‹ Trois fléaux de la classe ouvrièreChapitre 10 sur 24 · PÉTITION DES OUVRIERS BOULANGERS · texte numérisé non relu

PÉTITION DES OUVRIERS BOULANGERS

« A Messieurs les Membres du Conseil d'Etat du canton de Genève.

« Messieurs les Conseillers d'État.

« Depuis longtemps nous luttons pour avoir notre part du repos du dimanche et. dans ce but, nous demandons à être dispensés du portage du pain à domicile ce jour-là. Notre santé est souvent compromise par les fatigues spécialement inhérentes à notre pénible travail et souvent aussi par les mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles nous l'accomplissons.

« Outre les heures de l'après-midi, pendant lesquelles nous devons généralement nous reposer, à cause de notre travail de nuit, il est de toute nécessité que nous ayons régulièrement notre liberté au moins le dimanche matin, au lieu de l'employer, comme d'ordinaire, à porter le pain de maison en maison. Beaucoup de patrons boulangers sont de notre avis, mais d'autres, plus rares, sont indifférents à nos réclamations et entravent tout progrès qui améliorerait notre situation.

« Sachant, Messieurs les Conseillers d'Etat, que vous avez promis de préparer une loi sur le repos de beaucoup de ceux qui n'ont pas leur liberté le dimanche, nous vous prions instamment, nous tous garçons boulangers, de ne pas nous oublier au moment où elle sera rédigée et de nous faire participer à un bienfait dont nous vous resterons toujours reconnaissants.

• )ï TROIS FLEAUX

(( Nous nous permettons, à cette occasion, d'ajouter qu'à notre avis, si les magasins de nos patrons se fermaient le dimanche, à dix heures du matin ou à midi, tout le monde pourrait s'en accommoder aisément.

« Genève, le 14 février 1899. »

[Suivent environ 120 signatures.)

« Notre profession, disent encore ces ouvriers, est des plus pénibles par le fait que nous devons travailler de nuit, puis employer la matinée à porterie pain...; si nous voulons prendre quelques heures de liberté le dimanche, ce n'est qu'en renonçant au sommeil que nous les obtenons, »

En conséquence, ils demandent instamment que les maîtres et maîtresses de maison veuillent bien les dispenser, le dimanche, d'avoir la hotte sur le dos, souvent jusqu'à midi, et ils les prient de signer la déclaration suivante :

« Pour soulager les ouvriers boulangers, je de mande à M***, boulanger, de ne pas me faire apporter le pain le dimanche, à partir du 1er mars prochain. )>

« Une affiche apposée en ce moment sur nos murs et signée du Syndicat des garcous boulangers adresse un appel dans le même sens au public et principalement aux ménagères (1). »

En Autriche et en Allemagne, beaucoup de négociants ne profitent pas de toutes les heures qui leur sont accordées par la loi pour l'ouverture de

i Bulletin dominical de Genève-, n" de mars 1809.

leurs magasins ; ils les ferment plus longtemps ou même complètement. A Paris, les grands magasins du Louvre et du Bon Marché sont fermés le dimanche depuis bien des années, sans aucune entente avec d'autres magasins, et leurs patrons n'ont certes pas à s'en repentir.

Mais nous rencontrons ici les objections de négociants obstinés. Pour écarter de prime abord leur objection la plus sérieuse, il faut remarquer qu'on leur demande de fermer leurs magasins le dimanche, dans le cas seulement où le même engagement serait pris par le très grand nombre des négociants du même genre. Cet accord est possible, il s'est établi dans plusieurs villes ; mais il faut que ceux qui arrivent à un chiffre beaucoup plus considérable d'affaires et ont un plus grand nombre d'employés, donnent le bon exemple et s'engagent les premiers. Leur refus, en effet, arrête tous les autres négociants, et ils portent ainsi la responsabilité de toutes les conséquences du travail du dimanche, pour tous les employés de commerce d'une ville et même d'une région entière.

Cet argument si décisif ne touche pas ces obstinés. « Nous faisons, disent -ils, des affaires très importantes le dimanche et c'est une perte très grave que vous voulez nous imposer. »

Je réponds : Puisque vous faites des affaires si importantes les jours de dimanche, quelles affaires magnifiques ne faites vous pas dans l'année tout entière ? Cette fortune que vous élevez ainsi, vous la devez sans doute à votre intelligence et à votre

activité, mais aussi au travail, à l'intelligence et au dévouement de vos employés. Est-ce trop vous demander que de faire quelques concessions non pas seulement à la charité, à la bienfaisance, mais à la justice, aux droits les plus essentiels de «eux et de celles dont les fatigues et les travaux contri buent à élever votre fortune ?

Mais les pertes qu'on nous oppose sont-elles réelles ? Certainement non. Je répète que l'engagement dont il s'agit n'est demandé que dans l'hypothèse où le très grand nombre des magasins du même genre seraient fermés. Si quelques négociants s'obstinaient à ouvrir le dimanche, ils seraient bientôt obligés de suivre le mouvement général ; ils ne trouveraient plus d'employés ou ils ne les trouveraient que dans des conditions déplora blés. Ainsi donc les ventes qui n'auraient pas lieu le dimanche auraient lieu pendant la semaine et les pertes n'existeraient pas. D'ailleurs, si quelques pertes étaient faites, ne seraient elles pas largement compensées par la liberté d'esprit, la bonne volonté, les soins attentifs des employés heureux et reconnaissants de la liberté et du repos qui leur seraient accordés ?

Nous avons, disent encore ces négociants, nous avons des frais généraux, qui comprennent les cinquante deux dimanches de l'année. La réponse est facile. — Vos frais généraux se répartissent sur l'année entière, sur toute votre vente annuelle ; mais si, comme je l'ai dit, cette vente reste la même, comment pouvez-vous nous opposer vos frais généraux? Votre situation à ce point de vue

LA VIOLATION DE LA LOI DL" DIMANCHE •) i

est bien supérieure à celle des patrons des usines dont il faut maintenir les fourneaux allumés les jours de dimanche, tandis qu'aucun travail n'est accompli et aucun gain réalisé. Vos magasins sont fermés le dimanche, et vous ne faites aucune dépense.

Mais, disent-ils encore, nous, les chefs et les patrons, nous travaillons le dimanche. — S'il vous plait de vous imposer un pareil travail, avez-vous le droit de l'imposer aux autres ? Est-il bien vrai, d'ailleurs, que vous travaillez tous les dimanches? Et si vous travaillez ces jours là, n'avez-vous pas vos jours de voyage, de liberté complète ? N'avezvous pas vos fêtes de familles et vos plaisirs? Vos employés jouissent ils des mêmes avantages?

