient alors dans cette imagination neuve et féconde. Ah! qu'il serait entraînant et délicieux le poète qui pourrait reproduire avec toute leur candeur ces premières méditations d'une jeune fille qui commence à entrevoir la vie et à deviner une à une les sensations, les joies et les peines que peut donner l'amour! Quel être doué d'un cœur d'homme ne se rappelle pas avoir passé par cette époque, où la sensibilité déborde, où tout le positif de l'existence se cache derrière les images idéales, et où l'on demande un attachement avec toutes ses douleurs et toutes ses incertitudes? Cette époque est de peu de durée : c'est la jeunesse de l'âme; mais, lors même qu'elle est passée, elle laisse encore dans
le souvenir quelque chosfe de triste et de doux, qui ressemble à un regret.
J'ai entendu chanter la romance que je donne ici avec celte entraînante expression qu'une femme sait donner à tout ce qu'elle dit, avant que l'usage lui ait appris à avoir honte de son cœur et à cacher sa grâce la plus puissante, sa sensibilité. Je ne me souviens pas si elle fut bien chantée ; je me rappelle seulement que je fus ému , vivement ému. C'était le soir, le ciel était beau, la brise fraîche, nous
étions assis sous deux acacias, et j'écoutais
C'est une des heures de ma vie que je n'oublierai jamais.
L'élégie .4 mon Ange Gardien, du même auteur, moins naïve que la précédente peut-être, est aussi plus animée, plus remuante : les expressions en sont plus voilées, les images plus mystérieuses; Ton voit déjà la passion qui se cache : ce sont les demi-aveux d'une jeune fille encore ingénue, mais déjà timide. Cette pièce a dû être composée plus tard que celle de Mo7i Ami.
Au surplus, Ton ne trouvera dans ces compositions ni la facture ni la richesse d'imagination des Delphine ou des Desbordes-Valmore : elles paraîtront, à côté des brillants tableaux de ces femmes célèbres, comme ces cadres de bois noirci que l'on aperçoit quelquefois sur les murs d'une chaumière, renfermant une immortelle et une pensée; ce ne sont que de simples fleurs, mais qui peignent un souvenir et un sentiment. L'auteur des deux pièces qui suivent, les Stances à Lui et Le Malheur d'être laide, en a composé un grand nombre d'autres non moins charmantes. Passionnée pour les fleurs, elles ont été presque toujours les sujets de ses chants : assise sous un berceau, devant son parterre, elle laissait errer son âme sur le passé, trouvant dans les objets chéris qui l'environnaient ses images et ses comparaisons. Que de fois je l'ai vue, les cheveux mêlés de fleurs et la tête appuyée sur le treillage du berceau, composer ces délicieuses élégies, qu'elle répétait à ses amies d'une voix pure et douce! Les vers tombaient de son cœur, comme
les débris de la rose qu'elle effeuillait tombaient de ses doigts, et l'on eût dit qu'elle parlait une langue naturelle qu'elle avait sue dès son enfance. La première de ces pièces a été insérée dans le Mercure de 1824, mais arrangée et presque méconnaissable. Je la donne telle qu'elle fut pensée, car elle n'écrivait jamais ses poésies.
La troisième, enfin, de ces femmes (celle-ci je l'ai mieux connue), était à la fois l'être le plus intéressant, le plus généreux et le plus aimant que j'aie jamais rencontré sous le ciel. Elle-même s'est peinte, sans y songer, dans la nouvelle que je donne à la fin de cet ouvrage :
(' C'était une de ces femmes qui semblent nécessairement destinées à se faire aimer, et dont le premier regard éveille, dans certaines âmes, de ces attachements qui font mourir. Son œil petit, mais noir et tendre, sa bouche à laquelle le sourire donnait une expression de mélancolie à attendrir, et, plus que tout cela, je ne sais quelle timidité gracieuse, quelle ingénuité entraînante dans tous ses
mouvements, mille enfin de ces choses que Tceil voit moins que le cœur, faisaient de Marie une jeune fille à la fois charmante et dangereuse, qu'après une première vue l'on pouvait encore ne pas adorer, mais que l'on n'oubliait plus. »
Il faudrait seulement ajouter au portrait l'expression de souffrance habituelle à ses traits purs, et qui était chez elle la suite d'une grande et longue douleur. Elle-même me raconta sa vie, et je voudrais pouvoir reproduire ici son récit avec tout ce mélancolique abandon qu'elle savait y mettre ; mais quelle plume pourrait l'espérer?... Elle avait aimé (elle aimait toujours) un jeune homme selon son cœur et dont elle avait été cruellement séparée. Je me rappelle encore avec attendrissement la chaleur qu'elle mettait à le louer, le charme indicible avec lequel elle le peignait :
« La première fois que je le vis, me disait-elle, je trouvai en lui tout ce que j'avais songé. Sa figure même était telle que je l'attendais ; il y avait un roman dans ses yeux. . . Mais ce fut lorsqu'il parla ! . . .
