‹ Trois femmesChapitre 16 sur 53 · SA VOIX · texte numérisé non relu

SA VOIX

Plus Irisle que le hautbois,

(E. TURQUETY.)

Quoi ! toujours cet accent d un cœur qui se déchire , Ce long accent plaintif qui me fait tant de mal!... Je 1 écoute en tremblant ; il semble me prédire Un avenir sombre et fatal.

On dirait que, soumise à quelque sort funeste, Sa voix , mélange heureux d'amour et de douceur, Doive à jamais garder sa tristesse céleste, Même en n ous parlant de bonheur.

Quand sa bouche, en tremblant, toutbasmedit: «Je t'aime», Que son œil noir et doux répète cet aveu , On dirait un mourant qui, dans l'instant suprême, Murmure son dernier adieu.

Et quel désir pourtant dans son âme peut naître? Ne verra-t-on jamais sur sa bouche un souris?... — Ah! je n'ai rien pour plaire, et quelque autre peut-être Eût mieux consolé ses ennuis !

Hélas ! cette pensée, en vain je la repousse; Elle répète en vain que je fais son bonheur ; Toujours, toujours, sa voix mélancolique et douce Comme un poids tombe sur mon cœur !

— Oh ! laisse cet accent à la colombe errante , Qui , recherchant en vain son ramier disparu , Le soir, sur un cyprès s'arrête gémissante, Au fond d'un bocaa;e inconnu.

3Iais toi, lorsque le ciel te donne à ma tendresse , Livre-toi tout entière à cet instant des cieux , Et garde dans ton cœur cet accent de tristesse Pour l'heure triste des adieux.

LE SAUVAGK

Le bonheur!... n'esl-ee pas un bon arc, une cabane de feuilles de palmiers, et une femme blanche pour dormir sur ses genoux?...

{Le Niagara , inédit. /

«Dansnosbois, surnos monts, près des bords du grand fleuve, Je lai cherchée en vain , celle qui doit m aimer, Et dans l'isolement mon âme ardente et neuve Au désert va se consumer.

« Pour la trouver j'ai fui ma forêt de bananes , Jusqu'au pays des blancs l'espoir m'a fait voler, Et chaque nuit, timide, auprès de leurs cabanes Je viens chanter pour l'appeler.

« Je chante doucement avec la voix de lame , De mon cœur plein d'amour je conte l'abandon ; Puis j'écoute longtemps!... mais nulle voix de femme A mon chant plaintif ne répond.

« Hier pourtant j'ai cru que j'en entendais une!... Une main souleva le store de bamboux , Et je vis un instant, aux lueurs de la lune, Scintiller des yeux noirs et doux.

« C'est toi que je cherchais sous ces sombres ombrages ; Oh ! viens , jeune créole, et montre encor ces traits Que souvent, quand mon âme errait sur les nuages {*), J'ai déjà vus dans mes forêts.

a Pour prouver que je t'aime, oh! dis, que faut-il faire? Veux-tu me voir chercher les dangers , les combats? Ou faut-il t'apporter du fond de sa tanière Un tigre étouffé dans mes bras ?

(*) Expression consacrée chez les sauvages pour exprimer les instants d'exallation.

«Veux-tu du manglier me voir gravir la cime? Ou , confiant ma vie à de frêles rameaux , Faut-il t'aller cueillir jusqu'au fond de l'abîme Les fruits suaves du lotos?

a 0 créole, aime-moi! Tu seras si chérie!... Les blancs n'ont pas une âme à t'offrir comme moi Je n'ai plus de parents , de dieux ni de patrie , Seule tu seras tout pour moi.

« Viens , je t'emporterai , loin , dans la solitude : Un paradis d'amour là pour nous est ouvert ; Là nous aurons le &oir, pour notre lassitude , Un des lits de fleurs du désert.

« Ton souffle dans mon sein fera couler la flamme , Je pourrai , sur mon cœur te sentant reposer, Ma lèvre sur ta lèvre , et respirant ton âme , M'endorrair dans un long baiser.

a Comme deux bengalis , sur quelques hautes branches , Bercés dans un hamac de lianes en fleur, Tu m'apprendras tout bas cette langue des blanches Qui dit si bien les maux du cœur.

a Car votre langue est tendre, et vos voix sont si douces ! . . . Quand tu parlas hier, ton accent murmura Comme le vent des nuits qui vient joncher les mousses Des roses de magnolia.

« Mais tu ne m'entends pas !,.. auprès de ta fenêtre Je vais attendre en vain jusqu'au lever du jour, Et maintenant , assis sur ta natte , peut-être Quelque blanc te parle d'amour.

« 11 sera préféré (car mon teint me condamne) , Et le pauvre sauvage encor restera seul. Et bientôt , au désert , les feuilles du platane Le couvriront comme un linceul. »

Et , dévorant ses pleurs , l'enfant de rAmérique *

S'en alla lentement sous les bois de cocos , Et, pensif et distrait, sa main mélancolique Brisait les jeunes fleurs des plus prochains rameaux.

Mais , se tournant souvent vers la ville espagnole , Son œil cherchait encor, sous le feuillage vert , Le store de bambou de. la jeune créole, Et tout bas il chantait, retournant au désert :

a Dans nos bois, sur nos monts, près des bords du grand fleuve, Je l'ai cherchée en vain , celle qui doit m'aimer. Et dans l'isolement mon âme ardente et neuve Au désert va se consumer. »

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