Nous accordons la liberté, le dimanche, depuis midi pendant trois mois d'été. — Je réponds qu'une pareille concession est insuffisante, et pour la santé des employés, et pour la liberté de conscience et pour les droits de la famille.

Obtenez une loi qui impose le respect du dimanche et nous nous y soumettrons. — Je ne suis certes pas opposé à une loi pareille ; je le dirai bientôt. Mais les obligations de la justice et de la charité existent avant cette loi. Elle ne créera pas ces obligations : elle les supposera évidemment. Et ce qu'obtiendrait la loi, l'entente ne pourrait-elle pas le réaliser, si tous avaient une volonté sincère ?

Mais, disent-ils encore, nous réussissons ; notre commerce prospère, notre fortune grandit. Que nous importe tout le reste ? — Prodigieuse et lamentable aberration ! Comme si la richesse, la

fortune et le succès étaient tout ! Comme si la liberté, la santé, la vie des employés, les devoirs de la famille et l'avenir du pays ne comptaient pas ! Comme s'il n'y avait pas d'autres revers, d'autres épreuves cruelles que celles qui atteignent la fortune, et si le malheur, qui a des formes, hélas ! si variées, ne pouvait pas vous atteindre !

Prenez garde: on ne brave pas toujours impunément les droits les plus sacrés.

Les acheteurs ont, dans les conséquences funestes de la violation de la loi du dimanche, une part très grande et spéciale de responsabilité. Il est bien évident que tous les magasins seraient fermés, que tous les négociants et leurs employés jouiraient du repos du dimanche s'il n'y avait pas d'acheteurs.

Le croirait-on ? Ceci est très difficile à obtenir, On craint de froisser ce négociant ou cet ouvrier. Et quel mal y-a-t-il à les froisser, si vous les amenez ainsi à se donnera eux-mêmes et à donner aux autres la liberté et le repos du dimanche ?

Mais on nous objecte encore : Nous ne trouvons pas chez les négociants et les ouvriers qui ferment le dimanche ce que nous trouvons chez les autres, ou nous ne le trouvons pas dans les mêmes conditions et au même prix.

Cette affirmation ne peut être exacte que pour un très petit nombre d'objets, et nous demandons si, à l'exception de ces cas très rares, vous accomplissez votre devoir. Et pourquoi les acheteurs ne feraient-ils pas tout d'abord des observations à ces négociants et à ces ouvriers ? Leur influence serait certainement très utile. Qu'ils demandent aux né-

gociants catholiques d'être à tous égards au pre mier rang, d'accepter toutes les modifications et d'employer tous les moyens légitimes pour mettre leur commerce au niveau de celui de leurs concurrents .

Mais ce qui se vend à si bon marché est il de qualité supérieure et même suffisante ? S'il en est ainsi, comment ceux qui vendent à si bon marché deviennent-ils riches si rapidement ? On paie quelquefois très cher ce qu'on achète à bas prix. Peut-être aussi les négociants dont on se plaint pourraient-ils répondre qu'ils vendraient dans de meilleures conditions s'ils avaient la clientèle qui les abandonne depuis longtemps pour aller ailleurs.

Enfin, s'il fallait accepter quelques sacrifices, la grande cause qu'il s'agit de servir ne les méritet-elle pas ? Et ces sacrifices peuvent-ils être mis en comparaison avec les conséquences lamentables de la violation du dimanche et avec les grands devoirs qu'elle impose ?

Contradiction lamentable ! Etrange et honteuxmystère de notre nature humaine ! cette violation de la loi du dimanche qui est, je l'ai démontré, un crime contre l'ouvrier et sa famille, un crime religieux, social et national, un crime sans excuse, des hommes, des femmes qui prétendent être honnêtes, qui prétendent être catholiques, et même catholiques zélés, lui donnent un concours sans lequel elle disparaîtrait immédiatement avec tous ses désastres et toutes ses hontes !

Ces prétendus catholiques, ces prétendus honnêtes gens, qui parlent avec tant d'émotion de

l'ouvrier, sont sans entrailles pour ces multitudes d'ouvriers et d'employés qu'ils condamnent à un travail sans repos.

Voici, d*un côté, toutes les conséquences déplorables, effrayantes, du travail du dimanche, et voici, de l'autre, ce plaisir, cette satisfaction, ce raffinement de gourmandise, cette vanité qui veut être satisfaite à tout prix, en un mot, ce criminel égoïsme qai ne veut accepter aucun sacrifice, aucune privation. Nous ne voulons pas nous priver le dimanche de petits pains frais et de pâtisseries sortant du four. Nous ne voulons pas renoncer à ces robes qui ne peuvent être achevées que par le travail delà nuit et du dimanche. Nous ne voulons pas favoriser les négociants qui respectent la loi de Dieu et renoncer à enrichir ceux qui condamnent leurs employés à un travail incessant. Nous ne voulons pas faire la moindre démarche pour seconder la réforme que vous nous demandez au nom de Dieu. Vous nous parlez au nom de l'ouvrier, de l'employé et de leurs familles, de liberté et de justice, de religion et de patrie. Qu'est-ce que tout cela, en comparaison de nos habitudes, de nos aises, de notre orgueil et de notre égoïsme ?

En vérité, ô honnêtes gens, ô catholiques, ô chrétiennes qui proclamez si haut votre sensibilité et votre charité, vous méritez ces paroles sévères de Proudhon : « Que je méprise, disait-il, ces faiseurs d'homélies sanglotantes, ces amis du peuple, ces amis de la classe ouvrière, ces amis du genre humain, ces philanthropes qui méditent à leur aise sur les maux de leurs semblables et qui souffrent,

au sein de leur molle oisiveté, de ce que le peuple n'a que six jours de fatigues ! »

C'est surtout aux femmes dont la vanité et l'égoïsme imposent à de pauvres filles le travail de la nuit et du dimanche que s'adresse ce passage d'une chanson anglaise exprimant les souffrances des esclaves de l'aiguille : « Hommes qui avez des sœurs que vous aimez, hommes qui avez des épouses et des mères, ce n'est pas du linge que vous usez chaque jour, ce sont des vies de créatures humaines. Pique ! pique ! dans la pauvreté, dans la faim, clans la fange ! Cousant à la fois, avec un double fil, un linceul aussi bien qu'une chemise. »

Prétendriez-vous que votre responsabilité n'existe pas parce qu'elle disparait dans le nombre si considérable de ceux et de celles qui agissent comme vous ? Etrange morale, en vérité ! Où ayez-vous appris que le nombre de ceux qui s'unissent pour commettre l'iniquité et qui les rend plus puissants pour le mal détruit la responsabilité de chacun ? Où avez-vous appris qu'une société qui se formerait pour dépouiller et écraser le faible écarterait, par le nombre très considérable de ses membres, la responsabilité qui pèse sur eux ?