Sa voix résonna si affectueuse, si facile! ce qu'il disait était si doux, si pénétrant! Je le vis, je le revis souvent, et je le trouvai toujours aussi neuf, aussi intéressant. Les autres hommes ne savaient que cause7\\m il parlait!... — Il devint bientôt tout pour moi. Il paraissait m'affectionner, mais il ne m'avait pas dit qu'il m'aimât. Je rêvais souvent à lui : une nuit, je crus me trouver à ses côtés, seule, dans un vallon, le bras appuyé sur son bras, la main près de son cœur, et marchant ainsi lentement, délicieusement. Il survint un grand orage, des éclairs, la foudre... puis la nuit! Je tremblais : il m'enveloppa de son manteau, nous marchâmes encore; mais la tempête redoublait, et avec elle ma frayeur et ma faiblesse :
« Oh! laissez-moi ici », lui dis-je. J'étais prête à m'évanouir, il m'entoura de ses bras, m'enleva ..
11 y avait devant nous une grande tour ruinée, dans laquelle il m'emporta. J'étais mouillée, pâle, mourante... et lui il me rapprochait de son cœur, il m'appelait par mon nom, qu'il accompagnait des
TROIS FEMMES. il
expressions les plus vives, des prières les plus tendres; je sentais ses mains qui pressaient les miennes, ses yeux qui se fixaient sur mes yeux. — Je n'entendis plus la tempête, je ne vis plus les éclairs, je m'assis tranquillement près de lui et je Técoutai : alors il se mit à me parler. Il me dit de ces choses que la langue humaine ne rend pas et que l'on ne peut entendre que dans un rêve... Je me sentais si heureuse que je croyais que j'allais mourir... — Je me suis réveillée... C'était un songe. »
Ce récit, qui pourra donner une juste idée de. l'exaltation dont cette femme tendre était capable, n'est pas le seul de ce genre que j'aie entendu de sa bouche. Son sommeil lui reproduisait ainsi sans cesse mille tableaux poétiques, dans lesquels elle se trouvait jetée.
Bientôt le jeune homme qu'elle avait choisi la paya de retour. Le récit de leur amour fourmille d'anecdotes charmantes :
« Il était d une susceptibilité difficile à ménager (c'est elle qai parle); souvent je lui faisais de la
peine sans le vouloir et par une innocente plaisanterie, car il avait une de ces âmes que rien n'effleure, et où les moindres paroles vont s'enfoncer. Un jour, je m'en souviens, j'étais avec lui, assise sous des platanes : il s'amusait à me couvrir des feuilles fanées qui l'entouraient, et dont il parsemait mes cheveux : « Déjà, lui dis-je avec un sourire, attendez au moins que je sois étendue dans une tombe!... » Il laissa échapper les feuilles flétries qu'il tenait, un éclair de douleur passa dans ses yeux. Je vis que je l'avais frappé : je lui tendis vivement la main : « Fou que vous êtes, ne voyezvous pas que je plaisante? » Mais le coup était porté, et il resta longtemps triste de l'idée que mon imprudence lui avait jetée dans le cœur.
« Nous passions ensemble des journées, des soirées délicieuses. Personne n'était dans la confidence de notre affection, mais nous pouvions nous en parler même devant des étrangers, par mille mouvements, mille paroles voilées, que nous seuls comprenions. — Quand nous étions assis, le soir, prés
du foyer, il prenait quelquefois dans ma boîte à ouvrage une longue aiguille de buis, il me demandait en souriant ma main. « Voyons si vous pourrez lire ce que j'écris », disait-il; et du bout de l'aiguille il traçait sur la main que je lui tendais des mots que les indifférents ne pouvaient lire, mais que moi je devinais avant qu'ils fussent achevés.
« Cette vie du paradis dura quelques mois... Elle fut terminée d'une manière terrible.
« Celui que j'avais aimé de tant d'affection, auquel se rattachait tout ce que ma vie avait d'espérance, qui se trouvait mêlé à tant de souvenirs enivrants... j'appris un jour qu'il allait me quitter et partir... J'ignorais pour quel temps!
« Que pourrais-je vous dire pour vous donner une idée de ce moment?... — Les adieux furent déchirants... Je ne pouvais me séparer de lui... J'avais peur de ce que j'allais souffrir quand il ne serait plus là. — Il fondait en larmes... Il serrait mes mains sur sa poitrine, avec une expression de désespoir!... Nous restâmes longtemps ainsi. —
Enfin il me dit adieu. — Sa figure s'approcha de la mienne, je crois qu'il m'embrassa; mais je ne sentis rien, j'étais morte. Il me serra encore une fois sur son sein, jeta comme un faible cri, m'éloigna de lui avec effort et s'enfuit... Depuis, je ne l'ai plus revu! »
Cette femme dont je viens d'esquisser la vie est l'auteur des quatre dernières élégies de ce recueil, Un Secret, La Mort, Les Anneaux du souvenir, Marie, et de la nouvelle intitulée Joseph.' Un fait bien connu dans le pays lui a fourni le sujet de cette dernière composition, mais tous les détails sont sortis de son cœur.