Admettez-vous pour vous-mêmes, pour vos intérêts et vos droits, une pareille morale ?

Moi, je vous dis, avec la justice la plus élémentaire et le simple bon sens, que vous avez une part redoutable de responsabilité clans la profanation du dimanche et dans ses conséquences funestes. Je vous dis que votre conscience ne peut être en paix, que votre piété et votre charité sont hypo-

62 mois FLÉAUX

crites, puisqu'elles se contredisent si impudemment. Je vous dis que vous êtes indignes de l'estime des hommes et du pardon de Dieu.

Voilà la cause première de l'impuissance des catholiques et des honnêtes gens, l'explication de tant de défaites : des protestations bruyantes à la place de l'action sincère, l'égoïsme repoussant l'effort et le sacrifice, l'inertie que rien n'émeut, la lâcheté qui recule toujours, l'obstination que ne peuvent vaincre les suprêmes périls.

Parmi les acheteurs dont l'obstination s'oppose à la grande et nécessaire réforme que nous réclamons, nous devons compter les habitants des campagnes qui viennent acheter le dimanche à la ville. De grands négociants consacrent chaque année des sommes considérables à solliciter, par les publications et les réclames les plus attrayantes, les habitants des campagnes à venir acheter chez eux ce jour-là. Ces négociants sacrifient ainsi à leurs intérêts matériels, à leur amour implacable du gain, les intérêts les plus élevés de ces populations. C'est ce qu'il importe souverainement de faire comprendre. Il faut que MM. les curés répètent sans cesse sur ce point leurs démonstrations et leurs exhortations, et s'efforcent d'arrêter un pareil courant.

En effet, les villageois qui viennent à la ville le dimanche s'imposent d'abord les dépenses du voyage. Ils manquent très souvent à la sainte messe et aux offices religieux. Ils font, dans les cafés et les auberges, des dépenses souvent considérables et prennent l'habitude des boissons alcooliques. De

l'aveu des négociants eux-mêmes, ils achètent presque toujours des objets qui n'ont aucune sérieuse utilité, des objets de fantaisie et de luxe.

Que les habitants des campagnes n'objectent pas qu'ils ne trouvent pas dans leurs villages ce qu'ils veulent acheter : ce n'est là généralement qu'un très mauvais prétexte. Nous venons de dire quels objets ils achètent ordinairement à la ville le dimanche.

Pourquoi ne font-ils pas gagner les négociants de leurs villages ou de leurs petites villes ?

On paie plus cher dans nos campagnes, dira-ton encore. — Ceci n'est pas toujours exact. Et puis, à quel prix vous reviennent les objets achetés à la ville, si vous tenez compte du prix du voyage, des dépenses du café et de l'auberge et d'autres dépenses encore ?

Et d'ailleurs, les habitants de la campagne ne viennent-ils pas dans les villes, les autres jours de la semaine, aux foires et aux marchés où ils vendent souvent leurs produits pour 2 ou 3 francs, tandis qu'ils dépensent S francs, 10 francs et plus encore ? Dieu veuille qu'ils ne trouvent pas, le dimanche à la ville d'autres périls et qu'ils n'y laissent pas, avec une part de leur petite fortune, leurs croyances et leur vertu.

Aussi, non seulement le clergé, mais tous les hommes influents qui s'intéressent au sort de nos cultivateurs, doivent lutter avec énergie et persévérance contre ces habitudes qui sont pour les habitants de nos campagnes un véritable fléau.

Il importe que je dise au moins quelques mots de certaines catégories de travailleurs.

L'armée des employés et ouvriers des chemins de fer est de 250,000 hommes. Combien parmi eux sont libres d'accomplir, le dimanche, leurs devoirs religieux et de prendre un jour de repos après une semaine de rude labeur ? Il faut reconnaître que des réformes utiles ont été réalisées. Elles sont loin, cependant,' d'être satisfaisantes et d'atteindre celles qui ont été accomplies dans d'autres pays.

En Belgique, depuis plusieurs années, on a supprimé, le dimanche, 1,800 trains de marchandises ; il en reste 80 0/0. Des milliers d'employés du chemin de fer sont libres un dimanche sur deux ou trois ; tous peuvent, chaque dimanche, disposer de deux heures pour assister, s'ils le veulent, aux offices religieux.

En Hollande, les trains de marchandises ont diminué de 99 0/0. Les gares de marchandises à petite vitesse sont fermées le dimanche et celles de grande vitesse, à partir de dix heures du matin .

En France, le Comité central de la ligue pour le repos hebdomadaire a demandé la fermeture des gares de petite vitesse tout le dimanche. Il ne l'a obtenue qu'à partir de dix heures du matin, et il considère cette concession comme insuffisante. Un arrêt ministériel du 9 mai 1891 permet de refuser, le dimanche, la livraison des colis de petite vitesse.

Ceux qui sont expéditeurs doivent se servir de la griffe, qui déclare que leurs marchandises ne seront pas expédiées le dimanche ; ceux qui sont

destinataires doivent, par des lettres inhibitoires, déclarer au chef de gare ne pas vouloir accepter. le dimanche, les objets qui leur sont destinés.

Des réformes très importantes ont été faites pour laisser une partie de la journée du dimanche aux employés des postes et télégraphes et aux facteurs. dont le travail est si pénible. Mais il faudrait demander et obtenir davantage. Ici encore nous avons tous une grande responsabilité.

J'ai déjà demandé aux prêtres de mon diocèse de n'envoyer ni lettres ni dépèches télégraphiques le dimanche et de ne pas mettre de lettres à la poste, non seulement le dimanche, mais le samedi dans l'après-midi, à moins de raison grave.

Cette demande, je l'adresse à tous les catholiques de mon diocèse, et, si cela m'est permis, à tous les catholiques de France.

Bien souvent, même dans les familles les plus chrétiennes, les domestiques sont surchargés de travail le dimanche. Us ne jouissent d'aucun repos et peuvent à peine assister à la messe. Un journal protestant, que j'ai déjà cité, insiste à ce point de vue sur les devoirs des maîtres et maîtresses de maison :

« Trop souvent, dit-il, la préparation des repas exige le dimanche plus de temps que les autres jours, et les maîtres laissent aux serviteurs tout le poids du travail à accomplir le jour du repos. Il n'est pas rare non plus que les servantes doivent employer tout l'après-midi du dimanche à raccommoder leurs vêtements... Toute famille doit avoir en vue la sanctification du dimanche et aussi

le bien des domestiques. Les maîtres, au lieu de laisser reposer tout le travail sur les épaules des domestiques, au lieu de rechercher les plaisirs du dimanche qui exigent une augmentation de peine, doivent, au contraire, restreindre la tâche par une vie plus simple, par des repas moins recherchés ou préparés déjà en partie pendant la semaine. Les fêtes de famille et les invitations du dimanche doivent être faites sans grand remue- ménage, car il faut tâcher d'accorder le dimanche matin la fréquentation du culte, puis le repos de l'après-midi et de la soirée (1). »

Mais, nous dit-on, si les ouvriers jouissent du repos et de la liberté du dimanche, ils consacreront ce jour aux plaisirs et au cabaret.

Je réponds d'abord que l'ouvrier est bien plus exposé à ces excès le lundi ou tout autre jour de la semaine que le dimanche ; que les fautes de quelques-uns ne peuvent être préjudiciables à tous et supprimer des droits qui sont évidents. Je réponds qu'une excellente mesure pour préserver les ouvriers de ces excès est de faire la paye, non pas le samedi soir ou le dimanche, mais un autre jour de Uf semaine. C'est le vœu que formulait le Congrès international de Paris, de 1889 : e II est à recommander, disait-il, de faire la paye des ouvriers tout autre jour que le samedi et le dimanche. Dans bien des établissements industriels, elle est pratiquée avec avantage le vendredi ; dans d'autres, on a eu

il Bulletin dominical de Genève^mars lïS'J'J.

LA VIOLATION DE LA LOI DU DIMANCHE b7

recours avec succès à d'autres combinaisons tendant au même but. » Ce but est de prévenir le mauvais emploi des salaires le dimanche.

Il est certain qu'obtenir pour les ouvriers et les employés de commerce le repos du dimanche, ce n'est pas résoudre toute cette si grave question du dimanche au point de vue religieux et moral, mais évidemment il faut commencer par cette première réforme, et sans ce repos il n'y a plus de religion, de morale et de famille pour l'ouvrier et l'employé. Le repos et la liberté étant obtenus, il faudra combattre le fléau de l'alcoolisme, détourner l'ouvrier du cabaret, le maintenir le plus possible au foyer domestique et le ramener à l'église par les efforts d'un zèle que rien ne déconcerte .

La multiplicité des fêtes, des réunions de plaisirs les jours de dimanche est, de nos jours, un péril qui grandit sans cesse.

Un journal protestant, le Bulletin dominical de Genève, publie les observations suivantes qui frapperont peut-être d'autant plus qu'elles ne viennent pas d'un organe catholique :

« Pour beaucoup de nos concitoyens, le dimanche n'est pas un jour de repos, au vrai sens du mot, ni même une fête religieuse. Si ce n'est pas pour eux un jour de travail, ils en font uniquement un jour de plaisir. Encore s'il ne s'agissait que de réjouissances saines et élevées, ayant un but patriotique, familial ou chrétien, il y aurait lieu de se réjouir d'un tel spectacle, car il est naturel que,

après un travail intense, il y ait des heures de vraie relâche et de honnes distractions.

« Il y a des délassements légitimes, et la lutte pour la vie, l'assujettissement prolongé à une besogne ardue, les rendent incontestablement nécessaires. La c îlébration des grands faits nationaux par tout un peuple n'est pas non plus sans une réelle utilité. Aussi nous nous garderons bien de condamner toutes les fêtes en bloc et sans appel. Mais il ne sont malheureusement pas rares chez nous les plaisirs qui, loin de profiter à ceux qui y participent, les entraînent plus avant dans la voie des dettes et de la démoralisation.

« Ne serait-ce donc qu'à cause du nombre des fêtes, il y a lieu de pousser un cri d'alarme. La liste qu'on en peut dresser s'accroît d'année en année et dans des proportions inquiétantes.

« Ce qui aggrave cet état de choses, c'est d'abord la place importante que les cabarets et les brasseries occupent dans beaucoup de fêtes, ce qui n'est pas propre à en relever le caractère, car chacun sait quelles tristes conséquences en résultent pour bien des familles ; c'est, ensuite, que la plupart de ces fêtes commencent dès la matinée du dimanche et sans aucun égard pour l'heure des principaux cultes publics. De telle sorte qu'elles sont deve nues pour les écoles chrétiennes une concurrence véritable, redoutable même. En tout cas, c'est là une coutume extrêmement fâcheuse de toutes manières puisque les intérêts matériels, moraux et religieux de notre peuple sont ainsi, tous à la fois, sérieusement compromis.

« La fréquence des fêtes publiques n'est-elle pas. en effet, pour beaucoup d'individus et de familles, une source de dépenses exagérées et ruineuses ? N'y a-t-il pas un véritable péril économique à consacrer à des amusements frivoles et parfois préjudiciables à la santé, le gain péniblement acquis pendant la semaine ?

a II faut que les organisateurs des fêtes populaires et tous ceux qui ont encore souci de l'avenir de la patrie et de nos plus belles traditions, écartent le plus possible les occasions de réjouissances publiques. Malgré des dehors brillants et des apparences de confort et de luxe dont elles nous parent, leur trop grande multiplicité conduit sûrement à la ruine matérielle et à la décadence morale.

« Il faut aussi ne conserver que les fêtes ayant un but important et élevé, qui sont vraiment patriotiques dans le sens le plus large de ce terme, qui peuvent laisser après elles une influence bienfaisante, celles, en un mot, qui sont propres à élever le niveau intellectuel et moral de la population. C'est dire que si la quantité de nos fêtes doit être diminuée, il est non moins vrai que la qualité de celles à conserver doit être améliorée le plus possible.

« Enfin, il convient hautement que la matinée au moins du dimanche soit libre de tout ce qui peut détourner les adultes, et surtout la jeunesse, des cultes publics. Il ne faut pas que, sous prétexte de cortège, de chant, de gymnastique, de canotage, de tir, de bicyclette, d'alpinisme ou de toute autre distraction, bonne en elle-même, on crée un motif

de désertion habituelle des services religieux. Sans culte chrétien, pas de christianisme digne de ce nom, ni de vraie civilisation. Une semaine sans dimanche chrétien mène bientôt à un monde sans Dieu, et Dieu ne se remplace pas. Il est et sera toujours nécessaire à toute à me humaine et à tout peuple qui ne veut pas périr, ni même dégénérer. »

Je veux citer encore la réponse que fait à cette objection du mauvais emploi du dimanche , M. Brants. professeur à l'Université catholique de Louvain, membre du Conseil supérieur du travail de Belgique, dans un rapport sur la législation autrichienne du dimanche au Congrès international du repos du dimanche tenu à Bruxelles en 1S07.

« Certes, le cabaret est fréquenté par beaucoup, cela n'est pas contestable, mais cela n'est pas général, et d'ailleurs le remède n'est pas dans le travail, mais dans l'emploi honnête et améliorant du dimanche.

« Que font donc les ouvriers ? Certes, le cabaret reçoit beaucoup de visites ; en été. quand les ressources le permettent, il y a des excursions à la campagne, en famille ; en hiver, il y a pour les plus sérieux d'autres ressources : la (ieuerbeschule ; à Vienne, les conférences des sociétés : de> bibliothèques populaires ; il y a des bibliothèques d'usines très visitées, des sociétés de chant. Enfin, il y en a qui s'occupent d'intérêts publics et professionnels, et vont à leurs groupes, à leurs mee-

« La loi religieuse influe naturellement beau-

coup sur l'emploi du dimanche, et une partie nombreuse de la population assiste à l'office religieux. C'est aussi ce sentiment chrétien qui maintient la pratique des fêtes, même de celles qui sont abrogées, et dont la pratique est fréquente dans certaines régions de l'empire. Des sociétés et des hommes d'œuvres s'occupent d'institutions du dimanche, cherchant à assurer son bon emploi, convaincus que la sanctification du dimanche est un moyen efficace de bien assurer les bons etîets sociaux qu'on en souhaite.

(( Que tous n'emploient pas bien le dimanche est donc un argument qui se rencontre sans doute, mais qui doit seulement faire conclure à des institutions et à une action morale favorisant son emploi 1). »

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Il ne suffît pas de connaître les effets désastreux d'un fléau et de les déplorer : il faut les combattre.

Étudions donc les moyens de combattre la violation de la loi du dimanche.

Le premier moyen est d'agir sur l'opinion publique, qui pèsera sur les patrons, sur les acheteurs, sur les ouvriers eux-mêmes.

Ici, il n'y a pas de divisions. Ceux que le motif religieux ne toucherait pas doivent tenir compte

1) V. Rapport, p. 22, 23.

il TROIS KL EAUX

de l'influence de la loi du dimanche sur la moralité, les forces physiques et la santé de l'ouvrier, sur l'état social et sur la situation de notre pays.

Quand donc la presse s'unira-t-elle sans distinction de partis ou de nuances pour nous délivrer d'un esclavage qui est un fléau et une honte ?

Les ligues et les associations peuvent obtenir de très sérieux résultats. La Ligue populaire du repos du dimanche, qui groupe des hommes de toutes les opinions religieuses et politiques, a fait preuve de bonne volonté, mais il faut reconnaître que les résultats obtenus ne répondent pas à ses efforts. Si je ne me trompe, il faudrait une action plus constante et plus énergique. Cette action, elle doit être demandée au comité central et aux différents comités établis dans nos villes les pius importantes.

Cette ligue, composée d'hommes considérables par leur situation, leur fortune, leur intelligence, devrait avoir une très grande influence sur les patrons et les chefs d'ateliers de nos usines et de nos grandes maisons de commerce. L'exemple venu d'en haut sera bientôt suivi de tous.

Les associations chrétiennes qui ont pour but le repos et la sanctification du dimanche montrent un grand zèle. Ce qu'elles obtiennent au moins aussi difficilement que les engagements des industriels et des négociants, ce sont les engagements de ne pas acheter le dimanche et de favoriser les négociants qui ferment leurs magasins ce jour là. Ces associations ne doivent point se décourager ; si elles étaient secondées par la bonne volonté et

LA VIOLATION DE LA LOI DU DIMANCHE /ô

surtout par le zèle de tous les catholiques, elles obtiendraient de très consolants succès (1).

Je signale et je recommande à la bonne volonté et au zèle des catholiques un moyen très puissant : ce serait l'influence des actionnaires des sociétés industrielles et commerciales et des compagnies de chemins de fer. Ces actionnaires ont une grande part de responsabilité dans les crimes que nous avons signalés et flétris. Leur rôle ne se borne pas à percevoir les revenus de leurs actions. Ils ne négligent certes pas de surveiller la marche de l'industrie et du commerce, l'exécution fidèle des statuts, les progrès réalisés dans l'outillage, en un mot tout ce qui peut contribuer au succès de la société. Pourquoi négligent-ils le grand côté moral et religieux, les devoirs si graves que leur imposent leur autorité, leur coopération aux actes de la société dont ils sont membres, et les fruits qu'ils perçoivent du travail de l'ouvrier? Il en est parmi eux qui sont non seulement des libéraux sincères, mais des catholiques pratiquants et mêmes zélés. J'avoue que je ne puis m'expliquer l'aveuglement de ces actionnaires qui ne comprennent pas la lourde responsabilité qui pèse sur leur conscience.

M. Cheysson, inspecteur général des ponts et

1 Je sollicite le concours du clergé et des fidèles en faveur de l'Association de la sanctification du dimanche fondée par

M. L. de Cissey et dont la direction ost à Lyon, rue Vaubecourt, 10; — et en faveur de l'association du repos et de la sanctification du dimanche, dirigée par le zélé et éloquent M. Keller, ancien député. Celle-ci a son centre rue de Grenelle, 35, à Paris. L'une et l'autre publient un Bulletin.

i ï TROIS FLEAUX

chaussées, disait, clans une conférence sur le Dimanche et l'initiative privée : « Si vous êtes tous des clienls des chemins de fer, peut-être quelquesuns en sont-ils actionnaires.

« Dans ce cas. .Monsieur l'actionnaire, je m'incline chapeau bas devant vous : vous êtes une puissance; la Compagnie, c'est vous. Vous tenez dans vos mains le Conseil d'administration, le directeur, les employés. Que faites-vous de ce pouvoir (1)?

m Tous les ans. dans les assemblées générales, des actionnaires interrogent le Conseil d'administration sur le repos du dimanche, et obtiennent des déclarations généralement satisfaisantes. Les Compagnies ne demandent pas mieux que d'agir, pourvu qu'elles sentent la pression des actionnaires et du public (2). »

Le clergé catholique doit consacrer à cette grande réforme toute son influence, toute sonacti vite et tout son zèle, et seconder avec énergie et persévérance les elïorts réalisés dans ce but. Il doit insister souvent auprès des habitants des campagnes afin qu'ils ne viennent pas acheter à la ville le dimanche.

Les réclamations des ouvriers, de leurs assem-

1 Ce qui est vrai des actionnaires des chemins do fer est vrai des actionnaires de toutes les sociétés industrielles.

1 Le Dimanche et l'initiative privée. Conférence faite le 1 juin 1*98, a Rouen.

blées ou de leurs syndicats pour obtenir le repos du dimanche sont légitimes, on pourrait dire qu'elles sont nécessaires. Si les ouvriers et lieemployés de commerce pouvaient s'entendre, la victoire leur appartiendrait bientôt.

Je le sais, il est des patrons qui menacent de renvoyer tous les ouvriers ou employés qui essayeraient de s'entendre ou qui formuleraient une plainte. Ceux-là méritent d'être publiquement condamnés avec la dernière rigueur. Leur résistance, cependant, n'a pas réussi partout, et. dans plusieurs villes, les droits de la justice et de la liberté leur ont été imposés.

Certes, je ne prêche pas la révolte ; je ne suis pas partisan de vagues formules, de doctrines dangereuses quand elles ne sont pas inexactes, mais j'ai le droit et le devoir d'affirmer la vérité et de combattre l'injustice. Si l'ouvrier a des devoirs, il a aussi des droits ; la fortune, le succès et la force ne justifient pas l'iniquité. L'ouvrier peut certainement se défendre contre elle, surtout par des moyens pacifiques quand les démonstrations les plus évidentes restent sans résultat.

Ici se présente une question de la plus haute importance et sur laquelle les catholiques euxmêmes sont divisés.

Certes, je ne suis pas partisan de l'intervention multipliée de l'Etat dans la solution des questions sociales. Je suis l'adversaire résolu de la doctrine qu'on a appelée le socialisme d'Etat. Notre Saint- Père le Pape Léon XIII, dans l'Encyclique sur

la condition des ouvriers, revient souvent, sept fois, si je ne me trompe, sur les dangers et les limites de cette intervention. Cependant elle doit être admise dans certaines circonstances et à certaines conditions.

D'après l'Encyclique que je viens de rappeler, et d'après les enseignements antérieurs de Léon XIII, il faut 1° que le bien général soit gravement compromis ; 2° que l'abus ou le mal ne puisse être supprimé ou efficacement réprimé que par l'intervention de l'Etat ; « qu'il soit impossible d'y remédier ou d'y obvier autrement » dit le Pontife ; et il parle encore « de l'indispensable nécessité de l'intervention des pouvoirs publics » ; 3° que les pouvoirs publics « ne s'avancent pas et n'entreprennent rien au-delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers (1) ».

Ces conditions existent dans cette grande et universelle violation de la loi du dimanche. Le bien public est très gravement compromis ; car je l'ai démontré, cette violation est opposée à la charité, à la justice, à la dignité humaine; elle atteint de la façon la plus funeste la religion et la liberté, les droits les plus sacrés de l'homme et de la famille, l'avenir de la patrie. Nous demandons

il V. l'Encyclique Dp la condition des ouvriers ; les discours de Léon XIII du l> octobre 1887 et du 20 octobre 1889. — V. la Lettre pastorale de, l'Evéque de Nancy sur la <n<estion ouvrière, du 7 mars 1891 , Lettre approuvée par un Bref de Notre Saint Pero le Pape, et la Lettre pastorale sur l'Encyclique De la condition des ou crier*, du 2 juillet 1891.

LA VIOLATION DE LA LOI DU DIMANCHE i i

à l'Etat, à la loi, de ne pas dépasser la juste mesure « de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers ».

Enfin, le travail du dimanche et ses conséquences funestes ne peuvent être supprimés ou réprimés efficacement, au moins dans toute une région et dans tout uq pays, sans l'intervention de l'Etat. C'est ce que je vais établir en démontrant en même temps le devoir qu'a l'Etat d'intervenir.

Un des devoirs essentiels de l'Etat est de procurer le bien public, de protéger et d'encourager les tendances et les actes qui lui sont favorables, de combattre ceux qui lui sont funestes.

Or, partout les lois qui protègent ou imposent le repos dominical combattent, je viens de le démontrer, un véritable fléau ; j'ajoute qu'elles obtiennent partout d'heureux résultats.

La loi pose les règles ; elle trace les limites ; elle rend égales les conditions de tous ; elle écarte les difficultés ; elle dissipe les obscurités ; elle organise, en un mot.

Elle encourage les- hésitants, maintient les irrésolus, achève la conviction de l'opinion publique, réprime les mauvaises volontés obstinées.

L'Etat doit garantir au citoyen l'usage des droits naturels; or, le repos nécessaire est un droit naturel. C'était l'opinion d'un illustre homme d'Etat anglais, M Gladstone qui, interrogé clans les dernières années de sa vie sur ce droit et ce devoir de l'Etat, répondait : « Je maintiens, avec une énergie toujours croissante, l'opinion que j'ai maintes fois

exprimée sur le travail et le repos du dimanche (1) ».

Ce n'est pas seulement une question de justice, de religion et d'ordre social, c'est une question d'humanité. Je l'ai déjà dit. faut il le redire? il y a dans notre pays une loi qui protège les animaux ; il y a une société qui veille avec soin à l'observation de celte loi et qui dénonce aux tribunaux tout acte de brutalité, et il n'y a pas dans ce même pays, après dix-neuf siècles de christianisme, une loi qui protège une multitude d'êtres humains contre de criminels attentats.

La Cour suprême de New- York n'a pas craint d'affirmer, dans ce pays d'extrême liberté, que « le maintien du repos dominical, comme institution civile, est dans la compétence du pouvoir civil. L'expérience a prouvé que ce jour de repos,' en ne considérant les choses qu'au point de vue purement civil, sert admirablement les intérêts de l'Etat ».

Il y a, dans toutes les législations, des prohibitions multiples admises par tous comme justes et efficaces, telles que la réglementation du travail des femmes et des enfants, la suppression des travaux judiciaires et des bourses de commerce, les jours de dimanche. La prohibition que nous réclamons ne peut-elle leur être comparée ?

Ce qu'il faut remarquer avec une grande attention dans ce débat, c'est qu'un seul homme, un

1 Atlirmation de M. Charles Hill (Congrès de Bruxelles, 1897, p. 549).

seul négociant ayant de grands magasins et de nombreux employés peut tenir en échec la bonne volonté et les désirs ardents des négociants et des employés de toute une ville et même d'une région. Bien plus, la rupture de l'engagement pris par un seul de ces négociants pourrait condamner de nouveau au travail du dimanche et à toutes ses conséquences déplorables les autres négociants et leurs employés.

« Force est de reconnaître qu'en général les tentatives de l'initiative privée ont échoué en Belgique », disait, au Congrès de Bruxelles. M. Yerhagen. député, membre du Conseil supérieur du travail en Belgique, président de la ligue démocratique belge. Et à cette question : Faut-il une loi pour établir le repos dominical ? il répondait : « Oui. il faut une loi ; il ne faut pas se borner à laisser agir l'initiative privée ».

Au même Congrès, le secrétaire d'une société anglaise qui a pour but l'observation du dimanche disait : « Les récentes enquêtes du gouvernement belge démontrent que le plus grand obstacle au repos du dimanche est le désir des uns de s'assurer de plus grands bénéfices et le désir des autres de se procurer leurs plaisirs personnels au prix du sacrifice du repos dominical du prochain ».

Le Congrès que je viens de citer a répondu négativement à l'unanimité, moins quatre voix, à la question suivante : « Peut-on, en ce qui concerne le repos dominical, s'en rapporter exclusivement à l'initiative privée ? »

Il a donné par vote à main levée une réponse

affirmative à Y interrogation suivante: « La question de mesure, d'étendue de l'intervention des pouvoirs publics étant réservée, cette intervention peut-elle éventuellement s'appliquer à toutes les personnes employées en vertu du contrat de travail ? »

Dans la crainte d'admettre, pour porter remède à un mal grave, un principe trop absolu dont l'application pourrait nuire à la liberté individuelle, le Congrès a repoussé, sauf une voix, la proposition suivante : « Voulez-vous que le travail du dimanche soit absolument interdit à tout homme employeur ou employé ? »

Il a enfin répondu affirmativement à l'unanimité, moins deux voix, à cette autre interrogation : « La question de mesure, d'étendue de l'intervention des pouvoirs publics étant réservée, cette intervention peut-elle éventuellement se produire en vue de la fermeture des magasins le dimanche ? »

Je ne l'ignore pas ; de nombreuses objections sont opposées à l'intervention de l'Etat sur ce terrain de la liberté du dimanche. Examinons de près chacune de ces objections.

On invoque tout d'abord le respect de la liberté, le droit de chacun de travailler le dimanche, si cela lui plaît, les conséquences funestes de l'action de l'Etat envahissant le domaine de la liberté individuelle.

Mais c'est précisément au nom de la liberté, ou plutôt au nom des libertés les plus hautes et les plus nécessaires, c'est contre un esclavage efïroya-

ble qui renouvelle parmi les nations chrétiennes l'oppression et les hontes de la servitude païenne, que nous réclamons l'intervention de la loi. La liberté appartiendrait- elle seulement à quelques privilégiés ou bien serait-elle pour eux le droit d'opprimer leurs concitoyens et leurs frères ? Deux ou trois hommes peuvent-ils anéantir la liberté de dix mille, de vingt mille employés ou ouvriers ? Les intérêts les plus élevés d'un peuple tout entier peuvent-ils être méprisés et sacrifiés par quelquesuns ? « Aussi, tous les travailleurs belges, sans distinction de parti et de croyance, et parmi eux notamment les 90,000 affiliés de la Ligue démocratique belge, ont répété dans leur congrès les vœux en faveur d'une loi établissant le repos dominical.)) C'est ce qu'affirmait un des orateurs du Congrès international de Bruxelles.

« La liberté, disait au même congrès un autre orateur, est un mot vide d'idées, s'il ne fait que passer sur les lèvres, sans s'élever des profondeurs de l'àme humaine et se traduire au dehors par des actes d'abnégation, de justice et de charité envers les faibles et les opprimés. »

Le Congrès international tenu à Paris, en 1889, a déclaré dans un de ses vœux que « toutes les mesures légales ou autres, qui favorisent le repos dominical, en réservant le cas de nécessité et de charité, sont des mesures, non pas d'oppression, mais de vraie liberté : car si elles gênent parfois les habitudes de quelques-uns, elles sont profitables au plus grand nombre, à ceux qui manquent le plus de

moments de relâche et de véritable indépendance. »

Dans l'Etat de New-York, le plus important des États Unis d'Amérique, les lois qui concernent le dimanche sont placées sous la rubrique du Code pénal traitant « des délits contre les personnes, l'ordre public et la morale publique ». Le chapitre spécial qui les contient est intitulé : « Délits contre la liberté religieuse et la liberté de conscience ». La première section s'ouvre par ces mots : « Considérant que le premier jour de la semaine a été, par le consentement général, mis à part, comme jour de repos et jour consacré aux exercices religieux, la loi interdit ce jour-là les actes spécifiés ci dessous, considérant qu'ils seraient contraires au repos public et à la liberté religieuse des citoyens ».

Cette première objection n'a donc aucune valeur.

Prenez garde, nous dit-on, de ne pas imposer des entraves à l'industrie et au commerce français et de ne pas leur porter des préjudices irréparables en face de la concurrence des autres nations.

Les faits eux-mêmes répondent ici avec un irrésistible éclat. Les nations dont la prospérité est plus grande et dont l'industrie et le commerce réalisent un progrès qui nous fait subir déjà et nous prépare encore les plus désastreuses défaites, non seulement respectent beaucoup plus que nous le repos du dimanche, mais ont établi une législation qui le protège et l'impose.

Malgré l'autorité si puissante de M. de Bismarck,

qui s'appuyait sur l'objection que nous combattons ici, l'Allemagne a fait une loi dominicale qui est entrée en vigueur dans le commerce le 1er juin 1891, et dans l'industrie le 1er avril 1895. Malgré les protestations que cette législation a soulevées, elle est appréciée de la très grande majorité et l'on demande que les exceptions qu'elle admet soient réduites. Une loi semblable existe en Autriche et en Hongrie. En Suisse, presque tous les cantons ont des lois qui favorisent plus ou moins le repos du dimanche, protègent l'exercice du culte et s'opposent aux travaux bruyants accomplis ce jour-là. La nouvelle constitution du canton de Berne, adoptée le 1er juin 1893, contient un article ainsi conçu : « L'Etat reconnaît le principe du repos du dimanche et prend des mesures protectrices contre les -excès nuisibles à la santé. » J'ai dit plus haut qu'à Genève de nombreuses pétitions sont signées par des négociants ou des ouvriers pour obtenir que les lois fassent une plus grande part au repos du dimanche.

La Norvège est le pays de l'Europe où le repos du dimanche est le mieux observé. En Belgique, les décisions prises en faveur du repos des ouvriers des chemins de fer ont soulevé des protestations. Aujourd'hui l'opinion publique est unanime dans sa reconnaissance envers le ministre des travaux publics, l'auteur énergique et vaillant de ces transformations. En Angleterre, le pays classique du repos dominical, ce droit du travailleur découle de coutumes séculaires, et l'exercice de ce droit n'a jamais nui à l'industrie ni au commerce.

Le travail du dimanche, qui est général dans les ports français, n'a pas été un obstacle à la décadence de leur mouvement commercial. Au contraire, le repos dominical ne s'est point opposé à la prospérité toujours croissante des ports de Rotterdam et de Hambourg.

Mais ces lois admettent de très nombreuses exceptions. Or, quelle utilité et quelle valeur peuvent avoir des lois auxquelles s'imposent de telles exceptions ?

Je réponds que, dans ces lois, les exceptions sont trop nombreuses. Il faut, sans doute, admettre des exceptions, car des travaux très utiles et même nécessaires doivent être accomplis tout le dimanche ou une partie de la journée. Mais il ne faut pas dépasser la mesure. Dans certains pays, dans le Wurtemberg, par exemple, la loi accorde à certains négociants cinq heures par jour. La pratique a réduit l'ouverture des magasins à trois heures pour un grand nombre ; beaucoup même sont fermés toute la jouniée.

Dans un rapport sur la législation autrichienne du dimanche, rapport que j'ai déjà cité. M. Brants disait: a La législation autrichienne n'a pas cru devoir consacrer un repus absolu du dimanche. Elle a admis diverses exceptions, les unes justifiées et admises presque unanimement pour leur né site même, les autres critiquables et critiquées». Plus loin, il s'exprime ainsi : « Apprécier l'efficacité de la loi. c'est demander si on applique la loi, h elle a servi à quelque chose. A prendre la chose ainsi, il n'y a pas de doute possible. L'impression

générale, quasi unanime, est que la loi a réalisé un progrès sérieux ». Il ajoute : « Le salaire n'a pas baissé en Autriche, et l'on ne croit pas qu'il baisse de ce chef ».

Quelques-uns nous arrêtent : « La loi, disent-ils, ne peut devancer le progrès des mœurs et le mouvement de l'opinion publique, sans aboutir à l'insuccès et à l'impuissance en soulevant de très regrettables difficultés ».

Ici encore la réponse est facile. Si nos adversaires prétendent que la loi peut être faite seulement à l'époque où les mœurs, les habitudes générales ont atteint le but qu'elle se propose, ils déclarent les lois à peu près inutiles. Très souvent les lois doivent réagir contre des abus invétérés, détourner le peuple des voies mauvaises dans lesquelles il s'est engagé, réformer les mœurs, écarter les périls et ne pas sanctionner seulement les faits accomplis.

Je reconnais d'ailleurs très volontiers que, dans une certaine mesure, les lois doivent tenir compte des mœurs, de l'opinion publique et des résistances qu'elles peuvent rencontrer. Je reconnais très volontiers que la loi sur le repos du dimanche doit trouver un appui dans les tendances et les vœux du pays. Mais j'ajoute que le progrès à ce point de vue est incontestable, que le mouvement en faveur de cette grande et sainte liberté s'accroit chaque année en France et dans tous les autres pays.

Quand, dans la séance du 10 décembre 18o0 de l'Assemblée nationale législative, l'éloquent rapport de M. de Montalembert sur le projet d'une

loi en faveur de l'observation du dimanche et des fêtes soulevait les protestations violentes et les cris de rage de la gauche et de l'extrême gauche, si le grand orateur avait annoncé que, cinquante ans plus tard, le repos du dimanche serait réclamé par des congrès internationaux, par des ligues composées de catholiques, d'hommes appartenant à toutes les opinions religieuses et politiques et par 90,000 affiliés de la Ligue démocratique belge, ses adversaires auraient déclaré qu'il était un insensé. Cependant il aurait prophétisé. Ces faits sont aujourd'hui sous les yeux de tous. Donc que les associations, les ligues, les congrès conti nuent leur œuvre et que, de plus, ils demandent en faveur du repos dominical la protection et la puissance de la loi.

Je le sais bien : nous ne pouvons espérer aujourd'hui, en France, des pouvoirs publics et des Chambres, une loi favorisant le repos du dimanche. Mais les démonstrations s'accumulent, le mouvement s'accentue, l'opinion publique s'affirme, et il faudra bien un jour ou l'autre compter avec elle.

Enfin, on nous oppose la loi de 1814 qui a soulevé, dit on, contre le repos dominical tant d'antipathies, de préventions et de haines, que cette leçon ne peut être perdue,

Je m'étonne d'abord de cette affirmation qu'une loi en faveur du repos dominical ait produit en France des résultats si funestes, tandis que, ailleurs, dans les pays que j'ai cités elle en produit de très heureux. Ces résultats si spéciaux à notre pays tiendraient-ils à notre caractère national, à

notre amour exceptionnel de la liberté? De telles suppositions ne méritent pas d'être réfutées. Notre caractère national est plus que tout autre favorable aux travailleurs et aux humbles, et notre amour, du moins notre amour pratique de la liberté, est certainement dépassé par plusieurs autres peuples qui admettent une législation dominicale.

Mais ceux qui nous opposent une pareille objection reconnaissent, et c'est le témoignage incontestable des faits, que la loi de 1814 était depuis longtemps, et presque depuis son origine, tombée en désuétude, réduite, suivant l'expression de quelques-uns, « à l'état d'une épée rouillée >h Certainement cette loi a été peu mise en pratique pendant le règne de Louis-Philippe. Et qui donc se souvient de l'avoir vu appliquer, du moins avec quelque sévérité, sous le second Empire, et, depuis lsTu, jusqu'au jour où elle a été supprimée ?

La raison de l'impopularité de cette loi vient surtout de ses défauts, de son imperfection. Dans le rapport que j'ai cité plus haut, M. de Montalembert s'exprimait ainsi : « Dans ces trente-six années d'inexécution, dont quatorze écoulées sous le régime même qui avait promulgué cette loi, nous avons cru voir la preuve qu'elle renfermait quelque chose de trop sévère et de trop absolu pour nos mœurs actuelles ; nous avons compris avec regret, mais avec certitude, qu'elle n'avait pas obtenu ce consentement tacite de l'opinion, qui est une condition indispensable de l'efficacité des lois. Nous avons donc voulu, d'accord avec le respectable auteur de la proposition, remplacer la loi de

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